Salut ! Je suis désolée de ce retard, mais je n'arrivais pas à charger mon fichier sur le site, j'ai l'impression qu'il bloque depuis quelques jours. Mais voilà le chapitre, tout beau tout propre ! J'espère qu'il vous plaira ;)
Merci de continuer à me lire, et merci à ceux qui me laissent des reviews ;) Pour Ophélie : Merci de tes reviews ! contente que ma fiction te plaise, j'espère que la suite le fera tout autant ;)
Bonne lecture !
Le lendemain matin, alors que le soleil commençait à emplir le manoir d'une douce lumière, le vieux majordome monta les marches menant à la chambre d'Aileen, ses pas résonnant dans le couloir désert. Tenant fermement le plateau contenant le déjeuner de la jeune femme, il toqua à la porte avant de la pousser, se dirigeant automatiquement vers la fenêtre pour tirer les lourds rideaux qui la camouflaient. Mais celle-ci était déjà ouverte, laissant un air frais pénétrer dans la pièce. Le vieil homme frissonna et, avec un claquement de langue désapprobateur, déposa son plateau sur la petite table près de la porte et ferma la fenêtre.
Il se tourna ensuite vers l'unique occupante de la pièce, le mécontentement se lisant sur son visage. Indifférente à ses états d'âme, Aileen ne cessa pas de fixer son miroir, inclinant légèrement la tête lorsqu'elle plaça l'aiguille qui maintenait son chignon. Elle se tourna ensuite vers lui, enfilant avec grâce ses longs gants noirs. Depuis qu'il la connaissait, Albert ne lui avait jamais vu d'autre tenue que ce noir hypnotique, qui rehaussait la blancheur de sa peau et l'inquiétante aura qui émanait d'elle par moments.
Il déposa le plateau devant elle, l'enjoignant à manger d'un signe de tête qui se voulait sec. Il resta silencieux, droit et guindé, tandis qu'elle déjeunait, mais ne pouvait s'empêcher de s'inquiéter en l'observant. Sa peau était plus pâle qu'à l'accoutumée, et ses yeux étaient cernés. Même si elle le camouflait avec brio, il pouvait voir que sa main tremblait quand elle tenait sa tasse de thé. Elle déposa tranquillement sa tasse sur le plateau, le repoussa loin d'elle, et se releva, défiant le vieux majordome de faire une remarque.
Elle était à peine debout qu'un vertige la prit, et elle dut s'agripper à la table pour ne pas tomber, fermant douloureusement les yeux.
« - Ma Dame, vous devez vous reposer ! ne put s'empêcher de s'exclamer Albert.
« - Je vais bien, répondit-elle en s'asseyant.
Il esquissa une grimace dubitative.
« - Vous avez trop forcé, votre corps a besoin de repos, insista-t-il.
« - Je ne peux pas, je ne peux pas, Albert ! Je n'ai plus le temps de me reposer !
« - Vous ne leur serez d'aucune aide si vous ne tenez pas debout.
Elle renifla dédaigneusement.
« - Je ne peux pas me permettre de perdre une minute de plus. Hier, nous avons échoué à les protéger, Albert. J'ai échoué à les protéger. Je suis trop faible, et il les a massacrés, comme il l'a fait il y a cinquante ans. Tu sais ce dont il est capable, je dois l'arrêter. Quel qu'en soit le prix.
Il resta silencieux, sachant qu'il ne réussirait pas à la raisonner.
« - Aide-moi à me relever, trancha-t-elle.
« - Très bien. Mais je vous interdis d'approcher les livres.
Elle haussa les épaules, et lui tendit impatiemment son bras. Il la releva doucement, et passant un bras autour de sa taille, la soutint un moment, sachant qu'elle était incapable de se maintenir debout seule mais ne le reconnaîtrait jamais.
« - Où allons-nous ? capitula-t-il.
« - Voir Sachs.
Le vieil homme émit un nouveau claquement de langue réprobateur, mais ne fit aucun commentaire et la guida jusqu'aux quartiers du Maître des Potions. Arrivée devant la porte, elle se dégagea de l'étreinte du vieil homme, redressant la tête avec orgueil, et pénétra dans la pièce.
« - Ma Dame ! Quel plaisir de vous voir !
Aileen balaya d'un revers de main les salutations hypocrites de l'homme.
« - Tu les as ?
« - Bien sûr. Des Potions de Lune, de la meilleure qualité. Vous n'en trouverez d'aussi parfaites nulle part ailleurs.
Son ton mielleux et ses manières serviles écœuraient le vieil homme qui, resté dans l'entrée, ne perdait rien de la scène. Avec une confiance absolue, Aileen attrapa une des petites fioles que lui tendait l'homme, et l'avala d'une traite. Le liquide sucré coula dans sa gorge, emplissant ses veines d'une douce chaleur. Elle se sentit instantanément mieux, la douleur envahissant auparavant ses muscles se retirant progressivement, au profit d'un léger engourdissement, tandis qu'elle sentait ses sens se décupler et son rythme cardiaque s'accélérer brutalement.
« - Pas plus de deux fioles par jour, répéta l'allemand en lui tendant le reste des potions, qu'elle fit rapidement disparaître dans une poche de sa cape.
« - Je te ferai parvenir le reste des ingrédients le plus rapidement possible.
Elle ressortit de la salle, offrant un sourire éblouissant au vieux majordome qui sentit son cœur se serrer. La jeune femme se détruisait, et il ne pouvait rien faire pour la sauver.
« - Bien ! s'exclama-t-elle. Je vais au château, je serai de retour dans la soirée.
Le vieil homme l'attrapa par la manche, l'empêchant de faire un pas, sans se laisser prendre par son air étonné.
« - Les fioles, ordonna-t-il.
Avec une grimace, la jeune femme sortit les fioles de sa poche, les tendant au vieil homme qui les fit aussitôt disparaitre dans son manteau.
« - Toutes les fioles.
Poussant un nouveau soupir, Aileen sortit les trois fioles qu'elle gardait dissimulées.
« - Tu ne me fais pas confiance, remarqua-t-elle simplement.
Il haussa les épaules, fixant la jeune femme qui lui faisait face.
« - Je sais dans quel état je vous ai récupérée la dernière fois que vous avez rencontré Sachs. Vous n'y survivrez pas une deuxième fois.
Un léger malaise flotta dans le couloir, alors que les souvenirs affluaient dans les pupilles dilatées de la jeune femme. Des souvenirs violents, les crises qui la saisissaient, son corps qui réclamait avec force les potions, sa consommation effrénée … Et cette puissance qui l'envahissait, ce corps qui n'était plus si faible, les limites qu'elle repoussait sans cesse … Elle tourna les talons sans répondre au vieil homme, sa longue cape flottant comme une brume autour d'elle.
Seul dans le couloir, Albert voyait pourtant ce qu'elle essayait de cacher, ce pas qui n'était pas si assuré qu'il le prétendait. Elle pouvait le cacher au monde entier, mais lui savait ses failles, ses fragilités. Et cette drogue, que lui servait hypocritement l'allemand, ne l'aiderait pas à devenir plus puissante. Elle rongeait son corps à petit feu, l'empêchait de voir les dégâts causés par les trop puissantes magies avec lesquelles elle flirtait. Ce monde allait la détruire, et il ne savait pas comment la sauver.
Londres était sous tension. Deux jours plutôt, un groupe terroriste avait pris la ville d'assaut. Les rumeurs les plus folles circulaient sur ces combattants : certains accusaient l'IRA d'être derrière l'attaque, d'autres assuraient que les islamistes du GIA, qui avaient déjà frappé en Europe quelques années auparavant étaient responsables. Certains affirmaient même qu'un réseau mafieux sévissant sur le territoire avait revendiqué l'action. La vérité était que la plupart des gens n'avaient aucune idée des événements qui avaient frappé la ville.
Ils savaient seulement ce que les journaux disaient, et frémissaient au rythme des rumeurs qui balayaient la ville. On parlait d'un massacre. Près de trois cent personnes seraient mortes ! On ne voulait pas y croire, on refusait d'imaginer un carnage d'une telle ampleur. On disait que les gardes royaux avaient été massacrés, que les policiers n'avaient rien pu faire. Que même l'armée avait été impuissante. Que les combats avaient duré toute l'après-midi, et que le sang des blessés avait rougi les rues la nuit durant.
Mais on ne savait rien, et les imaginations se bousculaient, produisant des rumeurs plus folles les unes que les autres. Un coup d'Etat avait eu lieu, et l'armée était derrière tout ça. La Reine était retenue à Buckingham, prise en otage, et le Premier Ministre allait se faire couronner Roi. Et puis, la veille, la terrible nouvelle était tombée. La Reine était morte, assassinée. Et la vie s'était arrêtée, le temps d'un battement de cœur. Parce que c'était impossible. Un attentat, à Londres, c'était improbable. Inimaginable, même. Mais l'assassinat de la Reine ? C'était un crime, un sacrilège. A travers elle, tout le Royaume-Uni était touché.
Et tandis que Londres pansait ses plaies, pleurait ses morts, et étouffait de la mort de celle qui représentait tout pour elle, les autorités s'étaient activées. L'Etat de siège avait été ordonné. L'armée avait été mobilisée, et ordre lui avait été donné de se déployer dans la ville. On ne faisait plus un pas sans rencontrer des forces de l'ordre. La peur rampait, paralysant les esprits. Et les murmures progressaient, un peu plus. De terribles murmures. On chuchotait que ceux qui avaient fait ça n'étaient pas humains. Qu'ils n'avaient pas d'armes, et qu'ils provoquaient des blessures effroyables. Que certains morts n'avaient aucune plaie, rien qui permette d'expliquer leur trépas, si ce n'est une expression d'intense douleur gravée sur leurs traits. Que des corps étaient carbonisés. Que les ennemis étaient invincibles, et que les balles des policiers ricochaient sur eux.
Et, encore plus bas, on disait que celui qui avait mené l'attaque ressemblait à un serpent. Que sa simple vue provoquait l'horreur, et que ses yeux rougeoyants tuaient d'un regard. Et on murmurait bien d'autres choses, sur ceux qui se seraient battus contre ces silhouettes vêtues de noir, sur ces murs qui volaient. Et la rumeur grandissait, toujours à couvert. Car ce n'était qu'une rumeur, bien sûr. On était entre gens sensés, personne ne pouvait croire à de telles balivernes. Même s'il fallait avouer que les faits étaient troublants …
Comme sourd à ces rumeurs, refusant de les entendre, un homme traversait les rues de la ville, le regard sombre. Son sang bouillonnait dans ses veines, et il ne désirait qu'une chose, pestant contre ceux qui le ralentissaient dans sa quête : un bon verre de whisky, pour oublier tout ce qu'il avait vu ces derniers jours. Il était assez grand, avec un visage plutôt commun que des yeux clairs n'éclairaient pourtant pas. Il ne s'était pas rasé depuis plus d'une semaine, et une barbe brune mangeait à demi ses joues ses vêtements étaient on ne peut plus banal, un jean déchiré et tâché, et un sweat sombre qui portait les stigmates de son travail manuel. Du haut de sa trentaine d'année, Lloyd Samuelson n'avait rien d'extraordinaire, et passait tout à fait inaperçu dans la foule qui parcourait les rues de Londres.
Il continua sa lente progression dans les rues de la ville, indifférent à l'agitation qui la parcourait. Après de longues minutes, durant lesquelles il dut se frayer un chemin à force de coups d'épaules, l'enseigne du Diable dansant apparut enfin dans son champ de vision. Il poussa la porte avec un soulagement non dissimulé, la refermant rapidement derrière lui. L'atmosphère enfumée du bar le rasséréna immédiatement, et il rejoignit sa table habituelle, au fond de la salle.
« - Lloyd ! Le voilà enfin !
Un sourire, le premier de la journée, étira ses lèvres quand il reconnut ses amis. Sam était garagiste, comme lui, et ils travaillaient ensemble depuis cinq ans. Il se leva à sa vue, lui frappant amicalement dans le dos. A sa droite, les yeux pétillants de malice, se tenait Dan. C'était un charmeur, aux cheveux châtains toujours décoiffés, qui travaillait comme barman dans une boite de nuit de Camden. Robert, le militaire de la bande, était absent, probablement réquisitionné, comme l'ensemble des forces de l'ordre. Enfin, à demi dissimulé dans l'ombre, se tenait John. Les cheveux blonds cendré, les yeux noirs, la peau claire, un visage juvénile, il était d'une beauté frappante. Il était entré dans leur vie deux ans auparavant, au détour d'une soirée, et ne les avait plus quittés depuis, bien qu'il soit plus jeune qu'eux. Taciturne, il parlait peu, comme inconscient des regards qui quêtaient régulièrement son avis, ou un signe de sa part. Comme à son habitude, il ne se leva pas pour saluer Lloyd, se contentant de lui adresser un simple signe de tête.
« - Tu étais où ? s'enquit Sam. Tu n'es pas venu bosser depuis deux jours, le patron a gueulé.
Lloyd haussa les épaules, buvant une gorgée du whisky que le barman venait de lui porter, sans même lui avoir demandé ce qu'il voulait.
« - Je cherchais mon frère.
Dan baissa la tête, comprenant où il voulait en venir. Le petit frère de Lloyd travaillait comme vendeur de souvenirs, non loin du château de Buckingham. Dans le quartier touché par les attentats.
« - Il va bien ? s'inquiéta-t-il aussitôt.
« - Je ne sais pas. J'ai appris pour l'attaque en sortant du boulot, avant-hier. Alors je suis allé chez lui, en espérant qu'il n'ait pas bossé ce jour. Mais il n'était pas là, sa femme n'avait pas de nouvelle. Je suis allé dans le quartier où il travaillait, j'ai cherché dans les rues, j'ai demandé à tous les gens que j'ai croisé. Personne n'a rien su me dire. Je suis allé dans tous les hôpitaux qui ont reçu des blessés, sans succès. Et là … je n'ai pas le courage d'aller à la morgue.
Sa voix se brisa sur la fin de sa tirade, alors qu'il luttait visiblement contre des larmes traîtresses. Les autres gardèrent le silence, ne sachant que dire. Les paroles de réconfort qu'ils auraient pu prononcer leur semblaient dérisoires, et ils n'osaient pas lui dire qu'il y avait encore de l'espoir.
« - J'irais demain, conclut-il en vidant son verre d'une traite.
Le silence régna quelques secondes. Ce fut finalement Sam qui osa le briser, d'une voix mal assurée.
« - J'ai eu Robert hier. Il va bien, il n'était pas sur Londres au moment des attentats. Il a été mobilisé hier, je ne sais pas quand il aura le temps de nous voir.
« - Sûrement pas avant longtemps, répondit Dan d'un air morne. Trois cent morts, la Reine assassinée ? L'armée doit être sur le pied de guerre, sans mauvais jeu de mot.
John ricana, sans pour autant ajouter quelque chose.
« - Lloyd … Tu as vu quoi là-bas ? Il se dit tellement de choses …
L'homme fixa longuement Sam, avant de répondre d'un air détaché.
« - L'horreur.
Il ne développa pas sa réponse, fixant obstinément son verre vide.
« - Qu'est-ce que tu veux dire ?
Il haussa les épaules avec agacement.
« - Qu'est-ce que je peux vouloir dire ? Trois cents morts, Sam, trois cents ! Tu imagines ce que ça représente ? Je ne suis pas allé jusqu'au château, tout était bouclé tu imagines. Mais … On apercevait les cadavres depuis le bout de la rue. Plus de cent cinquante personnes sur la place de Buckingham, toutes mortes pour protéger la Reine. Pour quel résultat !
« - Les journaux parlent peu des attaquants, commenta Dan. Les rumeurs courent, mais personne n'est capable de donner leur nombre. Ou les armes utilisées.
Lloyd marmonna quelque chose, dans sa barbe, tête toujours baissée.
« - Qu'est-ce que tu as dit ?
« - Vous ne me croiriez pas, trancha-t-il après quelques secondes de tergiversions.
« - Dis toujours. Tu ne peux pas faire pire que ceux qui racontent qu'un homme à tête de serpent a massacré tous ces gens, opposa Dan.
« - Ils n'ont peut-être pas tort …
« - Quoi ? Lloyd, tu n'es pas sérieux !
« - Et pourquoi pas ? rétorqua-t-il, une lueur de défi brillant dans ses yeux. Vous n'êtes pas allé là-bas. Vous ne savez pas ce que j'ai vu, quand je suis arrivé, avant qu'ils ne bouclent le quartier.
« - Qu'est-ce que tu as vu alors ?
« - Je n'y connais rien en armes, tout ça, mais je ne suis pas stupide. Je n'ai vu aucun impact de balles, nulle part. J'ai aperçu pas mal de blessés, dans les hôpitaux, et j'ai écouté des médecins et infirmiers parler. Aucun blessé n'a été touché par une balle. Aucun ! Ils avaient des entailles affreuses, des plaies béantes, mais … Mais putain, ils ne peuvent pas avoir été attaqués au couteau ! Qui irait commettre un massacre au couteau ?! Ce n'est même pas possible de tuer et blesser autant de gens avec un couteau ! Ils auraient dû être des milliers dans ce cas, c'est impossible !
« - Et des bombes ? demanda Sam, troublé par la description de son ami.
« - Probablement, acquiesça-t-il. J'ai vu des façades soufflées, et des blessures qui ne pouvaient être faites que par une explosion. Mais ce n'est pas tout …
Il commanda d'un signe de la main un nouveau verre de whisky, avant de reprendre son récit.
« - J'ai vu des corps carbonisés. Des gens brûlés vifs. Et d'autres, simplement morts. Pas de blessure, rien. Juste les traits figés dans une grimace affreuse, comme s'ils avaient rencontré la mort.
Dan ne cachait pas son incrédulité, et Lloyd laissa échapper un rire éraillé.
« - Crois-moi, Dan, je sais ce que j'ai vu. Je sais que c'est impossible, que c'est complètement dingue, mais c'est ce que j'ai vu. Et il y avait d'autres choses étranges … Je n'y ai pas vraiment fait attention au début, je voulais simplement accéder à la boutique de mon frère. Mais parmi les corps … Putain, il y avait des morts masqués, un masque argenté qui leur recouvrait tout le visage, vêtus de longues capes noires … De vraies tenues de combat ! Quand je suis repassé, les corps avaient disparu. Mais les secours n'étaient pas encore arrivés ! Un corps ne peut pas disparaître ! Ou sinon …
« - Sinon, on les a enlevés, compléta John d'une voix grave.
C'était la première fois qu'il parlait de la soirée, et les trois autres se tournèrent immédiatement vers lui.
« - Qu'est-ce que tu veux dire ? l'interrogea Dan.
Il haussa les épaules, peu désireux de parler.
« - Un cadavre ne s'enfuit pas. Les secours n'étaient pas arrivés, et de toute manière ils se seraient d'abord occupés des blessés. Lloyd a dû croiser des terroristes. Ou leurs complices, ajouta-t-il après une seconde de réflexion.
Sam lui jeta un regard effaré, mais Lloyd hocha la tête.
« - C'est ce que je me suis dit, après coup. Quel intérêt à faire disparaître ces corps, si ce n'étaient ceux des terroristes ? Masqués, en tenue de combat, ce n'était sûrement pas des Londoniens. Le truc, c'est que je n'ai vu personne. Enfin, personne d'étrange je veux dire. Il y avait des blessés, des survivants hébétés, des gens comme moi, à la recherche de proches, mais … Je n'ai vu personne de spécial. Pas de civière, rien. Pas de mouvement auprès des corps. Ils ont purement et simplement disparus.
« - Ce n'est pas possible, Lloyd. Un corps ne disparaît pas.
« - Je sais ! Mais comment tu expliques ça alors ? On n'enlève pas un corps en si peu de temps ! Et si on est venu les récupérer, pourquoi on ne m'a pas tué, alors que j'étais juste à côté ? Ils n'en étaient pas à un mort près !
« - Je ne sais pas.
« - Moi non plus, je ne sais pas. Ce que je sais, c'est que rien de ce que j'ai vu n'était normal. Ce n'était pas humain. Pas humain, répéta-t-il en secouant la tête.
« - C'est quoi ton explication alors ? Ces corps n'ont pas disparu par magie !
Lloyd tressaillit au dernier mot, et Dan leva les yeux au ciel d'un air scandalisé. Sam, qui écoutait silencieusement ses deux amis débattre, devina qu'il y avait déjà songé. Comment ne pas l'avoir fait ! La rue fourmillait de ce mot, comme si la magie pouvait expliquer toutes ces morts.
« - Lloyd, tu n'es pas sérieux ! La magie n'existe pas ! Tous ces gens ne sont pas morts par magie !
« - Et pourquoi pas ? le défia Lloyd, mais on voyait dans ses yeux qu'il ne le croyait pas lui-même. Tu as une autre explication ?
« - Non. Mais cesses d'être aussi superstitieux, il y en a sûrement une. Une explication parfaitement rationnelle.
« - C'est toi qui n'es pas rationnel, Dan. Nulle part dans le monde un attentat n'a fait autant de morts. Enfin, ils ont tué la Reine ! Ils ont su pénétrer dans Buckingham, malgré les gardes et la police !
« - Il a raison.
La voix grave de John retentit pour la seconde fois, et les têtes se tournèrent à nouveau vers lui, le fixant avec surprise et incompréhension.
« - Qu'est-ce que tu dis ? Tu ne vas pas t'y mettre toi aussi, John.
Le jeune homme haussa les épaules.
« - J'ai déjà vu des choses pires. Des choses que vous ne pourriez pas imaginer.
Sam étouffa un rire.
« - John, tu as quoi, vingt-trois ans ? Vingt-quatre ? Ne nous fais pas croire que tu as vu plus de choses que nous !
« - Mais ça n'a rien à voir avec mon âge ! s'agaça-t-il.
« - Qu'est-ce que tu as vu, John ?
Lloyd le fixait d'un regard perçant, espérant et redoutant à la fois qu'il lui confirme ce qu'il avait vu.
« - Je sais ce qui a tué ces gens. Et ce n'est pas une arme humaine, non. C'est de la sorcellerie.
Son regard noir acheva de convaincre ses amis qu'il était sérieux. Ou du moins, il croyait à ce qu'il disait.
« - Vous avez tort de ne pas écouter la rue. Elle se trompe rarement.
« - John … Ils disent qu'un homme à tête de serpent a tué tous ces gens ! C'est impossible !
« - Je sais. Réfléchis pourtant. Quelles sont les autres possibilités ?
« - Je …
« - Tu ne sais pas. Personne ne sait. Le gouvernement ne sait pas. Aucune technologie existante, aucune technologie connue ne peut expliquer ce qui vient de se passer. Personne n'a revendiqué l'attentat, alors que tu sais aussi bien que moi que tous les groupes terroristes s'empressent de le faire pour montrer leur puissance. Et ils ont tué la Reine ! Personne n'aurait osé le faire. Tout le monde sait que cet assassinat ne restera pas impuni, que le gouvernement, l'armée, toutes les démocraties du monde n'auront de répit que lorsque les coupables seront détruits. Tuer la Reine signifie qu'ils ne craignent pas notre gouvernement. Ni notre armée, ni la puissance de toutes les démocraties du monde. Ça signifie qu'ils se savent plus puissants, qu'ils ne craignent rien de notre part.
« - Mais …
« - Quand toutes les possibilités ont été éliminées, ne reste que la vérité, aussi improbable soit elle.
« - C'est complètement dingue.
« - Je sais. Mais j'en suis convaincu. J'ai croisé un sorcier, une fois. Il a tenté de me tuer. Il a pointé sa baguette sur moi …
« - Sa baguette ? sourit Sam. Comme dans les contes pour enfant, avec une petite étoile jaune au bout ?
John leva les yeux au ciel.
« - Non. C'était un simple bout de bois, d'une trentaine de centimètres. Il l'a pointé sur moi, et … Je ne sais même pas comment l'expliquer. La douleur m'a transpercé. J'avais l'impression que mes muscles étaient en feu, que mes organes se liquéfiaient. J'ai hurlé, je m'entendais hurler, mais je n'avais même pas conscience de le faire. Je me souviens seulement de la douleur. Je n'ai jamais réussi à l'oublier.
« - C'est pour ça que tu ne parles jamais de ton passé.
Ce n'était pas une question. C'était une affirmation. John fixa Lloyd, qui le regardait d'un air posé. Il haussa finalement les épaules, comme avec indifférence.
« - Ce n'est pas une période de ma vie dont j'aime me souvenir.
Le silence revint sur la table, épais, presque opaque.
« - Pour en revenir aux attentats … tenta Dan.
« - Ce sont des sorciers qui ont fait le coup, trancha John. J'en suis certain. Ils sont restés cachés pendant des années, et aujourd'hui ils viennent pour nous asservir. La mort de la Reine n'est qu'un début. La suite sera pire.
« - Arrête un peu ton scénario catastrophe ! s'écria Sam, alarmé.
« - La vérité fait peur, lâcha-t-il tranquillement, avant de finir son verre. Mais je vais vous dire une chose : ces gens-là sont des monstres. Ils ne sont pas humains, et nous feront toujours du mal.
Il se releva, contournant la table pour quitter le bar.
« - Si tu as raison … On ne peut rien faire, déclara Lloyd avant qu'il ne parte.
« - Si. Les exterminer.
Les derniers mots du jeune homme flottèrent dans l'air quelques secondes, résonnant dans le bar presque désert. Les rares clients le suivirent du regard alors qu'il sortait, et les trois amis devinèrent qu'ils avaient entendu une partie de leur conversation. Ils se fixèrent alors, se comprenant d'un regard. Ils ne savaient pas s'il avait raison et, quelque part, espéraient qu'il se trompe. Mais depuis qu'ils le connaissaient, jamais John ne s'était trompé. Et, malgré eux, ses mots se frayèrent un chemin dans leur esprit. S'il avait raison, le Royaume-Uni entrerait en guerre. Et ils n'avaient pas l'intention de perdre.
Et voilà ! J'espère que ce chapitre vous a plu. Que pensez-vous d'Aileen ? Surprise par ces nouveaux personnages ? Qu'est-ce que cette scène vous inspire ? J'attends vos avis avec impatience !
Je ne serai pas là mercredi prochain, donc le prochain chapitre sera posté vendredi. A bientôt !
