"Hé, James, qu'est-ce qui vous arrive ?"
"Ouais, viens avec nous ! Reste pas dans ton coin comme ça !"
James et moi ne répondirent pas. Déjà trois jours que nous savions pour le déménagement, et nous ne l'avions dit à personne.
On va déménager !
Ces paroles revenaient en boucle dans nos têtes, et nous n'arrivions pas à l'accepter, pas le moindre petit bout. James et moi étions hantés par ce changement brutal et imprévisible dans nos vies, mais pas pour les mêmes raisons. Je pensais à mon gang. Comment allaient-ils réagir en apprenant la nouvelle ?
Pour James, c'était un peu pareil sur la forme, mais un poil plus compliqué tout de même. Toujours une histoire de lien, nous étions trop attachés à notre chez-nous. Déjà, il ne voulait pas quitter la boutique où il travaillait pendant les vacances scolaires. Le patron, un étudiant super sympa, l'avait presque engagé à vie en lui disant qu'il y avait toujours de la place pour lui. Déménager, c'était briser le lien de confiance entre eux, car James lui avait dit qu'il ferait tout pour rester. Mais le plus dur, c'état de quitter sa copine Maymi. Je n'avais aucune idée de la façon dont il l'avait rencontrée, mais elle est dans un autre lycée, ça j'en suis certain. Leur histoire durait depuis trois mois, très bien apparemment, vu qu'il m'en parlait avec des étoiles dans les yeux.
Ces derniers jours, nous avions parlé je ne sais combien de fois des conséquences de ce déménagement, avec le même dénouement : las, nous cessions de parler et nous endormions. Pourtant, j'avais surpris James en train de sangloter le plus silencieusement possible.
La sonnerie retentit à ce moment. Nous nous dirigeâmes d'un pas lourd vers le cours de Pokémonologie, à l'autre bout du lycée. En entrant dans la salle de cours attenante au stadium pour les démonstrations empiriques, nous nous assîmes à droite, près des fenêtres. Je jetai un coup d'oeil dehors, espérant briser la monotonie de mon humeur. Le ciel était nuageux, pas le moindre rayon de soleil ne parvenait à percer l'épaisse couverture grise sombre là-haut. Comme nos coeurs.
Le professeur n'était pas seul pour une fois. Il devait avoir invité une dresseuse itinérante, histoire de la battre devant tout le monde et récolter toute la gloire, ce qui expliquait son grand sourire. Je failli ricaner tout bas en pensant à son dernier match contre moi. Son pauvre Ortide n'avait pas tenu cinq minutes. Soudain, je remarquai qu'il ne regardait pas la jeune femme avec son sourire carnassier. Non, il semblait ... obséquieux et admiratif même ! Qui était cette dresseuse ?
Je focalisai toute mon attention sur elle. Elle ne devait pas avoir plus de 25 ou 26 ans. Châtains clairs, ses cheveux étaient raides à sa gauche, épais et ondulés à droite. Ils cachaient carrément son oeil droit sous une frange immense. Et dans son expression, une détermination et une volonté sans faille se reflétaient dans son oeil à découvert.
Et ça se voyait au reste de son corps. Athlétique, elle était assise presque nonchalemment et avait pourtant cette air de fauve prêt à bondir. Habillée d'un T-shirt moulant sombre et traversée d'une bande jaune verticale, ainsi que d'un short beige, elle ... non, ce n'était pas une bande jaune, mais la lanière d'un sac accroché dans son dos. Je devinais qu'il était bien rempli. Je notai enfin les pokéballs suspendues par magnétisme à sa ceinture. 6 ... une dresseuse de bon niveau, probablement. Ou un fille qui capturait tout ce qui bouge.
Le prof se leva et annonça :
"Bonjour à tous. Aujourd'hui, un cours un peu particulier, puisque nous accueillons Rose Mulli, l'actuelle vainqueur de la Ligue Pokemon Nationale !"
Il la désigna d'un geste ample de la main. Comme si on ne l'avait pas vue, pensai-je en roulant de yeux. A côté de moi, James sortit un instant de sa morosité en entendant son titre, puis y replongea aussitôt.
"C'est donc un honneur immense qui nous est accordé et j..."
"Qui es-tu ?"
La question avait fusé, droit sur moi, au moment même où elle m'avait aperçue. James répondit à ma place d'une voix atone :
"Kronen, m'dame. C'est mon pokemon."
"Et que fait-il ici ?" continua-t-elle de sa voix incisive et curieuse.
"Kronen suit un cursus spécial au lycée, grâce à son intelligence hors du commun. Il lit et écrit sans problème et a même un vocabulaire plus étendu que bien des gens."
Je grognai mon assentiment. Bien sûr que je savais lire, et employer des mots comme onirique (bon, pas souvent, je dois avouer) et tout le toutim. Et je sais aussi écrire, grâce à un dispositif spécial que James m'a confectionné. Sinon, c'est bien trop dur, mes doigts ne sont pas aussi agiles et longs que ceux des humains.
"Il peut parler, non ?" répliqua gentiment la fille, avec une sourire mystérieux. Rose, qu'elle s'appelle.
"Evidemment. Mais toi, est-ce que tu me comprends ?" répondis-je du tac au tac.
Elle hocha la tête. Bon sang de Barpau, elle était comme James, elle pouvait nous comprendre ! Je pensais qu'il était unique ... Elle se tourna vers le prof qui ne comprenait plus rien, et sous le silence de la classe entière, elle dit :
"Monsieur Spilett, vous ne voyez aucun inconvénient à ce que je montre mes talents de dresseuse ?
"Mais je ... enfin, il faut que ... oui, mais" balbutia-t-il.
"Parfait. Kronen et toi, je vous défie !"
Un match ... elle nous imposait un match contre une des gagnantes de la Ligue. Je regardai James. Il était presque sorti de son état de choc, ça se voyait comme la bêtise d'un Ramoloss. Bon, je savais qu'il était encore hagard, suite au deuxième choc. Il fixait Rose avec des yeux anxieux et perdus, comme un enfant regarde un héros qui l'a sauvé. Il se tourna vers moi, et lut la réponse à sa question muette.
"Je ... je relève le défi."
Nous sortîmes dehors, James et moi prenant place d'un côté du terrain, Rose Mulli de l'autre. Spilett se plaça entre nous, au bord du terrain, devant les élèves qui se posaient dans les gradins.
"Votre attention s'il vous plaît !" clama le prof. "Le match se fera en 1 contre 1, choisissez votre pokemon !"
Pas de lézard pour James, c'était moi qui combattrai. Face à nous, cinquante mètres plus loin, Rose nous souriait de façon moqueuse. Elle prit une pokéball sans la regarder, et la lança à deux mètres d'elle sur le terrain. Ce dernier, rectangulaire, faisait approximativement 50 mètres de longueur pour 20 de longueur, une taille légèrement inférieure à ceux des championnats. Il était délimité par des bandes blanches.
"Blazec, je te choisis !"
La pokéball s'ouvrit avec le bruit d'une canette, et en jaillit un poulet avec des griffes et des serres énormes. Un Galifeu. Je ne pus m'empêcher de pouffer. Un type feu contre un type eau, l'issue était déjà claire !
"Ne crache pas sur les Galifeus, je t'en prie. Commence !" ordonna la dresseuse expérimentée.
J'attendis quelques secondes, mais James ne dit rien. Je tournai la tête et ...
NON ! Je connaissais cette tête-là ! Il avait fermé son oeil gauche, et l'autre tournoyait, tourmenté par des tics nerveux. On aurait dit qu'il cherchait à s'ouvrir et à se fermer en même temps. Ses doigts, quant à eux, pianotaient sur son jean selon un rythme impossible à suivre. Il calculait.
Merde, James, pas ça ! T'as beau être un dieu en maths, ça sert à rien d'estimer nos chances de gagner. Soudain, ses jambes lâchèrent et il s'écroula à terre en regardant la jeune femme avec des yeux exorbités.
"On ne peut pas gagner ..." gémit-il d'une voix minuscule, que seule moi pouvait entendre.
Il avait perdu, reparti dans sa déprime. Désormais, je ne pouvais plus compter sur lui, je devais gagner ce combat seul. Mon regard revint lentement au galifeu et à sa maîtresse qui m'observaient patiemment, complètement synchrones. Je les toisai d'un air glacial. Leurs postures étaient presque identiques, un seul esprit, deux corps. C'était de leur faute si James était perdu, sans ça il s'en serait sorti ! La colère s'empara de moi, et je poussai un grognement féroce.
On va déménager !
J'attaquai.
Faites vos jeux, qui gagne ? Le Crocrodil déchaîné ou le Galifeu imperturbable ? Et oui, dans un monde de Pokémons, au lieu de zoologie, on a de la Pokémonologie !
