Chapitre 2 : Mise au point musicale
Le lendemain matin, Lizzie se lève à peine plus tard qu'à son habitude. Elle se déplace doucement dans la maison avant d'arriver dans le hall devant la salle d'étude de son père.
« Lizzie, je voulais te parler, viens me voir. »
Sans dire un mot de plus, elle s'installe en face de son père.
« C'est bien lui, n'est-ce pas ?
— Je ne sais pas de quoi tu parles, père.
— Lizzie ! C'est lui ou il a quelqu'un d'autre qui s'appelle pareil ?
— Mr Fitzwilliam Darcy de Pemberley, fils de Georges Darcy et Anne Fitzwilliam Darcy… c'est bien lui, oui. Mais il ne doit pas se souvenir de moi. Donc point. Je ne reparlerais plus jamais de lui. Et brûle les papiers qui parlent de lui.
— Lizzie, ne sois pas inconsciente comme ça. S'il m'arrive le moindre souci, il vaut mieux qu'il y ait des papiers qui écrivent clairement que ta garde lui revient, plutôt que Mme Bennet te mette à la porte, ou pire, te marrie à n'importe qui ! On sait l'un comme l'autre que ce n'est pas l'envie qui lui manque. Tu seras majeure seulement dans plusieurs mois, quasiment un an entier. »
Il prend une grande inspiration.
« Bien, donc si je comprends bien, je vais devoir lui faire comprendre que tu n'es plus intéressée par l'arrangement. Tu ne crois pas que c'est un peu rapide ?
— Rapide ? Ce n'est pas moi qui l'ai insulté dès les premières heures de remise en relation.
— Tu avais onze ans Lizzie, il ne va pas te reconnaître du premier coup d'œil ! Et je te rappelle que je doute fortement que Mme Kean t'ait présentée comme Mlle Elizabeth Bennet ! Sur les papiers, ce n'est pas ce nom-là que tu as.
— C'est mon nom pourtant.
— Oh, Lizzie… Ma pauvre chérie. J'ai l'impression que tu as hérité de la facilité de ton père pour gérer les histoires de cœur. Ma pauvre chérie. Va donc marcher et disparaître de la maison avant que Mme Bennet ne se réveille. Tu as besoin d'un peu de repos. »
Lizzie ne referme pas la porte derrière elle, elle court devant elle, essayant que personne ne voie les larmes qui dévalent sur ses joues. Pourquoi continuer à souffrir ? Elle a passé sa nuit à faire cauchemar sur cauchemar, et à se réveiller en sursaut dans la petite lueur du matin. Elle a revécu la mort d'Anne, puis la mort d'Elvira quelques mois plus tard, dans le domaine si loin de Pemberley.
Mais Père a-t-il raison ? Est-ce simplement que William ne l'a pas reconnu ? Ou est-ce plus complexe que William l'a oublié, ainsi que la promesse qu'il lui avait faite ? Autant supposer qu'il avait tout oublié, cela permettra de ne pas avoir trop mal au cœur quand ce sera découvert.
Tandis que ses pensées sont en émoi, ses pieds avancent seuls sur les chemins qu'elle connaît comme sa poche. Très rapidement, elle passe devant une vision du domaine de Netherfield. Dans le lointain, elle peut voir un cavalier qui cavale vers la limite du domaine. Avec un pincement au cœur, elle reconnaît Darcy. Elle l'observe, cachée dans les bois.
Arrivée au bout d'une clairière, il stoppe la course folle de sa monture, et descend. Elle assiste, silencieuse, à ce qu'il tombe à genoux devant son cheval. La peur qu'il se soit fait mal la tenaille, mais elle ne doit pas aller le voir. Elle ne doit pas se trahir. Elle n'a plus d'importance pour lui. Une pâle réplique de Jane, sans attraits ni personnalité.
Pour le coté attrait, elle peut comprendre. Elle ne possède pas la beauté de sa sœur Jane. Elle fera toujours pâle figure à ses côtés. Mais comment ose-t-il parler de sa personnalité alors qu'il… qu'il la rencontre seulement le jour même ? Cela veut-il dire qu'il la reconnut et qu'il lui avait menti ? Non, son ami William ne lui aurait pas menti. Alors, cela veut dire qu'il a changé d'avis depuis… Sûrement. Il l'a reconnu mais après réflexion, ne veut plus d'elle.
Elle met son visage dans les dernières roses qui pousse par là. Le parfum lui met un peu de baume au cœur, et trop rapidement à son goût, c'est l'heure de rentrer pour le petit-déjeuner. Elle profite du chemin du retour pour récupérer quelques plantes dont Mme Hill saura sûrement faire bon usage.
Ses larmes sont séchées, et seuls ceux qui la connaissent verront qu'elle a pleuré ce matin, ou qu'elle a mal dormi cette nuit. Un sourire maigrichon orne ses lèvres, quand elle croise le regard de sa petite sœur Mary.
« Oui, j'ai pas oublié. Musique dès qu'on a fini.
— Oh, Seigneur ! Vous allez pas nous casser les oreilles avec le piano, j'espère !
— Non, il fait beau. Nous allons nous promener dehors. Le but de l'étude ce matin sera de la théorie de la musique. Vous êtes tout à fait invitées si vous voulez vous joindre à nous. Je pense que tout le monde en profiterait. Kitty ? Lydia ?
— Seigneur ! Non, certainement pas ! Allez loin de la maison, qu'on entende pas le moindre mot de votre conversation intellectuelle ! Nous, on ira chez les Lucas, pour aller voir Maria ! »
Lydia sur ses paroles, se resserre généreusement de petit-déjeuner, sans plus accorder une seule intention envers ses deux grandes sœurs. Mary et Lizzie échangent un petit sourire.
Au moment de se lever pour aller dans son bureau, Mr Bennet annonce à l'assemblée devant lui.
« Si jamais l'un des hommes de Netherfield venait à passer à la maison, envoyez-le-moi, principalement notre voisin ou son ami. J'ai un souci lié aux terres en contact avec Netherfield à discuter avec eux le plus rapidement possible.
— Mr Bennet ! Vous pensez donc qu'ils vont passer ? Oh… Jane, tu n'as rien dit !
— Maman, je n'ai rien à dire, je ne sais rien !
— Cela n'est pas un élément pressé, mais si vous les croisez d'ici la fin de la semaine. Sinon, j'irais payer une visite à Netherfield, mais j'ai peur que le sujet n'ait plus beaucoup d'importance. »
Il s'approche de la porte et se retourne une dernière fois :
« Lizzie, ma chère, tu devrais réfléchir et je te donne deux semaines. Je refuse une réponse avant ce délai. N'oublie pas que tu peux toujours venir me voir… Bonne journée tout le monde. »
Lizzie regarde la porte se refermer derrière son père. C'est malin, il l'a mis dans le collimateur de Mme Bennet. Elle sait qu'il refusera de brûler ce foutu document de toute manière. Elle finit de manger et se retire de la salle à manger, pour attendre sa sœur, en farfouillant dans les livres de théorie de la musique.
Quand Mary arrive, elles s'enfoncent dans le jardin hors d'atteinte de la maison.
« Tu sais, Lizzie, j'aime beaucoup la musique mais je ne voulais pas parler de musique… Tu le sais je pense.
— Ça, ma chère sœur, ça s'appelle un alibi. Si tu voulais bien lire la théorie pendant un temps libre et le camoufler comme ton dernier livre de sermon, cela devrait faire totalement l'affaire.
— Pas de soucis. J'avais cinq ans quand tu es partie de la maison. Tu ne devais pas revenir tout de suite. Et quoi ? Trois ans plus tard, tu es revenue.
— Ma tutrice est morte. J'ai dû revenir à la maison à cause de ça. Les deux premières ont été un bonheur, mais la dernière a été… assez complexe. C'est la dernière fois que j'ai vu William.
— J'ai jamais voulu venir te voir parce que Maman disait que tu étais habitée par le diable. Pourtant, le diable ne doit pas souffrir quand on lui dit des méchancetés. J'ai bien lu plusieurs fois tous les livres de sermons qu'on a. Certains sous-entendent que toute femme est mauvaise, mais jamais qu'une fille, ou qu'une sœur est particulièrement plus mauvaise que les autres. Et certainement pas depuis sa naissance. Je suppose qu'il y a quelque chose que j'ignore, et j'ai enfin le courage de te demander ce que c'est.
— Ce sujet ne doit jamais sortir d'entre nous deux. Jane et Papa savent ce qu'il en est. Papa en sait beaucoup plus que moi, je n'étais qu'une enfant. Jane, bien qu'elle ait un an et demi de plus que moi, a toujours été ma confidente. Quand Papa m'a dit d'être silencieuse sur l'affaire, c'était déjà trop tard. Mais par où commencer ?
— Le commencement, non ?
— Je ne le connais pas. De mes plus anciens souvenirs, Mme Kean est là pour moi mais seulement pendant l'été. Je revois le domaine illuminé par les journées chaudes comme elles ne peuvent être qu'au Derbyshire. Anne et Elvira qui s'occupe de moi. Je crois qu'Anne rêvait d'avoir une fille, et je l'étais un peu. Elles m'ont appris la danse, la conversation, la gestion des émotions.
— Anne, Elvira ? Mme Kean ?
— Elvira, Mme Kean, était ma tutrice, pour ce moment privilégié. Pourquoi c'est moi qui partais de la maison et pas toi ou Jane, j'en ai aucune idée. Elvira était tellement belle et tellement distinguée. Je l'admirais tellement. Elle me faisait passer pour sa fille. On utilisait pas son vrai nom, parce que c'était dangereux pour elle. On n'utilisait pas le mien non plus. Je ne sais plus ce que c'était. Il était long et compliqué. C'était il y a longtemps.
— Je me souviens maintenant que tu me racontais des histoires pour m'endormir d'un château qui se reflétait dans un lac, et de fleurs odorantes qui laissait une présence dans chacune des pièces. De la Dame qui était responsable de tout, et qui était tellement fatiguée. Tu ne voulais jamais raconter la fin de l'histoire.
— Anne était malade. Elle était enceinte d'un troisième enfant. La naissance ne s'est pas bien passée du tout. Ni la mère ni l'enfant n'y ont survécu. Sa fille, qui avait cinq ans à l'époque, n'a jamais tellement connu sa mère. J'aurais dû être là pour passer à mon tour mon savoir à ma… à Georgiana.
— Tout cela était vrai. Mais comment est-ce possible ?
— Mary, promets-moi de ne rien dire de tout cela à personne. Personne ne doit savoir. Il faut que j'oublie moi aussi.
— Et celui d'hier soir ?
— William ? Non, non, il faut que j'oublie qu'il est William ! Mr Darcy ? Il a pris le domaine à la suite de son père. Là où j'ai vécu chaque été avant mes huit ans, et près de trois ans l'année de mes neuf ans. Il faisait une école, Etton, puis il voulait entrer à Cambridge quand il serait plus grand. Je n'ai jamais eu de nouvelles après… »
La dernière journée avant que William Darcy parte à Etton lui repassa dans sa mémoire.
*** SOUVENIRS ***
« Lizbeth ! Lizbeth ! »
Le cri de son ami la tire de sa contemplation de l'ornement que Anne lui a demandé d'essayer de reproduire. Elle tourne la tête vers la porte d'entrée, et lui fait un sourire resplendissant, même si elle ne le voit pas encore.
« Will, je suis là. »
Elle peut entendre ses pas effrénés qui se rapprochent.
« Lisbeth, je veux pas que tu sois partie pendant que je ne suis pas là.
— Je reste avec Elvira tant qu'elle reste là. On ne doit pas partir normalement on reste pour toujours.
— Je… J'ai un mauvais pressentiment. Tu veux bien me promettre de t'occuper de Georgiana et de Mère. Et… Tu voudrais aller dans le petit jardin à rose avec moi, j'ai autre chose à te demander… »
Lizbeth suivit son ami avec curiosité, se demandant bien ce qu'il pouvait avoir envie de lui montrer. Sur le chemin, elle l'assura qu'elle ferait tout ce qui est possible pour s'occuper du futur petit bébé, de la charmante Georgiana qui a fêté ses deux ans, ou de la chère Anne.
Quand ils arrivèrent à destination, encore tout essoufflé des deux étages qu'ils ont courus avec plus ou moins de décorum, William lui prend ses mains entre les siennes
« Tu es ma meilleure amie, Lizbeth. Tu es même plus que ça. Tu es l'ensemble de ma vie, la structure qui fait tout tenir. Sans toi, la vie n'a plus de sens. J'ai eu tellement peur de ne pas te retrouver à la suite de l'année dernière. Mais cet été a été le meilleur dans ma vie. Pas seulement à cause de ma petite sœur, et du futur petit frère ou petite sœur que j'aurais en rentrant, mais parce que tu as été là, tout du long. Lizbeth, veux-tu m'épouser ? »
La surprise lui a complètement ôté les mots de la bouche.
« William ! J'ai seulement onze ans ! Je ne crois pas qu'on puisse accepter une demande à onze ans. Faudra que tu me redemandes quand j'en aurais quinze ou seize.
— J'ai tellement peur que tu ne sois plus là, Lizbeth, tellement peur que cela est la dernière fois que je te vois. Promets au moins de m'attendre jusqu'à ce que je te retrouve à ce moment-là ?
— C'est promis William. Mais quand tu rentreras à Noël, tu nous retrouveras tous, et on rira tous les deux de cette promesse. Mais je te promets William, moi aussi tu es mon meilleur ami, mon confident. Mon amoureux. »
La fin avait été dite sur un ton si léger que William avait du tendre l'oreille sacrément pour l'entendre. Et pourtant l'entendre, il l'avait fait, car il avait saisi Lizbeth dans ses bras, l'avait fait voler autour de lui, en l'embrassant sur le front.
« Pour toujours, Lizbeth, pour toujours. J'attendrais et je te retrouverais. Tu ne te débarrasseras pas de moi comme ça, ma chère Lizbeth ! »
Lizzie pousse un soupir de tristesse, le lendemain de cette journée, William était parti à l'aube, elle n'avait pas pu lui dire au revoir. Elle avait pleuré et raconté à Anne et Elvira tout ce qui s'était passé. Puis elle était retournée à ses accomplissements de jeune Dame.
Quelques mois plus tard, aux portes de l'hiver, Anne Darcy était morte.
Elvira l'avait alors amené ailleurs. Elle se souvient d'une jeune fille de son âge. Et de ne pas être restée très longtemps. Juste le temps de s'habituer, avant que le carrosse somptueux ne la raccompagne chez elle, à la mort d'Elvira.
C'était le réveillon quand elle était arrivée à Longbourn. Elle pleurait l'absence d'Elvira, et d'avoir brisé sa promesse à William. Elle n'était plus à Pemberley quand il était rentré de l'école. Il avait eu raison.
Lizzie reprend conscience devant les yeux inquisiteurs de sa sœur.
« Où… que disais-je ?
— Le Mr Darcy d'hier soir, c'est qui ?
— C'est compliqué. Il était mon meilleur ami. Il était presque un fiancé. Pour moi, il l'était en tout cas. Visiblement pour lui, c'était pas vrai.
— Fiancé ! Mon Dieu !
— Enfin, il avait quinze ans. Il a fait une demande, et je lui ai dit que j'étais trop jeune pour répondre…
— Tu as déjà été demandé en mariage ! Même par un garçon de quinze ans ! Lizzie, c'est plus que ce que Jane a jamais eu !
— Mary ! Je vais regretter de t'avoir fait ces confessions, je crois. »
Après avoir repris leurs esprits, les deux sœurs se jugent du regard.
« Promit Lizzie, je ne dirais rien. Comme je ne dirais rien sur la remarque de ton… presque fiancé sur nous deux. Mais… tu sais que peut-être…
— Vas-y tu veux dire quelque chose, alors ose, au lieu de tourner autour du pot.
— Mr Bingley et Mr Darcy ont parlé de deux sœurs. Pas quatre sœurs. Il serait possible que l'on ne soit pas les sœurs dont il parlait. Peut-être, peut-être je dis bien, il parlait de Kitty et Lydia. »
Le rire sans joie de Lizzie lui répond.
« Mary, rappelle-moi quand on a été traité de jolies ou d'attirantes par rapport à Lydia ? L'une ou l'autre ? Non, c'est bien de nous deux qu'il parlait. Malheureusement pour moi. J'espère que je pourrais surmonter cette épreuve. »
Lizzie inspire une nouvelle fois et vois arriver Dame Lucas ainsi que ses deux filles.
« Rien ne doit ressortir de ce qu'on a discuté. Mary, rien du tout.
— Je serais muette, Lizzie, je ne veux pas trahir ta confidence.
— Allons les retrouver alors. Je suis sûre que tu peux parler avec nous avec Charlotte, ce sera plus intéressant que de juste rester dans le boudoir avec Mme Bennet et Dame Lucas.
— Tu crois que Charlotte et Jane ne m'en voudront pas ? »
Le regard plein d'espoir de Mary lui fait ravaler la réplique qu'elle a voulu dire. Elle se promet que même si ces dernières ne sont pas contentes, Mary sera bien accueillie avec elles. Il est temps d'apprendre à connaître Mary.
