Bonne lecture, j'espère que ça vous plait, vous en apprenez un peu plus sur Elvira et Elizabeth, et leur relation.
Chapitre 3 : Soirée chez les Lucas
Dans les jours qui ont suivi, Jane et Lizzie s'occupent de Mary autant qu'elles peuvent. Sous leur tutelle, la jeune fille prend confiance et conscience d'elle-même.
Peu à peu, Lizzie est retournée dans le bureau de son père. Elle cherche les documents avec lesquels elle est revenue, à la mort d'Elvira. Elvira, ou Mme John Kean a légué tous ses biens à Elizabeth. Il y avait notamment dans les papiers, une lettre oubliée.
« Ma chère Lizbeth, ma fille adorée
Je t'écris cette lettre depuis l'auberge, nous sommes parties de Pemberley hier matin. Tu es inconsolable, tu n'arrêtes pas de supplier Fitzwilliam de te pardonner ton offense. Et là, tu viens juste de t'endormir enfin. J'ai cru que tu ne dormirais plus jamais.
Je ne te le dis pas, mais je sais que tu l'as compris. Je vais bientôt mourir. J'espère avoir le temps de tout mettre à plat avec ma belle-sœur, et qu'elle prendra soin de toi, une fois que j'aurais disparu. Ta cousine pourrait être une présence féminine, qui permettrait que tu revoies facilement ton cher fiancé.
J'espère que tu me pardonneras, et que tu pardonneras ton père, pour l'enfer qu'on t'a fait vivre et qu'on te fera vivre, en te mettant au monde. Il ne doit pas être facile d'être notre fille, mais sache que quoi qu'il se soit passé, nous t'aimons plus que tout. Plus que nous-mêmes.
Sois sincère avec toi-même, ma chère fille, car, ultimement, c'est la dernière personne avec qui on doit toujours vivre. Et si je pars bientôt, ma chérie, je suis en paix, car je sais que tu seras heureuse, quand tu auras grandi.
Du côté des Bennet, tu auras des liens forts, et pardonnes à Fanny, ce n'est pas de sa faute. Dans d'autres circonstances, elle t'aurait aimée.
Du côté de Fitzwilliam, je sais que tu es engagé à quelqu'un qui ne peut être que très bon. Même si Anne ne sera plus là pour le guider, son père en fera un jeune homme à son image, un vrai dirigeant charismatique, j'en suis sûre.
Du côté de ce qu'il reste de ma famille, seules ma belle-sœur et ma nièce sont encore vivantes et fréquentables. J'espère que tu te trouves régulièrement avec elles pour soulager l'ambiance de Longbourn qui ne doit pas être au fort.
Aime les gens comme tu m'as aimée, et propage la bonne humeur et le rire, ma chère petite Lizbeth.
Je t'aime tellement, tu es le plus beau cadeau que Dieu m'ait fait.
Ta mère qui t'adore,
Elvira. »
Lizzie laisse tomber la lettre devant elle. En étant de choc elle ne peut que reprendre depuis le début pour s'imprégner de l'écriture enlevée de la main d'Elvira. Elle n'a aucun souvenir de cette lettre. Pourquoi ne l'a-t-elle jamais lu jusqu'à présent ?
Sa mère ? Elle se souvenait, oui, qu'Elvira l'avait souvent présenté comme sa fille, mais cela lui faisait tellement chaud au cœur de savoir que c'était réel. Elvira l'avait réellement considéré comme sa fille.
« Ah, je pensais que tu allais la trouver cette fois-ci… »
La voix de son père la sort de sa rêverie, et elle l'observe. Il a le regard fixe sur la lettre qui est dans ses mains.
« Elvira était une femme extraordinaire, Elizabeth. N'oublie jamais ça. Je n'ai pas lu toutes les lettres qu'elle t'a laissées, mais celle-ci est la dernière que je dois avoir.
— Je… Je ne me souviens pas qui était sa belle-sœur. A-t-elle fait la paix, finalement ?
— Je suppose. Je n'en sais rien. La Dame en question ne m'a jamais fait signe de vie, et bien que je sache qu'elle est toujours en vie, j'ai toujours voulu te garder près de moi. Pardonne-nous, nous n'avions pas voulu te faire du mal. Pourtant, tu as bien plus souffert que nos troubles.
— Pourquoi… »
Lizzie s'arrête au milieu de sa question. Non, cela n'a pas de sens, elle n'est pas aussi idiote que de penser qu'elle pourrait être réellement la fille d'Elvira.
« Pourquoi Elvira ne s'occupait-elle que de moi ? Et pas de Jane ou de Mary. »
Son père s'assoit en face d'elle dans le fauteuil. Il a les yeux toujours sur la lettre.
« Non, il faudra que je te le dise un jour ou l'autre. Elvira était une femme distinguée, passionnée, intelligente. Et très indépendante. Enfin, autant qu'elle pouvait l'être, dans sa situation. Tu étais… Tu étais tout ce pour lequel elle se battait. Je crois que si… Si tu n'étais pas là, si je n'avais pas été là, elle serait morte plus de vingt ans plus tôt. Tu lui ressembles tellement. Quand tu réfléchis, quand tu joues du piano… Je la revois, devant toi, à mettre tes mains sur le clavier, alors que tu ne sais pas encore marcher. À te chanter des airs simples et à te lire des pièces de théâtre. Tu pouvais lui faire oublier un moment ce qui l'attendait, hors de Longbourn, dans une maison sinistre, à Londres. Elle t'aimait… Beaucoup plus qu'elle n'avait jamais pu aimer quelqu'un d'autre, Elizabeth. Ta mère t'aimait beaucoup plus que n'importe qui. Sois-en certaine. »
Lizzie resta silencieuse devant le monologue de son père. Il reprit la parole avec un rire forcé.
« Allons, qu'est-ce que je deviens ? Je radote. Ne t'inquiète pas, mon excès de mélancolie passera très vite dès que je sortirais du bureau. Mais, Lizzie, réfléchis avant de rejeter tout ton prétendant en bloc. Réfléchis. On arrive si vite à des malentendus, et quelques fois, les prix à payer sont beaucoup trop lourds. Crois-moi, j'en sais quelque chose. »
Elle inspire, la question lui brûle la gorge. Mais la douleur dans les mots de son père l'arrête très vite, et au contraire, elle demande autre chose, quelque chose qui l'a toujours intriguée.
« C'est quoi exactement, ma dot ?
— Ta dot ? Celle d'Elvira était plus que conséquente. Cela doit être écrit dans les documents législatifs par là-bas. Si tu vois mentionner le nom d'un certain gentilhomme qu'on connaît maintenant tous les deux, c'est que tu dois être au bon endroit. Je pense que toutes tes réponses seront dans le feuillet d'après. »
Malgré cette réponse précise, Lizzie ne peut pas aller chercher quel est le document en question, et reste après cela, silencieuse, à relire une nouvelle fois les mots de la lettre.
Elle se lève en silence, ne sachant plus quoi dire, et une fois arrivée à la porte se retourne vers son père. Ce dernier a dans les mains la lettre qu'elle a laissée derrière elle.
« Mary sait. »
Elle ne veut pas plus déranger sa retraite, mais elle pense nécessaire qu'il soit au courant.
« Il est dans la région, c'est normal que le secret s'effondre. Allez, va dormir, Elizabeth. Tu dois en avoir besoin. »
Sur ses dernières paroles, elle sort et referme la porte derrière lui. C'est vrai qu'il est dans la région, mais tout le secret que son père et Elvira ont insisté pour avoir lui paraît tellement lourd et inutile. Elle ne peut s'empêcher de penser que tout le maelstrom d'émotion qui l'habite vient de ce secret qu'on lui a imposé.
Parce qu'elle vient de comprendre. Lizbeth, la fille d'Elvira, ne peut pas être liée à Mlle Elizabeth Bennet. Parce qu'Elizabeth Bennet n'a aucune raison de connaître Mme John Kean. Un nom banni à Longbourn. C'est un secret.
Elle n'a pas le droit de dire à William qu'elle est Lizbeth. S'il ne la reconnaît pas, elle n'a pas le droit de briser le secret. Surtout quand elle n'a plus confiance en lui. Elle doit simplement porter la croix de se savoir sans en souffler un mot.
Cette nuit-là, le sommeil ne vient pas, mais les larmes continuent de couler. Parce que maintenant que son fiancé est enfin dans la région, elle doit faire comme si elle ne le connaissait pas. À cause d'un fichu secret.
Finalement, la soirée chez les Lucas arrive. Au moment où elle apprend que les voisins de Netherfield seront là, elle cherche dans sa tête toutes les raisons pour rester à la maison. N'en trouvant aucune, elle ne peut que venir. Les consignes de sa mère sont les mêmes. Ne pas faire d'ombre à Jane. Laisser Jane séduire Mr Bingley ou Mr Darcy.
Les mots lui brûlent la gorge, elle veut rappeler qu'elle est la première à connaître William. Qu'elle lui est engagée, mais elle sait que c'est la pire chose à faire ! Elle doit protéger le secret, quoi qu'il en coûte.
Elle a l'impression de répéter la dernière assemblée. En pire, elle sait qu'il sera là. Mais elle devra faire comme si elle ne savait pas. Parce qu'il l'a oublié.
Les heures suivantes passent comme un rêve. Mary vient se préparer dans leurs chambres, et semble comprendre la détresse de Lizzie. Jane est simplement heureuse de retrouver Mr Bingley.
Finalement, la calèche arrive et toute la famille entre. Mr Bennet surprend sa femme, mais pas sa seconde fille, en venant pour la seconde fois à un évènement social. Après tout, il avait bien dit qu'il voulait parler aux hommes de Netherfield pour une histoire de clôtures entre leurs domaines, non ? Même si Lizzie sait que c'est exclusivement à Mr Darcy qu'il veut parler. Pour connaître un homme dont il a entendu parler en bien depuis tellement longtemps. Pour connaître le prétendant de sa fille favorite. Si Elvira a reconnu un amour passionné, il n'aura pas tari avec le temps, mais il se sera fortifié, surtout si Mr Fitzwilliam Darcy est un homme intègre, comme son père semblait l'être. Surtout s'il adopte l'idée de se marier par amour, et pas par devoir, comme son père l'avait fait avec le scandale de leur époque.
Quand ils descendent, Mr Bennet reprend les bras de ses deux filles calmes préférées : Lizzie et Mary. Il les guide à l'intérieur et lors de l'arrivée des personnes de Netherfield, il les garde avec lui pour se présenter à Mr Darcy.
« Mr Darcy. J'espère que Mr Bingley a pu profiter du temps clément de cet automne pour bien apprendre à faire le tour de son nouveau domaine.
— Mr Bennet. Oui, j'ai pu le former comme je m'y attendais. Mr Bingley est un élève studieux, comme il était à Cambridge. Quand certaines distractions sont indisponibles, il est totalement dévoué à sa tâche. Mlle Liz-Elizabeth, Mlle Mary, vous êtes ravissantes toutes les deux. »
Ces mots sont prononcés d'une voix grave qui donne des frissons à Lizzie, même si elle s'efforce de ne rien montrer. Elle sent le regard de William s'attarder sur elle. Elle n'ose pas relever le regard de peur de se trahir, et de trahir son secret. La tentation était trop grande, Lizzie se sépare de son père et entraîne sa sœur pour aller faire ses hommages à Charlotte et aux hôtes. Son père reprend en regardant la forme de sa fille disparaître parmi le reste des visiteurs de Sir Williams.
« Mr Darcy, vous allez pouvoir me rassurer sur mes filles alors. Vous savez que je suis le père de cinq jeunes femmes. Une de mes sources aurait entendu un commentaire… étonnant venant de votre part.
— Je suis désolé. Au moment où j'ai dit ces mots, je croyais que Mlle Jane n'avait que deux sœurs. Pardonnez-moi. Même pour les deux plus jeunes, mon commentaire était offensant.
— Pour Kitty et Lydia, je ne me formalise pas tant que ça. Juste, éviter de faire des remarques sur la beauté d'une femme lors d'un évènement public. Vous avez des excuses à vous faire pardonner, fils. De très grosses excuses, car celle qui l'a entendu l'a pris pour elle. Mary et Lizbeth savent, d'après ma femme, qu'elles sont parmi les moins belles jeunes femmes de la région.
— Cela ne me pardonnera pas, mais j'ai du mal avec les regroupements sociaux.
— Telle mère, tel fils.
— Vous connaissiez ma mère ?
— Anne Fitzwilliam ? Oui. Nous avons le même âge, et même si mes filles ne fréquentent pas Londres car mes souvenirs sont trop douloureux, j'y ai été. Anne était une personne charmante. J'ai certainement brisé le cœur de ma mère en ne voulant pas la marier – une fille avec un père et forcément un frère titré ! – je suis resté proche d'elle. Je… Je n'aurais pas dû parler d'elle. Hein. Toutes mes condoléances, fils. Elle était une très bonne amie. Je ne connaissais pas Mr Darcy. J'ai cru comprendre qu'il était mort lui aussi ?
— Il y a cinq ans. Vous étiez réellement ami avec ma mère ?
— Nous étions du même cercle, oui. Avant que les Bennet perdent leur fortune avec cette fichue maladie. Dis-toi, fils, que tu as eu de la chance d'avoir ton père une fois que ta mère est morte. Mon père, ma mère, et mon frère aîné sont tous morts au même moment. Et j'ai bien failli y rester moi aussi. Longbourn n'était pas notre domaine principal. Il a toujours été destiné aux seconds fils qui voulaient avoir un domaine. Non, notre domaine familial était celui d'Ashlaigh.
— Ashlaigh ! Oh mon dieu. J'ai tellement entendu parler de sa splendeur… Pourquoi l'avez-vous perdu ? Cela dut être une tragédie pour votre famille. Je n'ose pas imaginer dans quelle condition je serais pour me séparer de Pemberley.
— J'avais même pas vingt ans, et j'avais besoin de sous, immédiatement. Et nous n'avions plus le personnel pour le gérer… La maladie a réclamé tellement de monde. Je savais que Longbourn ne pouvait pas être vendu sans un accord de trois héritiers. Mon père convulsait, mon frère convulsait. Et moi je me sentais faiblir de jour en jour. Oui, j'ai été dans les mêmes cercles que votre mère, Mr Darcy. Mais j'ai sacrifié tout ça pour avoir une chance de sauver l'un des miens. En fin de compte, je suis toujours en vie.
— Ma mère disait souvent qu'elle avait passé une partie de son enfance à Ashlaigh, et que ce dernier dépérissait. Je… Je n'ai jamais parlé à quiconque d'Ashlaigh ni de ma mère. Vous deviez la connaître. S'il vous plaît, appelez-moi Fitzwilliam.
— Merci pour l'honneur, Fitzwilliam, j'en suis ravi. Appelez-moi Thomas. Et surtout, n'hésitez surtout pas à venir me voir. Les terres de l'Hertfordshire ne sont pas les mêmes que celle du Derbyshire. Nous avions un gérant excellent, que je ne pourrais que recommander, s'il n'avait pas attrapé la maladie à force de venir me former à prendre la relève de Longbourn. »
Thomas Bennet s'arrêta un moment avant de reprendre la parole.
« Fitzwilliam, fils, je ne peux que te conseiller de faire très attention à tes paroles. Et à ce que tu connais. Nous ne sommes pas à Londres, mais les ragots détruisent tout aussi bien. Je te demande, en tant qu'ami d'Anne, d'aller t'excuser tout de suite à ma seconde fille. Sinon, tu le regretteras. Lizzie… Lizbeth est une personne rancunière. Elle peut se détruire si elle estime qu'elle n'a rien à perdre.
— Je… »
Sir Williams arrive à ce moment-là, coupant effectivement leur discussion.
« Ah, Thomas, Mr Darcy. J'espère que vous n'étiez pas en train de discuter de cette fichue clôture en état de délabrement entre Longbourn et Netherfield ? Ce n'est pas une discussion pour avoir dans notre petit rassemblement.
— Oh ! non, j'informais juste Mr Darcy que j'avais connu une personne de sa famille, quand j'étais jeune.
— Ah. Oui, Thomas ne s'est réellement installé dans la région que lorsqu'il a pris le contrôle de sa famille. On dit qu'ils sont tous morts. »
Mr Bennet fait un sourire crispé.
« Mr Darcy, Sir Williams, je dois m'absenter, excusez-moi.
— Je passerais vous voir, Mr Bennet, n'ayez crainte. »
Après ces quelques mots, Thomas Bennet se réfugie auprès de Mary, qui prend son père à part.
« Lizzie ne veut pas entendre raison, Père. Je crois que le fait que cette remarque vienne de… on sait qui, la touche particulièrement. Elle refuse et elle lui en veut. Ou elle s'en veut à elle encore plus. Je ne sais pas, Père, et ça me fait peur. Père, que peut-on faire pour elle ?
— Rien, ma chère. Nous ne pouvons rien faire, tout est entre ses mains. Même s'il ne le sait pas. »
Thomas prit sa fille dans ses bras.
« Joueras-tu un morceau de musique, ma chérie ? Ou peut-être encore mieux,
— Je vais chercher Lizzie. On jouera ensemble quand ce sera à nous.
— Excellent. Excellent. SI tu pouvais suggérer à ta sœur que vous jouiez la musique d'Anne, cela me serait tellement agréable.
— C'est une pièce magnifique que j'ai révisée hier, du coup, je pense que c'est tout à fait possible.
— Elvira et Anne auraient tellement aimé te rencontrer, Mary… Va trouver ta sœur, mais si un certain gentilhomme veut lui parler, n'insiste pas… Ils ont besoin de parler tous les deux. Il y a déjà suffisamment de malheur et de malentendu entre nos familles pour ne pas que Lizzie et Fitzwilliam en rajoutent une couche avec leurs gaucheries !
— Père, faites attention à vos éclats de voix. Je vais aller trouver Lizzie. »
Thomas reste en arrière, silencieusement regardant sa famille s'éloigner toujours davantage les uns des autres. Il inspire longuement et regarde sa femme en train de parler de Jane et Mr Bingley, suffisamment fort pour qu'il l'entende de l'autre bout de la salle. La situation lui rappelle tellement sa honte et ses fautes. Hors de question qu'il reste sans rien faire, simplement en parlant du bon vieux temps avec le fils d'Anne.
D'un pas décidé, il se dirige vers sa femme.
« Ma chère Fanny, que diriez-vous de faire une petite danse, pour profiter un peu de l'ambiance festive de la soirée ? »
Il est bon de savoir que malgré tous les soucis qu'ils ont dans leur couple, Fanny le trouve toujours physiquement attirant. Et qu'elle l'aime toujours. Malgré tout ce qu'il lui a fait. Elle se lève et se dirige vers lui.
« Jane est très demandée auprès de Mr Bingley, n'avez-vous pas vu, mon cher mari ?
— Si, ma chère. Et je pense qu'il peut être bon pour elle. Mais ne nous avançons pas. Les cœurs des jeunes gens peuvent bouger facilement.
— Si je me souviens bien, ceux de gens bien plus âgés aussi… n'est-ce pas Thomas ? Ce n'est pas parce qu'une femme est morte que ta propre femme est morte, Thomas. Je crois que c'est la première fois que tu me touches depuis la naissance de Lydia.
— Pardonne-moi.
— Je sais, j'ai bien compris pourquoi Elizabeth revenait. Autant j'aurais aimé qu'elle jette dehors sa fille, autant je sais qu'elle ne l'aurait jamais fait. Pas après la dernière fois. Ça fait toujours mal d'être la seconde, mari.
— Tu sais bien que…
— Que vas-tu me dire comme platitude ? Que tu ne voies plus que moi ? Oh, bien sûr, une fois qu'elle n'est plus là, c'est sure que tu peux enfin me voir.
— Fanny, je… tu es magnifique dans cette robe. Je suis désolé. Vraiment désolé. Plus que je ne l'ai jamais été. On peut laisser ça derrière nous, maintenant, s'il te plaît. Lizzie n'y est pour rien. Tu n'es pas fait pour être jalouse ou pour la haine, Fanny. Tu es faite pour être mère, et pour être heureuse.
— Je sais aussi pourquoi tu changes maintenant. Tu crois que je ne me souviens pas de qui est la mère de cet homme ?
— Fanny, Anne est morte depuis longtemps.
— Tu vois, tu ne démens même pas.
— Je n'ai jamais aimé Anne en autre chose qu'un amour fraternel. Son frère était effrayant, et sa grande sœur autoritaire. Elle, douce Anne était juste comme Jane. Trop douce pour son bien. Il n'y a jamais rien eu entre elle et moi.
— Mais revoir son fils te change.
— Il ne me ressemble pas, et il ne ressemble que très peu à Anne. Je suppose qu'il doit être le portrait craché de son père.
— Je sais bien que c'est pour ça que tu es venu à la dernière assemblée. Ou que tu es venu ce soir. Je vois clair dans ton jeu, Thomas. Tu veux qu'il soit amoureux de ta petite favorite. Elizabeth est…
— Elle est innocente ! Cesse de prendre ta jalousie sur elle sans arrêt. Tu t'arrêterais quelques instants, tu verrais ce que peut t'apporter Lizzie.
— Bah, que peut-elle faire ! Elle est inconsciente, et impertinente. Elle se croit plus intelligente que tout le monde. Pourtant, elle est moins belle que Jane, moins accomplie que Mary, moins vive et souriante que Lydia. Elle ne trouvera jamais d'homme qui acceptera de l'épouser, elle les chasse avec son attitude.
— Oh, Fanny, si elle les chasse, c'est parce qu'elle n'est pas libre. Elle est déjà engagée à un jeune homme.
— Elizabeth ? Engagée ? Et depuis quand ?
— Depuis très longtemps. Ce n'était pas relevant au moment où j'ai appris l'information. Fanny, tu t'entendrais mieux avec ta fille, car oui, c'est ta fille…
— C'est la tienne, pas la mienne.
— La jalousie ne te va vraiment pas, mon cœur. Lizzie est ta fille. Notre fille. Tu l'as élevée depuis longtemps. Ce n'est pas parce qu'elle a une seconde mère qu'elle est moins ta fille que Jane. Tu serais rassuré du sort de nos filles. Si je meurs, Lizzie a des ressources. Elle devrait avoir assez de ressources pour vous faire vivre toutes. Tu n'es pas obligé de toujours être insupportable auprès de Mr Bingley. Si tu acceptais ta fille, tu pourrais être sûre d'avoir un toit si jamais je rencontre le Créateur.
— Cessez, Mr Bennet. Je ne peux pas en entendre davantage.
— Considère juste que Lizzie soit ta fille. Elle ne va plus rester très longtemps avec nous. Il est possible qu'elle reçoive la date de son mariage au cours du mois qui arrive. Si tu veux te concilier avec elle, fais-le vite avant qu'elle ne quitte Longbourn sans un regard en arrière. »
La danse se termine enfin, et le couple se regarde longuement. Finalement, Mme Bennet s'incline devant son mari.
« La danse était très agréable, mais ce n'est plus de notre âge. Tu as soulevé des points intéressants, et je vais les garder à l'esprit.
— Merci, Fanny, je ne t'en demande pas plus. Tout le plaisir a été pour moi, ma chère femme. »
Son attention glisse de sa partenaire au piano qui trône au milieu de la pièce, où la musicienne laisse la place au duo de Mary et Lizzie. Avec appréhension, il s'éloigne de sa femme pour s'approcher de Jane, Mr Bingley, et Fitzwilliam Darcy.
La technique de Mary et la voix mélodieuse de Lizzie charment l'assemblée. Elles sont toutes les deux trop concentrées pour noter les réactions du public, mais Thomas voit clairement qu'à côté de lui, Fitzwilliam est transporté à une autre époque. Qu'est-ce qu'il ne donnerait pas pour avoir accès aux pensées du jeune homme… Revoit-il un concert du même genre à Pemberley, avec sa mère et la meilleure amie de cette dernière ? Mais hélas, cela ne sert à rien de ressasser des rêves perdus.
Sitôt après le morceau de musiques, les sœurs de Mr Bingley passent aussi à la démonstration de leur talent, sortant toute la salle de leur stupeur. Fitzwilliam Darcy, lui, traverse la salle d'un pas décidé vers les Lizzie et Mary.
« Mlle Lizb-Elizabeth, Mlle Mary, je… comment connaissez-vous ce morceau de musique ? Je… C'est votre père qui vous l'a donné ?
— Non, c'est ma mère, répond Lizzie naturellement, avant de regarder au-delà du jeune homme. Vous connaissez ce morceau ?
— Oui, la balade d'Ashlaigh, c'est… c'est ma mère qui l'a composé. »
L'émotion transparaît dans les paroles du jeune homme.
« Une certaine Anne F, je crois a publié ce morceau, il y a plusieurs années.
— Ma mère s'appelait Anne Darcy, née Fitzwilliam.
— Oh, comme le monde est petit ! »
Le ton mordant de Lizzie renseigne mieux que le fait qu'elle ne regarde toujours pas son interlocuteur. Mary, elle ne sait pas où se mettre devant la colère et la tristesse de sa sœur.
« Ce sont les deux femmes les plus belles et dignes que j'ai jamais connus qui m'ont appris ce morceau. Ma mère m'a donné les partitions quand je suis… partie. Mais c'est ma mère et celle qui était ma marraine pour moi, qui m'ont appris à jouer ce morceau. Dommage que notre compagnie soit si déplaisante, William Darcy, que vous ne veuillez pas savoir qui sont nos parents. »
Finissant cette tirade, elle attrape brusquement le bras de sa sœur et part en direction de l'autre côté de la salle de danse.
« Mlle Elizabeth ! Attendez. Comment m'avez-vous appelé ? Mlle Elizabeth ! »
Avec ses grandes jambes, il rattrape facilement les deux jeunes femmes.
« Mr Darcy. Vous nous avez fait comprendre que notre compagnie n'était pas comparable à celle de notre sœur Jane. Merci de ne pas remuer le couteau dans la plaie.
— Quoi ? Mais ce n'est pas de vous que je parlais ! Ce sont de vos deux sœurs qui sont insupportables ! »
Sous le choc des mots qu'elle voulait le plus entendre, Lizzie se retourne et fait face à son ancien ami.
« Dans le temps, j'avais un ami. Un meilleur ami, un confident. Il était un peu plus grand que moi, et je ne le voyais que lors de rares occasions, mais il était bon. Il n'insultait pas les inconnues à droite et à gauche. Il avait promis de se battre contre la cause injuste des femmes. Il est triste de se rendre compte que les hommes, en grandissant perdent leurs rêves d'enfants. Adieu, William Darcy. »
Elle se retourne pour ne pas le laisser deviner les larmes qui coulent le long de ses joues. Elle entraîne toujours Mary pour aller vers l'extérieur.
« Lizzie, tu n'aurais pas dû lui dire ça. Il ne va pas plus comprendre et toi tu vas souffrir inutilement.
— Lizbeth était un mirage, il est temps que je grandisse et que j'arrête de m'accrocher à un rêve d'enfant.
— Comme cela, tu te rends tout à fait coupable de ce dont tu l'as accusé. C'est très astucieux… Vraiment, Lizzie, je dois te féliciter. »
Lizzie ne goûte pas à l'ironie et au sarcasme dans la bouche de sa petite sœur. Elle s'installe à l'extérieur, devant l'entrée et regarde les étoiles. Elle a laissé Mary rentrer. Elle ressent la présence de quelqu'un derrière elle, sans qu'elle veuille changer de place pour satisfaire sa curiosité.
« Moi aussi, j'avais des rêves, Mlle Elizabeth. Et je me rends compte qu'ils étaient idiots et destructeurs. J'ai passé dix ans de ma vie à chasser un fantôme. Je suis désolé que vous ayez entendu mon commentaire sur vos sœurs, mais il n'a jamais été à votre destination. Je ne vous connais que très peu, mais je peux déjà dire que vous avez de la passion dans vos gestes, un amour pour votre petite sœur plus grand que la plupart des couples que je connais. Oui, je ne sais pas me comporter en société. Ma mère, Anne, était pareille. Je n'aime pas la société parce que les mères me jettent leur fille dessus, en me parlant de richesse ou de titre. Que si je ne fais qu'ouvrir la bouche pour saluer l'une de ses filles, on me demande les documents de mariage.
— C'est dommage pour vous, mais ce n'est pas comme ça qu'on fonctionne à la campagne, Mr Darcy.
— S'il vous plaît, appelez-moi William Darcy. Vous avez le pouvoir de dire ce nom et de me souvenir que j'avais une amie que j'aimais plus que tout au monde. Elle a disparu, et je suis à sa recherche depuis trop longtemps.
— Très bien, je veux bien vous appeler ainsi, vous pouvez m'appeler Eliza Bennet.
— J'en serais ravi. »
Le silence tombe sur eux et les enveloppe. Au loin, ils peuvent distinguer quand ils tendent l'oreille, le piano et les voix de Mlle Bingley et Mme Hurst.
« Je m'excuse vraiment pour ma remarque, Eliza Bennet. Je n'aurais jamais dû parler ainsi de vos sœurs. Mais je veux que ce soit particulièrement clair envers vous. Vous êtes de loin l'une des filles les plus belles de ma connaissance. Votre apparence n'a rien à envier à celle de votre sœur aînée. Je pensais venir vous voir pour discuter quand j'ai dit ces paroles. Vous m'avez intriguée dès que je vous ai vu. Pendant un instant, j'ai cru revoir Mlle DeBourgh. »
Lizzie glapit avec le moins de bruit possible. Le nom lui rappelle plein de souvenirs de son temps à Pemberley.
« Oh, Mlle DeBourgh est mon fantôme. Je lui ai fait une demande en mariage, et elle m'a dit qu'elle me répondrait plus tard… Et depuis, je la cherche pour savoir enfin la réponse, maintenant qu'elle devrait avoir vingt ans, elle devrait savoir depuis longtemps si elle veut de moi ou pas. »
Le froid ne la dérange plus. Elle ne sait tout simplement plus ce qu'elle veut. Ce qu'elle pense. Ce dont elle est sûre. Elle se sent perdue, et peu à peu elle ose se tourner doucement vers l'homme à ses côtés. Il ne la regarde pas, mais a les yeux fixés sur la voûte étoilée. Le temps est particulièrement clair.
« Connaissez-vous le nom des étoiles, Eliza Bennet ? Je me souviens d'avoir été de longues soirées avec… des amis d'enfance et mon père nous donnait le nom des étoiles et nous racontait leurs histoires. »
Moi aussi, je m'en souviens, le cœur de Lizzie hurle. Georgiana hurlait chaque nuit, réveillant tout Pemberley, serviteurs, maîtres et invités de la famille. Le seul moyen de la faire taire était la voix de son père qui racontait des histoires. Mr Darcy, le père, n'aimait pas les histoires qui n'apprenaient rien à ses enfants. Alors, il expliquait des connaissances en les romançant à peine.
Mais Lizzie se mordit la lèvre. Qu'elle soit Lizbeth, fille de Mme Kean, invitée à Pemberley était un secret qu'elle ne pouvait pas divulguer.
« Vous avez l'air de tenir à votre père.
— Oui, je pense que, comme la mère pour les filles, le père pour les fils est la personne la plus importante. Celle qu'ils regardent et contre laquelle ils se jugent, tous les jours. Ma sœur n'a pas cette chance-là. Ma mère est morte quand Georgiana avait à peine cinq ans.
— Perdre l'un de ses parents est toujours un déchirement.
— On dirait que vous l'avez vécu, pourtant vos deux parents sont vivants, Mlle Eliza. »
Elle rougit quand il arrête de regarder les étoiles et s'intéresse à nouveau à elle.
« Venez, rentrons, Mlle Eliza. Nous ne voudrions pas créer des histoires sur notre disparition commune. »
Lizzie réalise qu'il dit la vérité. Peu importe le champ de bataille que sont ses sentiments à l'heure actuelle, elle ne veut pas être forcée dans un mariage avec un homme qui poursuit une chimère. Et qui en plus, possède plus de faiblesses de caractère qu'elle n'ose en compter.
Elle remarque son père juste à la sortie de la salle, qui l'interpelle quand elle passe à côté.
« Lizbeth, un mot, s'il te plaît. »
À nouveau William se retourne rapide comme l'éclair pour soupirer en ne voyant qu'elle.
« Mlle Eliza, Thomas, je vous laisse, et je rentre. Il commence à faire trop froid. »
Le père et la fille attendent qu'il soit totalement disparu.
« Alors, je le brûle, ce document, ou tu commences à voir raison ?
— Il ne me voit pas. Il cherche quelque chose d'autre.
— Il n'y a que toi qui peux lui apporter la paix que son cœur cherche désespérément. Je te l'ai dit, il ne te connaissait pas sous ton nom actuel. Et je te rappelle qu'Elizabeth Bennet n'est pas le nom complet sous lequel tu existes législativement.
— C'est quoi ?
— Réellement, Lizzie, j'aurais cru que tu le savais. Nous allons bientôt rentrer, passe me voir demain matin à la première heure, avant de sortir. Il est temps que tu arrêtes de fuir, et que tu lises tous les documents que je garde pour toi. »
La fin de la soirée arrive rapidement, après les salutations de circonstances, chacun rentre chez soi, pour certains, le cœur est lourd de souvenirs, et pour d'autres, l'avenir s'annonce radieux.
