Je ne sais pas ce qui est le plus fou... qu'à vous tous, vous ayez dépassé la barre des 200 follows pour Naurofána ?
Ou que vous ayez été plus d'une centaine à lire le nouveau chapitre, moins de 24 h après sa publication ? =D
C'est incroyable, merci à vous tous ! ^^
Merci encore une fois à tout le monde pour vos aimables reviews !

Pour rappel, j'ai lancé une FAQ !
Les premières questions sont déjà tombées et je sens que les membres de la Communauté vont bien s'amuser à y répondre... Pauvre petits x)
Si vous aussi vous voulez leur poser des questions, n'hésitez pas à me les envoyer par pm, review ou à l'adresse mail disponible sur mon profil ^^


Chapitre 50 : Saroumane le Multicolore

Lorsqu'elle ouvrit les yeux, Luana fut surprise de se retrouver sous une voûte noire comme la nuit. Un point de lumière perdu dans ces ombres marquait le début de l'escalier qui la reliait à Naurofána.

Toujours allongée sur le dos, elle laissa sa tête tomber sur le côté pour croiser le regard doré tant aimé.

- Hey… souffla-t-elle. Ça faisait un moment qu'on ne s'était pas retrouvées face à face comme ça.

Paresseusement étendue, la tête posée sur les pattes, la louve acquiesça doucement.

- Tu as été pas mal occupée ces derniers temps. Et les récents événements t'ont suffisamment retournée pour que tu viennes chercher refuge ici.

La Nauro se sentit soudainement coupable. Elle était vraiment égoïste. Elle n'était pas venue voir Naurofána pendant longtemps, et ne venait que parce que ça n'allait pas…

- Pourquoi t'en vouloir ? Nous discutons malgré tout, et tu ne peux de toute manière rester ici indéfiniment. Tu sais que je n'aime pas te savoir à la frontière trop longtemps, quelle que soit la force de notre lien.

- Mais enfin Nana, de quoi as-tu peur ? demanda-t-elle en s'asseyant.

La louve ne fit pas mine de répondre, se contentant de la contempler de son regard mordoré par-dessous ses lourdes paupières.

Pourtant, cette question, Luana n'avait cessé de se la poser. C'était vrai ça, pourquoi ? Depuis son retour, elle avait la sensation d'accumuler les questions sans réponse. Comme pour ses deux mèches noires. Elle n'y pensait plus trop, habituée désormais et trop occupée ailleurs, mais pourquoi ?

Elle les avait mises de côté jusque-là, toujours concentrée sur quelque chose de plus urgent. Pourquoi tout le monde semblait toujours tout savoir et pas elle ? Galadriel l'avait mise en garde contre elle ne savait même pas quel danger. Gandalf et Elrond lui avaient plusieurs fois semblé bien vagues. Parce qu'ils n'avaient aucune information à lui offrir ? Ou parce qu'ils en savaient bien plus qu'ils ne voulaient le dire ?

Naurofána aussi savait des choses sur ce monde ou sur elle-même qu'elle ignorait. Comme pour…

Quelque part dans les ombres de l'inconscience, une clarté autre que celle dégagée par la louve attira l'œil de la Nauro. Cette silhouette, elle l'avait déjà vue, la fois où une pierre qui lui avait défoncé le crâne, ne lui laissant d'autre choix que de trouver refuge ici. Elles avaient eu toutes deux une conversation qui lui avait paru étrange sur le coup. Et tellement dérangeante alors qu'elle luttait pour rester dans son ignorance volontaire.

Elle avait parfaitement reconnue une silhouette elfique, sans pour autant pouvoir discerner les traits du visage, qu'une fine brume voilait alors. Cette fois-ci, alors que son regard se posait sur l'apparition, elle découvrit deux beaux yeux d'un bleu glacé. Pour une fois, ils riaient, gagnés par la chaleur d'un sourire radieux. Elle aurait juré sentir le parfum des sous-bois après la pluie emplir l'espace autour d'elles.

- Tu savais, n'est-ce pas ? demanda-t-elle d'une voix blanche.

- Oui. Et je t'avais promis de ne pas te laisser ignorer tes sentiments… mais j'avoue que je n'espérais plus te voir les accepter.

Hostia… depuis combien de temps ça durait ? Si déjà au col de Caradhras…

- Veux-tu vraiment une réponse ?

- Non, ça ira merci.

Elle ne voulait pas savoir en fin de compte. Elle avait déjà assez honte de s'être voilée la face depuis presque deux mois, d'avoir été jalouse sans même comprendre pourquoi. Elle n'avait pas besoin d'avoir encore plus d'éléments à charge contre elle. Même ici, ça lui faisait mal d'y penser. Plus encore alors que l'illusion ne cessait de la regarder de ce regard si chaleureux et tendre. Parce qu'elle savait que ce n'était que l'image d'un fantasme.

- Que comptes-tu faire maintenant ?

Elle se reconcentra sur sa louve, sans trop savoir quoi répondre.

- Je n'en sais rien.

D'ordinaire, c'était la réponse facile qu'elle sortait quand elle avait la flemme de réfléchir. Là, elle ne savait vraiment pas. C'était tellement nouveau. Jamais elle n'avait été… attirée par un homme jusqu'à présent.

- Luana, cesse donc de te voiler la face. Ce n'est pas une simple attirance physique, ni un banal intérêt. Tu l'aimes.

- C'est bien ça le problème, grogna-t-elle en se prenant la tête entre les mains, les coudes posés sur les genoux. Je ne pourrais plus jamais le regarder en face ou faire comme si de rien n'était…

Naurofána se releva tranquillement, avant de venir à la frontière, la truffe à quelques millimètres de la séparation.

- Comptes-tu fuir ?

Pourquoi ces questions ? Elle savait sans doute mieux qu'elle ce qu'elle ressentait. Elle savait tellement de choses, savait tout sur elle, quand Luana ne savait rien d'elles.

- Non. Il n'est pas question que je les abandonne pour ça. J'ai compris quand… Legolas a chanté cette petite mélodie elfique. J'ai su en l'entendant…que je ne pourrais pas les abandonner, quitte à en baver encore et encore. Que je continuerai de me battre pour eux… pour lui…

Elle sentit poindre des larmes nouvelles sous ses paupières mais ne fit pas mine de les effacer. À quoi bon, Nana savait de toute façon. Il n'y avait vraiment qu'avec elle qu'elle pouvait parler, se confier.

- Je croyais faire tout ça pour Frodon. Mais dernièrement… je ne lui sers absolument à rien. Je n'ai même pas eu le courage d'aller voir Gandalf pour lui demander s'il avait des nouvelles de Sam et lui. Je n'ai quasi pas pensé à eux depuis qu'on est arrivé à Edoras…

- Pourquoi t'en sentir coupable ? Ce n'est pas parce que son image ne te vient pas en tête que tu n'as pas de pensées pour lui. Crois-moi, j'en sais quelque chose.

Elle avait un de ses sourires lupins que Luana appréciait. Il y avait toujours quelque chose de comique et réconfortant dans le fait de la voir retrousser les babines de cette façon.

- Je ne fuirai pas, reprit-elle avec détermination, avant d'hésiter. Mais… je ne peux rien faire. Je ne peux pas nous mettre en danger juste pour ça.

- En danger ! Comme tu y vas Nena.

- C'est vrai quoi ! T'imagines ce qui arriverait si je venais… à lui faire du rentre dedans ou clairement lui dire « Salut Leggy, comment ça va malgré la mort de Lindoïlin ? Je voulais juste vous dire, je vous aime. Mais faites comme si de rien n'était hein. »

Elle n'était pas fine mais elle avait ses limites à la connerie. Elle savait déjà ce que ça ferait s'il venait à avoir le moindre doute. Jamais il ne pourrait rester impassible et faire comme si de rien n'était. C'était un coup à définitivement empoisonner l'ambiance et briser à tout jamais le peu qui restait de la Communauté. Et puis elle ne pouvait pas faire ça à Aragorn et Gimli. Elle avait bien songé, lors d'un bref éclair de désespoir abrutissant, de demander conseil au rôdeur. Lui savait ce que c'était que d'aimer une Immortelle, une Elfe. Et quelle Elfe ! Arwen, l'étoile du soir, la fille d'Elrond.

… en parlant de père, elle se rappelait désormais les récits de Bilbo et ses dires à propos de Thranduil, le géniteur de Legolas. C'était foutu d'avance. S'il avait grandi avec lui pour modèle, cette mentalité en tête, peu importait son ouverture d'esprit. Jamais Legolas ne voudrait… fricoter avec une humaine, alors autant oublier avec une Nauro.

Sans compter le côté zoophile. Elle était en partie animale…

- Tu te fais du mal inutilement.

Luana eut un rire grinçant.

- À croire que j'aime ça. J'ai dû être maso dans une autre vie.

Un silence s'installa entre elles tandis qu'elles restaient les yeux dans les yeux, l'or dans l'argent.

- Et concernant Saroumane, qu'as-tu l'intention de faire ?

- Le tuer, fusa la réponse sans la moindre hésitation.

Il y eut un blanc, avant que la Nauro ne soupire.

- Enfin c'est ce que j'aimerai faire. Mais j'ai promis à Aragorn de ne pas faire de vague… et je crois que ça fait partie des sujets auxquels je dois faire gaffe.

- Tu ne voulais pas tuer d'hommes hier soir, alors qu'ils menaçaient ta vie. Mais lui, tu n'aurais aucun scrupule à ce que nous refermions les crocs sur sa gorge ?

- Le crâne, je préfèrerai. Histoire de bien sentir sa tête exploser et sa cervelle couler.

- Évite ce genre de réflexion. Nous ne sommes pas en chasse et il n'est pas question de le manger.

- Je sais. Mais je veux être sûre qu'il est mort. On ne peut pas faire mieux.

Cet homme avait le chic pour faire ressortir ce qu'elle avait de plus mauvais au fond du ventre. Elle ne l'avait jamais rencontré mais il lui avait déjà fait tellement de mal…

- Si j'ai tué des hommes cette nuit, c'est à cause de lui. Et lui, ce n'est pas un homme.

- Non c'est un Istari, un Maia. Un dieu en somme.

- Tout comme Gandalf. Et lui pourtant n'est pas devenu un sale fils de…

- Luana, ton langage. Surveille le un peu je t'en conjure !

- … t'as raison. Même s'il avait une mère, la pauvre n'y serait pour rien et se retournerait dans sa tombe…

Dis donc, ça commençait à faire beaucoup de monde à vouloir épargner ce gilipollas, alors qu'il ne méritait que la plus affreuse des morts. Pourtant, ça ferait sans doute le plus grand bien à tous qu'il disparaisse de la Terre du Milieu et même d'Arda. L'avenir serait tout de suite plus radieux.

- Tu ferais mieux de remonter, grogna doucement Naurofána. Vous allez bientôt partir.

Luana grommela. Elle ne se sentait pas encore assez en forme pour ça. Elle voulait dormir encore de longues heures. Se faire une grasse matinée pour une fois.

- Ok… Tu préfères sans doute que je ne te dérange pas pour les heures à venir ?

- Si ma présence est nécessaire, je serais là. Mais du sommeil ne serait pas superflu.

La Nauro eut un petit sourire, avant de se lever et de passer une main de l'autre côté de la frontière. Elle caressa doucement la grosse tête de sa louve, la gratouillant derrière les oreilles et riant en la voyant fermer les yeux d'extase.

- Dors bien Nana.


- C'est bon Aragorn, j'suis réveillée… grogna-t-elle lorsqu'une main se posa sur son épaule.

Merci Naurofána de lui épargner un énième réveil en fanfare. Mais elle ne fit pas mine de sortir de l'oreiller dans lequel elle avait plongé le visage. Fallait pas non plus pousser mémé dans les orties, qu'on lui laisse le temps d'émerger totalement. En plus il sentait bon cet oreiller. Comment ils faisaient les Rohirrims pour que tous leurs lits sentent tout le temps les herbes ?

- Luana, levez-vous. Nous partons sous peu.

¡ Oh mierda ! Non, elle venait d'halluciner là ! Cette voix… ¡ Jooooder ! Pourquoi lui bon dieu ?

- Laissez seigneur Legolas, intervint Elden. Elle sera prête à temps, je m'en assurerai.

Il y eut un silence, puis un déplacement d'air et le bruit d'une porte qu'on ouvre et referme.

¡ Gracias ! ¡ Muchas gracias Elden !

Si seulement il savait à quel point elle l'adorait ! Ce mec était une vraie perle ! ¡ Hostia ! Pourquoi ce n'était pas de lui qu'elle était amoureuse ?

- Merci, grommela-t-elle sans oser sortir la tête de sa cachette.

Elle ne pouvait pas rougir mais elle était persuadée que l'horreur devait être placardée sur sa face ! Oh mon dieu ! Mais pourquoi avait-il fallu que ce soit lui qui vienne les chercher ? Pourquoi pas Gimli ou Aragorn, comme elle l'avait cru au début ? C'était lui son réveil officiel ! Mais non, ils avaient envoyé Legolas. Elle aurait encore préféré Peren ou l'homme-poiscaille…

- Est-ce que ça va ?

Elle osa tourner suffisamment le visage pour le regarder d'un œil. Elden était assis sur son lit, toujours fatigué mais visiblement prêt à repartir. Il avait fait un brin de toilette et un plateau de viande et de pomme de terre reposait sur la petite table de chevet qui séparait les deux couches. Une cruche et deux gobelets de terre cuite l'accompagnaient.

- Je suis allé nous chercher de quoi nous restaurer. Par chance, ma mère a fait parvenir à mon père de quoi nourrir un régiment !

Sa mère ? Il était vrai qu'il devait la retrouver ici… Luana était curieuse désormais de rencontrer cette femme. Quand on savait quelle famille avait Elden du côté paternel, elle avait vraiment hâte de voir quelle femme avait eu assez de courage pour se lier à Peren !

- J'ai croisé le seigneur Legolas en revenant. Étrangement, il a insisté pour venir alors que je lui ai assuré venir te réveiller.

Il prit une mine songeuse qui fit sourire Luana. Il avait un petit air comique quand il se prenait le menton et caressait distraitement son collier de barbe.

- Je crois qu'il ne m'apprécie guère.

- Mais non il t'aime bien je suis sûre. Il est juste pas très démonstratif, le rassura-t-elle en se redressant.

Elle grogna quand une mèche de cheveux emmêlés lui tomba devant le visage, avant de la chasser d'un soupir…. Pour se la reprendre aussitôt après dans la face. Agacée, elle la repoussa derrière son oreille, tâchant d'ignorer les nœuds qu'il y avait. Elle devait avoir un vrai nid de choucas perché sur le crâne.

- Peut-être. Il est vrai que jusqu'à il y a peu, je n'avais jamais vu d'Elfe de ma vie. Et je ne pensais pas en revoir, moins encore en si grand nombre.

Luana eut un pincement au cœur. Dommage que tant d'entre eux aient perdu la vie… Sans s'apercevoir de son air sombre et avec un haussement d'épaule bonhomme, Elden lui tendit une assiette de pommes de terre chaudes, agrémentée de quelques tranches de viande séchée.

- Oh mon sauveur ! Je crève la dalle !

Avec effusion et moult preuves de gratitude, elle reçut ce présent si précieux pour son estomac et enfourna une patate… avant d'ouvrir grands les yeux et de s'éventer la bouche de ses mains.

- Est ho ! Est ho !

Elden éclata de rire avant de lui tendre un verre, qu'elle lui arracha presque des mains et vida cul-sec. Un vin un peu piquant lui descendit dans le gosier, entraînant cette pomme de terre du diable au passage.

- Bien sûr que c'est chaud enfin ! Prend ton temps, nous ne partons pas non plus sur le champ !

- Mais j'ai trop faim !

- Je veux bien te croire. Tu as l'estomac vide depuis l'aurore.

Elle acquiesça en reprenant une autre gorgée de vin. Elle n'était pas fan du vin, préférant les alcools plus fort, mais elle doutait de pouvoir trouver une bouteille de rhum dans le coin…

- D'ailleurs, il est quelle heure ?

Dans cette chambre, il n'y avait pas de fenêtre ou de quelconque ouverture dans les murs. Ils étaient vraiment dans la montagne.

- Je ne saurais trop te dire. Mais nous avons encore un peu de temps avant que le soleil ne se couche.

Il prit à son tour une assiette et grignota doucement. Tous les deux mangèrent en silence. Un silence un peu pesant et gêné. Ils auraient bien aimé parler, rire encore un peu. Mais Luana sentait qu'un poids pesait sur les épaules du jeune Rohirrim.

Lorsqu'elle eut fini, elle s'essuya la bouche du revers de la main le plus dignement possible et posa son assiette sur le lit, hésitante. Elle avait peur de remuer le couteau dans la plaie.

- Elden…

- Elle t'aimait beaucoup tu sais ? Elle t'a vu protéger ces enfants. Te transformer. Juste avant… d'expirer son dernier souffle, elle a transmis à dame Eowyn ses dernières paroles. Elle a dit que tu étais magnifique sous ta forme animale. Et que j'avais tout intérêt à ne pas faire l'erreur que tous feraient.

Luana resta bouche bée. Quoi ? La vieille dame avait vraiment pensé à elle juste avant de mourir ? Mais… elles ne se connaissaient que depuis quelques jours…

Elle avait voulu consoler Elden, être là pour lui, et maintenant, c'était elle qui avait les larmes aux yeux et la gorge nouée.

- Je n'ai pas compris tout de suite. Puis j'ai entendu les bruits qui couraient sur toi… C'était une femme très clairvoyante.

Lorsqu'il releva la tête, elle put voir ses yeux qui luisaient d'un voile humide. Mais un sourire sincère étirait ses fines lèvres.

- Elle ne veut pas que l'on pleure pour sa mort, je le sais. Elle a eu une belle vie. Une vie longue malgré tout ce qu'elle a pu traverser. Quand j'étais enfant, c'est elle qui m'a expliqué ce que voulait dire mourir. Et je n'oublierai jamais ses mots : la mort est injuste lorsque l'on est jeune et vigoureux. Mais lorsque l'on est vieux et que l'on a eu une vie bien remplie, on l'attend comme la nuit après une journée de dur labeur. On ferme les yeux pour se reposer, heureux de ce que l'on a fait.

- C'était… une femme merveilleuse.

Il eut un faible rire en voyant la petite larme qui lui coula sur la joue, et qu'elle essuya bien vite, gênée.

- Ne pleure pas s'il te plaît ! Elle m'en voudrait si elle savait que je t'ai fait pleurer.

- Parce que le seul homme qui mérite les larmes d'une femme sera celui qui jamais ne la fera pleurer ? le taquina-t-elle doucement.

Il eut un air surpris avant de sourire.

- Je jurerai l'entendre. Où as-tu entendu cela ?

- Chez moi. C'est assez connu.

- Il faudra que tu me parles un peu plus de là d'où tu viens, déclara-t-il en se levant. Cela égayera notre voyage jusqu'en Isengard.

La même lueur passa dans leurs regards. La même expression déterminée et froide marqua leurs traits. Luana fut rassurée de voir que non, tous n'étaient pas pour la survie de Saroumane. Tous deux n'étaient pas assez sages ou assez fous pour pardonner. Elle venait de trouver un allié si ce magicien de malheur venait à faire le moindre faux geste.

- Allons casser du sorcier, gronda-t-elle avec un rictus mauvais.

Ils sortirent, laissant tout en plan derrière eux, prêts à en découdre.

Lorsqu'ils débouchèrent sur la haute cour du fort, ils découvrirent une quinzaine de chevaux harnachés. Elle reconnut Gripoil, Hasufeld, Arod et Edwyn. Théoden conversait avec Eomer, Aragorn, Gandalf et Gamelin. Gimli se tenait un peu plus loin, grognant d'avance à l'idée de monter à cheval. Il n'était pas le seul hélas. Dommage que Naurofána dormait.

Legolas était là lui aussi, bien entendu. Il flattait l'encolure de sa monture, l'air sombre. Un pincement au cœur, Luana détourna très vite le regard. Pauvre Elfe…

- Acceptes-tu de monter avec moi ? demanda courtoisement Elden en approchant de son cheval.

- Ça ne va pas gêner, t'es sûr ?

Elle appuya sa question d'un coup d'œil en direction de Gamelin. Certes Peren, qui traînait pas loin, avait plus ou moins donné à son fils sa bénédiction pour traîner avec elle mais quand même. Si c'était pour se faire de nouveau virer non merci !

Gandalf tourna le regard vers eux.

- Luana, j'ose espérer que vous êtes reposée et prête à voyager ! Nous allons avoir besoin de vos sens et de ceux de Legolas pour assurer la sécurité de notre cortège.

Elle acquiesça, lui offrant un petit sourire au passage.

- Nana se repose mais je devrais pouvoir tenir sans elle une bonne partie de la nuit.

Elden la considéra avec surprise et interrogation.

- Nana ?

- Ma louve. Elle s'appelle Naurofána mais moi je l'appelle Nana.

- Étrangement, ces deux noms font ressortir deux impressions bien différentes…

- C'est fait pour ! Naurofána, bon ben voilà c'est classe, c'est elfique. Nana c'est mignon et affectueux !

Heureusement que toutes les têtes n'étaient pas tournées vers elle avec un air déprimé ou aberré. L'ordre fut donné de se mettre en selle. Alors que chacun se dirigeait vers son canasson, Luana s'écarta un instant d'Elden et Edwyn, s'avançant vers Théoden et sa garde rapprochée. Elle s'attira quelques regards noirs ou coiffés d'un sourcil haussé, mais ne se démonta pas et alla se planter juste à côté du cheval du roi. Elle aurait dû lever la tête pour le regarder, juché sur son grand dada, mais elle préféra contempler avec intérêt le bout de ses bottes en une attitude de soumission.

- Roi Théoden… je tenais à vous présenter mes excuses pour mes propos outrageants de la veille. J'ai outrepassé mes prérogatives et n'avais en aucun cas le droit de juger de vos choix ou de vos actions. Vous faisiez ce que vous estimiez bon pour vos gens et avez assuré leur sécurité.

À la fin de sa tirade, elle poussa un petit soupir tendu, dans l'attente du verdict. Elle s'était dit que des excuses publiques vaudraient mieux. D'un côté pour rendre la chose plus officielle… de l'autre pour flatter l'égo du roi ? Non elle n'en pensait toujours pas que du bien !

Quant à son discours… elle n'avait sans doute jamais aussi bien parlé jusque-là ! Même si elle s'écrasait un peu au passage.

- Vous venez d'un pays bien heureux si ni les enfants ni les vieillards n'y ont à se battre.

Elle releva les yeux vers lui. Il avait le visage impassible, mais elle comprit à son regard qu'il acceptait ses excuses… sans tout à fait lui pardonner. Bon, ça n'avait pas suffi à défroisser son égo mais c'était déjà ça. Elle capta le regard d'Aragorn, qui lui fit comprendre d'un signe de tête qu'elle avait bien agi et qu'il était satisfait. Dommage qu'il désigna ensuite Legolas.

Pour ses excuses à lui, il allait falloir attendre un peu. Puis bon, l'Elfe était en train de galérer à faire monter le Nain en selle.

Avec une petite courbette, elle prit congés et rejoignit Elden, qui semblait être mi-figue mi-raisin. Lui aussi n'avait pas trop apprécié son éclat sur le moment. Pour se faire pardonner, elle prit un air de chaton.

- Autorisation de monter à bord mon capitaine ?

Il y eu quelques murmures face à la dénomination et Elden lança un regard circonspect vers son capitaine, Eomer. Oups…

- Elden ? tenta-t-elle de se reprendre.

Il hocha enfin la tête avant de tendre le bras gauche pour l'aider à grimper en croupe. Elle leva la main pour prendre la sienne, avant de ramener son bras vers elle, grimaçant. Ce n'était pas une bonne idée qu'il tire dessus pour la faire monter. Pas sans savoir si les os allaient tenir… et elle n'était pas sûre que ça se ferait sans douleur.

- Désolé, souffla-t-il en comprenant.

Il fit faire un demi-tour à son cheval, de telle façon qu'il put lui présenter son autre bas pour l'aider. Reconnaissante, elle saisit sa main et grimpa. Mais à sa plus grande surprise, plutôt que de se voir placée en croupe et de devoir enrouler ses bras autour de la taille du Rohirrim, elle se retrouva devant lui, s'agrippant au pommeau de selle.

Personne ne fit de remarque ou ne sembla jeter de regard mauvais. Bon, ça devait être normal. Peut-être une norme lorsqu'une « dame » devait chevaucher avec un homme ? Touchante attention, un poil sexiste, mais elle allait éviter de jouer les casse-bonbons. Elle l'avait promis à Aragorn…

Ah, quoique d'un point de vue elfique, ça ne devait pas se faire, au vu du bref regard de Legolas qu'elle intercepta au dernier moment.

Les bras d'Elden passèrent de chaque côté d'elle, prenant les rênes.

- Tu n'auras pas à forcer sur ton bras en t'accrochant à moi, lui souffla-t-il à l'oreille en la sentant se tendre.

C'était une super bonne idée en fait ! Elle tourna la tête autant qu'elle put pour le regarder en face et le remercier. Mais ce geste malheureux la mena à quelques millimètres du visage d'Elden, penché sur elle. Leurs nez se rencontrèrent et leurs bouches manquèrent se frôler.

Tous d'eux eurent un petit mouvement de recul, qui fort heureusement passa inaperçu. Pas de cris comme quoi elle essayait de le dévergonder, pas de hurlements parce qu'elle lui prenait sa fierté de cavaliers… C'était bon.

Ils grimacèrent tous deux d'un air comique, amusés mais terriblement gênés.

- Merci, murmura-t-elle avant de se détourner, plus que jamais soulagée de ne pas rougir.

Alors que le soleil commençait à se parer d'orange, incendiant le ciel, la troupe sortit des murs du gouffre de Helm. Ils durent traverser un véritable charnier. Des Hommes, des cheveux, des Uruk-Hai. Étrangement aucun Elfe. Les survivants s'activaient pour ramasser les cadavres, mais il leur faudrait plus qu'une journée pour effacer une nuit de massacre. Ils regroupaient les corps de leurs frères d'armes près de deux imposants tertres, qui avaient jailli elle ne savait trop comment du sol. Comment avaient-ils fait pour les ériger aussi vite ?

Les Uruk-Hai quant à eux avaient été empilés en vrac le plus loin possible, attendant qu'on décide quoi en faire. Il y avait encore quelques montagnards qui travaillaient, surveillés par les Rohirrims.

- Nous leur laissons la vie sauve et la liberté contre la promesse de ne plus jamais s'attaquer au Rohan et de rester dans leurs montagnes, lui souffla Elden à l'oreille en la voyant fixer l'un d'eux avec insistance. Mais avant de pouvoir s'en retourner dans leurs terres, ils doivent réparer leur faute.

C'était une bonne idée. La preuve d'une grande considération pour la vie et d'une grande indulgence. Elle ne s'attendait pas à ça de Théoden…

- Et où sont passés les Elfes ? demanda-t-elle à haute voix, s'attendant à ce qu'Aragorn lui réponde. Où est Haldir ?

- Haldir et ses hommes sont repartis vers midi. Ils s'en retournent vers Caras Galadhon.

C'était Gandalf qui avait répondu. Le rôdeur, à sa question, avait voûté les épaules, abattu. Luana déglutit, comprenant pourquoi et se mordant les lèvres, n'osant regarder en direction de Legolas. ¡ Estupida !

Lorsqu'ils arrivèrent à l'orée des bois, les cavaliers stoppèrent leur avancée. Les chevaux étaient nerveux et les Hommes n'en menaient pas large. Personne n'avait envie de s'aventurer sous leur couvert. Enfin… presque personne. Luana sentit Elden se crisper dans son dos et se tordit le cou pour le voir.

- Ils ne sont pas méchants tu sais. Ceux sont des arbres, ils ne te feront pas de mal si t'es pas là pour les abattre à coups de hache.

Elle le savait. Et elle reconnaissait l'odeur, l'aura des arbres de la forêt de Fangorn. Il lui jeta un regard sceptique.

- Laisse-moi en douter. Tu n'as pas vu comme moi ce dont ils sont capables, ni le funeste destin qui s'est abattu sur les Uruk-Hai qui ont mis les pieds dans cette forêt.

- Saches très cher, que j'étais aux premières loges pour le voir. Éloignée certes, mais je sais de quoi ils sont capables. Et puis toi tu n'es pas un Uruk-Hai, si ? Non, alors c'est bon. Ils sont en colère contre les armées d'Isengard, pas contre celles du Rohan.

- Tu sembles bien sûre de toi…

Il n'était clairement pas convaincu et se demandait d'où elle sortait ça. Comme elle se voyait mal lui expliquer qu'elle entendait les arbres parler entre eux, elle se contenta de se tapoter le nez, comme pour lui dire de se fier à son flaire. Il n'avait pas besoin qu'on en rajoute avec des discussions d'arbres. Et elle n'avait pas envie que Gimli relance le débat : de quoi peuvent donc bien parler les arbres si ce n'est des crottes d'écureuils ?

Gandalf mit un terme à l'hésitation générale en poussant Gripoil à entrer sous la voûte des arbres. Et quelle voûte ! C'était un véritable couloir qui s'ouvrait devant eux. Les troncs se dressaient de chaque côté du chemin, bien alignés, ne laissant pas de racines traîner sur le sentier. Leurs branches couvraient leurs têtes d'un plafond végétal. La forêt ne cherchait pas à leur bloquer le passage. Au contraire, elle leur avait tracé une route, les guidant jusqu'à leur destination tout en les cachant aux regards indiscrets qui pouvaient les surprendre depuis le ciel. Elle n'avait pas oublié les fichus corbacs de Saroumane.

- Merci les arbres !

Si elle s'attira des regards surpris, voire outrés des Rohirrims, elle les ignora, préférant écouter la complainte qui lui répondit et failli causer la panique chez les cavaliers non avertis. Heureusement, voir Gandalf et Aragorn secouer la tête d'un air désabusé et désespéré sembla les rassurer. S'ils réagissaient comme ça, c'était qu'ils avaient l'habitude.

- Qu'est-il advenu des malheureux Orques ? s'enquit Legolas.

Luana manqua s'étrangler. Elle voulait bien croire qu'il souffrait, qu'il était triste. Ça, y avait aucun problème pour le comprendre. Et chez certaine personne, la douleur entraînait l'empathie. Les personnes pouvaient transposer leur malheur sur les autres.

Mais « malheureux Orques » ? Sérieusement ? Il n'allait quand même pas les plaindre ! Alors que c'était eux qui avaient tué Lindoïlin !

- Cela, je pense que personne ne le saura jamais, lui répondit Gandalf.

Luana eut un petit rire alors que les arbres murmuraient doucement, imperceptiblement. Elle baissa les yeux au sol et crut discerner, à travers le maillage serré de racines, l'éclat sale d'un casque écrasé comme une canette de Coca.

- Moi je sais… chantonna-t-elle d'un petit air satisfait.


- Mais c'est simple pourtant ! C'est trois Nains qui vont à la mine. Le troisième prend la pelle, le deuxième la pioche, que prend le premier ?

- Je l'ignore ! Tu me poses la question depuis tout à l'heure, mais je n'ai aucune idée de ce que peut bien prendre ce Nain pour descende à la mine. La lampe ?

- Déjà dit.

- Alors je n'en ai aucune idée !

Il faisait nuit noire désormais. Le soleil s'était couché depuis quelques heures déjà et la lune perçait avec difficulté la voûte des arbres. Les jeux de lumières argentées et d'ombres qui en naissaient étaient beaux à voir, avaient quelque chose d'envoûtant et d'enchanteur. Mais Luana avait cessé de les regarder, craignant de s'endormir. Ou tout simplement lassée et fatiguée par son regard récalcitrant qui ne cessait de se fixer sur une longue chevelure blonde finement tressée aux tempes. Les rayons nocturnes qui s'y moiraient étaient sans doute le plus beau spectacle qui pouvait lui être offert en cette nuit.

… l'avait-elle souvent regardé de la sorte avant, sans s'en apercevoir ? Où était-ce nouveau ? Il était beau, c'était indéniable. De cette beauté parfaite, à la fois douce et sévère et…

Et elle devait sérieusement arrêter ! Elle se faisait du mal pour rien ! Et l'Elfe n'avait pas besoin d'avoir son regard qui lui pesait sur les épaules en plus du malheur qui l'accablait déjà. Depuis leur départ, il était sombre et grave. Il écoutait parler Gimli mais ne lui répondait qu'à mi-mot, d'un air distant et… mélancolique.

Qu'avait-elle déjà entendu concernant la mélancolie chez les Elfes ? Elle savait que Bilbo lui en avait parlé. Mais pourquoi et comment déjà ? Ah oui, lorsqu'ils avaient abordé la question de leur immortalité. Il lui avait révélé que ni la vieillesse ni la maladie ne pouvait leur prendre la vie. Les seules choses qui pouvaient les tuer étaient une blessure mortelle et… la mélancolie.

¡ Mierda ! Cela voulait-il dire que Legolas allait se laisser mourir par amour ? Non… il ne pouvait pas…

Se mordant la lèvre, elle secoua violemment la tête. Ne pas y songer. Elle ne devait pas y songer. Pas pour le moment. Elle en parlerait à Aragorn lorsqu'ils pourraient avoir un peu d'intimité. Il fallait faire quelque chose, mais pour l'instant :

- Ok, alors c'est trois Nains qui vont à la mine. Le troisième prend la pelle, le deuxième la pioche, que prend le premier ?

C'était au moins la vingtième fois qu'elle répétait cette devinette. Et elle commençait sérieusement à agacer beaucoup de monde. Quand elle avait commencé le jeu des énigmes avec Elden, l'un des cavaliers lui avait reproché ne pas s'appliquer dans sa fonction de vigie et de les déconcentrer. Elle avait répliqué qu'à ce moment-là une biche et son faon se cachaient dans les fourrés à moins de dix mètres d'eux et qu'un renard venait de traverser le chemin dans leur dos. Legolas avait confirmé, la confortant dans sa position et lui transperçant le cœur au passage, et plus personne ne vint l'enquiquiner dans son jeu. S'ils voulaient qu'elle reste éveillée et aux aguets, fallait l'occuper !

Quelques-uns des cavaliers s'étaient permis de tenter leur chance mais aucun n'avait trouvé la solution. Gimli aussi bien entendu. C'était une histoire de Nain après tout, il devait connaître la réponse ! Il boudait depuis qu'elle avait rejeté chacune de ses réponses. Seul Elden subissait encore l'assaut répété de cette devinette.

- C'est trois Nains qui vont à la mine. Le troisième prend la pelle, le deuxième la pioche, que prend le premier ?

- Je n'en ai aucune idée. Tout ce que je sais c'est ce Nain commence doucement mais sûrement à me prendre la tête, grommela-t-il tout bas.

- Ben voilà ! Tu vois c'était pas si compliqué !

- … quoi ?

- Ben oui : le troisième prend la pelle, le deuxième prend la pioche et le premier prend la tête. La tête du groupe et la tête de celui qui cherche la réponse. Ok, suivante ! Je suis ce que je suis mais ne suis pas ce que je suis. Car si j'étais ce que je suis, je ne serais pas ce que je suis.

- Il faudra que vous soumettiez ces énigmes à Bilbo, jeune Luana, rit Gandalf.

C'était bien le seul à apprécier ses devinettes et elle lui était reconnaissante de garder les réponses pour lui. Histoire de ne pas gâcher son plaisir. Ben oui, elle se doutait bien qu'il connaissait la solution à toutes les énigmes…


Ce ne fut que le lendemain, aux alentours de midi, que Gandalf annonça leur arrivée prochaine aux portes d'Orthanc. Dire que la pression monta d'un cran aurait été un euphémisme. Malgré une pause pour laisser hommes et chevaux se reposer, la fatigue pesait sur eux tous. Et dans le fond, ils ne savaient pas à quoi s'attendre. Certes, l'Isengard avait été vidé de ses armées. Mais ça ne voulait pas dire qu'il n'y avait plus personne là-dedans. Et ils n'étaient qu'une quinzaine. Qu'allait-il arriver quand ils seraient en vue des fortifications ? Ils allaient forcément avoir droit à un comité d'accueil… Et pourtant, Gandalf restait extrêmement calme. Souriant même.

Et puis… il y avait dans l'air quelque chose qui turlupinait la Nauro. Elle ne cessait d'humer, mais impossible de mettre le doigt sur ce que c'était. Elle sentait bien qu'il y avait eu un combat, sans quoi ça ne sentirait pas autant l'orque crevé. Et cette odeur de fumée…

- C'est moi ou ça sent le tabac ?

Ils franchirent à cet instant l'orée des bois et se retrouvèrent aux pieds d'un haut mur de pierre noire, dont tout un pan s'était effondré, comme enfoncé. Et sur les gravats, que découvrirent-ils en lieu et place de comité d'accueil ?

- Mes seigneurs ! Bienvenue en Isengard.

- J'y crois pas… les scélérats…

Perchés sur la pierre, deux Hobbits les accueillirent de révérences malicieuses. Luana n'en croyait pas ses yeux. Et pourtant, cette odeur qui lui chatouillait les narines depuis un moment, c'était bien celle de Merry et Pippin. Changée, mais bien la leur.

Elle pensait les retrouver en piteux état, blessés peut-être, affamés sans doute. Mais non. Ils étaient là, confortablement installés sur leurs capes posées sur le roc, des victuailles étalées entre eux et chacun une pipe à la main !

- Oh jeunes coquins ! se récria Gimli en exprimant ses pensées. Une belle chasse dans laquelle vous nous avez entraînés et on vous retrouve là, à festoyer et… à fumer !

Pippin se redressa et d'un air pompeux et important, désigna les terres désolées et… noyées qui s'étendaient dans leur dos, au pied d'une immense tour noire.

- Nous sommes assis… commença-t-il en mastiquant le morceau de viande qu'il avait encore en bouche, sur le champ de la victoire. Et savourons quelques réconforts bien gagnés.

À ses côtés, Merry tira sur sa pipe avec délice, avant de jouer narquoisement avec la fumée qui s'échappait d'entre ses lèvres.

- Le porc salé, continua son cousin, est particulièrement savoureux.

- Le porc salé ? répéta Gimli avec envie et émerveillement.

Luana, qui n'avait pas lâché des yeux les semi-hommes, sentit Elden se pencher vers elle pour venir lui murmurer à l'oreille :

- Des amis à vous ?

Elle ne parvint même pas à lui répondre, encore totalement sous le choc. Non elle n'hallucinait pas. Ils étaient bien là, à les narguer avec leur festin ! Trois jours à leur courir après sans se reposer ni manger ! Un grand moment de désespoir lorsqu'ils avaient cru à leur mort ! De longues heures de doute avant qu'ils ne tombent sur Gandalf qui les avait rassurés sur leur sort ! Et tout ça pourquoi ? Pour les retrouver fiers comme des paons !

- Les Hobbits, soupira Mithrandir d'un air désabusé.

- Vous… vous !

D'un bond, Luana sauta de selle, manquant de faire tomber Elden avec elle. Sous les regards ahuris des Rohirrims et horrifiés des Hobbits, elle se jeta aussitôt à l'assaut du mur.

- Fuyons ? proposa Pippin.

Mais il était déjà trop tard pour eux. D'un bond, la Nauro fut sur eux. Les attrapant par le col, elle les attira à elle et referma ses bras autour d'eux, les plaquant contre elle dans une étreinte implacable et impitoyable. Mais loin de tenter de résister, tous deux la lui rendirent avec force, la forçant à tomber à genou pour être à leur niveau. Ils restèrent un long moment ainsi, se pressant les uns les autres. Lorsque leurs regards se croisèrent, ils rirent, les yeux humides de larmes de joie contenues.

- Nous refaites plus jamais ça ! gloussa Luana, des sanglots dans la voix.

- Avec grand plaisir !

Quand enfin ils se lâchèrent, le sourire aux lèvres, Merry se tourna vers leur auditoire jusque-là resté silencieux.

- Nous sommes sous les ordres de Sylvebarbe, qui vient tout juste de reprendre les rênes de l'Isengard.

Tous leurs jetèrent des regards interrogateurs, mis à part Gandalf qui sembla satisfait.

- Fort bien. Maître Sylvebarbe pourrait-il nous recevoir ?

- Je crains hélas qu'il ne se soit rendu aux chutes d'eau, à l'opposé d'où nous sommes. Sans doute vaut-il mieux l'attendre ici.

- Et bien entendu, intervint Pippin. Vous êtes nos invités !

Quelque peu interloqués, les Rohirrims descendirent de cheval tandis que les rescapés de la Communauté de l'Anneau fêtaient leurs retrouvailles, Gimli pestant et haranguant les Hobbits avant de les étreindre avec force. Luana ne pouvait s'empêcher de rester près d'eux, encore secouée de les avoir retrouvés sains et saufs. Si seulement il pouvait en être de même pour Frodon et Sam…

Elle vit Elden s'approcher, hésitant, zyeutant en direction des Semi-Hommes avec intérêt. Souriante, elle le rejoignit pendant qu'Aragorn introduisait Merry et Pippin auprès du roi Théoden.

- T'es timide tout d'un coup ? s'enquit-elle, taquine.

- Je ne veux pas paraître grossier, se défendit-il.

- Oh crois-moi ! C'est pas eux qui vont s'en formaliser !

Voyant que les présentations royales étaient finies, elle l'attrapa par le coude et l'entraîna vers les Hobbits, sous le regard circonspect et froid de Legolas. Elle avait évité jusque-là de le regarder en face depuis leur départ du gouffre… Avait-il cette tête dès le début ou Elden avait-il raison en prétendant qu'il ne l'aimait pas ?

- Les gars, laissez-moi vous présenter Elden, fils de Peren et cavalier du Rohan. Elden, voici Meriadoc Brandebouc et Pérégrin Touque, Hobbits de leur état.

- Maître Elden, c'est un plaisir ! s'exclama Merry avec une courbette.

- Les amis de nos amis sont nos amis ! renchérit Pippin. Et notre Luana semble particulièrement vous apprécier, ajouta-t-il en considérant la main de Luana toujours posée sur le bras du jeune homme.

- Jaloux mon petit Touque ? minauda-t-elle, joueuse, en retirant toutefois sa main.

- Vous me brisez le cœur très chère. Je nourrissais le secret espoir de pouvoir vous avouer mes sentiments lors de nos retrouvailles.

Elden parut surpris, avant de suivre la Nauro et les Hobbits dans leur hilarité, sous les regards amusés de Gandalf, Aragorn et Gimli.

- Il me semble important que plusieurs personnes ici présentes apprennent à faire la cour dans les règles, déclara le Nain d'un ton enjoué, un regard en coin se perdant dans la direction de l'Elfe.

- Hors de question que je serve de cobaye !

Houlà… il valait mieux pour Luana qu'elle calme le jeu. Elle voulait bien plaisanter dessus et déconner, mais là ça devenait un peu trop pour elle. Surtout devant Legolas. Argh ! Voilà qu'elle se souciait de ce qu'il pouvait bien penser d'elle. Mais quelle cruche !

Que sa réputation de coureuse d'aiguillette ou de dévergondée enfle chez les Rohirrims, elle s'en fichait. Pas pour ça qu'elle voulait que lui aille croire qu'elle était…

¡ Calla te Luana !

- Mais quels tristes hôtes faisons-nous ! s'exclama soudain Pippin. Nous vous laissons mourir de faim après votre longue route. Venez donc ! Saroumane nous offre gracieusement le repas.

Fièrement, les deux Hobbits menèrent le cortège vers un garde-manger plus que rempli. Il y avait de tout : pâtés, jambons et saucissons suspendus au plafond paniers de pommes, de salades, de choux et de fruits et légumes en tout genre pains à la croûte dorée bocaux remplis de mets colorés et variés pichet de vins et tonnelets de bière. De quoi nourrir toute une garnison affamée ! Saroumane… sale chien, il ne se privait vraiment de rien.

Tous s'installèrent pour déjeuner copieusement, les uns fourbus et harassés, les autres excités comme des puces. Les deux compères guillerets contèrent leurs exploits à la cantonade. Comment ils avaient rencontré Sylvebarbe, comment ils avaient assisté à la Chambre des Ents… à ce point du récit, il y eu un silence aberré et les Hobbits durent s'expliquer.

Sylvebarbe était un Ent, un gardien de la forêt, un berger des fourrés et des bosquets. Pour faire simple, un arbre qui parlait et marchait comme si de rien n'était. Pas n'importe quel Ent en plus, selon Gandalf. Ni plus ni moins le plus ancien d'entre eux et leur chef. Et au passage, il était aussi connu sous le nom de Fangorn.

Des regards inquiets et intrigués furent échangés parmi les cavaliers.

Pippin en vint alors à leur raconter le refus des Ents de prendre part à la guerre des Hommes et comment Merry, prétendant vouloir passer dans la région, avait fait découvrir à Sylvebarbe le massacre des forêts qui environnaient l'Isengard. Autant dire que la réaction ne s'était pas fait attendre. Si la bataille du gouffre de Helm avait pu paraître un instant épique aux yeux de la Nauro, elle lui parut bien misérable à côté de celle qu'avaient vécue les Hobbits.

Les Ents avaient littéralement décimés les Orques, géants de bois implacables et criant vengeance, avant d'inonder la zone en libérant les eaux retenues en amont par le barrage. Éteignant ainsi définitivement les forges qui s'activaient dans les souterrains et noyant les derniers opposants. L'affaire avait été rondement menée, sans pitié et avec efficacité.

Ils écoutèrent ensuite Gimli narrer leur chasse, la rencontre avec Eomer, leur funeste découverte et leur désespoir passager, puis leurs retrouvailles avec Gandalf. Comment ils avaient ensuite fait route vers Edoras et les événements qui avaient suivi : Grima Langue-de-Serpent, le départ du Mage Blanc, la fuite vers le gouffre de Helm et enfin, la nuit d'enfer à laquelle ils avaient survécu. Les Hobbits étaient suspendus à ses lèvres, mais bien heureux de ne pas les avoir rejoints dans cette bataille.

Le Nain terminait tout juste son récit, rouspétant sur sa victoire que ni Luana ni Legolas ne voulait lui attribuer, lorsque la Nauro tourna brusquement la tête vers les décombres du mur. Une vibration dans le sol et un bruit d'eau l'avertissaient que quelque chose de très gros s'approchait d'eux.

Il y eut des murmures ahuris lorsque surgit devant eux un arbre de plus de quatre mètres, dressé sur deux jambes et pourvu de deux bras. Il était fin et élancé, un peu noueux par endroit. Quelques branchettes, dressées de-ci de-là, le paraient de feuilles d'un vert tendre et un amas de mousse et de lichens gris lui faisaient une longue barbe. Il était… il était…

- Waouh… souffla Luana, subjuguée.

Elle n'en croyait pas ses yeux. Un Ent. Elle était face à un véritable Ent !

« Les Ents se font rares en terre du Milieu. Les voir est un privilège dont peu de personnes peuvent se vanter. »

« Bien dormi ? » s'enquit doucement la Nauro, sans pourtant cesser de contempler Sylvebarbe avec des étoiles plein les yeux.

« Suffisamment pour t'empêcher de faire une bêtise le moment venu… »

Elle grimaça sans rien dire. Ce n'était pas l'envie qui lui manquait, mais elle avait promis de faire un effort.

Un murmure profond et rocailleux fit vibrer l'air tandis que l'Ent se penchait doucement en avant pour mieux voir Gandalf, qui s'était avancé.

- Hum jeune maître Gandalf, salua-t-il d'une voix grave et trainante.

… jeune ? Quel âge avait-il pour traiter Gandalf de jeune ? Le mage avait dit lui-même avoir vécu plus de trois cents vies d'hommes !

- Je me réjouis de votre venue. Le bois et l'eau, les troncs et la pierre, je peux en venir à bout. Mais il y a un magicien à mater ici, enfermé dans sa tour.

- Alors menez-nous à lui, maître Sylvebarbe, le sollicita Gandalf. Nous avons à parler.

Les cavaliers se remirent en selle. Aragorn prit Pippin en croupe et Merry se retrouva derrière Eomer. Luana quant à elle tenta de passer son tour. Même si chevaucher avec Elden était agréable, rester juchée sur un cheval ne lui plaisait toujours pas. Et elle allait avoir besoin de sa liberté de mouvement. Elle avait déjà failli désarçonner le pauvre Rohirrim en se jetant sur les Hobbits. Si une suite malencontreusement d'événements l'amenait à tuer Saroumane, il valait mieux qu'elle puisse se transformer sans attendre. Elle ne voulait pas qu'une flèche le tue avant qu'elle ne referme les crocs sur…

- Où croyez-vous allez ainsi, jeune Luana ?

Elle se tourna lentement vers le Mage Blanc avec le sourire le plus innocent qu'elle put lui offrir.

- Nulle part, je vous suis !

¡ Hostia ! Elle avait peut-être un peu trop forcé sur l'enthousiasme. Ou alors elle ne l'avait pas assez réfréné. Car elle éprouvait une exultation malsaine à l'idée de se retrouver devant celui qui avait fait tuer son frère. Oh oui… elle avait vraiment hâte d'y être.

- Jeune maître Elden, ayez l'amabilité de reprendre Luana en selle avec vous.

Le fourbe ! Il avait parfaitement compris pourquoi elle ne voulait pas monter avec lui ! Grommelant tout bas, elle se dirigea vers le Rohirrim, qui l'aida en silence à monter devant lui. Et voilà, dans cette position elle n'allait vraiment pas pouvoir sauter sur l'occasion si elle se présentait !

Lentement, les cavaliers se mirent en marche, suivant Sylvebarbe à travers les décombres qui émergeaient des flots, avançant en aveugle entre les fosses cachées par les eaux troubles.

« Luana, n'oublie pas ta promesse » gronda tout bas Naurofána, agacée.

« Je sais, je sais. Mais ton instinct ne te dit pas de tuer ce foutu sorcier ? »

« La vengeance n'est pas le remède à tous les maux. Elle n'est qu'une solution temporaire qui bien souvent entraîne toujours plus de mal. »

« Faudrait pour ça que quelqu'un cherche à le venger derrière, et je ne vois pas qui… »

- Luana ?

Elle se reconcentra sur la réalité. Ils étaient un peu en retrait par rapport au reste du groupe, Edwyn semblant traîner la patte pour slalomer entre les débris. Elle tourna doucement la tête pour entrapercevoir Elden, soucieux.

- Quoi ?

Il soupira, mal à l'aise. Elle surprit chez lui une tension qu'elle ne lui connaissait pas. Sa mâchoire était crispée, les muscles et les tendons de son cou étaient plus saillants qu'à l'accoutumé.

- Ne m'en veux pas, s'il te plaît, murmura-t-il tout bas, comme pour ne pas être entendu. Je veux tout autant que toi la mort de ce sorcier de malheur, mais Gandalf…

Elle l'arrêta en levant la main.

- Elden, jamais je ne demanderai à qui que ce soit de désobéir à un ordre de Gandalf. Je suis suicidaire quand je le fais. Et je ne t'en veux pas, t'inquiètes pas.

Elle lui fit un petit sourire en coin, se tordant la nuque pour rester un tant soit peu face à face.

- Tu avais l'air renfermée pourtant.

- Ah ça… Je parlais juste avec ma louve. Tu sais, comme la fois où tu m'as surprise à parler toute seule dans le couloir.

- C'était donc ça ! fit-il d'un ton plus haut.

Elle acquiesça, amusée.

- Tu préfères savoir que je discute avec une louve planquée dans ma tête que de me croire folle ?

- Je préfère savoir la vérité.

Un point pour lui et elle ne l'avait pas volé. Mais le pire était qu'il n'y avait même pas de trace de rancune ou de colère dans sa voix. Non, il énumérait juste un fait et ne cherchait pas à lui rappeler qu'elle lui avait menti. Ce garçon était une telle perle de bonté… Pourquoi pas lui bon sang ?

« Le cœur a ses raisons que la raison n'entend pas » grogna Naurofána d'un ton ironique.

« Alors mon cœur est un idiot sadomasochiste… Il aime la douleur et me la faire sentir. »

- Elle aussi veut qu'on soit sage et qu'on ne tue pas de méchant sorcier.

- C'est bien dommage. Puis-je vous demander, dame Naurofána, les raisons d'une telle clémence ?

« Luana ? »

« On ne risque pas de faire paniquer la moitié des cavaliers et la totalité des chevaux ? Edwyn est sympa, mais je ne suis pas sûre qu'il aime avoir un loup sur le dos… »

« Je contiendrai mon aura animale et seul Elden remarquera que nous avons interverti. »

« Vas-y alors, je te laisse lui répondre de vive voix. »

Elle s'écarta de son corps, laissant la place à sa louve. Ce fut un regard doré qui se posa sur le Rohirrim, qui eut un petit sursaut de surprise.

- Tuer pour se nourrir, pour survivre ne me dérange pas. Je suis un animal après tout. Mais je ne suis pas pour le meurtre pur et simple.

Elden resta un instant bouche bée, sidéré et ahuri, avant de se reprendre.

- Vos paroles sont sages. Mais si Saroumane meurt aujourd'hui, ce ne sera pas un assassinat lâche et injustifié. Ce ne sera que justice rendue pour les morts dont il est responsable.

- Je n'aime pas la justice lorsque le juge et le bourreau ne sont qu'une seule et même personne. Si Saroumane doit être jugé pour ses actes, ce ne sera sûrement pas par deux jeunes gens fougueux et irréfléchis comme vous. Laissez Gandalf s'occuper de lui. Saroumane est un Istari et doit être jugé par ses pairs ou mieux, par ses maîtres.

Le sifflet coupé, il resta là à considérer la Nauro, dont les yeux reprirent leur teinte argentée, l'or se concentrant en un fin anneau autour des pupilles.

- Désolée, elle peut être incisive quand ses idées sont bien tranchées, s'excusa Luana avec un pauvre sourire.

- J'ignorais qu'elle pouvait parler à travers ta bouche.

- Ah oui. Je lui laisse la place quand elle a quelque chose à dire.

- Préviens-moi la prochaine fois, s'il te plaît.

- Pour gâcher l'effet de surprise ? Ta tête était pas mal sur le coup !

Il grommela, boudeur, la faisant rire.

- Mais vous… vous êtes si différentes l'une de l'autre, enchaîna-t-il, songeur. Cela se sent dans ses paroles. Elle est bien plus posée, réfléchie que toi, sans vouloir t'insulter.

- C'est bon t'inquiètes pas, je le sais bien et je lui laisse le rôle du sage avec plaisir.

- Comment faites-vous pour cohabiter avec deux personnalités si opposées ?

- On s'aime, répondit-elle simplement en haussant les épaules. Et c'est vrai qu'elle m'a déjà évité de faire pas mal d'âneries. C'est un peu ma bonne conscience si tu veux.

« Hey Nana, je crois que je t'ai trouvé un nouveau surnom. »

« Pitié, épargnes-moi cela. »

« Tu ne veux pas que je t'appelle Jiminy Cricket ? » demanda-t-elle d'une petite voix déçue.

Elle ne prêta pas attention au grognement agacé de Naurofána. Des grincements de bois aigus et répétitifs faisaient vibrer l'air, suivi de martèlements fracassants. Ils étaient arrivés au pied de la tour noire. Pied que plusieurs Ents, de tailles et de formes différentes, de diverses essences d'arbre, attaquaient à coups de grosses pierres ou de morceaux de métal ramassés dans les débris.

Elle comprenait à présent ce que voulait dire Sylvebarbe quand il prétendait avoir besoin d'aide pour s'occuper du sorcier. Ils n'étaient pas prêts de le déloger de sa tour, même si avec assez de patience, ils finiraient bien par affaiblir suffisamment les bases pour que la tour s'effondre. Mais ils feraient mieux de se concentrer sur le même côté plutôt que de se disperser tout autour…

Ils s'arrêtèrent à bonne distance. Suffisamment près pour voir les détails architecturaux de la tour. Suffisamment loin pour ne pas se faire un torticolis pour regarder le balcon qui trônait au-dessus du vide à quelques dizaines de mètres d'altitude.

- Montrez-vous, souffla Aragorn en scrutant la tour, la tension perceptible dans sa voix.

- Prudence. Même vaincu, Saroumane est dangereux, les mit en garde Gandalf.

- Réglons lui son compte et qu'on en finisse ! s'impatienta Gimli.

- Je vote pour, déclara Luana avec une satisfaction malsaine.

S'il y en avait un en plus d'eux deux à vouloir la mort de Saroumane, elle n'allait pas s'en plaindre. Qui d'autre était prêt à les suivre ?

- Non ! tonna le Mage Blanc.

Rabat-joie…

- Il nous le faut vivant. Il faut qu'il parle.

« Il a raison. Ne veux-tu pas lui poser des questions ? Savoir pourquoi Éric s'est retrouvé mêlé à tout cela ? »

« En quoi il va pouvoir me répondre hein ? J'ai déjà prévu de demander à Gandalf en privé. Lui au moins, je sais qu'il n'ira pas me mentir. »

Le silence répondit à Luana mais elle n'en avait cure. Que ce fichu serpent sorte de son trou s'il en avait le courage. Elle l'attendait…

- Vous avez mené bien des guerres et tué nombre d'hommes, roi Théoden.

Tous les regards se portèrent vers le balcon et Luana ne sut si elle devait rire ou pleurer.

- Vous déconnez là…

Un vieillard, qui paraissait plus vieux encore que Gandalf, les dominait depuis son perchoir. Il avait à la main un grand bâton noir, dont la tête ressemblait fort au sommet de la tour avec ses quatre piques, qui enserraient une sphère d'un blanc laiteux.

Sa barbe et ses cheveux étaient longs, bien taillés et entretenus, d'un blanc éclatant malgré quelques fils noirs, que Luana percevait en dépit de la distance. Il avait le visage sec et sévère. Et ses yeux… étaient d'un noir étincelant. Il avait le regard d'un doyen qui avait vu beaucoup de choses, qui en savait bien plus encore et dont la sagesse était sans borne. Tout dans son être inspirait l'estime et l'humilité à quiconque le contemplait.

Oh oui. Il aurait pu être prestigieux. Imposer le respect. S'il ne portait pas une robe multicolore d'un goût douteux.

Mais sérieusement ? D'où la sortait-il ? Il avait pris un arc-en-ciel, avait séparé chaque couleur pour la tisser comme de la laine avant de se tricoter ce vêtement ridicule ? Chaque fois qu'il faisait un mouvement ou qu'elle déviait un peu le regard, les couleurs changeaient. Le fixer en devenait compliqué. C'était comme regarder un kaléidoscope après avoir pris des champignons hallucinogènes.

Alors devait-elle rire ou pleurer ?

Rire de voir le grand et terrible Saroumane dans une tenue aussi grotesque. Pleurer d'être trop choquée par cet habit pour crier sur l'assassin de son frère. Il l'avait fait exprès ? Il devait savoir le choc que sa tenue aurait sur quiconque viendrait pour régler ses comptes avec lui. C'était comme pour les caméléons, un système de camouflage pour échapper à ses prédateurs.

Et c'était quoi toutes ces couleurs ? ¡ Mierda !

- … Il ne s'appelle pas Saroumane le Blanc à l'origine ? souffla-t-elle, incrédule.

Mais personne ne lui prêta attention.

« J'ai cru comprendre qu'il se faisait désormais appeler Saroumane le Multicolore. »

« … je l'emmène quand il veut à la Gay Pride. Il va faire un malheur… »

Tentative minable de plaisanterie, elle le savait. Mais elle était trop choquée pour réfléchir sérieusement, et toutes ces couleurs mouvantes lui donnaient mal à la tête.

- Et vous avez tout de même fait la paix ensuite. Ne pouvons-nous tenir conseil comme nous l'avons déjà fait jadis, mon vieil ami ? Ne pouvons-nous faire la paix, vous et moi ?

Sa voix était de miel. Sucrée, chaude et épaisse. D'un timbre profond aux reflets dorés. Mais un miel au goût de fiel. Il y avait quelque chose d'irréel dans cette voix. Quelque chose de manipulateur.

« Il utilise la magie dans l'espoir de charmer son auditoire. »

Alors pourvu que Théoden ne se laisse pas charmer comme un stupide serpent. D'autant plus que depuis le début, le discours lui était personnellement adressé. Pas à son peuple, pas aux Hommes du Rohan, mais à lui et à lui seul. Et pernicieusement, Saroumane ne parlait que d'eux deux. Lui rappelait leur amitié durable jusqu'à il y a peu. Comme s'ils étaient à deux contre tous les autres. Et il mettait habilement en avant le guerrier sanguinaire, pour mieux sublimer ensuite le roi diplomate et sage.

« Il est habile avec les mots. Très habile. »

- Nous ferons la paix, déclara Théoden.

Oh non…

- Oui nous ferons la paix ! Lorsque vous répondrez de l'embrasement de l'Ouestfold et des enfants qui gisent sans vie ! Nous ferons la paix, lorsque les vies des soldats, dont les corps furent dépecés devant les portes de Fort-le-Cor alors qu'ils étaient morts, seront vengées !

Sa voix était emplie d'une colère sans borne. Une colère qui ne demandait que justice. Justice pour ses hommes, justice pour son peuple…

« Justice pour son fils. »

… c'était vrai. Son fils Théodred était mort à cause d'une embuscade tendue par les Uruk-Hai d'Isengard. Parce que Théoden était manipulé par Saroumane.

« Je lui laisse sa vengeance » fit platement la Nauro à destination de sa louve.

Elle voulait la mort de Saroumane pour venger son frère. Mais lui, ce roi qu'elle n'arrivait pas à apprécier, avait bien plus perdu à cause de ce maudit sorcier. Elle l'aiderait si nécessaire mais le laisserait porter le coup de grâce. Et si Aragorn faisait mine de l'arrêter comme avec Grima… elle retiendrait le rôdeur. Il ne pourrait pas lui reprocher de tenir du côté de Théoden pour une fois.

- Lorsque vous pendrez à un gibet pour le plaisir de vos propres corbeaux. Là nous serons en paix !

Elle commençait à vraiment le respecter.

- Des gibets et des corbeaux… vieux radoteur.

Cette fois, il ne restait que le fiel dans son ton. Le charme était rompu et tout le mépris jusque-là dissimulé coulait à flot désormais.

- Que voulez-vous, Gandalf le Gris ?

- Rectification : Gandalf le Blanc ! corrigea-t-elle.

Elle vit les yeux noirs de Saroumane se poser sur elle. Mais alors qu'elle croyait qu'il allait la foudroyer sur place, il reporta aussitôt son attention sur Mithrandir.

Quoi ? Elle n'était pas du genre à se vexer pour ça mais… il y avait un truc pas net là. Elle le sentait.

- Laissez-moi deviner ! enchaîna Saroumane à l'intention de Gandalf. La clé d'Orthanc ou peut-être même les clés de Barad-dûr ? Avec les couronnes des sept rois et les baguettes des cinq magiciens ?

- Votre traîtrise a déjà coûté de nombreuses vies et des milliers sont encore en péril ! tenta de le résonner le Mage Blanc. Mais vous pouvez les sauver Saroumane, car vous étiez dans les secrets de l'ennemi.

- Alors vous êtes venu quérir des informations. J'en ai pour vous.

De sous les plis de son habit arc-en-ciel, il sorti un globe noir. Luana frissonna face aux reflets irisés et malsains qui dansaient à sa surface. À moins que ce ne fût de l'intérieur que venaient ces lueurs… Un regard en direction de Gandalf suffit à confirmer son intuition. Cette chose, quelle qu'elle fut, n'était pas inoffensive.

- Quelque chose gronde en Terre du Milieu. Quelque chose que vous avez omis de voir. Mais le grand œil l'a vu lui.

Il parlait de Sauron ? Qu'avait-il vu ? De quoi parlait-il ?

- Même maintenant, il met à profit cet avantage ! Il attaquera très bientôt.

Gandalf talonna doucement Gripoil et tous deux s'avancèrent lentement vers la tour, sans quitter Saroumane des yeux.

- Vous allez tous mourir.

Les mots tombèrent comme un couperet glaçant. Une lame de guillotine qui eut tôt fait de décapiter l'assurance des Hobbits. Derrière Aragorn, Pippin s'agita, inquiet. Derrière Eomer, Merry n'en menait pas plus large. Maudit magicien. Qu'il se taise !

- Mais vous le savez, n'est-ce pas Gandalf ? Vous ne pouvez croire que ce rôdeur pourra un jour s'assoir sur le trône du Gondor. Cet exilé sorti de l'ombre ne sera jamais couronné roi !

Elle allait le tuer ! Lui faire sa fête ! Désolée Théoden mais elle ne pouvait pas le laisser déblatérer son flot de conneries et distiller son poison chez ses amis ! Aragorn ne montrait rien, mais elle savait que ses mots le touchaient et lui faisaient mal ! Ce maudit charmeur de serpent, ce maître parmi les vipères, elle allait lui faire bouffer sa langue ! La lui arracher à coup de crocs avant de la lui fourrer dans la gorge de force !

Mais Elden la retint, ses deux bras la ceinturant et la plaquant contre lui.

- Elden lâche-moi ! Je vais lui faire bouffer sa robe arc-en-ciel et lui enfoncer son bâton dans le…

Elle ne pouvait se libérer sans le faire tomber. Argh ! Maudit Mithrandir qui avait bien préparé son coup !

- Gandalf n'hésite pas à sacrifier tous ceux qui lui sont proches, continua Saroumane, perfide. Ceux à qui il manifeste de l'amour. Dîtes-moi, quels mots de réconfort avez-vous susurré au Semi-Hommes avant de l'envoyer à sa perte ? Le chemin sur lequel vous l'avez jeté ne peut le conduire qu'à la mort.

- Enfoiré ! vitupéra Luana, toujours prisonnière de la prise d'Elden.

Jamais Gandalf n'aurait fait ça ! Il n'aurait pas chargé Frodon de détruire l'Anneau s'il savait le condamner ! Dès qu'ils en auraient fini ici, ils partiraient à sa recherche, le retrouveraient avec Sam et les protégerait jusqu'à la fin !

De nouveau, le regard de Saroumane vira vers elle, avant d'être aussitôt attiré par les vitupérations de Gimli.

- J'en ai assez entendu ! Tuez-le ! Transpercez-le d'une flèche ! ordonna-t-il à Legolas.

Sans se faire prier, le prince de Mirkwood porta une main à son carquois, ses doigts caressant déjà l'empennage d'une flèche. S'il le faisait, s'il tuait Saroumane sans sourciller, Luana l'embrassait, peu importe les conséquences de son geste.

- Non ! le stoppa Gandalf.

Argh ! Mais pourquoi ? Pourquoi s'acharnait-il à vouloir parlementer avec ce… ce… ¡ Hijo de puta !

D'ordinaire, jamais, ô grand jamais Luana n'aurait utilisé cette injure ! Jamais elle ne s'en prenait à la mère d'un autre, quels que soient les torts du fiston qu'elle voulait insulter de tous les noms. Mais là… Saroumane avait dépassé les limites depuis bien longtemps ! Pourquoi Mithrandir, si sage, s'acharnait contre l'avis de tous à vouloir épargner Saroumane ¡ Puta de mierda !

- Descendez Saroumane ! Et votre vie sera épargnée !

- Gardez votre pitié et votre clémence ! Je n'en ai nul besoin !

D'un coup de son bâton, Saroumane envoya une énorme boule de feu qui vint embraser l'espace tout autour de Gandalf, faisant disparaitre le Mage Blanc dans les flammes. Les chevaux paniquèrent, hennissant de peur tandis qu'un souffle brûlant venait soulever les cheveux de leurs cavaliers, les forçant à se protéger le visage.

- Gandalf ! hurla Luana.

Non ! Non, non, non, non, non ! Sa stupidité n'allait quand même pas le mener à ça ! Il avait échappé de peu au Balrog, il n'allait pas…

Le brasier s'essouffla aussi brusquement qu'il avait surgi. Et en son centre, indemne et toujours d'un blanc immaculé, Mithrandir siégeait. Gripoil n'avait pas plus souffert des flammes que lui et n'avait pas le moins du monde bronché, imperturbable. Il émanait du cavalier et de sa monture une aura presqu'irréelle. Ils irradiant de lumière. Et bien qu'elle ne puisse voir son visage, Luana su au ton de sa voix que Gandalf avait fini de jouer.

- Saroumane ! appela-t-il avec force. Votre bâton est brisé !

Dans un fracas de tonnerre, le bâton vola en éclat dans la main de son propriétaire. Saroumane fut jeté à terre sous le choc de l'explosion et laissa échapper à sa prise l'orbe noir, qui roula jusqu'au rebord du balcon et tomba. Une myriade d'étincelles l'accueillit lorsqu'il vint se fracasser sur l'escalier de pierre. Du moins Luana le crut, avant de voir la sphère rouler sur les marches survivantes et tomber dans l'eau.

Saroumane disparut, se trainant lamentablement jusqu'à son abri détestable. Perdue dans l'encadrement de la porte, une silhouette le regarda ramper sans faire mine de lui prêter main forte. Ce teint maladivement pâle ne pouvait être que celui de Grima. Mais aussitôt, il disparut dans les ombres de la tour pour ne plus reparaître.

… quoi ? Les choses se terminaient ainsi ? Sans plus ? Saroumane était toujours en vie, avec pour seule punition son bâton brisé, comme un sale gosse à qui on casse son jouet pour avoir la paix ? C'était une blague !

« Sans son bâton, Saroumane ne représente plus aucun danger. Il va désormais croupir dans sa tour, surveillé par les Ents. Et Grima sera sa seule compagnie. »

Piètre satisfaction.

Non. Ils ne pouvaient pas en rester là. Ils ne pouvaient pas le laisser en vie… Elle ne pouvait pas le supporter. Même si… même si elle avait promis de faire un effort pour ne pas le tuer, elle se sentait trahie. Trahie que justice ne soit pas rendue.

Atterrée, hagarde et furieuse, elle sentit vaguement que l'un des bras d'Elden restait autour de sa taille. Sans doute pour la maintenir. Plus probablement pour s'assurer qu'elle ne ferait pas de connerie.

Elle vit sans regarder Pippin descendre de cheval et aller ramasser le globe de cristal noir. Gandalf qui vint le lui confisquer avant de le cacher dans sa cape.

Elle entendit des paroles échangées autour d'elle. Mais ne les écouta pas.

Elle comprit qu'ils repartaient sur le champ. Ils retournaient à Edoras.

Saroumane était en vie. Ils repartaient alors que ce pourquoi ils avaient chevauché toute la nuit n'était pas fait.

Elle ne salua pas Sylvebarbe lorsqu'ils firent faire demi-tour à leurs montures. Elle ne quitta pas du regard la tour noire et son balcon.

Ils partaient sans avoir tuer Saroumane.

Outre le goût âcre qui lui montait à la bouche, Luana sentait qu'une chape de plomb lui tombait sur l'estomac. Comme si le poids qui lui tirait sur le cœur ne suffisait pas.

Ils n'avaient pas tué Saroumane. Et elle était persuadée qu'ils allaient le regretter tôt ou tard.

« Nana… »

« Oui Luana ? »

« T'as raison, j'ai une question à poser à Saroumane. »

« Laquelle ? »

« Pourquoi j'ai l'impression soudaine que les Uruk-Hai marqués de la Main Blanche cherchaient à m'avoir vivante chaque fois que je les ai rencontré ? »


... Je sais. C'est un sacré mélange que j'ai fait entre le film et le livre pour cette scène.
J'espère que ça ne vous a pas trop dérangé dans votre lecture, et surtout qu'imaginer Saroumane à la Gay Pride n'a pas tué le mythe ! XP

N'oubliez pas la FAQ !
Luana, Legolas et tous les autres attendent avec impatience vos questions ^^

Réponses au review guest :

Namarien : On est rarement satisfait par les premiers jets ^^ Ce ne serait pas drôle si elle faisait preuve de jugeote ou de courage ! XP C'est la voir lui tourner autour et désespérer qui est amusant =P Deux cents ans, ça va, ils sont tous les deux immortels, ils ont le temps !
Ben c'est carrément ça en plus ! C'est vrai qu'on oublie souvent que c'est un principicule elfe, mais ça reste un prince, et très charmant avec ça, donc j'ai pas pu m'empêcher de faire la blague ! Rares sont les filles à ne pas avoir baver sur lui :3
Aragorn est trop perspicace pour son bien =P À ton avis, sa réaction ce sera quoi ? ^^
Merci beaucoup à toi pour tes encouragements et ta review =) Bisous, à la prochaine !

Tsuki : Oui en partie. Mais c'est vraiment la mélodie de Legolas qui lui a permit de comprendre ;P Je ne dirai rien sur ce point, je vous laisse découvrir si tu le permets ;)
plus expressif ? Ca va venir =P
Merci à toi pour ta review ^^ À la prochaine =)

Waina : Hey hey hey ! =D
Ouf je suis contente qu'il t'ait plus malgré sa taille ^^ Tu attendais ça depuis longtemps hein ? =P
Alors, satisfaite ? T'en as pensé quoi de la confrontation ? =)
Merci pour ta review et à très bientôt ;)

Kayla : merci pour ton intervention, toujours réfléchie et neutre =)