Je me ruai à la vitesse de l'éclair sur le poulet, espérant le surprendre quelques instants, juste assez pour prendre l'avantage. Il réagit pourtant avec un sang-froid admirable. Il bloqua mon poing qui fusait, et contre-attaqua aussitôt de l'autre serre.
Bloqué ! Nous nous étions mutuellement coincés, chacun cherchant à faire plier l'autre sous sa force. Jusqu'au moindre de mes muscles était contracté dans cet unique but, les jambes pour ne pas reculer, les bras pour avancer. Je sentais mon rythme cardiaque s'emballer, le sang dévalant mon corps à une vitesse inouïe pour m'approvisionner en oxygène si essentiel. Ne serait-ce qu'un pouce de terrain pouvait faire basculer ce double bras de fer. Et pourtant, je n'en gagnais pas un seul.
Le Galifeu était dans le même état que moi. Il poussait avec toute sa puissance, aidé par ses jambes qui s'accrochaient désespérément au sol. Et elles y restaient, comme des ventouses. Rien que son visage exprimait sa volonté, sa rage de vaincre, l'énergie qu'il y mettait.
Rien à faire, nous étions de force égale. Alors, je devais le déconcentrer. Un pistole bout portant, ou même de l'écume, je m'en contenterais.
"Stratopercut, Blazec !"
Merde. Ses coups de pieds doivent être dévastateurs ! Vite, l'assommer avant qu'il ne me projette plus loin ! J'ouvris ma gueule et ... lançai un pistolet à o vers le ciel. Ce poulet de malheur m'avait eu ! Je retombais au sol lourdement. Je ne savais pas qu'il pouvait être aussi dur, bon sang ! Et ces enflures de cailloux pointus ... ça faisait mal ! Je me relevai avec difficulté.
"Attaque Mach Punch !"
Mach Punch ... c'était quoi déjà comme attaque ? Ah ! Celle de priorité, poings en avant, tout le corps concentré pour un direct extrêmement rapide. J'allais me le prendre d'un instant à l'autre ! Mon regard revint sur le Galifeu, évaluant inconsciemment la distance qui nous séparait.
Il s'était mis en position, jambes arquées, poings en pointe, et s'apprêtait à s'élancer. Que pouvais-je bien faire contre ça ?
"Kronen, attaque coupd'boule !"
James. Il devait être sorti de son état de choc, enfin ! Pas le temps de le regarder vers lui, juste celui d'obéir. Perdre en intelligence pour gagner en réflexes. Le poulet s'élança soudain, une fusée me fonçant dessus. Elle allait trop vite ! Je baissai la tête au dernier moment, alors qu'il franchissait le dernier mètre nous séparant. Mon corps se tendit instinctivement, devenant rocher agrippé au sol.
Puis le choc eut lieu. Un craquement sinistre et trop long emplit le stadium.
Et ce fut le noir.
J'ouvris les yeux d'un coup, faisant presque sursauter James et le prof. Je captais leur angoisse, leurs yeux écarquillés par la crainte, le ciel bleu -sans nuages, mais avant il y en avait, j'en étais sûr. Mon champ de vision se brouilla un peu, à cause de mon réveil brutal. Je sentais un roulis, en tout cas, j'avançais ... allongé ? Presque trop loin pour que je la voie, j'apercevais par intermittence Rose Mulli.
"Kronen, est-ce que tu vas bien ?" m'interrogea James d'un voix assourdie.
Non, il ne parlait pas bizarrement, corrigeai-je, c'était plutôt mon mal de crâne qui pulsait jusqu'à mes oreilles, étouffant les sons. Ma tête ... j'avais l'impression qu'un sadique s'amusait à faire du djembé avec. La douleur venait, paralysante, refluait et revenait, comme la marée. Où est cette putain de lune pour qu'elle arrête la marée ?!pensais-je en grognant de douleur. Du regard, je parvins à interroger James, qui cessa de regarder à droite à gauche en continuant à pousser mon lit sur roues.
"On t'emmène au centre pokémon, Blazec et toi êtes blessés. Le Mach Punch t'a assommé, mais ça lui a coûté ses deux bras. Ils se sont rompus à cause du choc ! C'était incroyable ! Enfin, comme il était toujours conscient et capable de se battre avec ses pieds, il a été déclaré vainqueur. Blazec", expliqua-t-il en se tournant vers la jeune femme.
"Oui ... c'était plus un match nul, Blazec ne pouvait pas vraiment se battre avec deux bras cassés. La souffrance est atroce. C'est juste qu'il n'a pas reçu le coup en pleine tête, sinon il serait probablement dans le même état que toi, Kronen. Voire pire."
Un petit cri aigu retentit, juste à côté d'elle. Elle se pencha et disparut de mon champ de vision flouté. L'autre blessé acquiesçait.
"On va au centre en voiture ?" bafouillai-je, sans trop remuer les mâchoires. Et même de cette façon, c'était intenable. Heureusement que j'étais encore à moitié K.O.
"Non, dans la camionnette spéciale pokémon de . Il l'utilise quand des pokémons sont trop blessés après des combats pratiques."
Je soupirai, déjà fatigué par ces maigres efforts. Et retombai dans l'inconscience, mais avec douceur cette fois.
J'émergeai dans un lit blanc, lentement. Personne dans la chambre aux couleurs fades. La pièce carrée n'avait qu'une fenêtre donnant sur l'extérieur et une vitre la séparant d'un couloir. Le mobilier, simple mais fonctionnel, m'évoqua aussitôt un hôpital ... ce devait être le centre pokémon. Je tournai vivement la tête vers la porte, grimaçai de douleur et voulut me masser le cou. Une pression inconnue sur mon bras m'arrêta. Un tuyau était planté dans mon coude, relié à une poche de sang. Je l'arrachai immédiatement, ce qui n'eut d'autre effet que de déclencher une alarme discrète et lancinante.
En quelques secondes toutefois, elle s'arrêta, comme une infirmière venait d'entrer accompagnée d'un leveinard tout rose, de James et de Rose. L'infirmière commença par vérifier les appareils à ma gauche, affichant des diagrammes incompréhensibles. James s'approcha et fit d'une voix hésitante :
"Est-ce que ça va mieux ?"
Je hochai la tête doucement. Le mal de crâne était presque passé -combien de temps avais-je passé évanoui ?
"Mademoiselle l'infirmière," fit Rose de sa voix claire, "est-ce qu'il est rétabli ?"
"Et bien, malgré l'important traumatisme crânien don il a été victime, il a une bonne constitution." répondit distraitement celle-ci, pianotant sur un écran. Elle sortit un cahier et se mit à copier des chiffres avant de s'arrêter : "Néanmoins, je le garde en observation pour la nuit."
"Alors, puisqu'il va bien, pourriez-vous nous laisser ? J'aimerais leur parler."
"Heu, c'est-à-dire", bredouilla Mademoiselle l'infirmière faiblement.
"C'est-à-dire qu'il va bien. Merci pour votre compréhension", termina Rose, reconduisant son interlocutrice estomaquée.
Elle referma la porte, se tourna vers nous, mit les mains sur ses hanches et se mit à parler d'une voix plus forte :
"Bon, qu'est-ce que vous allez faire de vous, maintenant ?"
"On n'en sait rien", avoua James après m'avoir regardé. De quoi se mêlait-elle, après tout ?
"Vous avez, ensemble, un immense potentiel, et vous n'en savez rien ?!"
"De quoi tu parles ?" rétorquai-je tout de suite.
"De vous, de vos aptitudes pour le combat. Tu", fit-elle en me désignant, "es fort et rapide, très débrouillard en plus. Toi (elle pointa James du doigt), tu as un esprit de stratège inné. Tu as relevé la tête une seconde après que j'ai lancé l'attaque, et il t'en a fallu moins d'une autre pour trouver la parade immédiate. Ensemble, vous vous battez encore mieux. Mais vous n'avez pas agi de concert au début, et ça vous a coûté la victoire. J'ai combattu un dresseur et son pokemon. Pas un duo, pas une équipe."
Quel tranchant dans sa voix, assez pour transpercer toutes nos défenses afin que ses paroles nous atteignent en plein coeur. Et elle avait raison, c'était ça le pire. J'avais agi en solo quand James était tombé. Je l'avais abandonné, et c'était impardonnable. J'ouvris la bouche pour répliquer quand elle me stoppa d'un geste de la main autoritaire :
"Non. On en reparlera demain, quand vous serez tous les deux en état."
Et elle partit sur ces mots, claquant doucement la porte. Je regardais James, guettant sa réaction. Il était aussi éberlué que moi, quand il prit une grande inspiration :
"Kronen ..."
"Oui ?"
"Je sais ce qu'on doit faire."
J'acquiesçai, les yeux tournés vers quelque chose d'invisible et de tangible, vers un espoir qu'elle avait insufflé en nous. Un espoir qui ne demandait qu'à être réalisé, nourri par nos rêves et notre motivation. Mais comment le réaliser ?
La solution vint instantanément, plus rapide encore que la question. Une solution si simple qu'on ne l'avait même pas envisagée ces trois derniers jours.
On va déménager.
Nous parlâmes en même temps :
"On doit partir !"
Allez, c'est parti Oui-Oui ! Fortiche, Rose. Battre un Crocrodil (niveau que je garde secret, bien entendu ^^) avec un Galifeu ... et les poulets n'ont pas de gros bras, on dirait !
