Bonjour !

Dans ce chapitre, de nouvelles révélations et un gros secret ! J'espère qu'il vous plaira !

Avant de vous laisser lire, un grand merci à mes revieweurs, mes lecteurs, mes followers : merci, merci, votre soutien est indispensable !

Bonne lecture, on se retrouve en bas !


« - Janos …

La voix d'Aileen était douloureuse, cassée, comme si prononcer ce prénom la faisait infiniment souffrir. L'homme face à elle baissa la tête, laissant à peine à Blaise le temps de voir le voile qui avait obscurci son regard.

« - Il y avait bien longtemps, Ibolya, murmura-t-il.

Ibolya ? Ainsi, cet homme connaissait la véritable identité d'Aileen. Son nom avait une consonance slave, et Blaise était prêt à parier qu'il était lui aussi hongrois. Peut-être un autre des Báthory ?

« - Un peu plus de quarante ans, précisa Aileen. Quand tu es parti.

« - Arrêtes de rejeter la faute sur moi ! siffla l'homme avec agacement. Tu sais très bien pourquoi je suis parti !

Aileen haussa les épaules avec lassitude. D'un geste lent, elle tira à elle une des chaises qui faisait face au bureau pour s'y installer confortablement. Ne sachant que faire, Blaise l'imita. Il ne comprenait pas ce qu'il faisait là, il ne comprenait pas ce qu'Aileen partageait avec ce John – ou János, quel que soit son nom. Celui-ci s'assit à son tour, avant de poser une unique question :

« - Comment tu m'as retrouvé ?

« - J'ai toujours su où tu étais, János.

Il émit un reniflement méprisant.

« - Bien sûr. Tu as dû en employer, du monde, pour me faire suivre pendant si longtemps.

« - Tu aurais fait pareil, si tu l'avais pu.

« - Justement, contra-t-il. Je n'ai pas pu le faire. Tu ne devrais pas être ici.

L'homme voulait visiblement clore la conversation et les voir partir au plus vite. Mais Aileen ne répondit pas, ne bougea pas. Elle se contenta de laisser ses yeux flotter dans la pièce, avec sérénité. Face à elle, János tapotait du pied avec impatience.

« - Le Colonel James Davis, alors ? demanda-t-elle soudainement, changeant brusquement de sujet.

Cette fois, un fin sourire étira les lèvres du blond.

« - Un magnifique pantin, n'est-ce pas ?

« - Sublime.

« - Figure-toi qu'il a été témoin d'une attaque de sorciers, il y a un peu moins de vingt ans. Des disciples de Tom qui voulaient venger sa mort, quelque chose comme ça. Imagine sa surprise, quand il a voulu en parler à son commandement et que celui-ci a tout fait pour le réduire au silence ! Enfin, aujourd'hui sa parole est d'or. Ces imbéciles lui obéissent sans la moindre hésitation. Le moment est venu, Ibolya.

La jeune femme secoua la tête avec tristesse.

« - Il faut que tu arrêtes tout ça, János.

« - Arrêter quoi ?

Elle eut un geste vague, comme pour englober le monde qui l'enveloppait.

« - Tout ça, toute cette folie. Il faut que tu y mettes un terme.

Il éclata d'un rire acide, railleur.

« - Que j'arrête tout ça ? Ibolya, ça fait quarante ans que j'attends ce moment. Tu as peut-être trahi nos idéaux, mais je ne m'arrêterai pas. Pas avant que ce soit fini.

« - Comment oses-tu ? fulmina Aileen. Ne reporte pas ta faute sur moi, János. C'est toi qui est parti, toi qui nous as trahis !

« - Moi ? Moi ? Mais regarde-toi ! Tu rampes à leurs pieds en espérant obtenir un peu de considération ! C'est pitoyable, Ibolya ! Les sorciers doivent payer pour ce qu'ils nous ont fait, et ils paieront !

Blaise se tendit sur sa chaise, rendu mal à l'aise par la véhémence de l'homme. Il ne comprenait pas cette haine des sorciers qui l'agitait. A ce moment, János se tourna vers lui, le fixant de son regard noir.

« - Tu n'as vraiment aucune décence, cracha-t-il en direction de la jeune femme. C'en est un, n'est-ce pas ? Pourquoi tu l'as amené ici ?

A vrai dire, Blaise se posait la même question. Qu'est-ce qu'Aileen espérait en l'emmenant avec elle, auprès de cet homme qui détestait visiblement les sorciers ? La question franchit ses lèvres sans qu'il ne puisse se contrôler, arrachant un rictus méprisant à l'homme. Aileen, au contraire, les fixa tous deux avec amertume. Puis, lentement, elle se releva, tendant une main en direction de Blaise pour l'enjoindre à faire de même. Ne voulant pas être le seul assis, l'homme se leva à son tour, la fixant avec incompréhension.

« - Blaise, commença-t-elle avec douceur, je te présente János Báthory, mon frère.

Son frère ? Blaise fixa avec incrédulité l'homme qui lui faisait face, cherchant la moindre ressemblance avec la femme qu'il connaissait. Et il finit par la trouver, dans la forme du visage, dans la finesse des traits, la pâleur de la peau. Et bien que l'un soit blond comme l'autre était brune, il devinait à présent les liens qui les unissaient. Et surtout, il la vit, dans ses yeux noirs comme l'abîme, l'étincelle qu'il n'avait vu que dans les yeux d'Aileen. Cette étincelle qui lui rappelait, parfois, qu'elle avait plus de soixante-dix ans. Il voyait, dans son regard, les mille vies qu'il avait dû vivre. Mais comment était-ce possible ? Comment pouvaient-ils, tous deux, garder cette jeunesse ?

« - János, continua-t-elle avec la même douceur, bien que mêlée d'un peu de crainte, je te présente Blaise Zabini. Ton fils.

Tout d'abord, les deux hommes semblèrent n'avoir aucune réaction, comme anesthésiés. Puis, l'incrédulité traversa leur visage, les faisant vaciller. Blaise se tourna vers Aileen, éperdu, cherchant une réponse dans sa présence rassurante. C'était impossible, n'est-ce pas ? Ce père, qu'il avait tant imaginé, rêvé, idéalisé, ne pouvait être cet homme haineux ? Mais Aileen ne cilla pas, et l'homme se laissa brusquement tomber sur sa chaise, la tête entre les mains.

« - Ce n'est pas vrai ? demanda Blaise avec panique, suppliant Aileen du regard. Ce n'est pas vrai !

« - Il a tes yeux, János, insista la jeune femme. Les yeux des Báthory.

Alors, János Báthory redressa la tête, le détaillant avec anxiété. Quand il se décida à parler, sa voix était rauque, presque aussi cassée que l'était celle d'Aileen peu de temps auparavant.

« - Tu es le fils d'Emily.

Blaise ferma douloureusement les yeux. Ses yeux sombres, presque aussi noirs que ceux des deux personnes à ses côtés. Ce n'était pas vrai. Il ne voulait pas que ce soit vrai. Il ne voulait pas être le fils de cet homme. Même si, d'un coup, tout devenait plus clair. L'attention qu'Aileen lui portait, l'importance qu'elle lui donnait. Il était son neveu. Le fils de son frère.

« - Regarde-moi.

Malgré lui, Blaise ne put qu'obéir à l'ordre impérieux de l'homme face à lui – de son père. Et le dilemme qu'il lut dans ses yeux le fit frissonner.

« - Ça ne change rien, trancha-t-il après de longues secondes.

« - Ça ne change rien ? s'étrangla Aileen.

« - Non. Les sorciers périront, de la main des Moldus.

« - Mais pourquoi ? Pourquoi vous faites ça ? Pourquoi cette haine ?

Cette fois, ce fut la voix de Blaise qui résonna, pleine d'incompréhension. Son père le fixa durement.

« - Les sorciers ont détruit les Báthory. Ils les ont humiliés en les rabaissant parmi les Moldus. Mais aujourd'hui, les Moldus sont devenus plus puissants qu'eux. Ils mourront, de la main de ceux qu'ils ont tant méprisé.

« - Mais c'est ridicule ! s'exclama Blaise. Nous ne méritons pas de payer pour des actions survenues il y a plus de trois siècles !

« - János … Si tu laisses faire ça, tu ne vaudras pas mieux que Tom.

La voix d'Aileen était froide, tranchante, et son frère serra les poings de fureur.

« - Comment oses-tu me comparer à lui ! J'ai l'impression que tu oublies un peu vite, Ibolya. Que tu oublies ce qu'il m'a fait, ce qu'il nous a fait. Que tu oublies que tout est de ta faute !

La jeune femme était blême, et Blaise ne savait dire si c'était de douleur ou de fureur. Mais l'autre continuait.

« - De ta faute ! C'est un monstre, Ibolya, et il a fait de toi un monstre ! La magie … La magie m'a tout pris. Ma famille, ma vie … Ma sœur, et même …

Il hésita un instant, jetant un coup d'œil à Blaise.

« - Mon fils, acheva-t-il, sa voix se brisant sur ces derniers mots.

Blaise se releva d'un seul mouvement, envoyant valser sa chaise.

« - Votre fils ? Mais vous n'êtes pas mon père ! L'homme qui se tient face à moi n'est pas digne d'être mon père.

Sans accorder un seul regard aux visages décomposés des deux personnes le fixant, il ouvrit la porte à la volée, s'éloignant à grand pas dans le couloir. A sa suite, Aileen se leva, se dirigea vers la porte, hésita, et se retourna une dernière fois avant de quitter la pièce.

« - János … Je ne te reconnais plus. Je ne reconnais plus mon frère.

Et elle ferma doucement la porte derrière elle. Blaise l'attendait, quelques pas plus loin, le visage fermé. Il ne voulait pas, il ne voulait plus lui parler. A cet instant, il ne désirait rien plus que l'étreinte réconfortante de sa mère.


Moins d'une demi-heure plus tard, Blaise franchissait le seuil de Poudlard. Le brouhaha, la foule qui l'entourait lui fit rapidement tourner la tête. Les élèves s'empressaient, se mêlant aux membres de l'Ordre. L'espace d'un instant, il avait oublié que le monde continuait de tourner. Que les gens continuaient de vivre, que les Moldus poursuivaient leurs massacres. C'était ridicule. Comment la vie pouvait-elle continuer, alors que son monde à lui venait de s'écrouler ? Il revoyait encore le visage fermé de ce János – de son père. Il ne parvenait pas à prononcer le mot.

Alors il restait là, planté au milieu de ce hall trop grand, insensible à ceux qui s'activaient autour de lui, pris dans un maelström d'émotions contradictoires. Il avait envie de hurler sa rage au reste du monde, et de s'effondrer en larmes dans les bras de sa mère. De courir à en perdre haleine et de s'enterrer dans son lit jusqu'à la fin de ses jours.

« - Zabini ?

Il jeta un regard hébété à celle qui venait de l'interpeller. Lovegood. Comme s'il avait besoin d'écouter ses inepties aujourd'hui. Avec un regard compatissant, elle le prit doucement par le bras et le tira à l'écart de la foule.

« - Faut pas rester là, tu sais, expliqua-t-elle patiemment. Tu gênes tout le monde.

Il se laissa entraîner sans réagir. Il pouvait peut-être en parler à Granger ? Non, c'était ridicule. Il serait obligé de lui parler de ses liens avec Aileen, et c'était hors de question.

« - Tu veux en parler ? Tu as des fantômes plein les yeux.

Il leva les yeux sur Lovegood, qui continuait de le fixer, la tête penchée sur le côté. En fait, il savait à qui il devait parler, même s'il n'était pas très sûr d'en avoir envie. Il secoua la tête et resserra sa cape sur lui, prêt à repartir.

« - Merci, Lovegood, déclara-t-il néanmoins avant de la quitter.

Sa voix fluette lui parvint tandis qu'il s'éloignait.

« - Tu peux m'appeler Luna, tu sais !

Il continua sa route sans se retourner, rejoignant comme un automate le portail au fond du parc de Poudlard. Cette fois, il ne laisserait pas Aileen se défiler. Il voulait des réponses, des explications. Quand il apparut au fond du jardin du Manoir, il l'aperçut immédiatement. Il lui semblait qu'elle n'avait pas bougé, assise, les yeux dans le vague, sur un petit banc devant sa demeure. Comme si elle l'attendait. Ce simple fait aurait dû l'agacer, mais comme toujours, la deviner si fragile brisa ses maigres défenses. Il détestait se trouver faible. Pourtant, face à elle, il l'était toujours.

Il s'assit à côté d'elle, d'abord sans un mot. Puis, il éclata.

« - Pourquoi ? Pourquoi vous ne m'en avez pas parlé ?

Elle haussa les épaules.

« - Je suis égoïste.

Elle avait au moins le mérite d'être honnête.

« - Je savais que tu réagirais mal en découvrant l'identité de ton père, poursuivit-elle. Et moi… Je voulais te garder pour moi. Tu sais, après lui… Tu es la personne qui m'es la plus proche.

« - Mais ce n'est pas son identité le problème !

Il refusait de se laisser attendrir, encore une fois, par sa voix brisée.

« - Si vous m'en aviez parlé avant, j'aurais pu me préparer à le rencontrer !

« - Que voulais-tu que je te dise ? Je ne l'ai pas vu depuis quarante ans, Blaise. Je ne sais plus rien de lui !

Il haussa les épaules, nerveusement. Il aurait peut-être eu moins mal, s'il avait été au courant de son identité plus tôt. Il ne se sentirait peut-être pas trahi.

« - Et ma mère ? Comment il l'a rencontrée ?

« - Je ne sais pas. Et je ne sais pas non plus pourquoi il l'a quittée.

Blaise savait ce qu'elle voulait dire. S'il voulait la vérité, il devrait poser ses questions directement à son père. Mais il n'avait aucune envie de revoir cet homme.

« - Et moi ? C'est parce que je lui ressemble, que vous êtes si attentive avec moi ? Vous le voyez en moi ?

« - Un peu. C'est pour ça que j'ai voulu te rencontrer, au début, avoua-t-elle. Mais aussi parce que je voulais connaître mon neveu. J'aurais aimé te voir grandir.

Il se demanda un instant ce qu'aurait été son enfance, avec Aileen. Avec son père, s'il n'était pas parti.

« - Ne comptez pas sur moi pour vous appeler tante.

Ce simple mot le rendait malade. Dans son esprit, il serait toujours associé à Bellatrix, et à la panique dans les yeux de Drago quand il parlait de sa tante.

« - Comme tu voudras.

Il se releva du banc et se mit à faire les cent pas. Il en voulait encore à Aileen de lui avoir caché la vérité pendant si longtemps, mais sa colère s'était dissipée.

« - Pourquoi vous vous êtes disputés, il y a quarante ans ?

« - A cause de Tom.

Evidemment. Il avait bien compris que Voldemort était la cause de tout, son père l'avait assez répété.

« - Pourquoi vous ne l'appelez pas Voldemort ?

Elle fronça les sourcils, comme réfléchissant intensément à la question.

« - Je ne sais pas. Je n'y arrive pas. Qu'il le veuille ou non, Voldemort et Aileen n'existent pas. Ce sera toujours Tom et Ibolya.

« - C'est parce qu'il a tué vos parents ?

C'était étrange à dire. Voldemort avait tué ses grands-parents.

« - Entre autres. Tu sais, ce jour-là … Il n'a pas seulement tué nos parents. Il a massacré nos amis, sali notre château, détruit notre innocence. Brisé notre vie.

Blaise hocha gravement la tête.

« - C'est pour ça qu'il est parti ? Il vous jugeait responsable ? Parce que Tom était… Enfin…

« - Mon petit ami ?

Elle eut un rire amer devant la grimace de Blaise.

« - Il était même mon fiancé, si tu veux tout savoir.

Il se serait passé des détails. Voldemort aurait pu être son oncle. L'image lui donnait envie de vomir.

« - Je suppose que ça a dû jouer, poursuivit-elle, imperturbable. Mais ce n'est pas tout. Il m'en voulait, oui, mais… Je suis sa petite sœur. Il m'avait promis de toujours me protéger, tu sais ?

Blaise n'aimait pas voir les larmes dans les yeux d'Aileen. Il n'aimait pas l'imaginer fragile, dévastée par la trahison de Voldemort, abandonnée par sa seule famille.

« - Au départ, il est resté. On est resté tous les deux. Mais… C'est long, tu sais ? L'éternité. Voir, tous les jours, nos éternels visages d'adolescents, qui nous rappellent sans cesse ce qu'on a perdu. Devoir fuir, toujours. Déménager. Ne jamais aimer. Alors… Nos routes se sont séparées. Je voulais me venger de Tom. Il m'avait tout pris, il était l'unique responsable. J'ai cherché les grimoires. Des alliés. J'avais tout le temps du monde, de toute façon. Et János… Il ne supportait plus la magie. Il n'avait vu qu'un seul sorcier dans sa vie.

« - Voldemort.

« - Oui, acquiesça-t-elle. Pour lui, les sorciers étaient responsables de tout. De la déchéance des Báthory, de la mort de sa famille, de l'exil auquel il était condamné… On ne se comprenait plus.

« - Alors il est parti.

« - Oui. Il est parti. Mon grand frère est parti.

Il y avait tant de tristesse, dans sa voix, que Blaise eut subitement envie de la serrer dans ses bras. Comme il le faisait parfois, enfant, avec sa mère, quand il voyait ses yeux se perdre dans des souvenirs douloureux qu'il ne comprenait alors pas.

« - J'ai une autre question, ajouta-t-il après un temps de réflexion.

« - Vas-y.

« - Pourquoi vous ne vieillissez pas ? Je me posais déjà la question pour vous, mais votre frère aussi, alors… J'aimerais bien savoir.

« - Ce n'est pas un épisode de ma vie dont j'aime à me souvenir, soupira-t-elle.

Au fond d'elle, elle savait que c'était ce jour qu'elle avait perdu son frère. Un peu plus de six mois après la trahison de Tom…

Quand elle avait ouvert les yeux, ce matin-là, son premier réflexe avait été de se tourner vers l'autre côté du lit, pour admirer son petit ami pendant qu'il dormait. Dans son sommeil, il avait l'air apaisé, loin de la magie noire dans laquelle il s'enfonçait jour après jour. Mais elle avait manqué tomber de son minuscule lit simple, et comme tous les matins depuis quatre mois, tout lui était revenu. La fureur dans les yeux de Tom. Le couteau. Le sang, partout. Les corps. Le sang, encore. Sa mère. Son père. Et Tom, Tom, Tom. Elle avait fermé les yeux, avec force, comme pour effacer ces images de son esprit. Comme elle le faisait tous les matins, depuis quatre mois.

Elle grimaça en se mettant debout. La blessure sur son ventre lui faisait atrocement mal. Elle retira sa chemise de nuit, s'installant dans la minuscule salle de bain pour changer son bandage. Ce faisant, elle croisa son reflet dans le miroir. Elle était affreuse. Ses yeux étaient cernés, si profondément qu'elle n'était pas sûre que les marques disparaissent un jour. Elle était d'une pâleur maladive, et d'une maigreur à faire peur.

Elle défit son bandage, les mains tremblantes. Le tissu était imbibé de sang. La blessure s'était infectée et ne parvenait pas à guérir. C'était de la faute de Tom. De sa faute à elle. De la faute de Tom. Elle n'était plus sûre de rien, tout se mélangeait. Elle tourna la tête en entendant la porte grincer. Dans cet hôtel miteux où ils étaient installés depuis deux mois, tout grinçait. Les lits, les portes, le plancher. Elle le détestait.

« - Ibolya … soupira János en la voyant ainsi, à demi-nue, sanglotant sur son bandage ensanglanté. Laisse-moi t'aider, tu veux ?

Elle ne répondit rien. Répondre ne servait à rien, de toute façon. Avec des gestes lents, presque maternels, il entreprit de désinfecter la plaie avec un coton, grimaçant en voyant les boursouflures qui se formaient.

« - Il faut aller voir un médecin, Ibolya.

« - Non.

Elle sentait la détresse dans sa voix, mais c'était plus fort qu'elle. Elle ne voulait pas voir un médecin. Elle ne voulait pas que quelqu'un voie le carnage qu'était devenu son ventre. Elle n'était même pas sûre de vouloir guérir.

« - C'est infecté, Ibolya, insista-t-il. Il y a plein de pus. Tu ne guériras jamais comme ça ! Tu …

« - Je m'en fiche, le coupa-t-elle.

Il céda. Comme d'habitude. Est-ce qu'un jour seulement il avait su lui tenir tête ? Elle n'était pas sûre. Elle était sa petite sœur. Il ferait tout pour elle. Depuis quatre mois, il faisait tout pour elle. Parce qu'elle était incapable de faire quoi que ce soit. Elle ne parlait plus, ne mangeait plus. Ne pleurait même pas. Et lui était toujours là, auprès d'elle. Levé le premier tous les matins. Il la soignait, l'aidait à s'habiller. La faisait manger, comme une enfant. Il lui parlait beaucoup, pour essayer de la sortir de l'apathie dans laquelle elle s'enfermait.

Mais elle était incapable de lui répondre. Elle n'y arrivait pas, tout simplement. Tout ce qu'elle pouvait faire, c'était refuser de voir un médecin. Et penser à Tom. Elle le voyait partout. Elle ne savait plus très bien ce qu'elle ressentait à son égard. De l'amour, de la haine ? Tout se mélangeait de toute façon. C'était de la faute de Tom, de sa faute à elle. Ses joues étaient mouillées. Elle ne savait pas si elle pleurait, ou si János venait de lui passer de l'eau fraîche sur le visage.

« - Ibolya ? Relève-toi, je vais t'aider à mettre ta robe.

Comme un automate, elle se releva et tendit les bras, un par un, pour l'aider à enfiler les manches de sa robe. Elle ne l'aimait pas. Elle était moche. Elle préférait ses robes d'avant, celles en soie et en dentelle. Les noires, les rouges et les bleu roi. Les vertes et les oranges, les violettes et les blanches. Ses belles robes, celles d'avant. Celles que Tom aimait. Celle-ci était moche, terne. Marron sale.

« - On va manger, Ibolya ?

Il la tenait par le bras pour avancer, la soutenait pour descendre les escaliers. Elle ne savait pas ce qu'elle ferait sans lui. Peut-être qu'elle se serait débrouillée toute seule. Peut-être que ç'aurait été bénéfique. Ou peut-être qu'elle serait morte. Elle mangeait mécaniquement, au rythme des cuillères qu'il lui tendait. Sans même le voir. C'était de la faute de Tom. De sa faute à elle. Elle avait trahi son grand frère.

« - Laisse-moi. Tu gâches ta vie à t'occuper de moi.

« - Ne dis pas de bêtises, Ibolya…

Elle ne s'était même pas rendu compte d'avoir parlé à voix haute. De toute façon, ce n'était pas la première fois qu'elle disait ça. Il avait l'habitude. Elle le pensait tout de même, sincèrement. Elle était un poids pour lui. Elle ne méritait pas son attention et son amour.

« - Tu veux qu'on fasse quelque chose, cet après-midi ? On peut aller faire un tour en ville si tu veux. C'est jour de marché, tu veux que je t'achète quelque chose ? On peut aussi rester ici, si tu préfères, continua-t-il devant son manque de réaction. On est déjà en novembre, tu préfères peut-être rester au chaud.

Elle ne l'écoutait même pas. Ses yeux s'étaient faits vagues, et ses pensées était parties loin, très loin, dans les méandres de son esprit. Pourquoi est-ce que Tom la harcelait encore ? Elle ne voulait pas penser à lui. Tom était parti, Tom l'avait trahi. Il méritait de mourir pour ce qu'il avait fait. De brûler en enfer. C'était stupide. Il n'y avait pas d'enfer, pas plus que de paradis. Ses yeux se perdirent dans la contemplation de la petite salle de l'auberge, jusqu'à se fixer sur les flammes qui crépitaient dans l'âtre de la cheminée.

C'était un spectacle captivant. Les flammes montaient, dansaient, se mouvaient avec sensualité. Un petit crépitement retentissait parfois, quand le bois se tordait sous la pression des flammes, faisant jaillir une étincelle. Tom n'aimait pas le feu. Pourtant, le feu était noble, bien plus noble que lui. Elle aimait le feu, elle. Les grands brasiers, immense. Comme le dernier qu'elle avait allumé.

« - Je veux rentrer à la maison.

« - Ibolya…

János n'en dit pas plus, pétrifié par le regard de sa sœur. Il y avait des mois qu'elle ne l'avait pas regardé comme ça. Un vrai regard, qui le transperçait, pas ces yeux vagues qui camouflaient la folie qui l'habitait à présent. Il voulait dire non, mais fut incapable de briser l'espoir qu'il avait vu dans ses yeux.

« - D'accord. Mais tu finis de manger avant.

Elle hocha la tête, et pour la première fois depuis des mois, prit elle-même sa cuillère. Elle allait s'en sortir. Sa petite sœur allait s'en sortir. Il en était convaincu.


« - J'ai peur, János.

Il y avait des larmes au bord des yeux d'Ibolya. C'était pour ça qu'il ne voulait pas retourner à la maison. Il ne voulait pas qu'elle revoit ces lieux, chargés de souvenirs. Mais depuis qu'elle avait décidé de rentrer à Csejte, son regard ne s'était pas une fois perdu dans le vide. Il la voyait redevenir elle-même, et ne voulait pas perdre ce fragile espoir. C'est pourquoi ils se trouvaient tous deux dans un bus brinquebalant, sur les routes cahoteuses de Hongrie, leurs maigres valises à leurs pieds. Aussi, il se contenta de la serrer dans ses bras de toutes ses forces, lui assurant qu'elle n'avait rien à craindre, qu'il serait toujours là pour elle. Toujours.


Leur château de Csejte se trouvait devant eux, droit et fier. Enfin, ce qu'il en restait. Un amas de ruines noires. S'ils n'étaient pas partis depuis si longtemps János aurait juré qu'elles étaient encore fumantes.

« - Je n'aurais pas dû faire ça… murmura Ibolya.

« - Quoi ?

« - Le feu.

Il haussa les épaules. Il ne l'avait pas retenue, quand elle avait aspergé les couloirs d'essence. Il ne l'avait pas retenue non plus quand elle avait gratté la première allumette. Quelque part, lui aussi en avait besoin. De tout brûler, de laisser le feu purifier les lieux.

Ibolya avança, le laissant seul avec les deux valises. Il n'avait pas voulu la laisser porter la sienne. Elle était trop faible. Il les attrapa et la suivit, lentement, à travers l'amas de ruines. Il ne savait pas ce qu'elle cherchait ainsi. Retourner ces souvenirs était douloureux.

« - Tu crois qu'on peut monter à l'étage ? demanda-t-elle, au bas de l'immense escalier.

Il secoua la tête. L'escalier, en marbre, avait survécu aux flammes, mais il doutait que ce soit vrai pour le plancher des étages. Elle repartit, traversant les couloirs noircis par la cendre. Il abandonna les deux valises au pied de l'escalier avant de la suivre – de toute façon, personne ne viendrait les voler ici.

« - Tu crois que les gens pensent qu'on est morts ? demanda-t-elle encore.

« - Sûrement.

Il n'avait pas envie d'y penser. Qu'est-ce que les gens avaient imaginé, en voyant les flammes lécher la façade de l'immense château de Csejte ? S'étaient-ils portés à leur secours ? Ou avaient-ils regardé la demeure flamber en pensant qu'ils méritaient leur sort ?

« - Ma chambre était là-haut.

Elle s'était arrêté au milieu dans le petit salon, fixant le plafond avec espoir. Il ne savait pas ce qu'elle espérait voir à travers le plancher noirci. Leur passé avait brûlé avec leur maison, il n'y avait rien ici. Rien, que la mort et la désolation. Mais Ibolya reprenait son chemin, et il n'osait pas l'interrompre. Peut-être qu'elle avait besoin de faire ce pèlerinage pour aller mieux. Si c'était le cas, il était prêt à le refaire mille fois.

« - Je n'aurais pas dû mettre le feu, répéta-t-elle en pénétrant dans la bibliothèque.

C'était sans doute la pièce qui avait subi le plus de dégâts. Il ne restait rien, des lourdes étagères et des grimoires anciens qu'elles contenaient. Le savoir des Báthory était parti en fumée. Il imaginait que si elle avait pu sauver une pièce, ç'aurait été celle-ci. Voyant qu'elle ne bougeait pas, il la prit doucement par le bras.

« - On sort ?

Elle hocha la tête, dégagea son bras et fit demi-tour. Les herbes avaient poussé, dans le jardin autrefois si bien entretenu du château de Csejte. Les fleurs avaient fané. Ici aussi, la désolation était extrême.

« - On va voir la tour ouest ?

Il haussa les épaules, la suivant néanmoins. Il n'y avait rien à la tour ouest. Elle n'était plus occupée depuis des siècles. On racontait qu'Erzsébet Báthory avait été enfermée ici, et qu'elle était hantée depuis. Quand ils étaient enfants, ils s'amusaient à se faire peur, au milieu des toiles d'araignées. Il faillit rentrer dans sa sœur, qui s'était arrêtée au pied de la tour. Elle non plus n'avait pas été épargnée par les flammes. C'était même un miracle qu'elle tienne encore debout.

« - Cet escalier n'était pas là, marmonnait Ibolya, sourcils froncés.

Il regarda à son tour. Le plancher, en brûlant, avait dévoilé un escalier, dissimulé jusque-là, qui s'enfonçait dans les profondeurs de la tour.

« - On y va ?

« - C'est une mauvaise idée.

« - Tu ne veux pas savoir ce qui se cache là-dessous ?

Il ne savait même pas pourquoi il parlementait. Il ne savait rien refuser à sa sœur.

« - Tu as une lampe de poche ? demanda-t-elle à nouveau en descendant les premières marches.

« - Non.

« - Dommage.

Elle s'enfonça encore d'une marche sous terre, arrachant une grimace à János.

« - Ibolya, tu ne vas pas descendre dans le noir ! protesta-t-il.

« - Il y a une torche ! Tu as ton briquet ?

Il le tira de sa poche, et descendit à la suite de sa sœur. Même à la lumière de la torche, l'endroit était sombre et angoissant. Humide. Après quelques minutes de descente, ils parvinrent à une petite salle ronde, plongée dans les ténèbres.

« - Il y a des torches sur les murs, annonça Ibolya en commençant à les enflammer avec celle qu'elle tenait à la main.

János resta dans l'embrasure de la porte, devinant sa silhouette qui s'activait, toujours plongée dans la pénombre. Il ne l'avait pas vue ainsi depuis des mois. Quatre, plus précisément. Il avait l'impression de la voir revivre, comme si elle ne vivait que pour ce frisson d'excitation qui la parcourait quand elle se mettait en danger. C'était peut-être ce qu'elle ressentait avec Tom. Il barricada aussitôt son esprit, s'interdisant de penser à lui. Un monstre. C'était un monstre.

Ibolya avait arrêté de bouger, et s'était figée au centre de la salle. En la rejoignant, il ne tarda pas à comprendre ce qui la fascinait. Un corps était en lévitation devant elle. Il n'eut pas besoin de regarder son visage pour savoir qu'il s'agissait du cadavre d'Erzsébet Báthory. Ils étaient dans le mausolée de la Comtesse Sanglante. Il détourna la tête, un rictus dégoûté sur les lèvres. Le corps était parfaitement préservé, et à la voir flotter ainsi, on aurait pu la croire endormie. C'était immonde. Quel pouvait bien être l'intérêt, à préserver ainsi ce cadavre ?

Il savait ce que sa sœur lui répondrait. Que c'était magnifique. Que ceux qui l'aimaient avaient voulu protéger son corps des dégradations du temps. Lui trouvait ça immonde. Encore une fois, la magie n'était que mort et désolation. Mais Ibolya, elle, était littéralement fascinée par ce corps. Si elle avait été une sorcière, elle aurait reconnu le sortilège utilisé. Si elle avait été une sorcière, elle aurait su pourquoi le sortilège de stase temporelle était interdit dans le monde entier. Parce qu'il était le fruit de la magie noire et de la magie du sang, et parce qu'il nécessitait des sacrifices humains pour être lancé. Et surtout, si elle avait été une sorcière, elle aurait su qu'il ne fallait en aucun cas toucher le corps.

Mais Ibolya n'était pas une sorcière. Elle n'était pas non plus une Moldue. Un entre-deux monstrueux, plutôt. Aussi, elle tendit le doigt pour effleurer le corps. Le « Non ! » de son frère résonna longuement, alors qu'il l'attrapait par le bras pour la faire reculer. Mais c'était trop tard. Et quand elle effleura la peau de la défunte, une décharge d'énergie jaillit du cadavre, foudroyant les deux jeunes gens. Le cadavre se décomposa alors en quelques secondes, tombant en poussière alors que la tour se mettait à trembler.

János et Ibolya furent par la suite incapables de dire comment ils réussirent à s'extraire de la tour avant qu'elle ne s'effondre. Ils ne surent pas non plus combien de temps ils restèrent évanouis, dans l'herbe, à côté des décombres de leur maison. Ils ne comprirent pas non plus ce qui s'était passé. Bien sûr, ils devinèrent qu'ils avaient brisé la stase, sans savoir à quel prix.

Le prix à payer, ils ne le comprirent que bien plus tard, des années plus tard. Quand ils se rendirent compte que la blessure d'Ibolya, bien que guérie, continuait de garder son horrible boursouflure rougeâtre. Et surtout, quand ils se rendirent compte que malgré les années, leurs visages ne changeaient pas. Leurs corps ne changeaient pas. Et ils comprirent, enfin, que la stase magique, quittant le corps d'Erzsébet Báthory, avait investi les leurs.

Et alors, János comprit que la magie ne s'était pas contentée de lui voler son passé et ceux qu'il aimait. Non, elle lui avait aussi volé son avenir. Parce que jamais il ne pourrait songer à une vie normale. Parce que même en se vieillissant, il serait toujours ce jeune homme de vingt-et-un ans qui avait tout perdu.

Et quand Ibolya se jeta à corps perdu dans la recherche de ces stupides grimoires, dans cette course effrénée pour devenir plus puissantes, il partit. Tout simplement.

Et Ibolya se retrouva seule. Sans ce grand frère qui était tout pour elle. Il était parti, brisant la promesse qu'il lui avait faite. D'être toujours là pour elle. Et elle était la seule fautive.


Et voilà !

Alors ? Qui avait deviné que János est le frère d'Aileen ? Vous savez maintenant pourquoi ils ne vieillissent pas ... Un stupide accident, en somme. Et Tom ? Que pensez-vous de lui, à travers les souvenirs d'Aileen ? Qui aime János, qui ne l'aime pas ? Il y a beaucoup de choses à dire sur ce chapitre, je veux tout savoir !

Avant de vous quitter, j'ai une petite annonce pas très marrante à faire : la rentrée approche, et je ne pense pas pouvoir tenir le rythme d'un chapitre par semaine avec les cours ... Pour ne pas interrompre l'histoire, je vais donc ralentir mon rythme de publication : le prochain chapitre ne sera pas publié vendredi prochain mais celui d'après. Je pense que je réussirai à tenir un chapitre toutes les deux semaines. Je suis désolée, mais je pense que c'est la meilleure solution pour cette histoire. J'espère que vous continuerez quand même de me suivre ;)

Dans tous les cas, passez de bonnes semaines et à dans deux semaines !