Voici la suite. Et oui, j'ai pas honte de ce que j'écris, mais je crois que dans un an ou deux, je commencerais à avoir pour certaines scènes de ce chapitre.

J'ai écrit l'histoire d'une traite le mois dernier et je commence déjà à trouver certains raccourcis et certains rebondissements un peu too much.

Je vous souhaite une bonne lecture ! Je lève la fin sur le mystère des origines de Lizzie.

Chapitre 4 : A propos des morts

Le lendemain matin, avant que la majorité de la maisonnée soit levée, Lizzie frappe à la porte de l'étude de son père.

« Entre Lizzie. Je t'attendais. Tu as dormi plus que je ne le pensais…

— Père, vous m'aviez dit de passer… »

Elle fait le tour pour embrasser son père, avant de s'installer face à lui. Devant elle s'étale toute une liasse de papier.

« Je suis heureux de te voir. J'aurais dû te forcer à venir beaucoup plus tôt. J'ai, de manière idiote, imaginé qu'il ne serait pas aussi idiot et amoureux de toi. Il y a des choses qui sont trop difficiles à avouer, alors je ne peux que les dire à mots couverts. Il n'a rien compris de tout mon discours… Lizzie, tu es ma fille. Je n'étais pas marié à ta mère quand tu es née. Nous étions tous deux mariés à d'autres personnes.

— Hein ?

— Mme Bennet, Fanny, t'a adopté légalement. Personne ne peut réellement supposer que tu n'es pas la fille de Thomas et Fanny Bennet. Nous avons tout fait pour qu'il n'y ait pas de soucis de ce côté-là. Mais tu m'as demandé l'autre jour pourquoi Mme Kean s'était toujours intéressée à toi et pas à l'une de tes sœurs. »

Il se tait un moment, et reprend le fil de ses pensées et continue son explication

« Mme Kean était ta mère, pas celle de tes sœurs. Quand j'étais jeune… non. Ce n'est pas comme cela que je peux raconter cette histoire. Tu ne t'es jamais demandé pourquoi je ne m'impose jamais auprès de ma femme et de mes deux dernières filles.

— Parce qu'elles sont trop fatigantes ?

— Oh, Lizzie, non. Ce que Fanny te fait est inexcusable. Mais à chaque fois que je veux lui faire un reproche, je revois le visage inondé de larmes où elle a accepté de se faire passer comme si elle était enceinte, pour que tu naisses. C'est à ce moment-là que ses nerfs ont commencé à la travailler. Elle n'est pas comédienne. Elle a refusé de voir la moindre personne et si quelqu'un venait la déranger à Longbourn, elle prétextait ses pauvres nerfs pour fausser la compagnie aussitôt. Ta mère, Lizzie, était une autre sorte de femme. Elle était forte, et faible à la fois. Elle était indépendante, mais sa famille n'aimait pas ça du tout. D'après eux, une femme ne peut pas avoir d'opinion, une femme n'est bonne qu'à rapporter des intérêts politiques lors de son mariage, et à s'incliner devant son mari et lui produire des héritiers. Mais Elvira n'était pas du tout d'accord avec tout ça. Elle n'a pas eu le choix. Elle a dû se marier avec un homme qui l'a fait souffrir. Cet homme a… cet homme n'était pas un gentil mari.

— Il était violent ?

— Oui. Très. Alors elle s'est souvenue d'un ami, qui lui avait proposé de l'aide. Ta mère, Lizzie, a fui sa maison, a fui son mari, alors qu'il était absent pour venir à Longbourn. Fanny et elle se sont entendues directement. On aurait cru deux sœurs tellement elle s'entendait bien. Mais Elvira n'était pas prête pour voir du monde, alors on l'a caché à Longbourn. Ta sœur, Jane, est née. Sa mère, Mme Bennet, a eu des problèmes de santé, qui ont nécessité d'aller à Londres, et Elvira a eu des cauchemars qui lui ont rouvert ses plaies. Elvira est restée à Longbourn. Je suis aussi resté à Longbourn. Fanny n'est pas rentrée pendant plusieurs mois, presque une année complète. Je faisais quelques fois le voyage, mais elle ne voulait pas me voir. Sa… maladie faisait qu'elle ne supportait pas ma présence. »

Lizzie écoute religieusement son père qui lui parle d'une période dont elle n'a jamais entendu parler.

« Je ne suis pas fier, ma fille. J'ai même particulièrement honte, de moi, de nous. Elvira était… une connaissance d'avant que je rencontre Fanny. Je la courtisais avant ma maladie. Nous nous entendions particulièrement bien. On aurait pu croire que le Ciel nous avait fait pour vivre heureux en couple. Sa famille voyant le tournant malheureux que les finances des Bennet subissaient décida que je n'étais plus un prétendant correct pour leur fille. Ils… »

Il s'arrête un instant, des sanglots dans sa gorge qui veulent sortir. Il sort un mouchoir et se sèche les yeux, levant le regard sur celui de sa fille qui attend la suite de l'histoire.

« Ils fabriquèrent des preuves comme quoi j'étais mort de la maladie, et poussèrent leur fille à marier Mr John Kean. Il était un homme important politiquement. Ce qu'ils y ont gagné, je ne sais pas. Ce que je sais, c'est qu'un an plus tard, quand je suis retourné à Londres, j'ai découvert, grâce à une amie d'enfance du nom d'Anne Fitzwilliam, que ma douce Elvira était mariée. Et qu'elle était inconsolable que je sois mort. Je compris aussi que la peur d'Anne était qu'Elvira ne s'accroche à la vie que le temps qu'Anne soit célibataire. Cette dernière n'osait pas accepter la moindre cour, de peur de perdre sa meilleure amie.

— Oh mon dieu, Anne Fitzwilliam, c'est…

— La mère de ton Fitzwilliam Darcy, oui. Tradition de sa mère de donner le nom de jeune fille à son fils… Mais à cette époque, elle n'avait pas accepté Mr Darcy dans sa vie. Seule Elvira y avait de la place. Nous avons découvert du coup le manège de ses parents, mais il était trop tard. Je n'étais vraiment pas en forme pour être tenté par un duel avec John Kean. J'étais encore un peu faible de la maladie, et j'avais perdu quasiment toutes les sensations de la jambe gauche. Après avoir appris ça, je donnais mes coordonnées à Elvira, lui assurait que ma porte serait à jamais ouverte pour elle, et je partis de Londres sans un regard en arrière, avant que son mari ne découvre que j'étais toujours vivant. Je ne suis jamais retourné au moindre rassemblement de Londres depuis. Plusieurs années plus tard, j'ai rencontré Fanny Gardiner, une jeune femme très belle qui parvenait à me faire oublier mon amour impossible. Elle était belle, rigolote et toujours de très bonne humeur. Sa situation familiale était à l'inverse d'Elvira, et au niveau physique, on ne pouvait pas faire plus dissonant. Elvira était une beauté ténébreuse, trop triste et sérieuse, tandis que Fanny avait une soif de vivre intarissable. Elle s'étonnait de tout, s'intéressait à tout. Elle n'avait pas d'origine noble, mais je n'avais plus de famille qui pouvait me faire payer son manque de relation haut placé. J'ai fait la cour à Fanny. Je l'ai épousée. Et puis l'enfer est arrivé, Elvira m'a pris au mot, et s'est présenté à ma porte, complètement battue et affamée. Nous ne pouvions pas la laisser dehors. C'était impossible. Elle est entrée. Elle est rentrée dans mon cœur, là où était sa place depuis le début. Et… Jane est née. Et puis toi aussi. »

Son père a une grimace que Lizzie n'a jamais vue sur le visage toujours ironique et sarcastique de son père.

« Non, Lizzie, je ne suis pas fier. J'ai même honte, et j'aurais dû t'avouer ces faits beaucoup plus tôt. Ta mère, Lizzie, s'appelait Elvira DeBourgh quand je l'ai rencontrée. Mme John Kean n'en était qu'un pâle reflet. Nous avions décidé qu'elle aurait ta garde pendant un mois, chaque année. Son mari disparaissait pour de longues périodes de manière régulière. Alors Elvira reprenait son nom de jeune fille et te trimbalait avec elle où elle pouvait. Le domaine de Pemberley, où vivait sa meilleure amie, était l'endroit le plus sûr pour elle. Elle n'a jamais eu d'enfants avec son mari. Tu as l'intégralité de sa dot, plus je ne sais pas pourquoi, mais tu as aussi un domaine, dont tu hériteras quand les habitantes n'y seront plus. Je voulais d'ailleurs t'en parler… »

Lizzie observe son père qui lui tend les documents officiels. Devant elle, elle se trouve avec un testament.

« Je soussignée, Mme John Kean, née Elvira DeBourgh, lègue à ma fille naturelle, Elizabeth Bennet-DeBourgh l'intégralité de mon compte personnel, qui contenait ma dot, plus certains investissements réalisés dans les dernières années de mon mariage dans les industries Darcy. Ma fille aura tous les biens dont j'ai la possession, qui seront gardés par mon amie Mme George Darcy, née Anne Fitzwilliam, ou son mari, si cette dernière n'est pas disponible. Si lui-même n'est pas disponible, c'est ma belle-sœur, Mme Lewis DeBourgh, née Catherine Fitzwilliam, qui en aura la garde.

Vu que Mme Lewis DeBourgh est veuve, et qu'elle ne souhaite pas se remarier, que sa fille ne pourra jamais se marier à cause de sa constitution, le domaine de Rosings lui est légué comme addition à sa dot, à la condition que Mme Lewis DeBourgh et sa fille, Anne DeBourgh, soient supportées par tous les moyens possibles. Anne DeBourgh ne doit en aucun cas entrer dans l'état du mariage, sa constitution ne lui permettra

jamais de porter un enfant.

Fait le 13 juin 1799, à Pemberley.

En présence de Mr et Mme George Darcy ainsi que de leur fils aîné, Mr Fitzwilliam Darcy.

Par Mme John Kean, née Elvira DeBourgh »

Son père lui laisse le temps d'accepter ce qui vient d'être annoncé.

« J'ai demandé à ton oncle Andrew Philipps de me donner un aperçu de ta dot, Lizzie. Ta mère m'avait parlé de 50 000 livres. Mais depuis, elle a investi dans l'industrie de la famille de sa meilleure amie. Pendant… Douze ans. Tu peux imaginer ce que ça fait, douze ans d'investissement dans une industrie qui a autant de succès que les industries Darcy ? Tu as doublé ta dot, ma fille. 100 000 livres, c'est le montant de ton compte. Tu es l'une des plus grandes héritières… et certainement la plus riche de tout Meryton. »

Elle n'ose pas dire un mot. Les chiffres sont trop gros et ne représentent rien pour elle.

« Je t'ai rendue silencieuse… Oh, et bien, la suite va t'amuser. C'est totalement différent, mais tu verras, on retrouve ces personnes. J'ai reçu, il y a maintenant plusieurs jours, une lettre d'un gentilhomme qui est mon héritier. Comme tu le sais, Lizzie, à ma mort, il peut tout à fait jeter tout le monde à la porte. C'est d'ailleurs pour cela que le contrat de mariage avec Fitzwilliam est bien pratique. Si cet évènement venait à arriver avant ta majorité, tu serais sous sa protection immédiatement.

— Papa ! Tu digresses.

— Oui, pardon. Du coup, un certain Mr William Collins m'a écrit pour me dire que son père venait de mourir. Son père, Lizzie, était mon héritier. C'est donc lui, le nouvel héritier. Son style est horrible, et je te passe les détails. Il dit qu'il est tout à fait content de sa situation dans la vie, parce que… Et c'est là que tu vas rire, Lizzie… Il est le curé de… attend que je retrouve là où il le dit… Ah, voilà. "Ayant reçu à Pâques l'ordination, j'ai eu le privilège d'être distingué par la Très Honorable lady Catherine DeBourgh, veuve de Sir Lewis DeBourgh, à la bonté et à la générosité de laquelle je dois l'excellente cure de Hunsford où…" Je vais arrêter là. Imagine un peu Lizzie… L'homme qui peut te jeter hors de ta maison… Est le curé du domaine que tu as en héritage ! Ne trouves-tu pas ça hautement ironique ? »

Voyant qu'il n'a toujours pas d'éclat de rire de sa fille, Thomas pousse un peu.

« Imagine un peu ! S'il hérite de Longbourn avant que tu ne sois mariée à ton prince charmant du Nord, oui, Lizzie, j'écoute quand tu racontes des histoires à tes petites sœurs, et qu'il veut t'évincer, tu peux faire tellement plus ! Oh, j'imagine la scène. Tu lui laisses Longbourn et tu pars vivre avec tes sœurs à Rosings… Et là, il apprend que tu es la nouvelle maîtresse de Rosings, et ainsi, que tu peux lui enlever son excellente cure de Hunsford… »

L'amour de l'absurde revient quand même pour Lizzie et elle éclate de rire avec son père. La situation serait, effectivement, complètement loquace et absurde.

Quelques jours après cette discussion, une missive de Caroline Bingley invite Jane à Netherfield pour le goûter. Le temps étant orageux, et Mme Bennet certaines de ses manigances, Jane part à dos de cheval. Alors qu'elle est toujours en chemin, la pluie éclate, et quand Jane arrive, elle est trempée jusqu'à l'os. Elle attrape mal.

Le lendemain matin une lettre de Jane arrive, qui déclare qu'elle est coincée par une fièvre monstrueuse. Elizabeth discute avec Mary, et décide que ce sera elle qui ira voir leur sœur pour lui redonner le sourire et la santé. Elle prend seulement quelques affaires, y compris les partitions de Dame Anne FD, vu qu'elle en a parlé à William. Elle est nerveuse, et profite de la marche pour oublier son appréhension à l'idée de revoir aussi vite William, avant qu'elle n'ait pu trancher si elle lui pardonnait ses paroles ou non.

Très rapidement, elle se trouve sur son chemin.

« William Darcy !

— Mlle Eliza ! Je ne m'attendais pas à vous voir ici. Je… Je suppose que vous venez voir votre sœur ? À ma connaissance, elle dort encore.

— Oui, je viens voir Jane. L'avez-vous vu hier soir ?

— Non. Bingley et moi nous sommes rentrés tard. Nous devions régler un souci au sud des terres de Netherfield. Le lit de la rivière a changé au fil des années. »

Lizzie regarde l'homme devant elle. Quand il lui parle, comme cela, elle a tellement mal, tellement c'est son William. Son fiancé. Et qu'il ne le sait pas, ou plus. Le poids du secret lui tord les entrailles, et elle a envie de lui hurler qu'elle se souvient de lui, mais ne peut pas. D'après toutes les conventions, elle ne le connaît que depuis quelques jours. Deux soirées. C'est tout. Même pas une danse.

« Je vais vous montrer sa chambre, je crois que les Bingley dorment encore à cette heure-là.

— Mais vous non ?

— Je ne suis pas quelqu'un de la ville, j'ai toujours habité à la campagne. Je suis plus à l'aise dans des champs avec mon cheval et des bêtes que dans une salle de danse, Mlle Eliza.

— Mes petites sœurs ne comprennent pas l'amour de la campagne et de la liberté que ça propose.

— Et vous ?

— Moi. Oh, je suis amoureuse depuis trop longtemps de la campagne et d'un de ces gentilshommes pour trouver le moindre intérêt à quelque chose qui s'éloigne de lui. »

Lizzie rougit violemment avec ses paroles. Elle n'aurait pas dû en dire autant, et pourtant, elle ne peut pas le regretter. Elle est Elizabeth Bennet-DeBourgh, et sa dot s'élève à autour de 100 000 livres.

« J'ai du mal à vous imaginer amoureuse, mais sans votre prétendant, Mlle Eliza.

— Oh, il a dû m'oublier. La ville l'a certainement dévoré et une jeune héritière doit lui tenir compagnie. »

J'aimerais tant être cette jeune héritière… Triste de se rendre compte qu'on aime toujours quelqu'un quand ça nous fait tellement souffrir.

« Il est idiot, alors.

— Ou il chasse sa propre chimère.

— Peut-être. La chambre de Mlle Bennet est la troisième à gauche. Je vous laisse à partir de là. Nous nous retrouverons, j'espère.

— Merci beaucoup, William. Tu n'es peut-être pas si idiot que ça en réalité. »

Sans lui laisser le temps de répliquer, elle se précipite vers la chambre qu'il lui a indiquée et fuit clairement le champ de bataille en toquant puis entrant quand rien ne lui répond. La chambre est dans la pénombre, mais elle devine la forme du lit et sa sœur allongée. Elle vient à son chevet, ignorant l'homme qui n'a pas bougé de là où il était, qui se repasse la discussion en boucle sans comprendre ce qu'elle voulait dire. L'a-t-elle réellement traité d'idiot ? Mais pourquoi ?

Très proche de ses considérations, Lizzie ne sait pas si elle doit se pendre ou se féliciter. Si elle n'arrête pas de lui tendre des perches, elle n'arrivera pas à sauvegarder le secret. Il ne manquerait plus qu'il comprenne ce qu'elle sous-entende et sa réputation serait en lambeau. Jamais personne ne doit apprendre sa condition de bâtarde.

Heureusement, Jane bouge à ce moment-là, distrayant très efficacement sa petite sœur. La fièvre continue de monter et Jane murmure le nom de leurs cousins, de leur oncle et de leur tante… Et de Charles Bingley. Visiblement elle fait une sorte de cauchemars fiévreux où Charles Bingley torture les membres de leur famille qui vivent dans le mauvais quartier de Londres. Les douces paroles de Lizzie ne changent pas grand-chose. Jane s'agite, mais ne semble pas sortir de sa transe.

À l'extérieur de la chambre, Fitzwilliam Darcy, William, reste toujours les bras ballants, en train de se demander une nouvelle fois comment ce bout de femme peut lui chambouler son monde de cette manière. Il finit par prendre une décision et s'en va, non sans avoir relancé un coup d'œil vraiment perplexe vers la porte de Jane.

Il s'attelle très rapidement au bureau dans l'un des salons. Et commence à écrire à sa petite sœur.

« Georgiana, ma très chère petite sœur,

Comment tes études se passent avec Mme Annesly ? Tout va bien ? As-tu eu des nouvelles de Richard récemment ? La dernière correspondance que j'ai eue de lui date d'il y a trois semaines, et qu'il me disait qu'il ne pourrait pas être à Noël à Pemberley.

Je suis chez Bingley, dans l'Hertfordshire. Il a loué un petit domaine, et je l'aide à essayer de s'en sortir. Pour l'instant, ce n'est pas gagné, je ne suis vraiment pas sûr qu'il va devenir un vrai gentilhomme du terroir. Mais ne soyons pas défaitiste, s'il arrive à échanger ses sœurs contre une femme qui aime la campagne, je pense qu'il sera installé dans un état plus grand en un temps record. C'est juste qu'il ne reçoit pas d'inclinaison de sa famille actuellement.

Nous avons fait la plus étrange des rencontres. Enfin, surtout moi, Bingley, comme tu le connais, s'arrête à des problématiques d'esthétique beaucoup trop vite à mon goût. J'ai découvert quelqu'un de perdu. Les Bennet d'Ashlaigh. Ils se sont malheureusement séparés du domaine il y a autour de vingt-cinq ans. Au moment où Mère et Père ont dû se rencontrer en réalité. Et ils ont vécu dans l'Hertfordshire.

Ce sont les voisins les plus proches de Bingley. Thomas Bennet connaissait notre mère. Il avait été ami avec elle. J'ai hâte de retourner parler avec lui, mais je sais déjà que je ne le ferais pas dans les prochains jours, parce que je préfère rester à Netherfield si elle y est.

Thomas Bennet a cinq filles. Les deux premières sont exceptionnelles. Mlle Jane Bennet, l'aînée est d'une beauté peu commune. Bingley l'appelle son ange, et est en bonne route pour la demander en mariage dans quelques mois, s'il n'est pas diverti par l'arrivée de la Saison. La seconde, Mlle Elizabeth Bennet, est d'un tout autre calibre. J'ai l'impression de la connaître. Il faut toujours que je me répète son nom dans ma tête plusieurs fois. Tu sais, je t'ai parlé souvent de Lizbeth DeBourgh… Contrairement à toutes les autres femmes que j'ai rencontrées, elle me la rappelle, sans que je ne les compare.

Je suis perplexe. Elle ne correspond à rien que je connaisse. Elle m'appelle… William Darcy. Et elle aussi, elle a un fantôme, une chimère. Elle ne m'a pas dit son nom, mais quand j'ai remarqué qu'il était idiot de n'être pas revenu, elle m'a traité d'idiot peu après.

Ma chère petite sœur, je ne comprendrais décidément jamais rien aux femmes. Lizbeth était décidément plus simple. Toi aussi quand tu avais son âge. Mais les femmes une fois adultes sont trop difficiles à décrypter.

Je suis donc décidé à profiter de la présence de Mlle Eliza, pour panser mon cœur maltraité par l'invisibilité de mon fantôme. Elle est vive, souriante, et a les yeux les plus magnifiques que je n'ai jamais vus.

Et elle est très dévouée envers sa sœur. Ah, et ai-je mentionné qu'elle a joué la ballade d'Ashlaigh avec l'une de ses petites sœurs ? Elle a chanté, je ne peux pas te décrire avec des mots ce que m'a inspiré de voir la chanson de Mère, chantée par cette personne. J'avais appris peu de temps auparavant qu'Ashlaigh était les terres de leur père. Le monde est petit, Georgiana, mais je ne sais pas si c'est une bonne idée.

J'ai essayé de lui parler, après sa prestation. Je ne sais pas si j'ai réussi. Elle était… Comme si je lui avais fait mal. C'est là la première fois qu'elle m'a appelé William. Et elle m'a dit adieu. Comme si elle partait. Mais c'est idiot, elle n'a de famille que son père et nul autre lieu où aller. Nous avons discuté longuement. J'ai pensé beaucoup à toi. Je dois dire que ça m'a aidé. Toi, le petit bout qui devient une femme un peu plus à chaque fois que je tourne le dos.

C'était la semaine dernière. Je t'ai déjà dit plus haut que Bingley a décrété que Mlle Jane Bennet, l'aînée, était une perle rare. Ses sœurs l'ont donc invité à Netherfield pour une journée, où nous étions occupés par des problématiques du domaine.

Georgiana, laisse-moi te dire qu'un domaine qui n'a pas de gestion correcte pendant plusieurs années est déplorable. Ce qu'on a trouvé est un problème qui aurait pu être résolu il y a cinq ou dix ans, très facilement. Mais non. Personne ne s'y est intéressé. Et maintenant, on a des hectares de terres moins productibles, car inondables. Je ne l'ai pas dit à Bingley, mais quand viendra la fin de sa location, je vais lui conseiller de prendre un autre domaine.

En attendant, Mlle Bennet est arrivée à Netherfield. Elle a pris froid et du coup, elle est alitée à Netherfield, trop faible pour être déplacée. Cela ne me dérange pas. C'est une suffisamment grande demeure, et Bingley a suffisamment de personnel pour qu'une malade ne nous impacte pas.

C'était hier. Ce matin, Mlle Elizabeth est venue pour voir sa sœur. Oh, leur lien est si fort, que je suis jaloux légèrement de notre relation, chère sœur. J'ai échangé deux mots avec elle. Enfin, peut-être un peu plus. Il est tellement reposant d'être en sa présence, mon cœur arrête de me faire souffrir, et j'ai l'impression que le monde est stable.

Je suis perdu. Et quand elle m'appelle William, mon cœur se remet à battre encore plus vite qu'avant. Je sais que tu es plus jeune que moi, Georgiana, mais je crois que tu es aussi plus avisée. Je ne veux pas d'une chasseuse de fortune, mais je crois qu'avec elle, je peux oublier Lizbeth DeBourgh.

Je veux lui laisser une chance de réparer mon cœur brisé. Mais j'ai aussi l'impression de trahir Mlle DeBourgh.

Ma chère sœur, sans toi, je suis tellement perdu. J'espère que ce qui s'est passé cet été est maintenant derrière toi, et que tu as rebondi au-delà de la trahison. Sache que je t'aime beaucoup, et que ce qui s'est passé n'a pas altéré mes sentiments, si ce n'est me donner l'impression de devoir te protéger encore plus.

Ton frère qui t'aime très fort,

Will Darcy. »

Quand il termine sa lettre, il découvre que tous les Bingley sont réveillés, en train de prendre leur petit-déjeuner. Il s'apprête à les retrouver quand il croise Eliza. Fort de sa résolution de profiter de sa présence, il lui propose de l'accompagner trouver les hôtes.

Il ne dit rien du contenu de sa lettre ni de leur précédente discussion. Il profite simplement de sa présence silencieusement.

Elle ne semble pas vouloir parler. Il surprend quelques fois son regard, en est étonné, mais ne dit rien. Il l'observe lui-même consciencieusement.

Finalement, avant d'avoir dit le moindre mot, ils arrivent au salon. Lizzie se décale de lui pour faire ses révérences et annoncer l'état de sa sœur. Elle note du coin de l'esprit que Mlle Bingley n'a pas apprécié de les voir arriver ensemble. Dommage pour elle. C'est son William. Elle résiste à l'envie de montrer les crocs, mais pas de beaucoup.

« J'ai bien peur, Mr Bingley, que Mr Darcy ait pris le rôle de maître de maison pour quelques heures. Il m'a accueilli alors que je suis arrivée très tôt, ce matin. Je n'ai pas pensé un seul instant que vous n'auriez pas les horaires de la campagne. Ma sœur dort toujours, mais son sommeil n'est pas reposant. Puis-je vous demander si vous l'avez vu hier soir ?

— Mlle Bennet, non, je ne l'ai pas vu. Nous sommes rentrés très tard hier soir. Mes sœurs étaient quasiment déjà couchées. Mais dites-m'en plus sur la condition de Mlle Bennet. Déjà, je ne savais pas qu'elle venait, mais en plus, elle prend mal en venant chez moi… Je suis vraiment désolé, Mlle Elizabeth. Je fais un bien piètre hôte.

— Non, ce n'est pas de votre faute, Mr Bingley. Cessez donc de vous incriminer comme cela. »

Le regard de Lizzie voyage vers les deux autres femmes. Bien. Si Jane n'a parlé ni avec William ni avec Mr Bingley, c'est forcément que ses cauchemars de fièvre relatent ce qu'elle a discuté avec Mlle Bingley et Mme Hurst. Lizzie ne les aime pas, et d'avoir rendu sa sœur malade n'arrange vraiment pas les affaires en leur faveur.

Quoique, pour être honnête, c'est surtout les manigances de Mme Bennet qui ont rendu Jane malade. Savoir que cette femme n'est pas réellement sa mère est un soulagement certain.

« Vous voulez nous rejoindre à notre repas, Mlle Elizabeth ? »

La voix aigrie de Mlle Bingley interrompt complètement les pensées de Lizzie, et elle répond, surprise.

« Oh ! non, j'ai déjà mangé avant de partir. Mr Darcy, Mr Bingley, j'espère vous retrouver au moment du repas. Mlle Bingley, Mme Hurst, je vais dans la chambre de Jane, si vous avez besoin de moi. Mr Hurst, bon appétit. »

Après une dernière révérence, elle prend congé de ses hôtes. Elle adresse un dernier sourire à William avant de retourner auprès de sa malade. La situation, près de Jane, ne change pas. La fièvre, malgré tous ses efforts, ne disparaît pas, et si elle semble moins menaçante, Jane ne se réveille toujours pas, en proie, semble-t-il toujours au même cauchemar.

Quand le repas de midi arrive, elle quitte à regret sa sœur. Elle retrouve à l'entrée de l'aile William, qui lui propose de l'accompagner.

« Vous savez, William… Darcy, que je connais cette maison depuis très longtemps ? »

Elle se mord à nouveau la langue d'avoir hésité avant son nom de famille. Mais elle n'est pas suffisamment familière avec lui pour l'appeler seulement de son prénom. Elle espère qu'il n'a rien remarqué, et visiblement c'est le cas. En tout cas, il répond juste à sa question, laissant passer l'impropriété.

« Eliza Bennet, je le suppose mais je sais aussi qu'il y a plusieurs pièces qui peuvent servir à accueillir un repas. Mlle Bingley a choisi de changer de salle. Je ne saurais dire si c'est un honneur ou au contraire, l'inverse. »

Il se tait pendant un moment, avant d'ajouter d'un ton plus doux :

« Comment va votre sœur ?

— Je suis inquiète, Jane ne s'est toujours pas réveillée. Elle est en proie à un cauchemar assez violent, dont je n'ai pas réussi à la sortir.

— Est-ce que vous pensez qu'un peu de lecture lui ferait du bien ? Netherfield a un petit stock de livres, vous trouverez peut-être ce qu'il faut pour calmer ses nerfs ? Votre charmante voix doit faire des miracles pour un malade. »

Lizzie réfléchit à la suggestion un moment avant d'accorder un sourire à son ancien ami. C'est une excellente idée. Elle ira chercher ça, juste après le repas. Après tout, la bibliothèque n'est pas une pièce qui change d'endroit entre deux locataires.

Au moment d'entrer, il se tourne vers elle pour déclarer d'une voix douce :

« Je maintiens que votre fantôme est idiot. Si j'avais quelqu'un comme vous qui m'attendrez quelque part, je la retrouverais très vite.

— N'aviez-vous pas parlé de votre propre chimère, William ?

— Ce n'est pas pareil. Je l'ai perdu, je ne sais pas du tout où elle peut être. Mais je la cherche. »

Et je suis juste devant toi, idiot !

Lizzie sourit simplement avant de reprendre un masque plus calme et d'entrer dans l'antre des loups. Le début du repas se passe étonnamment bien. Mlle Bingley discute avec son frère, Mme Hurst avec son mari, et Lizzie échange trois mots complètement communs avec William. Puis, visiblement, Mlle Bingley a découvert la discussion entre Lizzie et Darcy, et a cherché à s'y inférer.

Lizzie l'a laissé, tranquillement. Après tout, elle discute à plein d'autres moments, seule avec son William. Et ce n'est même pas une discussion très passionnante, ils comparent les paysages de l'Hertfordshire et du Derbyshire, même si Caroline Bingley essaye de prêcher l'inverse.

« Vous avez des nouvelles de votre sœur, Mlle Elizabeth ? »

La question vient de Mr Bingley, évidemment. Lizzie échange un rapide coup d'œil avec William avant de se tourner vers son hôte.

« J'étais avec elle, oui, mais j'ai bien peur que je n'aie rien de plus nouveau à communiquer. Si sa fièvre continue à être toujours là, j'ai peur pour elle.

— Croyez-vous qu'il faille appeler un médecin ? Je ne sais pas pourquoi ça n'a pas été fait tout de suite, d'ailleurs !

— Hier soir, ça paraissait être juste un coup de froid. Je pense que c'est toujours un coup de froid mais que certaines conditions extérieures l'ont empiré. Malheureusement, je ne connais que la présence à ses côtés pour l'aider. Me séparer d'elle ce soir sera compliqué. D'ailleurs, je pensais lui faire de la lecture cet après-midi, si je peux emprunter un livre ou deux dans la bibliothèque ?

— Oui, oui, bien sûr.

— Il n'y a pas de piano qui s'entendrait dans l'aile des invités ?

— Non. Il n'y a qu'un piano, et il est dans la pièce de salon habituelle.

— J'en avais peur, mais je jouerais la balade une autre fois, alors. Peut-être quand je serais revenue une autre fois et qu'elle ira assez bien pour aller au salon.

— Mlle Eliza, vous avez avec vous les partitions pour la Balade d'Ashlaigh ?

— Oui, tout à fait. Comme nous en avions parlé, j'ai voulu les prendre. Vous voulez les regarder, je sais qu'elles sont importantes pour vous.

— Avec plaisir. »

La fin du repas ne peut pas arriver assez vite au goût de Lizzie. Dès qu'il est correct de se lever de table, elle cherche dans les affaires avec lequel elle est arrivée ce matin, et ressort le feuillet en question. Elle le tend ensuite à William, en priant tous les Dieux qu'il ne fasse pas attention à la dédicace. Mais elle sait déjà que c'est peine perdue.

Il ouvre devant lui le feuillet, et sa respiration devient de plus en plus erratique. Ce n'est pas n'importe quel exemplaire qu'elle a, mais l'un des cinq qu'Anne elle-même a recopiés à la main. Pour l'instant, il ne s'est pas attardé sur la dédicace, mais s'occupe de revoir l'écriture de sa mère sur les notes de l'une de ses plus belles compositions.

Mlle Bingley s'approche sans état d'âme et pousse un cri d'horreur…

« Oh mon dieu ! Mais c'est une partition écrite à la main ! Mais qui est assez pauvre pour avoir recours à la recopie de partition, plutôt que d'acheter l'exemplaire imprimé.

— Peut-être ceux qui veulent garder une trace de l'artiste, répond Lizzie avec colère et passion.

— Comme si vous pouviez me faire croire que vous connaissez une artiste, Mlle Eliza. Ne soyez pas ridicule, vous êtes une fille de la campagne, vous n'avez jamais rencontré le moindre maître !

— Mlle Bingley, arrêtez-vous immédiatement. L'écriture de ce feuillet est authentique, je suis la personne la mieux placée au monde pour le savoir.

— Mr Darcy, vous vous faites avoir par les connivences de cette jeune fille. Comment aurait-elle pu avoir accès à un document aussi authentique, si tel était le cas. »

La colère prend possession de Lizzie. Elle n'aime pas cette femme ni ses allusions. Elle fait un cadeau à son William, c'est pas pour qu'une écervelée de Londres lui casse tous ses effets. Mais avant qu'elle ne puisse parler, William prend la parole.

« Mlle Bingley, vous êtes ridicule. Cessez immédiatement de vous croire plus intelligente et plus haut placée que Mlle Elizabeth Bennet. Vous ne l'êtes malheureusement pas. Et Mlle Elizabeth a tout à fait le droit d'avoir un exemplaire de la musique qui a été faite – pour – sa – fam – ille. »

Il accentue avec effet d'articulation tous les derniers mots. Il finit par refermer le livret et Lizzie respire un peu mieux maintenant qu'il semble avoir fini de le découvrir. Il n'a pas lu la dédicace, tout va bien pour l'instant.

« Je suppose que si Mr Bennet, ou Mlle Bennet avait le moindre talent pour le piano, ce serait eux qui en auraient la charge. Il se trouve que c'est Mlle Elizabeth. C'est tout à fait normal. Tenez, Mlle Elizabeth, je préfère que ce soit vous que le gardiez, je tiens tellement aux éditions manuscrites d'Anne que je n'aimerais pas qu'ils leur arrivent malheur.

— Combien ?

— De base, j'ai la mienne et celle de ma sœur. Il y en a cinq en tout. Donc deux autres dans la nature, mais je ne sais pas encore où. Sûrement ma famille. Peut-être les propriétaires actuels d'Ashlaigh ?

— Ce serait justice.

— Je suis sûr qu'elle l'a écrit en pensant à ceux qui y habitaient lors de son enfance.

— C'est à mon père qu'il vous faudra dire ça, Mr Darcy, moi… je n'ai jamais connu que Longbourn.

— De quoi vous parlez ? s'exclame Mlle Bingley, prouvant qu'elle avait écouté leur conversation privée une nouvelle fois. Mlle Bennet nous a dit que Longbourn était dans votre famille depuis des générations !

— Et ? interroge Lizzie avec esprit, espérant que Mlle Bingley tomberait dans le panneau

— Votre père a forcément grandi dans votre maison familiale ! Où aurait-il pu grandir d'autre ?

— Cela, Mlle Elizabeth, est la raison pour laquelle certains de nos pairs n'aiment pas les nouveaux riches. Je lui explique, ou vous voulez le faire ? Je ne voudrais en aucun cas enlever l'un de vos plaisirs, chère voisine. »

À la réponse de William, Lizzie éclate juste de rire. Ses lèvres sont tirées vers le haut, ce qui lui fait un charmant sourire même s'il y a quelque chose de dérangeant. Une volonté de prendre son envol.

« Si vous me laissez la parole, mon bon sire, et mon ancien voisin, je ne peux que le faire. Une maison familiale, Mlle Bingley, comme Longbourn l'a été, est une maison qui doit simplement rester dans la famille. Cela n'a jamais voulu dire que Longbourn est la seule maison des Bennet. Actuellement, nous en avons une seconde possible, si un souci arrive. Mais je préfère qu'elle reste ignorée, elle est actuellement occupée par de la famille. Mon père a toujours dû s'occuper de Longbourn, car il était le second fils. Oui. Mlle Bingley. Parce que c'était la moins belle des deux résidences de notre famille. Je n'ai aucun souvenir de ma seconde résidence. Je suppose par contre que Longbourn est encore une fois un second choix. Mais il est simple.

— Vous n'êtes plus les propriétaires d'Ashlaigh ?

— Non. Je croyais que mon père vous en avez parlé. Il l'a vendu. Mais, cela dit, j'aimerais le redevenir quand même. J'ai tellement entendu parler de ce domaine, qu'il faudra un jour que j'y passe du temps. Et puis, l'une de mes sœurs pourrait avoir besoin d'un domaine pour elle et son futur mari…

— Vous avez déjà idée de laquelle ?

— Il est possible que j'aie effectivement une idée, sourit mystérieusement Lizzie en répondant.

— Votre famille est pauvre, Eliza, vous ne pouvez pas vous permettre d'avoir plus d'un domaine, assène Mlle Bingley d'un ton doctoral. Par contre, je comprends bien que vous pensiez à quand vous devrez vous séparer de votre domaine.

— Mes finances ? Vous êtes hilarante, Caro. Je ne crois pas que vous connaissiez le moindre élément de mes finances, et surtout je crois que vous n'écoutez pas ce que je dis. J'ai déjà à ma disposition, de par la famille de ma mère, une autre résidence possible !

— Du côté de Cheapside, très certainement. »

Lizzie ne se donne pas la peine de répondre, et soutient simplement le regard de William, qui veut, lui en savoir un peu plus.

« Je croyais que votre père avait utilisé tous les fonds pour se guérir.

— Il a dit que vous aviez mal écouté. Mon père est un professeur assez exigeant. Surtout sur les sujets qui lui apportent de la peine.

— Votre second domaine n'est pas Ashlaigh.

— Non, je ne suis plus votre voisine à strictement parler. Il vous manque une information capitale, mais vous la comprendrez avec le temps, William Darcy. Pour l'instant, elle n'a rien à faire ici. Peut-être… Dans un autre cadre vous comprendrez. »

Il se renfrogne à l'écoute de ses paroles, puis murmure à mi-voix

« Cessez de me traiter d'idiot, Mlle Eliza. »

Pour toute réponse, elle lui fait un sourire charmé. Il est irrésistible quand il fait cette grimace, elle veut juste le prendre dans ses bras et danser quelques pas avec lui. Mais elle supprime l'envie en reprenant conscience de la foule autour d'eux. Ce n'est certainement pas une discussion à avoir autour des Bingley. Surtout des autres femmes. Elle suspecte que si elle expliquait sa situation à Mr Bingley, il serait particulièrement compréhensif.

Un jour, elle demandera des informations sur leur amitié. Mais aujourd'hui lui semble un peu différent. Elle s'apprête à partir de la salle, indiquant un besoin d'aller à nouveau au chevet de sa sœur, quand Mr Bingley exprime l'envie de la suivre et de l'accompagner. Elle réprime un soupir à l'idée qu'elle ne va pas profiter de la présence de William avant de se mordre violemment la langue pour ne rien dire sur ses préférences.

« Mlle Elizabeth, je voulais vous demander si vous pensiez que je puisse faire la moindre chose pour votre sœur. Je me sens tellement mal qu'elle soit tombée si malade sous mon toit.

— Il n'y a pas de problème. Vous n'y êtes pour rien. Je suppose que vos deux sœurs ont dû interroger extensivement Jane. Mlle Bingley sait des choses qui ne sont pas à la connaissance de tout le monde. Je pense qu'on peut appeler le médecin, il y a un apothicaire à Meryton, Jones.

— Je vais faire ça de suite. Que voulez-vous dire sur mes sœurs et Jane ?

— Oh, la remarque sur le fait que Longbourn soit dans notre famille depuis des générations…

— Un autre voisin aurait pu…

— Mr Bingley, avant que mon père hérite, toute ma famille vivait à Ashlaigh, pas à Longbourn. Cela fait beaucoup de générations qu'on avait pas de second fils dans la famille. Les autres voisins, j'ai peur, n'ont certainement pas pu lui apprendre ça. Jane est trop soucieuse de notre histoire pour avoir fait autre chose que de répondre immédiatement aux questions de Mlle Bingley.

— Mes sœurs ont interrogé Mlle Bennet ?

— Pour moi, cela ne fait aucun doute. »

Avant de s'interrompre pour reprendre Mr Bingley sur la direction.

« Mr Bingley, je vais d'abord à la bibliothèque pour chercher de la lecture à faire à Jane. C'est dans cette direction.

— Certes. Je n'y pensais plus.

— Il n'y a pas de soucis, je connais assez bien cette maison. Il n'y en a que deux que je connaisse plus. J'ai passé beaucoup de temps, quelques années en arrière, dans ces pièces. Avant que les propriétaires ne partent… Ils avaient une fille, avec qui je m'entendais énormément. Elle est… partie. »

Elle se recompose rapidement. Parler d'Éléonore n'est pas son fort.

« Will… Mr Darcy a parlé d'une affaire sur le domaine. D'un lit d'une rivière qui a changé. Est-ce que…

— Oui, c'est tout à fait ça. Nous avions commencé par faire un tour du domaine dans un lieu où je n'étais pas encore allé dans le détail, et il a attiré mon attention sur plusieurs éléments que je n'aurais jamais compris seul. D'ailleurs, vous devez connaître. Il a grommelé que c'était criminel d'avoir laissé la situation en venir à ce niveau-là.

— Je suppose que c'est les évènements après les orages d'il y huit ans, dont vous avez vu les résultats. Mr Bingley, je vais être bien plus honnête avec vous que ce que l'état des affaires voudrait. Même si je n'apprécie pas vos sœurs, vous m'avez l'air quelqu'un de bien. Et vous êtes l'ami de William, ce qui doit bien compter pour quelque chose.

— Mlle Elizabeth, cela fait au moins deux fois que je vous entends parler de Darcy de manière plus informelle que moi. Mon ami a-t-il oublié de me préciser quelque chose ?

— Non. Oubliez que j'ai dit ça. Je n'aurais pas dû. Mon nom complet est celui que Mme Bennet utilise quand elle est vraiment furieuse contre moi, je ne l'aime pas. Ma famille utilise un diminutif, mes amis un autre. Mon âme sœur et quelques fois Jane, ou mon père pour me ramener le sourire utilisent un dernier diminutif. J'ai donné à Mr Darcy l'autorisation d'utiliser Eliza Bennet, car il semble accroché à ce que je l'appelle William Darcy.

— Ce n'est pas celui pour votre famille.

— C'est mon surnom pour mes amis, effectivement. L'amitié qui me lie à Mr Darcy est particulière, mais n'ayez crainte, je ne représente pas plus de soucis pour l'ambition de votre sœur que la chimère que William poursuit.

— Au contraire, Mlle Elizabeth, je crois qu'elle va faire de votre séjour chez nous, une épreuve qui va vous apporter des ricanements et des sourires en coins avec Darcy. Je connais Darcy depuis des années. Et je l'ai enfin retrouvé comme je le connaissais lorsque nous étions enfants, avant la mort de sa mère.

— Sa mère est morte quand il était très jeune, j'ai cru comprendre.

— Mlle Elizabeth, je ne suis pas idiot. Je ferme les yeux souvent sur le caractère de ma sœur, c'est vrai, mais je connais Darcy depuis que nous avons onze ans tous les deux. Nous étions dans la même chambre, à Etton. L'année où sa mère est morte, il a changé de tristesse liée à apprendre la mort d'un être cher, à un désespoir beaucoup plus grand, quand il a reçu une autre nouvelle. Je m'en souviens comme si c'était hier. C'était la dernière semaine avant de rentrer pour Noël, de cette année-là. Il a reçu une lettre, comme il attendait une confirmation pour des plans de Noël, nous l'avions laissé lire en paix. Il n'a plus dit un mot en ma compagnie pendant deux ans. Sauf pour répondre au professeur. Je ne sais pas ce que cette lettre lui a appris, mais ce n'était certainement pas les bonnes nouvelles qu'il attendait avec impatience. Et vous, Mlle Elizabeth, êtes la seule présence, mis à part sa sœur, qui peut lui tirer des expressions qu'il avait lors de ses quatorze ans. Je me dois d'insister pour que vous restiez pour vous occuper de votre sœur. Je ne voudrais pas mettre en péril les chances de Mlle Bennet.

— Je… je ne peux pas accepter, Mr Bingley.

— Faux. Vous avez une histoire avec Darcy, je le vois clairement. Il y a des non-dits entre vous deux qui sont trop importants. Je suis certain que vous vous connaissiez déjà. Le fait d'avoir une famille qui vient du Derbyshire n'en fait pas une facilité pour parler à demi-mot avec un quasi-inconnu, Mlle Elizabeth. J'ai quasiment connu Darcy toute ma vie, mais j'ai dû m'accrocher pour comprendre de quoi vous parliez tout à l'heure. Vous avez connu Anne. Je vous ai vu grimacer quand il a dit son hypothèse. Je vous ai vu trembler quand vous lui avez donné les feuilles. Les partitions vous sont dédicacées à votre nom propre, j'en suis certain.

— Jane vous a parlé de moi ?

— Non. Mlle Bennet aurait une histoire à me raconter à propos de vous ? »

Lizzie fuit le regard clair et scrutateur de son interlocuteur. Comment s'était-elle retrouvée dans cette situation, déjà ? Ah, oui, quand il est question de William, sa bouche et sa langue parlent sans son assentiment.

« Il est vrai qu'Anne a dédicacé cet exemplaire, ni à mon père ni à ma sœur aînée. Elle l'a dédicacé à l'une de ses élèves, à qui elle a appris l'amour du piano et du chant. La nouvelle que William a reçue quand il allait avoir seize ans était la mort de ma tutrice, Mme Kean. Cela signifiait que je n'étais plus accueilli à bras ouverts là où j'étais. Et que je suis rentrée à Longbourn. Mais, Mr Bingley, ces informations sont plus que confidentielles. William ne doit pas apprendre, par vous, que j'étais la tutelle de Mme Kean.

— Votre seconde option, l'autre domaine, vient de cette Mme Kean.

— Oui. Elle vient de la famille à ma mère, tout à fait. Mais encore une fois, ma… tante et ma cousine y habitent et je ne veux pas les déranger plus que nécessaire. Je ferais tout le temps qu'il faudra avec Mme Bennet et vos sœurs.

— Quand ma sœur sera remise, vous pourrez lui demander de lui parler des parents d'Éléonore. Vous souhaiterez sûrement de connaître un peu plus vos propriétaires. Mais je ne suis pas faite pour la société, quand je pense à celle qui était ma plus grande confidente, mis à part Wi… mon fantôme et Jane.

— Je n'y manquerais pas. Je suppose que je vais attendre qu'elle soit remise, car le sujet a l'air particulièrement douloureux.

— Jane est moins investie que moi dans l'histoire récente de Netherfield. Mais elle a supporté ma peine, oui. Elle est l'un de mes piliers… Allons, assez tergiversé sur le passé. J'aime à dire que je ne me rappelle que le passé comme il m'apporte de la joie, mais il est dur de décider de ne plus se souvenirs de personnes qu'on aime parce qu'elles nous font de la peine.

— Je vais vous laisser à votre recherche, mais j'ai juste une question.

— Je vous écoute. Et je vous en prie, j'espère que vous me pardonnerez des mots que je n'aurais jamais du dire. Il semble que je ne sache plus maîtriser mes paroles quand il est question de

— De Darcy ? »

Son rire l'infecte et elle perd ses derniers élans de sérieux.

« Oui, non… Bref, je compte sur votre honneur de gentilhomme, Mr Bingley.

— S'il vous plaît, si je ne me trompe pas, vous êtes déjà engagé à un autre homme. Appelez-moi Charles Bingley.

— Je… Je le suis effectivement. Et j'apprécierais si vous m'appelez Eliza Bennet. Je crains que je ne puisse vous donner mes autres noms, Charles Bingley. Il faudra attendre que nos situations s'arrangent. Vous pourrez dire à ma sœur Jane ce que vous savez sur moi. Mais je vous demanderais de ne jamais en dire un seul mot à une autre personne.

— Darcy vous cherche.

— Mr Darcy cherche sa riche héritière de Rosings, Mlle DeBourgh. Je suis Elizabeth Bennet, ce n'est certainement pas moi.

— Pourquoi ?

— Parce qu'on a pas le même nom ? Parce qu'il chasse une chimère que son esprit lui a construite comme étant ce qu'était devenue sa fiancée ? »

Et elle baisse sa voix pour qu'il ne puisse pas l'entendre, mais elle ignore qu'il a une ouïe particulièrement fine.

« Parce qu'il ne me reconnaît pas ? Mais je ne peux pas trahir le secret… »

Il ouvre en grand les portes de la bibliothèque devant lesquels ils sont installés sans faire un mouvement depuis un moment.

« Vous devriez chercher un livre pour Mlle Bennet. Je ne dirais rien de votre passé à mes invités, ou à ma famille. Je comprends votre frustration. Il peut être assez stupide quelques fois. Il n'a pas l'habitude que tout ne tombe pas prémaché dans sa bouche.

— Idiot. On s'est mis d'accord, sans qu'il le comprenne, évidemment. Il est idiot. »

Mr Bingley éclate à nouveau de rire.

« Oh, je vous aime bien, Eliza Bennet. J'aimerais tant vous avoir en sœur. Caroline est quelqu'un que j'aime, mais vous avez une tout autre définition de l'intelligence et de l'amour à votre famille.

— Il ne tient qu'à vous que je puisse vous considérer comme un frère. »

Sur ses paroles, Lizzie le laisse réfléchir et file dans la bibliothèque. Elle ne devrait peut-être pas pousser Jane et Charles ensemble, mais la discussion qu'elle venait d'avoir eue avec le jeune homme lui avait appris beaucoup plus de choses que les murmures rougissant de sa propre sœur.

Charles Bingley est un bon homme. Elle avait craint plusieurs fois qu'il ne soit faible d'esprit, ou qu'il soit aveugle, mais trouver que c'est l'amour qu'il a pour ses sœurs qui le fait agir ainsi change fondamentalement sa vision des choses. Évidemment, elle n'aurait pour autant pas dû lui avouer la nature exacte de sa relation avec William. Mais elle se rassurait sur le fait qu'elle ne l'avait pas fait. Elle en avait parlé à mot couvert.

Et elle se souvient alors qu'il l'a invité à rester auprès de Jane.

Loin de Mme Bennet, et auprès de Jane. La situation ne pourrait être meilleure, mais difficilement sans avoir de scandale attaché à son nom.

Elle cherche les étagères où la poésie se range, et choisit le poète préféré de sa sœur. Elle prend un tome qu'ils n'ont pas à Longbourn et reprend le trajet vers sa chambre pour lire à sa sœur. Sur le trajet, elle reste seule. Quand elle arrive dans la chambre de Jane, elle commence doucement à lui lire le premier poème. Au troisième, sa sœur donne des signes de réveil.

« Liz ?

— Jane, tu es réveillée ! Je suis tellement heureuse que tu sois réveillée. Comment vas-tu ? Et répond honnêtement, veux-tu ?

— Je… Soif. Bouche pâteuse. Mal de tête. Fatigue dans tous mes membres. Impression de pas avoir de souffle.

— Merci. D'accord. Bon alors, maintenant, tu ne parles plus. »

Elle s'active autour de sa sœur pour apporter à ses lèvres le verre qui a été déposé sur la table de chevet à cet effet. Elle va chercher une couverture supplémentaire à déposer sur les jambes de sa sœur.

« Tu m'as fait tellement peur, Jane. Je ne sais pas ce que Mlle Bingley et Mme Hurst t'ont posé comme question, mais ça t'a travaillé. Tu sais que tu as un plus haut standing en société que Mlle Bingley ? Certes, de base, ta dot n'est pas très importante, mais notre position sociale est plus importante que celle qu'elles ne peuvent jamais rêver d'avoir.

— Par ton Will…

— Chut Jane, tu ne parles pas. Attends un peu. Tu veux que je continue à lire les poèmes ? Ou préfères-tu que je te raconte les aventures qui me sont arrivées aujourd'hui ? Allez, j'ai plus de choses à lire sur les poèmes. Et je me fâcherais pas si tu retournes dormir. Mais peut-être tu prendras un peu de purée et de soupe d'abord ? Je suis sûre que les cuisines peuvent te faire ça très rapidement. »

Aussitôt annoncé, aussitôt exécuté. Lizzie découvre que les cuisines s'attendaient à sa demande et avait un bol à proposer immédiatement. Elle demanda à ce que Mr Bingley, et Mr Darcy soient avertis que sa sœur s'était réveillée, vu qu'ils avaient été les seuls à s'enquérir de son état.

Quelques minutes plus tard, elle revient avec un bol fumant vers sa sœur et l'aide à avaler quelques gorgées.

Pour l'heure du thé, comme Jane est toujours réveillée, Lizzie reste auprès de sa sœur. Les deux gentilshommes viennent sonner à la porte pour savoir si elle a besoin d'aide. Jane leur demande d'entrer quelques secondes, avec sa sœur.

« Merci pour votre soin à tous les deux. Liz m'a raconté ce que vous avez fait pour elle. Je suis heureuse qu'elle soit en si bonne compagnie. Est-ce que je peux la garder avec moi ?

— Mlle Bennet, je suis tellement ravi de vous voir avec un si gentil sourire ! Votre sœur ne vous a pas dit ? J'ai déjà fait tout pour arranger qu'une chambre lui soit préparée. Elle est juste à côté. La chambre à droite, Eliza Bennet. »

William sursaute bruyamment à entendre soit la position de la chambre, soit la familiarité avec laquelle Bingley s'adresse à Lizzie.

« Merci infiniment, Charles Bingley, j'ai un petit mot à dire à votre ami. Pouvez-vous tenir compagnie à ma sœur, ou lui lire quelques lignes le temps que je le fasse ?

— J'en serais honoré. »

Sur ses paroles, Lizzie s'avance vers l'homme qui tient son futur entre ses mains.

« William… William, je vais te… vous perdre ? Vous êtes avec nous ?

— Il a bien dit que vous dormiez ici, Mlle Eliza ?

— Nous sommes entre amis proches, William, vous pouvez abandonner la "Mademoiselle".

— Je ne veux pas vous manquer de respect. La chambre d'à côté ? Réellement, mais à quoi Bingley pense donc ?

— Vous commencez à m'inquiéter William. Je dois m'en inquiéter ? Elle est inondée ? Envahie par les fantômes ?

— Non. C'est juste que… Ce n'est rien. La situation m'a choqué. Je suis ravi de voir que votre sœur va mieux, Eliza.

— Moi aussi. Il n'y a rien de mieux qu'un peu de lecture pour la remettre sur le chemin de la guérison. Merci tellement pour l'idée, William. »

Il continue à discuter à voix basse, avant qu'un serviteur ne vienne frapper à la porte, avant de signaler que Mlle Bingley s'impatiente. Les deux hommes s'en vont alors, le cœur plus léger. Si une certaine remarque veut être évoquée, ils restent muets sur le sujet. Finalement, Darcy se tourne vers son ami.

« Je ne savais pas que vous étiez devenu ami avec Mlle Elizabeth.

— Oh, Darcy, notre conversation a été très illuminant, quand je l'ai accompagné à la bibliothèque. J'ai appris des choses que je n'aurais jamais cru. Je lui avais juste fait la remarque comme quoi vous sembliez assez proche. Elle a avoué qu'elle considérait plusieurs surnoms. Nous faisons tous les deux partie de ses amis, Darcy. C'est pas excellent, ça ? Je pense qu'être son frère ne peut apporter que du bonheur de l'avoir dans la famille, n'es-tu pas de mon avis, William ?

— S'il te plaît, Fitz, ou Fitzwilliam, si tu veux utiliser mon prénom. Ne gâche pas qu'elle l'utilise.

— Je pense quand même qu'être son frère doit être très agréable. Et tu n'as rien répondu là-dessus, Fitzwiliam.

— Je ne vois pas ce que j'aurais à répondre sur tes nouvelles élucubrations, Charles. »

Un éclat de rire lui répond, tandis qu'ils arrivent en vue des hôtesses de la maison.

« Mlle Elizabeth ne viendra pas nous rejoindre, elle a fait passer un message par les serviteurs. Mlle Bennet s'est réveillée, et sa sœur est très occupée à son chevet.

— C'est pas plus mal de pouvoir rester seul chez soi, de temps en temps. Je ne dis pas que je n'aime pas recevoir, mais je commence à trouver la présence de Mlle Eliza un peu trop envahissante.

— Ah, c'est fâcheux, Darcy, je crois que c'est une manière dissimulée de te demander de quitter le domaine. Je ne sais pas comment je ferais sans toi, évidemment… Peut-être tu pourrais loger chez l'un des voisins ? Et on se retrouverait que sur les terres du domaine ?

— Quoi ? Charles, arrête donc de dire des bêtises ! Mr Darcy ne doit aller nulle part. Je ne sais pas pourquoi tu inventes tous ces mots. Je n'ai jamais trouvé sa compagnie détestable.

— Mlle Bingley, c'est vrai que vous venez de dire que vous ne vouliez pas de personnes qui viennent s'ajouter à votre famille. Je me suis peut-être un peu trop installé à Netherfield. Je devrais aller chez mes pairs, ceux qui ont déjà vécu en Derbyshire plusieurs années.

— Non. Non. Cessez tout de suite, Mr Darcy ! Je ne vous chasse pas de Netherfield, Charles a besoin de vous. On a tous besoin de votre magnifique conversation et de votre talent incommensurable à être présent. »

À l'entente de ces paroles, Darcy se relève, et quitte la salle, avant d'annoncer.

« Mlle Bingley, au cas où une nouvelle répétition soit nécessaire, je suis fiancé à Mlle DeBourgh. Votre petite jalousie envers Mlle Elizabeth n'a aucun sens. J'apprécie sa présence car, contrairement à vous, je peux les comparer sans trouver mille et un défauts à sa personnalité. Ce n'est pas parce que Liz… Mlle DeBourgh n'est pas à mes côtés actuellement que vous pouvez faire comme si elle n'existait pas.

— Vous allez vous marier avec votre cousine ?

— Je me marierais avec la femme que j'ai déjà demandé en mariage ! Et qu'elle soit ma cousine ou non n'a rien à voir avec l'affaire. L'héritière de Rosings est une personne vive, intelligente, gracieuse et avec une bonté plus grande que vous ne pouvez le concevoir. J'espère que je n'aurais plus jamais à en reparler, Mlle Bingley. Et je me trouve en plus dans l'obligation de partir pour une affaire urgente. Je vous retrouverais au repas. »

Il lève le regard jusqu'à retrouver son ami.

« Bingley, je vais faire un tour. J'espère que tu en profiteras pour régler ce que tu sais, à propos de ta "sœur" et de ses accommodations.

— Oh, oui, bien sûr. »

Darcy quitte la salle sans un autre regard en arrière. Il va vers l'aile des chambres pour les invités quand il tombe nez à nez à avec la femme qu'il venait voir, Elizabeth Bennet.

« Eliza, comment va votre sœur ?

— Elle dort. C'est enfin un sommeil réparateur. Donc j'en profite pour sortir un peu de la chambre.

— Je venais vous voir pour en apprendre un peu plus sur les promenades à faire autour. Il vaut mieux que je parte de Netherfield avant de faire quelque chose que je regretterais, comme égorger la sœur de mon ami.

— Mme Hurst ? Qu'a-t-elle fait donc pour nécessiter votre colère ? »

Alors qu'il allait répliquer avec acidité sur la réalité de la sœur en question, il surprend son sourire en coin.

« Oui. Elle n'a pas dit un mot. C'est la pire insulte qu'on m'est jamais fait. Pire que de faire preuve de totale incivilité en ma présence. Désolé, Eliza, je ne suis pas de bonne conversation après cette discussion, je le crains.

— Pas de soucis. Je crains que ma toute première balade à Netherfield ne soit pas propice à la légèreté. Mais accompagnez-moi donc, parce que je n'aime jamais faire ce pèlerinage seule. »

Le silence les englobe pendant toute une partie de leur marche. Darcy reconnaît qu'ils prennent la direction des catastrophes de la veille. Mais il s'arrête à moins d'une centaine de mètres des dégâts les plus importants, une petite colline surplombe la rivière en dessous. Il réalise quand Eliza s'y dirige, qu'il y a un chemin, assez peu dégagé mais présent quand même, qui permet de gravir la petite colline.

Eliza s'y engage sans une hésitation.

« Normalement, je viens avec des personnes qui connaissent déjà l'histoire de l'endroit. Mais ce n'est pas votre cas. Elle s'appelait Éléonore. Nous étions très proches. Jane et moi sommes amies avec Charlotte, mais avant, Charlotte était l'amie de Jane, et Éléonore était la mienne. Nous étions souvent toutes les quatre ensemble. J'avais quatorze ans, quand il y a eu un orage terrible sur Meryton. Une véritable tempête. Nous étions, Jane, Charlotte et moi, à Netherfield, avec Éléonore. Nous jouions entre nous, et nous faisions des confidences. Comme quatre amies peuvent le faire quand elles se voient loin des parents. Je ne sais plus comment, il y a eu… non c'est de ma faute. J'ai mis Éléonore au défi d'aller affronter la tempête pour me prouver qu'elle n'avait plus peur du tonnerre. Elle l'a fait, elle m'a donné un défi en échange. Cela a escaladé, de plus en plus. On était bloqué à Netherfield, et les seules folles pour chercher à aller sous la pluie volontairement. Le dernier défi… elle a voulu le faire. Elle était tellement brave. Je… »

Eliza s'arrête, s'essuie les yeux avec un mouchoir. Elle reprend d'une voix brisée.

« Pardonnez-moi. La foudre est tombée sur l'un des arbres en amont de la rivière. D'un coup, cela a changé le courant. Et Éléonore… La vague est tombée sur elle. Nous n'avons jamais retrouvé son corps. »

Darcy a le cœur qui se brise à entendre la souffrance si forte comme cela.

« Mais, aviez-vous la moindre connaissance de cet arbre tombé avant ?

— Non, évidemment. Ce n'était pas dangereux, enfin, pas tellement. Elle devait juste ramener une branche de l'arbre qui était en contrebas. C'est juste que je savais que cet arbre ne donnait pas de branche très facilement, et que j'avais dû aller chercher des poils sur l'un des chiens de son père, une bête vicieuse qui me faisait une peur bleue.

— Alors pourquoi vous en voulez-vous ? Oui, ce n'était pas un loisir correct. Vous auriez sûrement pu trouver un autre jeu. Mais j'ai comme l'impression que votre esprit était trop indomptable pour ça. Je n'ose pas imaginer votre souffrance et votre inquiétude alors qu'elle ne revenait pas.

— Je… Vous croyez ?

— J'ai joué aux mêmes jeux que vous, Eliza. Je suis loin de pouvoir vous jeter la pierre. Je ne le faisais pas avec un fils de gentilhomme, mais avec le fils de l'intendant de Pemberley. Ce n'est qu'à la mort de mon père que j'ai refusé de reprendre les jeux avec lui. Nous n'avions plus les mêmes centres d'intérêt.

— Mais vous n'avez jamais provoqué la mort de votre ami.

— George n'est plus mon ami. J'ai provoqué bien pire, ma séparation d'avec lui. L'impression d'avoir brisé sa vie, et sa moralité. Je lui ai donné un challenge qu'il a un peu trop bien fait à mon goût. Je ne vais pas vous le dire pour ne pas que je baisse dans votre estime, mais je suis beaucoup plus responsable de ma séparation d'avec mon ami, que vous de la vôtre. Il faut arrêter de se poser toujours des questions. Les disparitions, quand le Seigneur veut reprendre des êtres qui nous sont chers, sont toujours douloureuses. Mais nous, nous n'y sommes pour rien, sauf si on les envoie consciemment à la mort. Je ne peux croire que vous l'ayez fait pour votre Éléonore. Montrez-moi où est son temple, et je vous laisserais tranquille le temps de payer vos respects.

— Mhh… Merci. »

Elle n'ajoute rien, et Darcy rabaisse la main qu'il a tendue vers elle. Il semble tellement naturel de s'occuper d'elle que ça l'effraye. Il n'a aucune idée d'où vient toute la familiarité qu'il ressent avec elle. Il ne peut s'empêcher de l'observer, alors qu'elle entre dans la petite clairière où se trouve une petite statue de la vierge Marie à l'enfant.

Il est trop loin pour comprendre ses paroles, et respecte son intimité. Mais il admire sa silhouette, sa figure baignée par les larmes, et le petit quelque chose dans sa présence qui fait qu'il ne peut pas ignorer sa présence.