Ben, Jerry et Alfred

Ben and Jerry's est une marque de glace. Alors, ne faîtes pas comme moi ! Ne commencez pas ce chapitre sans avoir une glace sous la main. J'étais en rupture de stock dans mon congélo et il faisait une chaleur d'enfer quand j'ai commencé la traduction. Je suis vite allée faire les courses.

Vers le milieu de l'après-midi du samedi, Matthew n'avait pas encore essayé de s'extirper du canapé dans lequel il s'était écrasé la nuit dernière. Après environ un mois dans cette ville, la pièce à vivre petite et grise de son appartement dans laquelle il s'était allongé n'était pas encore complètement fournie en meubles. Une petite table de salon découverte trainait entre seulement un canapé et une télévision, alors qu'il y avait seulement un petit frigidaire de bar installé dans la cuisine. La plupart des biens de Matthew avaient été des costumes et des provisions, ce qui avait rendu les choses plus faciles, il le supposait, quand il déménagea, et ce qui, après les évènements de la soirée précédente, pourrait être son seul quotidien maintenant.

Matthew se mit contre la niche de coussins et de traversins qu'il avait fait lui-même, il s'avala progressivement une bouteille entière de sirop à l'érable, alors qu'il se regardait une ancienne rediffusion des Années Collèges sur une chaîne de série TV. Cet idiot mélodrame canadien ne faisait que le sentir encore plus mal, mais il ne pouvait invoquer l'énergie nécessaire pour changer de chaîne. Il ne pouvait invoquer de l'énergie pour autre chose que mentir, ne pas bouger et essayer sans succès d'oublier et de regretter la dernière semaine entière de sa vie. Mais il ne pouvait pas. Il ne pensait qu'à Francis.

Matthew avala une autre gorgée de sirop à l'érable, ignorant la brève sensation écœurante remontant de son estomac. Okay, alors il avait rencontré un gars sympa, avait pris du bon temps et ça n'avait pas marché. Et alors ? Le genre de choses qui arrivent tout le temps quand les gens sortent ensembles. Sûrement. Matthew ne voulait vraiment pas savoir. Tout de même, ce n'était pas difficile à comprendre. Francis voulait juste quelque chose de différent que ce que Matthew attendait. Francis voulait juste prendre son pied. Matthew voulait une relation durable. Et il se sentait vraiment idiot et bouleversé parce qu'il avait cru par erreur que Francis voulait la même chose que lui. Mais vraiment, c'était une bonne chose, ce que Matthew essayait de se dire avec insistance. C'était un soulagement de le savoir, maintenant, avant qu'il ne soit vraiment blessé. Après tout, Francis n'était même pas le genre de type d'homme que Matthew regarderait par deux fois en temps normal. Trop ostentatoire, trop impétueux, trop tout ! Mais il était aussi drôle, et sexy, et étrangement charmant – et Matthew était tombé amoureux de lui sur un coup de tête après seulement quelques jours.

Matthew chassa cette dernière pensée de sa tête. Non, il n'allait pas continuer à être distrait par cette histoire. Il n'allait pas broyer du noir, se lamenter et pleurer pour un homme dont il savait tout même si cet homme l'avait sentir spécial même s'il avait rendu ses jours lumineux qu'importe ses yeux brillants ou son sourire parfait ou son rire captivant… Matthew serra les dents, étrangla la bouteille de sirop d'érable et hurla brutalement à la télévision. « Oh, Caitlin, qu'en vas-tu percuter ? ». Il rajouta en criant à cette ridicule série TV sur l'écran. « Joey va juste continuer à te faire souffrir ! »

Un poing sur la porte cogna soudainement de manière forte, longue et franche. « Va au diable ! » Matthew le murmura en enlaçant un cousin contre sa poitrine. Cependant l'odieux tambourinement refusa de s'arrêter, alors Matthew à contrecœur se leva et déambula à travers la pièce. Il grogna à la seconde où il ouvrit la porte.

« Matt, dieu soit loué ! »Alfred parla à bout de souffle, avec un bagage lourd sur son épaule et des sacs en plastique débordant dans ses mains. Il avait l'air d'avoir couru depuis l'Amérique jusqu'ici. Connaissant Alfred, c'était tout à fait possible. « Je suis venu aussi vite que j'ai pu ! »

Matthew blanchit de surprise. De toutes les choses qu'il n'avait espérées à sa porte aujourd'hui… « Pourquoi ? »

« Pourquoi ? » Alfred parut étonné. « Parce que tu m'as appelé à trois heures du mat' pour me dire que tu déménageais pour l'Antarctique. S'il te plaît, ne vas pas en Antarctique, Matt ! C'est comme si c'était proche de la Pologne ou quelque chose comme ça. Qu'est-ce qu'on fera à Noël ? »

Malgré lui, Matthew sentit ses lèvres s'étirer en un fin sourire. Croyez en le talentueux, fou et dans l'erreur frère pour se présenter à la porte, dans un pays différent, après un simple coup de téléphone dans la nuit complètement saoul. « Je ne vais pas en Antarctique, Al. Les gens disent de ces choses quand ils ont de la peine. »

Alfred lâcha un soupir de soulagement, poussa Matthew et se dirigea vers la cuisine. « Bien. Bien que j'ai entendu que du bien du temps agréable là-bas et que vivre parmi les kangourous doit être cool… Maintenant, je sais que tu as de la peine, je t'ai amené de la glace.»

Matthew le suivit doucement, son cœur s'effondrant un peu. Juste ce dont il n'avait pas besoin pour oublier Francis – se rappeler de l'autre homme qui lui avait brisé le cœur. « Tu sais, après avoir été jeté, cette glace ne me fera pas sentir mieux. »

« La glace aide tout le monde à se sentir… ». Les yeux d'Alfred se remplirent de culpabilité. « Oh merde, la glace était ton truc avec ce gars Cubain, non ? Okay, oublies la glace. J'ai aussi… » Alfred posa dangereusement les sacs remplis sur la banquette de la cuisine et se mit à tout déballer partout. « Des snickers*(*barres au chocolat au lait avec du nougat, du caramel et des cacahuètes grillées) et des skittles*(*bonbons colorés aux fruits) et des twizzlers*(de la réglisse rouge) et oooh, des oursons d'or, et du coca et du soda gazeux et … »

« Alfred. »

« Yeah ? »

« Donne-moi cette putain de glace ! »

Matthew s'assit de nouveau dans sa forteresse de coussins, continuant de ne pas vraiment regarder la télé, déjà sur son second pot de glace Ben and Jerry's à la pâte de gâteaux, sirotant son sirop d'érable et avalant le tout avec une énorme quantité de coca. Alfred s'assit à côté de lui sur le canapé, installant ses pieds sur la table basse couverte de bonbons, lui aussi dans son second pot de Ben and Jerry's à la saveur AmeriCone dream *(*si ça existe : c'est de la crème de Vanille avec des morceaux de gaufres et des coulées de caramel). Alfred avait rapidement prit le contrôle de la télécommande et avait fait défiler les chaînes, en passant par l'émission de cuisine, un film français en noir et blanc, et aussi un vieux épisode de « Sur le pont, la Marine ! », tout ceci rappelait à Matthew Francis d'une manière ou d'une autre. Alfred s'était maintenant arrêté sur « Le Convoi de l'extrême » qui semblait plus sûr comme programme. Cependant, malgré ses meilleurs efforts pour ne pas le faire, Matthew réussit à amener la conversation sur Francis.

« Quinze, Al. QUINZE ! »

Alfred siffla. « Ce devait être douloureux au réveil. »

« Mais comment est-ce possible ? » Matthew s'agita avec sa cuillère et son pot de glace, essayant de trouver un sens logistique là-dedans. « Comment ont-ils… Où ils ont… Comment ils ont pu s'emboîter, tous ? Même s'ils se séparent en paires, il y en a encore un qui reste seul.

« Il tenait sûrement la caméra. »

« Des marins, en plus. » Matthew savait qu'il ne devrait pas y penser, mais il ne pouvait pas empêcher les images d'affluer dans sa tête avec Francis dans des positions acrobatiques, totalement nu, entouré d'une légion d'hommes sans visage. La majorité d'entre eux portait des petites capes blanches et bleues. « Des marins. Est-ce que tu as déjà couché avec un marin ? »

Alfred réfléchit, sa cuillère à moitié levée. « Non. J'ai couché avec un garde maritime une fois. Ça compte ? »

Matthew haussa les épaules, abandonnant. « Oui, pourquoi pas… »

Alfred revint sur son pot Ben and Jerry's. "Et de ton côté ? »

« J'ai couché qu'avec deux hommes, Alfred. De toute ma vie. » Matthew mit deux doigts devant le visage d'Alfred. « Deux. Apparemment, Francis aurait couché avec la Royal Navy Canadienne au complet. »

Alfred acquiesça sagement. « Je parie que c'était la flotte sous-marine. »

Matthew secoua sa tête, les images commençant à le submerger. « Je ne veux plus en parler. Je ne peux pas. Je vais devenir fou. » Il extirpa une grosse cuillère de glace, dévora le tout puis demanda immédiatement. « Est-ce que tu sais ce qu'il m'a dit la première fois qu'on s'est vu ? »

« De regarder ses portefeuilles d'action. » Alfred répondit immédiatement.

Matthew étrécit ses yeux. « Pourquoi tout le monde présume que je suis un investisseur bancaire ? »

Alfred sembla désolé. « C'est le costume, dude. »

« Il m'a demandé s'il pouvait me donner un coup de main. Juste comme ça. » Matthew essaya d'imiter le fort accent de Francis. « Pourrais-je vous donne un coup de main, par quelque heureux hasard ? » Mais même en parlant de lui avec dérision, Matthew pouvait s'imaginer Francis debout dans sa lumineuse et chaleureuse pâtisserie, souriant gentiment et faisant des gestes gracieux et regardant Matthew comme s'il était la seule personne sur terre…

Alfred siffla à nouveau. « Eh bien, il a des couilles. »

Matthew essaya de rire, tentant de tourner en ridicule le Français éclatant. « Il était toujours comme ça. Toujours « mon cher » et « my dear » et « darling »… » Toujours aimable et sensuel et charmant… Matthew poignarda sa glace de sa cuillère avec colère et maugréa. « Je veux dire, comment être plus pathétiquement superficiel ? »

« Dude. On dirait une queen* parler. » (*je ne sais pas si Alfred fait référence à la noblesse ou aux homosexuels).

« Oui. Eh bien, non. Il est juste…stupidement charmant. »

« Bâtard. Tu veux que je lui casse la gueule ? »

« Oui ! Attends, non ! Oh, c'est pas vrai ! On n'est pas vraiment en train d'en parler. Je ne pense pas à lui. Je change de sujet. » Matthew prit une gorgée de coca, passa la bouteille à Alfred, et puis tapa sa cuillère contre son menton. Pourquoi était-il incapable de penser à autre chose ? « Okay, tu changes de sujet. »

Alfred haussa les épaules. « Et le travail ? »

Matthew grogna. Quel terrible changement de sujet. « Affreux. Ennuyant. » La seule chose qui le rendait supportable était l'anticipation de voir Francis encore… Matthew secoua l'idée dans sa tête et essaya de s'intéresser au « Convoi de l'extrême ». « Je pense que je devrais arrêter d'être comptable. »

Alfred le regarda, surpris. « Vraiment ? »

« Yeah. » Matthew commença à envisager immédiatement toutes les options pour changer de travail, déménager et oublier que toute cette semaine dans cette ville avait existé. Il montra l'écran avec sa cuillère. « Je pourrais le faire, tu sais. Je pourrais aller en Alaska et devenir camionneur. » La solitude, le froid, la chance omniprésente de tomber à travers un trou dans la glace. Cela avait l'air très tentant. « En fait, je pense que je pourrais. »

« Ce serait cool », dit Alfred, impressionné. « Tu pourrais être dans le show et tout. Et tu peux déménager en Louisiane et attraper des crocos. Ou être un chasseur de primes. Ooh, Matt, sois un chasseur de primes ! »

« Hmm. C'est une bonne idée. » Matthew fit un sourire timide à Alfred. « Tu pourrais me rejoindre. »

Alfred s'exclama fortement. « Je le pourrais totalement ! Matt, nous serions si impressionnants, luttant contre le crime, portant du cuir et buvant dans des tavernes et nous serions… ». Le visage d'Alfred se figea dans une sorte de silence de compréhension soudaine. « Nous serions comme Boba Fett* ! »(*référence à un chasseur de prime de Star Wars).

Matthew rit, se souvenant facilement à quel point Alfred lui manquait. Son frère arrivait toujours à le faire sourire – même quand il l'énervait. « Nous devrions lancer notre agence. Le « Service de Rescousse des fugitifs Williams-Jones. »

« Dude, ce serait tellement cool, sauf que… » Le visage d'Alfred se décomposa. «…sauf que la NFL (National Football League) m'a mis sous contrat pour au moins deux ans de plus. »

Matthew sourit doucement. « Oh, bien. Peut-être un de ces jours. » Les deux frères revinrent à leurs pots de Ben and Jerry's, les rêves de chasseurs de primes déjà oubliés. « Comment ça marche déjà ? J'ai entendu dire que tu avais remporté une sorte de tournoi la semaine dernière. »

« Yeah » dit Alfred, à travers une bouche pleine de glace. « Le Super Bowl. »

« C'est bien ce que c'est ? »

Alfred acquiesça. « Yep. »

« Huh. C'était une sorte de gros challenge, non ? »

« Un petit peu, yeah. »

Matthew leva sa cuillère. « Bien joué. »

Alfred toucha la cuillère de Matthew comme pour porter un toast. « A ta santé. »

Matthew se sentit soudainement un peu coupable. Il avait parlé de la semaine dernière trois fois et la fête d'hier deux fois, il avait négligé de s'enquérir de la vie d'Alfred. Il commença à demander des nouvelles du petit ami d'Alfred depuis environ un an. Matthew avait seulement rencontré l'anglais quelques fois, mais il aimait bien cet homme, et ils allaient bien ensembles. « Comment va Arthur ? »

« Oh, tu sais. Pareil à lui-même. Excentrique, mignon. Un British ennuyant son monde. » Alfred sourit comme un drogué. « Parfait. »

Matthew le fixa de ses yeux étrécis. « Un peu de solidarité, s'il te plaît ? »

Alfred eut le bon ton de se sentir coupable. « Oh, bien… Eh bien, um… la semaine dernière, il a essayé de cuisiner et il m'a fait tout laver. »

Matthew secoua sa tête dramatiquement. « Les mecs. »

Alfred râla. « Bâtard. »

Et alors, encore, le cerveau de Matthew navigua vers des pensées concernant Francis. Mémoires, et émotions, et cette insistante douleur lourde et écœurante. Il regarda le mur dans le vide comme s'il lui était tombé sur ses épaules, il avait l'impression d'avoir une pierre froide dans la poitrine. « Vraiment. J'aurais dû le cerner desuite. J'aurais dû savoir ce que Francis était en train de faire. Cela n'aurait pas dû prendre une semaine. Cela n'aurait pas dû nécessiter l'intervention de ses cousins et de ses amis pour me le balancer dans mon esprit obtus. » Matthew se souvint de l'humiliation qu'il avait reçue en écoutant sur le pas de la porte les rires de la famille et des amis de Francis et l'horrifiante réalisation qu'il n'était juste qu'une autre conquête de Francis. Il déglutit difficilement, ses joues brûlantes au souvenir. « J'avais l'impression qu'ils riaient tous de moi. Ou se sentaient désolés pour moi. Je ne sais pas ce qui est le pire. »

Alfred fit un soupir long et triste. « Oh, Matt. »

Matthew eut un rire amer. Il riait pour ne pas pleurer. « J'aurais dû le voir avant de me faire larguer. »

Alfred dit doucement. « De ce que tu as dit, j'ai plus l'impression que c'est toi qui l'a largué. »

Eh bien, ceci arrêta Matthew dans ses pensées pour le reconsidérer. « Je suppose que je l'ai fait, vraiment, je l'ai fait ? » Il essaya, sans succès, d'en retirer une quelconque satisfaction. « Huh. »

« Bien joué », dit Alfred, levant sa cuillère et souriant. Matthew le fixa, puis respira fortement alors qu'il tapait la cuillère d'Alfred avec la sienne.

« Santé, je suppose. » Matthew soupira encore, balança sa cuillère dans son pot à moitié vide de glace et fit courir une main dans ses cheveux emmêlés. Il se sentait si perdu et sa tête était remplie de pensées concernant Francis. « Je pensais vraiment qu'il m'aimait bien. »

Alfred dit avec aplomb. « Bien sûr que tu lui plaisais. »

Matthew toussa. « Juste mes fesses. »

« Eh bien, tu dois avoir un joli cul. »

Matthew rit, et alors essaya encore de soutenir le regard d'Alfred. « Arrêtes. Ce n'est pas drôle. »

Alfred secoua les épaules, souriant. « Tu sais, peut-être – et je mets juste le doigt dessus, ce n'est pas pour te faire chier – mais peut-être tu lui plaisais vraiment, Matt. Peut-être que tu es différent de tous les mecs avec lesquels il est sorti. T'es vraiment sacrément spécial, tu sais. Peut-être qu'il l'a vu. »

Matthew sentit une brève chaleur dans sa poitrine, puis nia tout ceci. « Merci, Al. Mais j'ai entendu tout ce que je devais entendre. Francis n'a jamais eu de relations sérieuses – il ne faisait que coucher. Et il n'y a pas de mal à cela. C'est de ma faute d'avoir pensé autre chose. »

Alfred secoua sa tête. « Je te l'ai déjà dit une centaine de fois, mais tu es trop sympa, mec. »

Matthew l'ignora. « Mais tu sais ce qui est le pire ? Le pire dans toute cette stupide situation ? »Alfred le regarda dans le silence, et Matthew eut besoin de déglutir avant de pouvoir continuer. « C'est trop tard. Je suis complètement amoureux de lui. »

Matthew s'en sentit malade. Parce que c'était vrai. Il était amoureux de Francis : il était amoureux et c'était terminé. Il était amoureux et il ne pourrait plus revoir Francis. Ne plus jamais lui sourire de manière taquine à travers des battements de cils, ne plus caresser de sa main le bras de Francis par-dessus le comptoir coloré de la pâtisserie. Ne plus entendre cette voix onctueuse et modulée l'appeler « darling », ne plus sentir ses lèvres chaudes, douces et insistantes sur les siennes. Matthew jeta le pot de glace par terre, mis ses coudes sur ses genoux et sa tête dans les mains. C'était fini. « Ce » n'était pas vraiment arrivé. Cette semaine entière n'avait été qu'un jeu pour Francis, un parmi les milliers qu'il avait joués – juste une façon de mettre Matthew dans son lit. Mais pour Matthew, cela avait été la meilleure semaine de sa vie.

Matthew sentit la main d'Alfred se poser légèrement sur son épaule et il remercia silencieusement son frère odieux pour savoir quand les mots n'étaient pas les bienvenus. Matthew ferma fort les yeux, prit une grande respiration, puis s'allongea lentement dans le canapé. « Je vais dormir, maintenant. » Il essaya d'étouffer sa voix cassée. « Je veux dormir pour toujours. »

« Okay, Matt. » Alfred lui tapota gentiment l'épaule. « Je serais à côté, okay ? »

Matthew acquiesça dans un coussin. « Merci beaucoup, Alfred. »

Après une entière et misérable nuit blanche et un jour entier et malheureux de bouffe merdique, de mauvaise télévision et un désespoir omniprésent, Matthew s'endormit quasiment instantanément. Il n'entendit pas Alfred arrêter la télévision, ne sentit pas la couverture sur lui. Il ne se rendit pas compte des textos que son frère envoyait et recevait sur le canapé à côté de lui.

« Comment va ton frère ?

Il s'est évanoui après une overdose d'ice* et de coke. (*Méthamphétamine, ice = glace en anglais, mais c'est aussi le nom de cette drogue)

?!

De la glace et du coca-cola.

Oh, pauvre mec.

Je sais, il va prendre 5 kilos.

Comme si tu pouvais en rire.

T'adores ça.

Oh oui, Alfred, j'adore la façon dont tu développes tes capacités incroyables et surtout ta grande et enviable habilité à t'envoyer d'un coup une canette de bière.

Yeah, continues tes textos, baby, tu me rends hot.

J'espère sincèrement que tu es aussi sarcastique que moi. Je vais te le demander encore une fois. Comment va Matthew ? Est-ce que ça ira ?

Sais pas, il est vraiment triste, je pense qu'il aimait vraiment ce franchouillard.

Francis ? Le mec qu'il voyait ?

Yeah, le bâtard français, francis bonnefoy, boulanger ou une autre merde.

Arthur ?

Arthur, t'es là ?

Hellooooooo ?

Arthur si tu ne m'écris pas je t'appelle

Asdfgshjsfjkah

huh ? Arthur ça va ?

Alfred sois un amour et prends-moi une chambre d'hôtel.

Comment ? Pourquoi ?

Parce que je ne vais pas m'écraser sur le canapé de ton frère comme un randonneur Australien malpropre. Je serai là dans la matinée – Je t'appelle quand j'arrive.

Tu es tellement imprévisible Arthur. Hey, qu'est-ce que tu portes comme fringue ?

Arthur ?

.

Constante, lourde, la pluie battante frappait avec insistance la vitre de la fenêtre, transformant la pièce habituellement chaude et lumineuse en sombre et froide. L'après-midi entièrement terne et grise semblait s'infiltrer dans la pâtisserie, l'atmosphère inhabituelle faisant miroir à l'état de misère de Francis. Il s'allongea sur le comptoir, son menton dans la main, regardant sans le voir le mur lointain. C'était la première pluie en une semaine. La première pluie depuis ce départ glorieux et inattendu d'un lundi matin où un timide et magnifique comptable s'était réfugié dans sa boutique à cause du temps. La pluie de ce jour passé avait été magnifique, elle avait apporté Matthew dans la vie de Francis. La pluie de ce jour était mordante, et solitaire, et ne lui apportait rien d'autre que le désespoir.

Francis était toujours stupéfait de tout ce qui avait pu changer en sept jours – il était difficile pour lui de croire qu'il ne s'agissait que d'une semaine. Une semaine durant laquelle Francis avait changé plus qu'il n'était imaginable. Une semaine où il avait eu de l'espoir et de l'amour et du bonheur et avait tout perdu. Matthew était de la lumière, de l'air et de la joie sans lui, la couleur avait déserté le monde. Maintenant tout semblait juste terne. Terne et gris. Francis soupira et tourna ses yeux vers la porte, reconnaissant du manque de clientèle et priant silencieusement pour les garder à distance. Il ne faisait rien de bon aujourd'hui. Francis se souvint soudainement de la stupide légende familiale qu'il avait racontée à Matthew à côté de la rivière quelques jours plus tôt et il réalisa qu'il avait tout faux. Ce n'était pas l'amour qui détruisait le talent. C'étaient les ruptures amoureuses.

Une part de lui continuait à blâmer ses amis. Francis avait aussitôt ravagé la soirée de la nuit de samedi, détruit et furieux, déterminé à ne plus jamais parlé à Gilbert et Antonio, plus jamais. Le « plus jamais » ne dura pas plus d'un jour car Francis avait finalement répondu à l'un des appels acharnés de Gilbert tôt dans la matinée.

« Uh, salut, mec. »

« Salut. »

« ça va ? »

« Bien. »

« Uh, bien. Bien. Merci pour le portefeuille Gucci gravé à mon nom. Désolé de ne pas l'avoir ouvert devant Matthew. Je sais que tu me l'as donné juste pour l'impressionner et je vais probablement le perdre ou quelque chose comme ça, mais ça reste un joli cadeau awesome. »

« Ouais, c'était ça. »

Silence. « Mec, je suis vraiment désolé. »

Francis soupira. « Je sais, Gil. Tu te comportais juste comme d'habitude. Ce que nous faisions toujours… fichu timing. »

« Si cela peut te faire sentir mieux, la colère de Roderich m'est tombé dessus comme s'il s'agissait de l'enfer. Cela a sûrement plus de rapport avec la lap dance, je crois… De toute façon, Francis, je… Ecoutes, t'es sacrément awesome, tu sais ? Je suis désolé de te taquiner, là-dessus. Tu as fait ce que tu voulais faire, et, eh bien, aussi celui que tu voulais te faire, et c'est awesome aussi. Tu es mon meilleur ami, et je veux juste que tu sois heureux. Alors si Matthew te plaît bien… si tu l'aimes… alors tu devrais lui courir après. Il a une putain de chance ce mec. »

« Oh Gil, je … »

« T'imagines pas discuter sentimental avec moi, mec. Cette conversation n'a jamais existé, t'as pigé ? Je sais où tu habites ! »

Quelques secondes après que Gilbert ait raccroché, Francis répondit enfin à un appel d'Antonio.

« Francis ! Je suis désolé ! Je ne le voulais pas, je ne pensais à rien, je suis un idiot ! Tu es mon meilleur ami sur la terre entière et, s'il te plaît, ne me détestes pas, je ne sais pas ce que je ferais si tu ne me parles plus jamais… »

« Antonio, du calme. C'est cool."

« Oh. Ohhhh ! Oh, merci mon Dieu, je… okay. Okay, cool ! Je dois y aller maintenant, Lovino a un jour de repos et nous allons faire du shopping et acheter des clubs de golfs et des poneys. Cours après Matthew ! »

Francis avait passé le reste de la journée en méditant sur le conseil de ses amis. Il appela le numéro de Matthew au moins trente-trois fois sans aucune réponse. Peut-être devrait-il se montrer devant la porte de Matthew – mais si Matthew l'ignorait ? Et s'il n'était même plus là ? L'estomac de Francis se retourna. Et si tout se passait mal ? Et s'il ne voyait plus son doux, amusant et parfait Matthew tout ça à cause d'une folle incompréhension ? Il ne pouvait en supporter la pensée. Francis écouta la pluie faire écho à sa tristesse contre la fenêtre, puis sursauta quand la petite cloche sonna à la porte d'entrée. Francis regarda les deux hommes qui entrèrent dans la pâtisserie, commença à les saluer, puis s'arrêta. L'un des hommes – le grand blond et bien bâti – ressemblait vraiment trop à Matthew, en légèrement moins beau bien sûr. Et l'autre…

« Merde ! », Francis se baissa rapidement pour éviter le cupcake rose clair qui fut lancé avec violence vers sa tête. Il se désagrégea en petits morceaux contre le mur derrière lui.

« Sac à vin, bouffeur d'escargot, bâtard au lit ! »

Oh shit, merde, non, comment, où, pourquoi, oh mon Dieu POURQUOI… « Arthur ! » Francis cria, avec une voix mélangeant une fausse joie et une horreur sincère, de là où il s'était accroupi derrière le comptoir. « Quelle agréable surprise ! A partir de quel trou as-tu rampé jusqu'ici, mon ami rosbif ? »

Arthur ignora la question. « Toujours à faire les mêmes jeux ennuyant, Francis, vieux garçon ? »

« … dire que je suis vieux… » Francis murmura, levant doucement sa tête de derrière le comptoir. « Qu'est-ce tu fous ici ? »

Le visage d'Arthur se chargea de colère. Il ressemblait exactement au souvenir qu'avait Francis de lui. « Rien à foutre. Cette fois-ci, darling, tu as choisi la mauvaise cible pour jouer avec. CETTE fois, TU ES celui qui est baisé. Avec une goupille striée. SANS lubrifiant. »

« Mais Arthur, darling, tu as toujours aimé ça. » Francis se rebaissa. Cette fois-ci, c'était une tarte entière au citron et à la meringue qui s'étala spectaculairement contre le mur. « Oui, d'accord, désolé, okay. » Francis se releva lentement, les mains levées en signe de reddition. « Arthur, my dear, m'as-tu vraiment pourchassé pour m'attaquer avec de la pâtisserie ? ça me semble un peu excessif. Nous avons été ensemble pendant trois jours. Tu m'as largué avec un panneau d'affichage. Tu as pris mon argent. »

L'homme à côté d'Arthur eut l'air soudainement terrifié. « Tu as fait quoi ? »

Arthur cria simplement. « Tu l'avais mérité, frog ! Tu as couché avec quinze marins ! Et tu l'as FILME ! »

Francis mit ses mains sur sa tête. Il souhaitait vraiment que les gens arrêtent de mentionner cet épisode particulier de sa vie… Pourquoi était-il d'ailleurs en train d'en parler là maintenant. « Arthur, tu m'avais dit que c'était fini entre nous ! »

Le grand blond rit. « Oh, il me le dit chaque jour. Tu n'es pas supposé le croire. » Alors il s'arrêta soudainement de rire, ses yeux s'agrandissant. « Attendez une minute – vous vous connaissez ? »

Arthur roula ses yeux avec sarcasme. « Zut, t'es une flèche. Alfred, c'est Francis – un ex petit ami et un connard de première. »

Alfred mit ses mains sur sa poitrine, son expression horrifiée. « Arthur, tu as couché avec le petit ami de mon frère ? C'est comme de l'inceste ! »

Francis laissa un grand souffle lui échapper alors qu'il comprenait tout. « Alfred ? Le frère de Matthew ? »

« Yeah et MON petit ami, et il peut te casser la gueule parce qu'il est plus grand que toi et joue au football américain. » Arthur eut le bon ton d'être légèrement embarrassé à cette remarque. Alfred semblait ravi.

Francis roula les yeux vers le ciel. Au mieux, c'était un soulagement de savoir qu'Arthur était aux côtés de Matthew, et non à cause de cette affaire de trois jours il y avait plus de dix ans. « Arthur, on dirait une adolescente de quatorze ans. Félicitations pour la victoire de la semaine dernière, Alfred. »

Alfred sourit. « Merci beaucoup, dude. Attends, non. Je suis en colère contre toi ! Matt va en Alaska pour devenir camionneur par ta faute ! Je dois te casser la gueule ! »

« Alaska ? Camionneur ? »

« Fais-le, Alfred ! Plaques-le, je le tabasserai ! »

Francis montra ses mains à nouveau, cherchant désespérément une sorte d'échappatoire dans cette tournure d'évènements folle et confuse. Cette petite merde d'ex anglais se tenait dans sa pâtisserie, avec le frère, star du football, de Matthew, et apparemment ils étaient amoureux. C'était vraiment trop pour un lundi après-midi. Francis sortit de sous le comptoir un plateau de pâtisseries. « Honnêtement, my dears, sommes-nous à l'école primaire ? Ne pourrions-nous pas nous asseoir et discuter comme des adultes ? Allez, prenez un éclair ! »

Les yeux d'Alfred s'éclairèrent alors qu'il se jetait dessus. « Oooh, éclair ! »

Arthur mit son bras en travers de la poitrine d'Alfred. « Non ! » Il fusilla du regard Francis. "Gardes ces choses perverses loin d'innocents yeux américains. Alfred, prends un cupcake !"

Alfred prit chaleureusement le cupcake velouté de rouge qu'Arthur lui tendait. « Ooh, cupcake ! »

« Maintenant qu'il est occupé, tu dois t'expliquer, frog ! » Arthur plaça ses mains sur ses hanches. Ses cheveux stylé couleur sable, ses yeux verts étrécis, son costume de tweed impeccable… qu'est-ce que Francis avait pu lui trouver à cette queen ?

Francis plia ses bras et le fixa en retour depuis le comptoir. « Je n'ai pas d'explications à te donner, Arthur. Je n'ai rien fait qui mérite une explication. »

Arthur toussa lourdement. « Excuses-moi ? A travers ta typique et philanthropique manière de mettre en branle tout un enchaînement d'évènements qui m'amènent à être là et à te parler – ce quelque chose, si tu te souviens bien, que je me suis juré de ne JAMAIS refaire. Tu nous as fait subir, à Alfred et à moi, de nombreux coups de téléphone, tôt le matin, pleins de larmes de la part de Matthew. Tu as fait sortir Alfred en courant à 5 heures du matin, criant quelque chose comme quoi son frère partait pour l'Antarctique. Mais surtout, tu as brisé le cœur du gars le plus sympathique, le plus gentil et le plus authentique que j'ai jamais rencontré. Et je pense que ça mérite une explication. »

Francis laissa de côté toutes ses tentatives de bravade à la mention des larmes au téléphone et de cœur brisé. Il était complètement distrait par la pensée d'avoir retourné Matthew comme ça. Il regarda son comptoir, son plateau d'éclairs ridicules, et eut envie de les balancer par terre. « Est-ce que Matthew va bien ? » il demanda doucement.

Alfred regarda par-dessus son cupcake, son expression très sévère. « Non. Non. Pas du tout. »

Francis se sentit mal. « Il ne réponds pas à mes appels. »

Alfred haussa les épaules. « Il a mis son téléphone dans le congélo. »

« Qu'est-ce que je suis supposé faire ? » Francis fit courir ses mains dans ses cheveux, poussa un soupir de frustration et essaya de ne pas taper dans le mur. Il s'en fichait de savoir à qui il parlait, remarquant à peine les deux hommes en face de lui il pensait seulement à son cher Matthew et combien il lui manquait, il le voulait et… « Il ne m'écoutera pas. Il ne me laissera pas m'expliquer. Il a été submergé par des choses qui ne veulent rien dire, il pense que je ne veux pas de lui, il pense que je me sers de lui, et… » Francis s'arrêta pour respirer, pour calmer son anxiété grandissante dans sa poitrine. « Et rien ne pourra ressortir de la vérité. »

Les deux hommes le regardèrent avec suspicion. Alors Alfred parla. « Okay. Tout d'abord, il est incroyable ce cupcake. »

Francis n'eut même pas sa fierté habituelle affectée, polie par la routine. Il marmonna. « Merci beaucoup. »

« Maintenant », continua Alfred, prenant toute sa hauteur, son évidente tentative d'intimidation fut ruinée par le glaçage rouge sur ses lèvres et ses doigts. « Tu dis que tu aimes bien, Matt ? Plus que pour un coup ? Plus que pour le piéger ? »

« Plus que tout. » Francis regarda Alfred dans les yeux et parla avec toute la certitude qu'il possédait. « Je suis complètement amoureux de lui. »

Alfred et Arthur se regardèrent, levant leurs sourcils. Arthur tourna ses yeux toujours aussi suspicieux vers Francis. « Toi ? Amoureux ? »

Francis haussa les épaules. « Qu'est-ce que tu veux que je te dise ? Comment je pourrais l'expliquer ? J'ai passé toute ma vie entière sans réaliser que je cherchais quelque chose en particulier. J'ai fait des erreurs et j'ai pris mon pied et je ne m'excuserai pas pour cela. Mais avec Matthew, j'ai trouvé tout ce que je cherchais sans le savoir. C'est la seule personne à me faire sentir comme ça. Je l'aime et il me manque et je ferai tout pour le convaincre qu'il ait la personne la plus magnifique que j'ai jamais rencontrée. »

De nouveau, Alfred regarda Arthur. « T'en penses quoi ? »

« Je ne lui fais pas confiance », siffla Arthur. « Je pense encore qu'on doit lui casser la gueule. »

Francis ne savait même pas pourquoi il leur expliquait tout cela. Peut-être parce que c'était plus simple que se le dire à soi-même. « Ce n'est pas grave si vous ne me croyez pas. » Francis ferma les yeux et soupira. « Rien n'a plus d'importance, si je ne peux pas le dire à Matthew. Si seulement je pouvais lui demander de m'écouter… »

« Très bien, le franchouillard, on a un deal. » Alfred finit son cupcake, lécha ses doigts puis les pointa vers Francis. « Je le demanderai à Matthew, mais j'ai quelques conditions. »

Francis hésitait entre s'étouffer d'euphorie et souffler de dérision. O combien ennuyeux – on aurait dit une sorte de rituel médiéval pour faire la cour. Mais cela voudrait dire qu'il pourrait parler à Matthew… Francis serra les dents. « Vas-y, parles. »

Alfred compta sur ses doigts. « De un – si tu fais de la peine à Matthew, je te casse la gueule. De deux – si tu fais de la peine à Arthur, oh mon garçon, JE TE PETE LA GUEULE. De trois… »Alfred réfléchit un moment et lécha ses doigts à nouveau. «… je vais prendre un carton de tes cupcakes. »

Francis roula les yeux vers le ciel. « Cette manie de vouloir « me casser la gueule » devient un peu assommante, my dear. Indépendamment… » Francis secoua la tête, la chance de voir Matthew et de s'expliquer était trop importante pour prendre des risques. L'anticipation se propagea comme un feu dans ses veines et de l'espoir fit sa place dans sa poitrine. « On a un deal, mon ami. »