Partir.
Fuir notre vie si ordonnée, si rangée, trop confortable. Se défaire de ces liens pour aller vers l'inconnu. Quitter la route pour se frayer un chemin sinueux à travers une forêt obscure et pleine de dangers. Mais plus riche que le chemin. La liberté et l'aventure d'un côté.
Mais ça impliquait de très lourdes conséquences : pas de liens, pas de sécurité, et sûrement beaucoup d'autres tracas que l'on ne pouvait envisager à ce moment.
Deux heures que nous en discutions, tout en marchant dans le parc où mon gang me retrouverait bientôt. Après s'être évadé illégalement du centre pokémon, j'avais trouvé un Etourmi du gang aviaire, un clan allié. Enfin, j'étais ami avec leur caïd, et ils ne nous attaquaient jamais, ça faisait d'eux des alliés. J'avais délivré à l'oiseau un message destiné à mon groupe. Il devait survoler la ville à leur recherche, et les ramener au parc. Et pendant ce temps, James et moi discutions. Passée la première excitation, on n'était plus tout à fait certains du bien-fondé de notre idée. Fuguer, avait même dit James.
"Oui, c'est vrai. C'est une fugue en avant" lâchai-je soudain, brisant le silence qui nous séparait. "Mais on ne peut pas rester ici, et tu le sais aussi bien que moi. Ou bien on déménage, ou bien on part."
"Et déménager, c'est partir" fit le jeune homme avec un rictus ironique.
"De toute façon, on doit forcément sauter de notre nuage doré."
"Où t'as trouvé ça ? C'est classe !"
"Lu dans un bouquin" fis-je, laconique au possible.
James se mordilla la lèvre, releva lentement les yeux sur la forêt au loin et déclara soudain :
"Et on doit partir aujourd'hui, c'est ça ?"
"Plus on attend, plus on trouvera d'excuses pour rester. Et tu veux recroiser Rose ?" ajoutai-je avec un soupçon de moquerie.
"Surtout pas ! Elle va encore nous engueuler !"
"L'affaire est entendue."
Nous échangeâmes un regard complice, puis il posa la question qui devait arriver :
"Et on part avec quoi ?"
"Le nécessaire. Nourriture, argent, une tente, de quoi cuisiner, des vêtements de rechange. Plus des pokéballs pour les prochaines rencontres."
"Je pourrai enfin trimballer mon sac sans mes cours" plaisanta James, avant d'éclater de rire.
"Hein ?"
"Je ... je voyais déjà le tête de la prof de maths" hoqueta-t-il, puis il m'expliqua : "Sortir la tente et la bouffe en disant que ce sont mes devoirs. Tu imagines sa tête ? Elle en aura une crise cardiaque !"
Je ris avec lui pendant quelques minutes, puis je les vis au loin. Mon gang attendait sous une brochette d'arbres.
"James, on se sépare ? J'explique la situation à mon gang, tu vas à la maison chercher le nécessaire ? Tu sauras quoi emmener, je te fais confiance."
"Et si je croise Camille ..."
"... Tu ne lui diras rien, quoi qu'il advienne" tranchai-je.
Il hocha la tête et s'éloigna d'une démarche toujours hésitante. Il n'avait pas encore tout digéré, quoi de plus normal ? Quant à moi, j'allais devoir me montrer fort. J'étais persuadé que les petits éclateraient en sanglots. Les grands eux-mêmes en seraient bouleversés. Si par malheur, je me mettais à pleurer devant eux, je n'aurais pas le courage requis pour les quitter. Je m'approchai et les saluai d'une voix pas aussi assurée que je ne le voulais. Je déglutis le plus silencieusement possible en les observant.
"Tu nous as appelé en urgence, Kronen ? Qu'est-ce qu'il se passe ?" demanda Mays d'un ton soucieux.
Ils n'exprimaient pour la plupart qu'une curiosité perplexe, sauf Goinfrex bien entendu. Il resterait stoïque même en cas de catastrophe majeure. C'était peut-être ce côté si serein qui stabilisait Mays, si anxieuse de nature. Ils comprenaient tous qu'il se passait quelque chose de grave.
En pesant soigneusement mes mots, je leur racontai tout. Le déménagment, Rose et Blazec, le combat et son issue, pour finir par la décision que nous avions prise :
"On doit s'en aller, d'une manière ou d'une autre. On (Ne pas pleurer.) ne peut pas rester ici, on nous retrouverait facilement. Je sais que ce sera dur pour vous tous, surtout les jumeaux et Mime Junior (Me regardez pas avec ces yeux-là.). J'essaierai de revenir le plus tôt possible. Et ne vous en faites pas pour notre gang, les Aviabirds veilleront sur vous, vous êtes alliés (Bordel, je parle comme si j'étais déjà parti). Les autres ne vous attaqueront plus, mais continuez à vous défendre. Le QG des Aviabirds est de l'autre côté du fleuve, un peu plus loin que ..." bafouillai-je, avant de reprendre : "... que la Frenaîe. (Casse-toi, la boule dans ma gorge !) C'est dans la chapelle abandonnée."
Faire face à leurs visages était bien pire que tout ce que j'avais imaginé. Incompréhension, hébétude, tristesse, confusion totale, choc ! Rien n'y manquait. Je pris mon souffle et articulai en luttant contre les larmes :
"Goinf', je peux te parler en privé ?"
"Hein ? Euh, oui." fit ce dernier en sortant un biscuit de sa fourrure, sa façon à lui de s'en remettre.
Incroyable, j'ai réussi à le troubler ! pensai-je amèrement. Glorieuse médaille mais méthode honteuse. Après s'être éloigné, j'allai droit au but :
"C'est à toi de prendre la tête du gang."
"Pourquoi moi ?" contra-t-il aussitôt en se récurant l'oreille.
"Tu es calme diplomate, et tu sauras éduquer les petits" répliquai-je. "Et tu es le seul à savoir se battre correctement. Si vous êtes attaqués, tu seras leur seul bouclier. Et enfin, tu parles l'humain."
"J'apprends l'humain, nuance" dit-il, légèrement agacé. "C'est incroyablement difficile à articuler, je débute à peine."
"Mais tu le parles."
"Oui."
"Alors tu dois être leur caïd !"
Il fronça les sourcils, me jeta un regard franchement énervé, expira longuement et lâcha :
"D'accord. ça ne me plait pas plus qu'à toi, mais je serai leur caïd. Je le ferai."
"Tu l'es, maintenant. Et merci, tu me rends un grand service !"
"Dépêche-toi de revenir que je te le rappelle !"
"Au revoir, Goinf'. Tu vas me manquer. Dis-leur au revoir de ma part !"
"Quoi, tu ne vas leur dire ça toi-même ?!"
"Non, je ... je craquerai sinon. A bientôt !"
"A bientôt" répéta-t-il sans conviction.
Je m'en allai immédiatement sans les regarder. Capumain, Evolisse, Mays, Mime Junior, les jumeaux, Goinfrex, leurs visages tournoyaient dans ma tête, m'accusant en silence. Exactement ce qu'on appelle être tourmenté, songeai-je au moment où les larmes sortirent. Machinalement, j'en goûtai une. Salé.
Je décidai de les envoyer bouler, comme on jette des cailloux dans le fleuve lorsque l'on est énervé, je balançai mes amis au loin, pour résister. Me détacher d'eux pour tenir bon. Je ne me rappelle pas du temps que ça a duré, cette ... purge. Je l'ai terminé au moment où j'ai retrouvé James. Peut-être qu'il a accéléré le processus. James, mais pas mon gang, gravé en lettres de feu dans mon esprit. Et tel était mon choix.
"ça va ?"
"Je suis prêt" répondis-je, et je l'étais, vraiment.
"Alors on part" plaisanta-t-il en imitant la mélodie d'une chanson.
Oui ... nous partons vers l'inconnu, sans garantie et sans date de retour. Le début d'une nouvelle vie, avec des règles différentes. Ou est-ce la suite logique de notre existence ? Nous partons, c'est gravé dans le marbre. Je regarde James d'un oeil complice, il me le rend en souriant.
C'est le début de notre histoire !
Ah, les adieux ... si on pouvait les éviter, on s'en porterait mieux. Combien de personnes qui se mettent à pleurer parce qu'elles savent qu'elles ne reverront plus ces personnes qui ont tant compté pour elles pendant quelques jours ...
Kronen et James sont très courageux de partir comme ça, sans savoir ce qui les attend ... Bravoure ou ignorance ? ^^
