La première fois où Will a réellement observé le ciel étoilé du monde de Lyra, c'était pendant une première traversée à bord du Havest Perle. Le navire se rendait alors au sud de la Britanie. Il avait réalisé qu'il ressemblait en tout point au sien. Il n'était pas un grand connaisseur des constellations mais certaines lui étaient connues : La Grande et la Petite Ourse, bien sûr, Cassiopée et Orion. Les avoir repérées, un soir alors que le navire naviguait et qu'il était assailli de doutes, lui avait apporté du réconfort. Et puis, un soir où ils étaient étendus sur le toit du bâtiment central, leurs têtes l'une contre l'autre, il avait voulu épater Lyra en lui nommant celles qu'il connaissait mais elle s'était gentiment moqué de lui. Ici, ces agencements d'astres n'avaient pas les mêmes noms. Cassiopée devenait Circea, Pégase était le Chariot de Feu et la Grande Ourse, La Louve.

- Par contre, celle ci, est ce que tu sais comme on l'appelle chez moi ? avait-il alors demandé en pointant un ensemble de cinq étoiles formant un petit losange.

- L'abeille, avait-elle répondu très sérieusement.

- Non, avait ri Will, chez nous on l'appelle la constellation de la lyre*.

Elle l'avait poussé doucement en le sermonnant de se moquer d'elle pour être un peu romantique.

- Je n'ai pas le talent pour inventer des noms d'étoiles, avait-il dit en embrassant sa joue.

Elle s'était tue, les yeux brillants.

C'était sous ces mêmes constellations, sous ce même ciel, après tous ces évènements denses qui s'étaient enchaînés, que Will était assis, Lyra blottie contre lui. Elle avait gardé ses jambes repliées et appuyé sa tête contre l'épaule du jeune homme, parcourant d'un regard absent la fresque céleste qui s'enrichissait d'éclats brillants à chaque seconde. Ses doigts enlaçaient ceux du jeune homme et Pan s'était enroulé autour de son cou. Elle poussa un long soupir. Will se leva et lui tendit la main pour l'aider à se relever. Leurs membres étaient endoloris. L'un proche de l'autre, silencieux, ils échangèrent un long regard. Puis il se pencha pour déposer un baiser sur ses lèvres fraiches et elle se laissa aller contre lui, répondant à son étreinte. Will aurait aimé pouvoir se fondre en elle à jamais. C'était doux et tendre, apaisant un peu plus leurs esprits. Ils quittèrent ensuite le toit, toujours sans un mot, Pan et Kirjava avançaient à pas feutrés devant eux. Un calme flottant parcourait les couloirs du navire, à peine perturbé par le ronronnement tranquille des machines. La nuit était bien avancée. Ils pénétrèrent dans les sanitaires où Lyra se débarrassa mécaniquement de ses vêtements, les laissant traîner au sol, et entra dans une cabine de douche, Will à sa suite. L'eau chaude contre sa peau acheva d'affirmer cette étrange sensation de vide qui se propageait en elle. Un vide attendu, presque rassurant. Elle laissa Will lui savonner les cheveux. Des larmes émergeaient par moment, se mêlant à l'eau alors que les gestes doux du jeune homme contre son cuir chevelu la réconfortaient un peu plus. Il passait le jet contre son crâne et son dos, la serrait contre lui, embrassait ses lèvres et ses joues. Lyra était rincée, vidée mais, paradoxalement, elle aurait pu rester ici pour toujours.

Elle s'enveloppa dans une serviette éponge pendant que Will partait furtivement récupérer son pyjama. Enfin pyjama… Ça n'avait pas vraiment été sa priorité quand elle avait quitté Oxford, il y a quelques mois. Alors Will lui avait prêté un … comment appelait-il ça déjà ? un t-shirt, en rappelant qu'ils ne pouvaient décemment pas rester constamment nus dans la chambre alors qu'il pouvait être sollicité à n'importe quel moment. Elle avait fait une moue dubitative devant la coupe et les motifs. Apparemment il était commun dans son monde d'arborer sur ses vêtements ses préférences musicales, ce qu'elle avait trouvé très étrange. Mais à l'heure actuelle, elle était plus que ravie de retrouver la douceur rassurante du coton qui était imprégné de l'odeur de celui qu'elle aimait.

Ils retournèrent ensuite dans leur chambre, leurs pas légers dans l'obscurité résonnaient discrètement contre les murs. A peine avait elle posé la tête sur l'oreiller que Lyra s'endormît profondément, Pan roulé en boule contre sa poitrine. Will s'installa sur le flanc, et, prenant appui sur son coude pour poser sa tête dans sa main, la regarda. La mélasse de Serafina faisait effet plus qu'escompté, il n'avait pas sommeil. Il repoussa une mèche de cheveux blonds qui barrait ce visage endormi si paisible. Il n'aurait jamais imaginé qu'un tel ouragan avait pu la ronger ainsi de l'intérieur et qu'elle réussissait si bien à le dissimuler. A vrai dire, il n'avait jamais imaginé l'existence même d'une prophétie aussi lourde. Ceci expliquait cela.

En partant à sa rencontre, Will savait bien qu'il ne retrouverait pas l'exacte Lyra qu'il avait laissé à Oxford sept ans plus tôt. Le visage enfantin qui perdurait dans sa mémoire avait depuis longtemps laissé place aux traits affirmés d'une femme. Les pommettes légèrement marquées, les taches de rousseurs qui parsemaient ses joues et l'arête de son nez sous les rayons du soleil et puis ces lèvres, au goût inchangé de miel. Elle n'avait plus grand chose à voir avec la fille frêle et sauvage avec qui il s'était battu à Cittàgazze. Bien qu'elle soit toujours menue, l'apparence fragile s'était évanouie. Elle était ferme et douce à la fois, emportée et aimante, forte et résiliente, solidement ancrée sur ses pieds, le regard toujours aussi éclatant et, bon sang, comme il l'aimait. Quand elle dévoilait sa fragilité dans ses bras, comme ce soir, son cœur battait davantage. Elle n'avait pas besoin de protection, elle avait besoin de soutien, et la différence était là. Il s'allongea sur le dos, posa la main sur son ventre et expira lentement. Il leva les yeux et son regard croisa celui de Kirjava, assise derrière Lyra. Les mots n'étaient pas nécessaires entre eux, chacun savait ce que l'autre pensait à ce moment précis. Tout était limpide et c'était ce que Will préférait dans le fait d'avoir un dæmon à ses côtés. Il y avait de la reconnaissance de d'avoir Lyra et Pan à leurs côtés, du soucis également, et de l'amour, inconditionnellement. Le soleil commença à se lever, répandant sa douce lumière éthérée contre le mur de la chambre. Will embrassa la joue de la jeune femme et se leva sans un bruit.

Lyra dormi tout le matin. Quand elle ouvrit les yeux, l'après-midi était déjà entamée depuis quelques heures. Dans un premier temps, elle n'entendît que le vrombissement sourd et rassurant du bateau. Puis ce son se mêla à un ronronnement lent et paisible prêt de son oreille. Elle tourna la tête et vit Kirjava, installée à ses côtés qui la fixait, les yeux mi-clos, l'air serein. Pantalaimon, encore lové contre elle, bailla longuement.

- Bonjour, fit la chatte d'une voix douce, comment te sens-tu ?

Lyra se redressa et s'assit sur le bord du lit. Son dæmon bondit sur le plancher et s'étira de tout son long. Elle passa la main sur son visage et se frotta la nuque. Le vide qui s'était emparé de son corps la nuit dernière avait laissé place à une grande et déroutante sensation de calme.

- Je ne suis pas sure … répondit Lyra. Où est Will ?

- Il arrive.

Elle jeta un coup d'œil à son reflet dans le miroir accroché au mur. Ses yeux étaient encore un peu gonflés par les évènements de la veille et ses cheveux étaient dans un désordre indescriptible. Elle grimaça à l'idée de devoir démêler tout ça et tenta de remettre un peu d'ordre d'un geste agacé, en vain. La porte s'ouvrît et Will entra prestement. En la voyant assise et éveillée, un éclair de soulagement passa dans son regard et un sourire illumina son visage. Il s'installa à côté d'elle et l'enlaça avec tendresse.

- Tu te sens mieux ? demanda t-il

- C'est plutôt à moi de te demander ça ! s'exclama t-elle en l'inspectant, Tu as l'air plus en forme !

Il sourit en sentant ses doigts passer en revue son visage.

- Ça va. La mélasse de Serafina est vraiment très efficace, je suis impressionné !

Lyra eut l'air satisfaite de cette réponse.

- Quelle heure est-il ? demanda-t-elle.

- Presque 14h30.

- Déjà ?! J'ai dormi tout ce temps ?! s'exclama t-elle en se levant.

- Tu en avais bien besoin je crois, répondit Will en la voyant s'agiter.

Tout en parlant de choses aléatoires comme la cuisine, Morten qui devait l'attendre en râlant, le soleil radieux, sa mine affreuse, Lyra se changeait, enfilant à la hâte un vêtement puis le changeant pour un autre. Elle porta son choix sur une blouse légère en lin qu'elle avait trouvé dans une friperie a Bodø. Ayant jeté la plupart de ses vêtements entre Istanbul et Berlin, elle en avait racheté quelques uns à la va vite avant de partir. Elle couvrit ses épaules avec le gilet de Ma Costa avant d'hésiter, de le retirer puis de le remettre pour le retirer à nouveau. Elle inspecta son reflet en fronçant le nez et attrapa un crayon pour essayer d'attacher tant bien que mal sa chevelure anarchique. Will l'observait, sans rien dire. Sa nuque ainsi découverte révélait son port altier et il avait terriblement envie de venir apposer ses lèvres. Pourtant, il resta assis, soucieux. Alors qu'elle passait devant lui, il lui saisit la main pour la stopper dans son élan.

- Lyra, dit il doucement, est ce que tu te souviens de ce qu'il s'est passé hier ?

Elle s'arrêta, le regard perdu contre le mur de la chambre. Oui, elle se souvenait. Il la tira doucement pour qu'elle s'installe à ses côtés. Son pouce caressait le dos de la main de la jeune femme.

- Je me souviens que j'ai eu très peur, raconta t-elle en se mordant la lèvre inférieure, mais que Serafina Pekkala est enfin arrivée et qu'elle t'as donné ce mélange. Et qu'elle nous a ensuite dit que…

Sa phrase se perdit dans l'air. De sa main libre, elle triturait machinalement les cuticules de son pouce avec l'ongle de son index. Will lui saisit les doigts.

- Je suis désolé, déclara t-il, je suis désolé de n'avoir rien dit quand Serafina nous a parlé, je suis désolé de ne pas avoir été à tes côtés quand tu étais en colère. Ses propos m'ont tellement … décontenancé que j'étais incapable de dire ou de faire quoi que ce soit. Mais j'aurai du.

Elle baissa les yeux, affectée par ce souvenir.

- Tout était si sombre, dit-elle le regard trouble, Je ne me suis jamais sentie aussi seule de toute ma vie.

Elle ferma les paupières et poussa un soupir douloureux.

- Je voyais des images, j'entendais des voix, j'avais l'impression que mon corps entier allait exploser. J'avais envie de me frapper si fort pour que tout s'arrête… C'était sincèrement horrible.

Ses mains s'étaient crispées dans celles de Will et ce dernier sentait la peine lui bloquer la gorge. Lyra rouvrit les yeux, ses pupilles azuréennes plantées sur lui, intenses et brillantes.

- Et puis tu es arrivé Will. Et d'une parole, d'un geste, tu as fait partir ce qui était effrayant et tu as recollé ce qui restait. C'était comme si la lumière revenait. Je n'imaginais pas qu'un jour quelqu'un puisse avoir un tel pouvoir sur moi.

Sa voix n'était plus qu'un frémissement. L'émotion lui bordait les lèvres et les larmes ses yeux. Le cœur de Will battant si fort dans sa poitrine que c'était presque douloureux. Il la serra contre lui.

- J'ai bien cru te perdre, dit-il d'une voix serrée, mais tu es tellement, tellement incroyable …

Elle lâcha un petit rire étouffé par son étreinte. Il se détacha d'elle, passa le dos de sa main sur ses yeux et saisit à nouveau ses mains dans les siennes. Il se racla la gorge et prit un ton sérieux :

- Écoute, tu ne peux pas tout résoudre d'un coup. Certaines choses prennent du temps. Mais je suis là, avec toi. C'est normal d'être triste, c'est normal d'être en colère. Il faut que tu laisses sortir tout ça de temps en temps et tu n'as pas à me le cacher. Je veux que tu te sentes en confiance avec moi, suffisamment en confiance pour laisser sortir les émotions, même négatives. On fera face ensemble, d'accord ?

- Ça ne va pas être très drôle si je passe mon temps à pleurnicher … répliqua t-elle en reniflant.

- Lyra, ça ira, dit Will d'un ton honnête et tendre. Je t'aime.

Voilà. C'était suffisant pour tout dire et faire tomber les dernières barrières de Lyra. Ses yeux s'embuèrent à nouveau alors elle secoua la tête et se frotta vigoureusement les paupières en fronçant le nez. Elle en avait assez des larmes qui revenaient sans prévenir. Will passa le revers de sa main sur sa joue et l'embrassa dans un sourire.

- Est-ce que tu as faim ? s'enquit-il. Je crois que Morten t'as gardé une assiette.

A ces mots, l'estomac de la jeune femme se mit à grogner bruyamment. Elle n'avait pas eu de repas complet depuis plusieurs jours. Will eut un rire clair et se leva mais elle l'arrêta, le front soucieux.

- Est ce que tout ça va se reproduire encore ?

- Oui, je pense, je le crains… répondit-il en baissant les yeux, Mais je reste concentré sur la prochaine étape : la fenêtre de Nouvelle France. Chaque chose en son temps.

- Et … qu'est ce que ça fait d'être aussi loin de son monde ? Qu'est ce que tu as ressenti ?

Will prit un instant de réflexion, la souffrance s'était effacée de son corps mais son souvenir restait vivace.

- Tu te souviens de ce que tu as ressenti lorsque nous avons traversé la rivière pour atteindre le Royaume des Morts ? Et bien, je pense que c'est à peu près pareil. Tu as l'impression que ton cœur est écrasé par une main puissante, que ton corps est broyé par une montagne qui s'effondre. J'ai du mal à penser que mon père ait supporté une douleur pareil pendant 10 ans …

- Et maintenant ? Est ce que tu souffres ? s'inquiéta Lyra en avalant sa salive avec difficulté.

Il secoua la tête et répondit :

- Pour l'instant tout va bien. C'est difficile de savoir combien de temps fera effet la mélasse des sorcières mais, je vais bien, je t'assure. J'espère très sincèrement qu'elle fait effet longtemps car c'est vraiment, vraiment horrible comme goût.

Il eut un frisson et ils passèrent la porte de la chambre pour se diriger vers la cuisine. Peu avant d'arriver, Will l'enlaça une nouvelle fois. Elle prit une grande inspiration contre son épaule puis ils entrèrent dans la cuisine. Morten était appuyé contre le plan de travail et lisait un livre. En voyant Lyra, il posa son ouvrage et la prit contre lui.

- Est-ce que je suis morte ? ria la jeune femme en s'extirpant de la puissante étreinte.

- Je me suis inquiété voyons ! rétorqua le cuisinier en prenant une moue offensée, Je parie que tu as faim. Je vais te préparer quelque chose, attend. Tu as besoin de reprendre des forces.

Alors que, tout en cuisinant, Morten s'évertuait à lui expliquer tout ce qu'elle avait raté en quelques jours, Lyra observait Will qui avait posé une cafetière moka sur le feu et qui attendait que le café monte. Kirjava et Pan s'étaient installés à côté du jeune homme et tous les trois bavardaient. Quelque chose avait changé en lui, par sa manière de bouger, de parler, de sourire, mais elle n'arrivait pas à déterminer quoi. Bientôt la cafetière se mit à gargouiller joyeusement et une douce effluve aromatique emplit la pièce. Will remplit trois tasses et, sentant le regard de Lyra rivé sur lui, leva les yeux, surpris. Elle eut un léger sursaut et ses joues s'empourprèrent.

- Depuis quand es-tu devenue silencieuse comme ça ? demanda Morten, la tirant de sa rêverie.

- Depuis quand es-tu devenu bavard comme ça ? répliqua Lyra en se redressant.

Le danois lâcha un rire sonore. Il lui présenta un bol fumant de bouillon dans lequel nageait des légumes et des nouilles faites maison. Le visage de Lyra s'illumina instantanément. Elle saisit une cuillère mais freina son élan pour extirper une feuille rougeâtre.

- Ça se mange ça ? demanda t-elle, méfiante.

- Les algues sont très bénéfiques pour l'organisme, expliqua Morten d'un air sévère. Mange tout, ça va te requinquer.

Lyra s'exécuta alors que Will leur tendait à chacun une tasse fumante. Elle ne put s'empêcher de s'esclaffer d'extase sous la saveur du repas. Morten commença à lui dresser la liste de tout ce qu'ils avaient à faire et ce qui les attendraient à l'arrivée en Nouvelle France. Le repas l'ayant ragaillardie, Lyra saisit son tablier d'un geste assuré. Will apposa un baiser rapide sur sa joue et les quitta. C'était le signal que les choses redevenaient comme elles étaient avant la tempête. Ou presque. Les journées reprirent leurs rythmes habituels, les soirées également. L'équipage semblait heureux de revoir Lyra et Will en forme et même Mette tapota amicalement l'épaule de la jeune femme en lui faisant savoir qu'elle était heureuse de son retour parmi eux. Cependant, Morten avait raison, Lyra était plus silencieuse. Elle n'avait pas recommencé ses histoires le soir, bavardait moins en cuisine et, quelques fois, Will la surprenait, le regard perdu, se mordant l'intérieur de la lèvre. Alors il passait sa main sur son bras, la tirant de son songe éveillé pour lui offrir un sourire encourageant. Et puis les nuits étaient différentes. Les nuits menaçaient de faire ressurgir les fantômes, alors Lyra se réfugiait au creux des bras de Will pendant qu'il lui massait tendrement le dos et attendait qu'elle s'endorme. Parfois, il l'embrassait avec un peu plus d'envie et, avec regret, elle avouait se sentir très fatiguée. Il lui faisait comprendre que tout allait bien, qu'il patienterait jusqu'à ce qu'elle se sente prête car il l'aimait et la désirait toute entière. Il lui disait qu'il voulait prendre soin d'elle, de toutes les manières possibles. Lyra avait la sensation que son cœur battait à nouveau alors qu'il faisait courir ses lèvres le long de son cou. Encore une fois, il usait de ce pouvoir naturel pour faire fuir les ombres, s'éteindre les voix et faire revenir un soleil brillant en elle juste par ses caresses, ses baisers et son amour. Quand elle soupirait de plaisir entre ses bras, c'était comme une renaissance. Will savait que le chemin serait long mais il était prêt à l'accompagner.


Un vent tiède s'engouffra sur le toit et fit gonfler le chemisier de Lyra, celui en soie bleue que Louise lui avait laissé. Le même qu'elle portait le jour où elle et Pan étaient arrivés à Bodø, quand Will l'avait enfin prise dans ses bras. Elle avait finit par apprécier ce chemisier, peut être parce que le contact du tissu était des plus agréables ou peut être parce que Will lui avait dit que la couleur lui allait bien. Elle s'était réveillée tôt ce matin là, avec plus d'énergie que ces derniers jours et toujours cette sensation d'apaisement qui subsistait en elle. Elle s'était lancée, seule, dans la préparation du porridge matinal, au grand étonnement de Morten qui était arrivé quelques temps après.

Elle observait désormais les langues de terres roussies par le soleil et balayées par le vent que le navire longeait. A l'horizon, des nuages lourds de pluie se rassemblaient et progressaient vers les côtes. Oxford commençait à lui manquer. Ses ruelles humides, ses toits rassurants … elle réalisa qu'elle n'avait aucune idée de quand elle remettrait les pieds à Sainte Sophie ni même à Jordan Collège. Le maître devait avoir jeté ses affaires dans un caniveau à l'heure qu'il était. Est-ce qu'elle manquait un peu à certaines personnes ? Dame Relf ? Elle avait sans doute d'autre chats à fouetter. Le professeur Polstead ? Il avait toujours été si gentil avec elle. Alice Lonsdale ? Elle s'inquiétait peut être de son absence prolongée, Lyra lui enverrait une lettre en arrivant à Montroyal. D'ailleurs, elle pourrait peut être proposer à Will de retourner à Oxford avec elle.

- Will et Kirjava ont besoin de passer une fenêtre de temps à autre, tu as entendu Serafina, rappela son dæmon comme si il lisait dans ses pensées.

- Et il n'y a pas de fenêtre à Oxford … soupira Lyra.

Tout à coup, Pan lâcha un petit couinement de surprise, les yeux tournés vers le rivage. Ils ne s'étaient pas rendu compte que le bateau avait ralentit et que les premières maisons apparaissaient. Bientôt, se fût toute la ville de Montroyal, illuminée par le soleil levant, qui se dressait sous leurs yeux. Ils quittèrent précipitamment le toit, dégringolèrent à grandes enjambées l'échelle et l'escalier pour entrer sans prévenir dans le cabinet de Will. Ce dernier baillait tout en massant sa nuque raidie. Il sursauta en les voyant arriver, ses lunettes lui échappèrent des mains pour venir tomber au sol dans un tintement léger.

- Qu'est ce qu'il se passe ? demanda t-il en se baissant pour ramasser ses verres.

Il les inspecta avant de les déposer sur la table.

- On est arrivés ! s'exclama Lyra. Dépêche toi !

Elle se tenait dans l'embrasure de la porte et trépignait en tapant du pied. Pendant un court instant, Will revit la Lyra qu'il avait côtoyé il y a sept ans. Certaines choses ne changeraient jamais et il se mit à rire.

- Il n'y a rien de drôle !

Elle était bien plus impatiente que lui et son cœur se gonfla de tendresse.

- Hey, pas de panique, dit-il en lui prenant le bras tendrement, le bateau n'a même pas accosté. On va trouver la fenêtre, ne t'en fais pas.

Il se pencha pour l'embrasser avant qu'elle ne fasse la moue et les hauts parleurs se mirent à grésiller :

- Accostage imminent à Montroyal ! Ce voyage n'a pas été une mince affaire. Bravo à tous et toutes ! Nous restons entre trois et quatre jours le temps de restaurer pleinement la turbine endommagée et de se reposer un peu. Les mécaniciens sont attendus à la timonerie pour faire le point. Les marins chargés des cargaisons à leurs posts avec Hassan. Les autres, à leurs achats ou leur repos. Bon séjour.

Une fois le navire amarré, Will et Lyra quittèrent le pont. En sautant sur le sol du port, la jeune femme chancela et Will la rattrapa par la taille.

- Tu t'es habituée aux mouvements du bateau, expliqua t-il, ça va te faire bizarre quelques heures et puis ça passera.

Ils marchèrent en direction du quartier des affaires de Montroyal. C'était une ville flamboyante, aux riches maisons bourgeoises et aux rues bien entretenues. Elle reposait sur le commerce internationale et sur sa stature de capitale du pays et du continent. Chaque bâtiment, chaque arbre, chaque panneau étaient à une place bien définie, tout était propre et rien de futile ne dépassait. Cette ville n'avait pas grand-chose à voir avec le fouillis perpétuel qui régnait à Bodø. Ils s'attendaient à dénicher la fenêtre au niveau du palais de justice mais, en arrivant, ils ne trouvèrent pas le parc recherché. Loin de se décourager, ils avancèrent dans la rue en scrutant les bâtiments. Kirjava attira leur attention sur le trottoir parallèle au leur. Là se dressait un pub et, au dessus de la porte, une moulure représentait un ange, les yeux fermés et le doigt sur les lèvres et une élégante pancarte indiquait en lettres dorées « L'ange silencieux ». A côté de ce pub se trouvait un hôtel, au nom attendu d'« Hôtel du Palais », entouré d'un petit parc coquet. Guidés par l'instinct de Will, ils poussèrent la grille et contournèrent l'édifice.

- C'est là, dit-il en s'arrêtant.

Dans un coin, le long du mur de l'hôtel, ils aperçurent un scintillement à peine perceptible. Will s'avança, la respiration rapide et hésitante.

- J'ai vraiment la sensation que c'est bien une fenêtre sur mon monde, déclara t-il, une pointe d'excitation dans la voix.

Mais derrière lui, il n'entendit que le silence. Il se retourna et constata avec stupeur que Lyra restait immobile et fixait la fenêtre, effrayée. Pantalaimon, à ses pieds, avait l'air aussi inquiet.

- Je ne peux pas traverser Will, dit-elle d'une voix tremblante, je suis désolée.

- Qu'est ce que tu racontes ?

- J'ai … peur. J'ai le sentiment que si je traverse, il va se passer quelque chose de terrible, que je cours à ma perte…

Will la fixa, ahuri. Kirjava se dressa et posa ses pattes avant sur la cuisse du jeune homme.

- Will, l'appela t-elle en chuchotant, l'ange …

Il se souvint des propos de Kaisa. Devant chaque fenêtre se trouvait un ange dont la mission était de décourager tous les êtres de passer les fenêtres. Tous sauf lui, le Porteur. Et pour cette fenêtre, l'ange, invisible, décourageait Lyra d'une quelconque manière. Mais Will ne l'entendait pas de cette oreille, ils passeraient tous les quatre. Il se rapprocha d'elle et prit sa main. Lyra continuait de fixer la fenêtre, les sourcils froncés par une terreur certaine.

- Regarde moi, dit doucement Will, nous allons traverser ensemble.

Elle secoua vivement la tête, creusant un peu plus le pli au centre de son front. Il se pencha pour s'interposer entre elle et l'objet de son inquiétude et capturer son regard.

- Lyra, il y a un ange ici qui veut t'empêcher de passer. C'est normal, c'est son rôle. Maintenant, si tu me fais confiance, ferme les yeux et laisse toi guider. Je ne te lâcherai pas la main.

Elle le regarda un instant puis prit une grande inspiration tremblante avant de fermer les yeux. Il serra un peu plus sa main et avança, la tirant doucement pour qu'elle reste proche de lui. Elle posa la main sur son dos et s'accrocha à sa tunique. Pan avait trouvé refuge sur son épaule. Plus ils se rapprochaient de la fenêtre, plus le dæmon plantait ses griffes dans la peau de Lyra. Elle lâcha le haut de Will pour poser sa paume sur les yeux de la martre des pins, l'obligeant à ne pas regarder. Arrivés devant la fenêtre, Will passa son bras autour de la taille de la jeune femme. Il attendit un instant, ses yeux noirs et sévères posés sur la fenêtre. Il y eu un bruissement presque inaudible puis il se pencha vers l'oreille de Lyra :

- On va passer la fenêtre maintenant, d'accord ? Ne t'inquiète pas, tout va bien.

Ils firent un grand pas simultané.

Une bouffée de chaleur humide et lourde les accueilli, leur coupant le souffle un court instant et Lyra ouvrit les yeux. Autour d'elle, régnait une végétation dense, des branches et feuilles et herbes hautes frôlaient ses bras. Ils auraient pu se croire en pleine forêt si il n'y avait pas eu cette rumeur qui chatouillaient leurs oreilles. Will s'avança en gardant sa main dans la sienne et ils sortirent du buisson. Un chemin goudronné bien entretenu, des poubelles en plastiques et, au loin, des rires : ils étaient visiblement arrivés dans un grand parc. Un homme, installé sur un banc à proximité, tournant la tête vers eux, intrigué par cet étrange quatuor qui débarquaient des buissons.

- Est ce que tu reconnais le Montréal de ton monde ? demanda Lyra.

Will resta un instant sans parler, observant ce qui les entouraient. Des arbres, des bancs, des barrières et, devant eux, un pont en chêne sur lequel des promeneurs flânaient, s'arrêtaient pour admirer la vue. Ils s'avancèrent sur le pont qui enjambait un court d'eau et, en arrière plan, observèrent de hauts immeubles qui se détachaient sur le ciel nuageux.

- Je ne sais pas, je ne suis jamais allé à Montréal mais je n'ai pas l'impression que ce soit ça … On dirait plutôt New-York…

- New-York ?

Will hocha la tête, confus.

- C'est bizarre … J'avais l'impression que, peut importe la ville où je me trouvais dans mon monde, il y avait une équivalence dans le tien. Le même nom, certaines rues semblables. Oxford, Bodø… Mais là…

Ils commencèrent à avancer, lentement, analysant ce qui les entouraient. Lyra lui demanda si il était déjà venu ici, à New York. Il secoua la tête.

- Non, mais ma mère oui. Elle y a passé deux ans pour ses études. C'est d'ailleurs ici qu'elle a rencontré mon père. Elle me racontait parfois sa vie, l'université, les fêtes, les promenades le long du Fleuve Hudson …

Il afficha un sourire tendre en se remémorant certains souvenirs.

- Comment est ce qu'elle était, ta mère ?

- Aimante, bienveillante … Je n'ai pas vraiment d'éléments de comparaison mais pour moi, c'était évidemment la meilleure. Quand j'étais enfant, elle prenait soin de moi, soin des autres. Mais la maladie avait fini par prendre le dessus et j'ai rapidement dû prendre soin d'elle à mon tour, que les autres ne s'immiscent pas dans nos vies pour nous séparer.

- On sépare les parents des enfants ?

- Bien sûr, si on réalise que les parents n'apportent pas ou plus les soins attendus, entre autre, on leur retire leurs enfants pour qu'ils soient confié à d'autres familles.

- … c'est horrible…

- Pas forcément. C'est souvent un mal pour un bien. Mais dans mon cas, je n'aurai pas supporté être séparé d'elle. Quand la maladie lui laissait du répit, elle avait beaucoup d'humour et de sagesse. J'aurai aimé que tu la rencontres, vous vous seriez vraiment bien entendues. Elle était cultivée, lisait beaucoup de philosophie et de poésie, écoutait de la musique. Elle m'a beaucoup appris.

- Qu'est ce qu'il s'est passé alors ?

Will haussa les épaules, plongeant ses mains dans ses poches, le regard troublé.

- C'est difficile à dire. Je pense que la disparition de mon père lui a fait beaucoup de mal. Et toutes ces personnes qui étaient après elle … Il est possible qu'elle ait eu aussi un terrain favorable à la dépression. Ça s'installe de manière insidieuse, tu sais. Ça commence par des images, des idées qui s'installent, des légers TOC qui deviennent de plus en plus pesants. Les proches ne s'en rendent pas forcément compte tout de suite et quand ils le font, il est souvent trop tard. Quand je suis rentré à Oxford, après nos aventures, j'ai fait mon possible pour être présent.

- Je suis sûre que tu as fait de ton mieux et que personne d'autre n'aurait pu mieux le protéger que toi, dit Lyra en passant tendrement la main dans son dos.

- Heureusement que Mary était là, continua t-il en se raclant la gorge. C'était vraiment difficile.

Il agita sa main devant son visage, comme pour chasser les mauvaises images.

- Je préfère me souvenir d'elle, de nos jeux, de ses conseils, ses chansons…

- Ah ! C'est pour ça que tu chantes tout le temps ! Tu tiens ça de ta mère !

Il eut l'air surpris et rougit légèrement.

- C'est vrai que tu as cette habitude depuis la disparition d'Elaine, dit calmement Kirjava qui trottait à leurs côtés.

- Tu as une belle voix, ajouta Lyra, j'adore t'entendre.

Elle se serra contre son lui. Il passa son bras autour de ses épaules et embrassa sa tempe.

- Je suis vraiment heureux que tu sois à mes côtés aujourd'hui, dit-il doucement.

Protégés par l'ombre fraiche des grands arbres, ils avançaient d'un pas indolent le long de l'allée. Les coureurs et les cyclistes les frôlaient, les promeneurs cherchaient un peu d'air sur les bancs ombragés et personne ne semblait se soucier d'eux. Ils dépassèrent un groupe de touristes allemands qui entrait dans le parc pour arriver sur la 5ème Avenue. Les klaxons, les moteurs tonitruants, le brouhaha des passants et l'odeur âcre des pots d'échappements mêlée au gras d'un stand à hot-dog vinrent agresser leurs sens. Lyra ouvrit de grands yeux étonnés devant les immeubles.

- Pourquoi est-ce que les habituations sont aussi hautes ? s'étonna t-elle.

- C'est une ville très très peuplée. Attention !

Elle s'était engagée sur le passage piéton sans regarder, trop absorbée par cet environnement nouveau et foisonnant. Un taxi la frôla dangereusement et lâcha un coup de klaxon tonitruant. Lyra le regarda passer, outrée.

- Pourquoi y a t-il autant de monde ici ? questionna t-elle alors qu'ils traversaient pour de bon.

- Il y a du monde partout, répondit Will. Nous sommes un peu plus de huit milliards sur cette Terre.

- Huit? Milliards ?! Mais pourquoi ?!

- C'est une bonne question… le capitalisme je présume.

Au dessus d'eux, le ciel devenait de plus en plus menaçant. Un grondement sourd résonnait au loin.

- Il va y avoir de l'orage, constata Will. On devrait chercher un endroit où s'abriter.

- Pourquoi pas ici ? proposa Lyra en pointant du doigt un large bâtiment aux murs clairs.

- C'est un musée, répondit Will, On peut mais les animaux ne sont pas acceptés, même si je sais que vous n'êtes pas des animaux, Pan, mais c'est ainsi que ça se passe ici …

- On va se débrouiller, annonça Kirjava. On va trouver un coin derrière le musée, nous vous retrouverons quand le temps sera plus calme.

Lyra n'eut pas le temps de protester que les deux dæmons s'éloignèrent. Elle eut un petit pincement au cœur en constatant que Pantalaimon ne se retournait pas. De lourdes gouttes de pluie commençaient à s'abattre sur le sol, libérant des parfums de pétrichor et de goudron chaud. Bientôt, ce fut un véritable déluge et ils entrèrent, humides, dans le hall du MET. Les yeux de Lyra s'écarquillèrent de plus belle en admirant les hautes coupoles qui les surplombaient. Le musée venait d'ouvrir, plusieurs dizaines de personnes commençaient à arpenter la pièce pour se rendre dans différentes ailes. Dehors, le concert du tonnerre et de la pluie se faisait entendre.

- Je pense que l'orage va durer un petit moment, annonça Will. Tu veux faire un tour ?

Lyra acquiesça avec enthousiasme. A l'hôtesse d'accueil, Will demanda deux entrées et tendit sa carte bancaire ainsi que sa carte d'étudiant britannique. Il gardait toujours ces cartes sur lui, au cas où il retournerait dans son monde en dehors de Bodø. Il tapa son code puis l'hôtesse lui tendit les deux tickets, un plan du musée et leur souhaita une bonne visite. Ils se dirigèrent aléatoirement vers un grand escalier et avancèrent, le nez en l'air. A l'entrée d'une salle, Will déplia le plan.

- Je crois que ce sont des peintures européennes du XIXème, je ne sais pas si…

Il releva la tête et constata que Lyra avait disparue. Affolé, il tourna sur lui même en scrutant les visages. L'affluence de visiteurs grossissait autour de lui. Il entra dans la galerie et arpenta d'un pas vif les pièces, slalomant entre les personnes qui analysaient les peintures. Il s'arrêta enfin, en l'apercevant face à un tableau de Gustave Courbet, « La femme au perroquet », et plongée dans une réflexion intense, l'index posé sur sa lèvre inférieure. Il s'approcha et posa sa main sur le haut de son dos. Lyra sursauta légèrement et leva les yeux vers lui.

- Préviens moi avant de filer comme ça, chuchota t-il.

Elle lui offrit un sourire désolé et il plongea sa main dans la sienne.

- On a l'impression que c'est son dæmon, dit-elle en montrant l'oiseau. Regarde comme ils ont l'air complices … Et la lumière, tu as vu ? Et la texture ? C'est extraordinaire !

Ils déambulèrent dans les galeries une bonne partie de la journée, admirant les œuvres de Monet, Van Gogh et Degas, s'interrogeant sur des sculptures antiques, ricanant comme deux imbéciles devant d'autres, s'extasiant devant les trésors du monde arabe et découvrant, surtout, avec joie qu'ils partageaient les mêmes goûts en matière d'art. Les jambes lourdes d'avoir piétiné pendant des heures, ils quittèrent le musée sous les rayons du soleil qui perçaient quelques nuages réticents à partir. L'orage n'avait aucunement allégé l'air, au contraire, la pluie avait accentué la chaleur du bitume, rendant l'atmosphère épais. Kirjava et Pan les retrouvèrent rapidement sur le perron du musée. Quelques regards curieux les observaient. Voir un homme avec un chat sur son épaule était certes inhabituel mais bien moins étonnant qu'une femme avec une martre des pins dans ses bras.

- Tu as faim ? demanda Will, On pourrait trouver quelque chose à manger.

- On aurait du emmener des provisions, se lamenta Lyra.

- Pourquoi ? Il y a suffisamment à manger ici non ?

- Oui mais ça me dérange que tu payes tout … à moins que nos mondes aient la même monnaie ?

- Il n'y a pas la même monnaie dans tous les pays, répliqua le jeune homme, Mais tu sais quoi ? Disons que c'est un rendez-vous !

Les yeux de Lyra pétillèrent d'excitation.

- Oh oui ! Emmène moi en rendez-vous comme dans ton monde ! Comment ça se passe ?

- Et bien tu emmènes la personne que tu convoites dans des endroits que tu apprécies, pour voir si ça « match », expliqua t-il en passant son bras autour de ses épaules. Le musée était un bon début.

- Oui ça, ça « match » visiblement, approuva Lyra d'un hochement sérieux de tête.

- Après tu peux emmener l'autre dans un restaurant ou un bar, ou bien un concert ou juste dans un parc. Où est ce que tu veux aller ?

- C'est toi qui m'emmène en rendez-vous, pas l'inverse ! Surprend moi !

- Hm, réfléchit Will, J'arriverai mieux à te surprendre à Bodø. Ou mieux, dans mon Oxford.

Ces mots eurent un effet réconfortant en Lyra. Ils sous entendaient que Will ne perdait pas espoir.

- J'ai bien aimé le parc, c'est plus calme, reconnu t-elle.

Will approuva. Le bruit, l'agitation et la chaleur les assommaient. Il la laissa quelques instant pour aller acheter 2 hot-dogs à un vendeur ambulant. En le voyant discuter avec le commerçant, Lyra constata que la posture du jeune homme avait changé. Ses épaules s'étaient décontractées, son dos s'était redressé et les traits fatigués qui tendaient son visage s'étaient tous évaporés. Ses muscles semblaient avoir retrouvé du tonus et un scintillement nouveau éclairait son regard. Elle le dévisagea à la fois stupéfaite et attristée alors qu'il revenait vers elle, les mains chargées. Ça

- Ça va ? demanda t-il en lui tendant un hot-dog chaud et un large gobelet en carton perlé de gouttelettes fraiches.

Elle opina du chef et ils s'enfoncèrent dans Central Park. Ayant trouvé un banc à l'ombre, ils s'installèrent pour terminer leur déjeuner tardif. Lyra avala une gorgée du soda et grimaça :

- Ouah ! C'est hyper sucré !

- Tu n'aimes pas ?

- Je n'ai jamais dit ça, dit-elle en avalant une seconde gorgée.

Will sourit, il étendit le bras sur le dossier du banc et plongea ses doigts dans les cheveux de la jeune femme. La peau, à la lisière de sa chevelure, était moite.

Ils restèrent un long moment assis sur ce banc, à regarder passer les promeneurs qui flânaient et les écureuils qui sautaient de branches en branches. Les deux dæmons jouaient à pourchasser des petits insectes volants, le bourdonnement des abeilles se mêlait aux éclats de joie des enfants qui couraient plus loin. Lyra posait des questions sur tel objet qu'un passant portait, sur une idée, quelque chose qu'elle avait aperçu dans la rue et Will, la main toujours ensevelie sous sa tignasse blonde, répondait d'une voix tranquille. Lentement, le soleil amorçait son coucher, se faufilant entre les hauts buildings, et répandait une lumière dorée entre les feuilles des arbres.

Lyra tourna le visage vers Will, un sourire triste aux lèvres et caressa sa joue.

- Je n'ai plus envie que tu souffres comme ça, c'est trop difficile. Si tu veux rester ici parce que tu es en meilleure forme et santé, dis le moi …

- Je ne suis pas sûr que c'est ce que je veux … dit Will d'une voix basse.

Il fit couler sa main jusqu'au bas de la nuque de Lyra, son pouce contre la pliure de son cou, pour venir faire glisser ses doigts sous son chemisier, à la bordure de ses omoplates. Lyra sentit son visage s'échauffer. Elle se pencha pour l'embrasser, la main de Will frôlant sa joue et la chaleur envahissant son corps tout entier.

- Rentrons, dit-il dans un souffle, rentrons à la maison.

Maison.


* La constellation de la lyre se dit "Lyra's constellation" en anglais. Eeeet oui !