Arc 1 : L'après-guerre
Shikamaru toqua à la porte de l'Hokage. Il entra dès qu'il entendit l'autorisation. Kakashi le salua mollement mais le subordonné n'y fit pas attention. Le Hokage subissait beaucoup de pression ; toutes les responsabilités lui étaient retombées dessus dans la pagaille de la guerre.
— Besoin de moi pour un point en particulier ?
— Oui, j'avais chargé quelqu'un de la correspondance avec Suna, ça a été un échec cuisant. Puisque tu as déjà travaillé avec Temari, tu vas prendre le relais.
— Qu'est-ce que je dois traiter ?
— Tout : personnes disparues, cadavres retrouvés, échanges de matière première, conflit aux frontières, tractations pour les missions. Il faudra que tu sois complètement au courant de la situation de Konoha et à même d'avoir rapidement des contacts avec les services concernés. C'est bon pour toi ?
Shikamaru se retint de soupirer. Une tonne de travail lui tombait encore dessus.
— Oui. Je vous fait un rapport quotidien ?
— Surtout pas. Filtre les informations, demande de l'aide si besoin mais considère-moi comme un dernier recours.
Shikamaru comprit instantanément pourquoi cette mission lui retombait dessus. Leur chef de file avait besoin de déléguer pour sortir la tête de l'eau et il lui fallait des personnes fiables et autonomes. Le chunin était flatté d'être ainsi considéré et se promit de mener à bien cette mission.
Il repartit avec une boîte contenant les missives échangées (les originaux pour celles provenant de Suna et les filigranes pour les autres) contenant trois mois d'échange.
Et dire qu'ils n'étaient qu'à trois mois de la guerre. Ils en payaient encore fortement les conséquences. Le manque de ressources les empêchait de rebâtir entièrement les villes et nombreux étaient les ninjas à encore dormir sous des tentes.
Il était infiniment content d'avoir un clan ce qui lui avait évité ce désagrément. (Pour une fois que c'était un avantage.)
Il parcourut les lettres une à une, heureux qu'elles soient classés chronologiquement. Les premières avaient un ton lourd : elles parlaient principalement des personnes étrangères retrouvées, très peu s'en étaient sorties.
Par la suite, il y eut des échanges sur des personnes qui s'étaient illustrées durant cette sombre période. Les ninjas n'avaient pas reçu d'honneur spécifique mais certaine médaille avait été faite pour les civils qui avaient eu des comportements audacieux et bénéfiques.
Ensuite le ton se faisait plus pressant : les pays cherchaient des matières premières pour les bâtiments et les infrastructures communes. L'arbitrage n'était pas chose aisée mais ils essayaient en premier lieu de garantir des soins et un logement à tous.
Shikamaru héritait de cela : une situation tendue avec une collaboratrice tendue dont les lettres s'étaient faites de plus en plus cinglantes. Il mit du temps avant de se décider à envoyer une lettre même si une de son prédécesseur était déjà partie la veille. Mais bon autant clarifier la situation le plus tôt possible.
Il salua sa collègue poliment avant d'entrer dans le vif du sujet. Il commença par expliquer la situation de Konoha et les difficultés rencontrées. Il savait que sa collègue prenait son travail à cœur et si elle ne pouvait pas pourvoir à tout, elle aurait certainement des idées additionnelles pour les sortir de l'impasse.
Dans une deuxième partie, il résuma ce qu'il avait appris et compris de la situation de Suna. Il proposa certains matériaux, expliqua pourquoi d'autres mettraient du temps à être délivré.
Il finit par une formule de politesse qu'il agrémenta une pique taquine. Il ne savait pas si elle imaginerait son sourire à la lecture mais en tout cas c'était ce qu'il espérait.
Avant de finir sa journée, il fit envoyer la lettre et trouva le nom des autres correspondants. Dès le lendemain, il comptait bien faire une réunion avec eux.
À l'heure prévue, Shikamaru se retrouva avec cinq autres ninjas ayant tous moins de vingt-cinq ans. Il n'était pas étonné que le Hokage ait confié la tâche de communiquer avec les nations anciennement ennemies à des jeunes qui avaient tendance à être moins méfiants. Et il fut agréablement surpris de trouver Naruto et Neji parmi ces jeunes.
Les trois autres étaient des inconnus mais ils n'eurent aucun mal à se répartir les tâches ni à expliquer comment ils comptaient parvenir à un échange équilibré avec les nations. Neji émit l'idée de coordonner les trajets pour ne pas avoir plusieurs escortes à payer et ce fut approuver à l'unanimité.
Par la suite, Shikamaru croula rapidement sous le travail d'intendance et de logistique. Il en venait à vraiment beaucoup apprécier les moments où il recevait les lettres de Temari qui lui permettaient d'être assis et de sourire en imaginant le ton autoritaire de la kunoichi.
Il l'imaginait être comme lui, meurtri par la guerre et caché sous une attitude habituelle et conventionnelle.
Ce n'était pas exactement des sujets qu'ils abordaient ensemble. D'ailleurs, il ne parlait même pas de ça avec Chôji ou son père donc il n'aurait certainement jamais osé. À la place, ils évoquaient la météo, la géographie de leur pays respectif, les plats qu'ils avaient mangé récemment. C'était très factuel, très précis, très impersonnel aussi.
En fait Shikamaru n'avait aucune idée de comment modifier cette situation. Il se disait que le temps l'aiderait mais c'était illusoire. Pour l'instant, le temps les laissait s'enliser dans cette routine un peu bizarre. Le Nara savait qu'ils étaient amis. Mais il savait aussi qu'il aurait souhaité un peu plus que de l'amitié. Et malheureusement, il n'avait aucune idée de comment tâter la situation du côté de la blonde.
Aucune idée ne lui venait et ce n'était pas la première fois qu'il y pensait. C'était désespérant. Mais il repoussa cette idée et se mit en route pour aller rendre visite à Kurenai. Grâce à son enfant en bas âge, elle avait pu bénéficier d'un logement en bonne et due forme. Si ça n'avait pas été le cas, il l'aurait convaincue de venir chez lui car il était hors de question qu'il laisse sa filleule sous une tente.
La petite allait sur ses six mois et il avait terriblement hâte. Déjà avant la guerre il avait eu l'impression qu'elle grandissait à toute vitesse. Mais avec cette triste coupure et l'émotion de la revoir de nouveau, ça avait été comme si elle s'était transformée. Shikamaru en venait à repenser son avis sur les enfants : Miraï était tout bonnement magnifique.
Cette simple pensée suffit à alléger son humeur. Kurenai l'accueillit avec le sourire. Un immense paquet de tissus était entreposé dans un coin de la pièce, à proximité d'une machine à coudre.
— Je voulais être utile, même depuis la maison, répondit Kurenai quand il l'interrogea du regard.
Puisque sa filleule dormait, il prit place sur la deuxième chaise du salon et observa silencieusement l'ancienne jônin reprendre son travail. Ils discutaient de tout et de rien à voix basse, échangeant des nouvelles de leurs connaissances. Ça ressemblait un peu trop à des commérages au goût de Shikamaru mais la jeune mère semblait sincèrement apprécier ces échanges.
Mirai ne se réveillant toujours pas, il finit par évoquer Temari racontant qu'ils travaillaient ensemble pour mettre en place des échanges profitables entre leur pays. Le regard de l'ancienne professeure était alerte et concentrée sur ses paroles. Mais Shikamaru se retrouva le souffle coupé incapable d'ajouter un mot.
Il ne savait pas quoi dire. Il ne savait pas comment aborder le sujet. Il avait l'impression d'avoir huit ans et c'était presque humiliant à ses yeux.
— Tu n'es pas obligé de parler de ce qui te met mal à l'aise, l'apaisa la brune avec indulgence.
Il hocha la tête mollement avec ce genre de réflexion, il resterait éternellement bloqué au même point. Hors il voulait avancer, construire un avenir. Un peu comme son senseï.
— Dites-moi, comment vous vous êtes mis ensemble avec Asuma-sensei ? En étant ninja tous les deux ça n'a pas du être facile…
La femme écarquilla rapidement les yeux avant de revenir à une expression plus neutre. Il se demanda s'il était insensible de l'interroger sur son compagnon décédé ainsi. Est-ce qu'elle était blessée ou simplement en pleine réflexion ?
— Asuma… Nous nous sommes simplement arrangés pour passer du temps ensemble, un temps calme qui permet de connaître l'autre. Puis ça a été comme une évidence si je puis dire. Enfin, c'est l'impression que j'en garde…
Shikamaru plissa les yeux. Cette description ressemblait aux mièvreries habituelles que pouvait débiter Ino en dormant. Rien de très utile ni réaliste d'ailleurs.
— Vous avez compté sur la faible probabilité que vous ayez des sentiments l'un pour l'autre et que vous seriez capable de vous en rendre compte ?
Kurenai pencha la tête, reconnaissant que cette vision était plutôt loin de la réalité. Elle tenta de préciser son idée :
— Je ne pense pas qu'on compte sur une idée mais plutôt qu'on essaie de provoquer une situation, une réaction. En tout cas, tel était mon plan à l'époque.
L'ancienne kunoichi continua de parler au point que Shikamaru parvenait de mieux en mieux à se figurer l'ensemble.
Asuma-senseï possiblement inconscient de ce qui se tramait autour de lui. Ou alors très alerte et attendant impatiemment la révélation. Kurenai n'était jamais totalement sûre de parvenir à le surprendre.
Elle l'avait repéré alors qu'elle faisait examiner son bras. Il avait cessé de lui faire mal mais elle se demandait si son corps ne s'était pas tout simplement habitué à la blessure et préférait éviter ce genre de surprise.
Dès qu'elle le vit, elle pensa à le rejoindre. Après tout, ils se devaient de profiter des rares moments qu'ils passaient tous les deux au village. Elle étudia sa démarche monotone, sa cigarette à moitié consumée, le petit mouvement de sa tête. Elle pensait parvenir à le retrouver sans problème.
Dès qu'elle put sortir – après qu'on eut réparé son bras –, elle se mit en route vers le cimetière. Elle oublia exprès son sous-pull dans l'espoir de déclencher un geste de galanterie de la part du Sarutobi. Lorsqu'elle arriva, elle trouva l'homme devant un duo de tombes.
Elle savait qu'il s'agissait de sa sœur et du mari de cette dernière. Elle se souvenait qu'ils étaient décédés très peu de temps après avoir eu un enfant. Mais ils n'étaient pas de leur génération alors elle ne les avait jamais connus personnellement.
— Tu es venue te recueillir ? questionna le Sarutobi en glissant son mégot gris dans une petite boite en métal.
— Non, je trouve cela angoissant. Je suis venue te tenir compagnie.
Il lui offrit un sourire énigmatique et lui proposa d'aller prendre quelque chose à grignoter. C'était des eaux étranges sur lesquelles elle voguait. Une part d'elle voulait être d'une honnête désarmante afin qu'il connaisse tout d'elle. Mais l'autre voulait surtout lui offrir une belle image, le convaincre qu'elle était quelqu'un qu'il pouvait aimer.
La conversation avait du mal à dépasser la superficialité des discutions convenues. Ils grignotaient, échangeaient des informations sur ci et ça. Le spectacle de la vie des citadins leur offrait des sujets au hasard.
Le soleil tombant, ils ne purent que remarquer :
— Il se fait tard.
Les rues étaient de plus en plus calmes.
— Je n'ai pas envie de finir la soirée ici, se lança Kurenai avec un regard franc.
— Viens chez moi, proposa alors le shinobi.
Il avait suffi de cela pour qu'ils entrent dans une nouvelle sphère d'intimité. Arrivés chez l'homme, ils s'étaient assis côte à côte, partageant un thé. La pièce était peu éclairée mais ça ne semblait gêner aucun des deux protagonistes. Épaule contre épaule, la discussion prenait un virage privé, intime, risqué.
— Tu as l'air triste.
Kurenai rit dans un murmure :
— J'ai toujours l'air triste selon toi.
— Et bien plus que d'habitude.
— C'est de l'inquiétude, rien de plus.
— Peut-être que je devrais arrêter de t'observer uniquement dans tes mauvaises périodes.
— Ou alors, tu me donnes ton secret pour ne jamais avoir de mauvais jours.
Leur voix étaient basses, tout était secret. De côte à côte, ils se tournaient de plus en plus l'un vers l'autre au point que leur visage se trouvait maintenant l'un vers l'autre.
Sous son regard sombre et chaleureux, elle se rappelait à quel point Asuma avait été un bon ami pour elle. À quel point il l'avait encouragée à poursuivre sa carrière, à vouloir plus, à vouloir mieux. Il avait fini par devenir une des rares personnes de son entourage et elle était heureuse de voir que même si elle avait atteint ses objectifs, il restait à proximité.
Il ne répondait pas. Il avait l'air de chercher quelque chose dans son regard et Kurenai ne fit rien pour cacher quoi que ce soit. Elle ne voyait pas ce qu'il pourrait découvrir de plus de toute façon. Mais cela n'enlevait pas cette sensation d'être nue et vulnérable. Elle devait lutter contre son instinct de préservation pour ne pas détourner le regard.
— Tu ne dis rien.
— J'ai une idée folle qui me venait, murmura-t-il enfin. Dans cinq ans, je voudrais être ici, à côté de toi.
Elle ne put s'empêcher de hausser un sourcil. C'était surprenant de donner une durée aussi longue. Les ninjas avaient plutôt l'habitude d'éviter de réfléchir sur des longues périodes dont ils ne feraient peut-être plus partie. Mais elle acceptait.
Oui, ça valait le coup d'avoir envie d'accepter de voir loin aux côtés d'Asuma. Elle se pencha et l'embrassa le plus tendrement possible.
Quand elle ouvrit les yeux et le regarda de nouveau, il n'avait pas changé. Mais un coin de son esprit l'imaginait cinq ans, dix ans, vingt ans plus tard. Avec plus de rides, plus de burinages, plus de cheveux blancs mais toujours à ses côtés.
La seule chose qui empêchait Kurenai de pleurer à cet instant étant le bébé qu'elle tenait contre elle. Mirai avait fini de manger depuis un petit moment mais face aux souvenirs qu'elle partageait, elle avait gardé sa fille près d'elle. Shikamaru ne savait pas quoi faire pour soulager sa peine.
Il ne savait même pas quoi faire pour soulager sa propre peine. Il pensait toujours qu'il avait fait son deuil, que tout allait bien. Qu'il faisait ce qu'il fallait pour honorer et respecter la mémoire de son professeur. Et pourtant ça ne semblait pas suffisant.
Il n'était jamais à l'abri de sentir son cœur et son estomac se tordre en pensant à ce qu'il manquait. En pensant qu'il avait perdu un des piliers de sa vie et que rien ne pourrait le lui rendre. En pensant que son maître avait une vie riche et magnifique et qu'il n'avait pas eu le droit d'en profiter. L'injustice et la fatalité le clouaient au sol.
À côté de cela, il cherchait vainement comment aborder romantiquement une kunoichi d'un village à trois jours de voyage. C'était ridicule.
Reléguant ses soucis personnels dans un coin, il s'approcha de Kurenai pour poser une main amicale sur son bras.
— Sa disparition est encore récente, c'est supposément normal de se sentir aussi mal.
Kurenai hocha la tête, la respiration de plus en plus calme.
— J'ai commencé un carnet où j'écris tout ce dont je me souviens sur Asuma et sur ma vie. Je le fais pour Mirai car au bout d'un moment, à force d'éviter les souvenirs tristes, on finit par tout oublier.
Son ton lugubre et fataliste fit frémir Shikamaru. Il ne voulait pas perdre son maître de nouveau. Elle dut comprendre son malaise et le rassura aussitôt :
— Ne t'inquiète pas, tu es jeune. Ce sont les vieilles biques comme moi qui ont ces soucis.
Shikamaru n'en était pas persuadé mais il laissa couler. Est-ce qu'il se souvenait assez de son senseï ? Est-ce que sa mémoire déformerait ses souvenirs ? Cette idée l'inquiétait soudainement mais il n'eut pas le temps de s'en préoccuper davantage.
Kurenai lui posa sa filleule dans les bras et ses grands yeux curieux le reconnurent immédiatement. Ses petites mains se tendirent dans l'espoir d'attraper enfin ces petits objets brillants accrochés à ses oreilles.
Shikamaru lui parla un peu, époustouflé par le regard brillant d'intelligence d'une si petite chose. À ses yeux, il ne lui manquait que la parole et elle serait prête à discourir sans fin avec lui.
— Pourquoi me posais-tu toutes ses questions sur Asuma ?
Shikamaru s'empourpra. Il savait bien que tout ce qu'il disait ici resterait entre eux mais il ne pouvait pas s'en empêcher. Ces sujets l'intimidaient.
— Je pense qu'une fille m'intéresse mais j'ai beaucoup de mal à l'aborder… de cette façon.
— Tu ne parlerais pas de Temari ?
Il roula des yeux, agacé que cela semble si évident à ses yeux mais acquiesça.
— Elle risque de ne pas repasser à Konoha avant un petit bout de temps avec les reconstructions qui ont lieu un peu partout.
Encore une fois, Shikamaru acquiesça. Il avait l'impression de manquer de temps pour les essais et tâtonnements que tous décrivaient.
— De toute façon, je pense que tôt ou tard, il faudra mettre les pieds dans le plat.
Bonjour, voici enfin un nouveau chapitre. Contrairement à ce que j'avais prévu, c'est-à-dire découper l'histoire en arcs pour poster chaque arc en un temps fini, cet arc c'est étalé et à été un peu compliqué à écrire. Maintenant que je vois le bout du tunnel, je poste enfin. J'ai hâte de lire vos avis, à bientôt Maneeya.
