Chiiiiink, fit la pierre en crissant sur la lame.
"Pourquoi t'as pas de nom ?" demanda Héo-Héo.
Il tenait la pierre qui aiguisait les bras d'Insécateur, celui-ci ayant requis son aide. C'était la personne de notre équipe avec qu'il s'entendait le mieux, après tout. Il n'avait pas dû penser à l'effet secondaire : les sempiternelles questions.
Avec un grognement, il consentit néanmoins à répondre :
"J'ai un nom : Insécateur. Je ne me rappelle pas que l'on m'ait appelé autrement. C'est mon seul nom."
"Mais tu sais que tu peux en changer, non ? Tu penses quoi de Coupetout ?"
"Ridicule." qualifia Insécateur dédaigneusement.
"Tranchetout !" essaya Héo-Héo à nouveau.
"Plutôt mourir."
"Vibrelame !"
Un regard noir lui indiqua la réponse, et il resta silencieux pendant quelque secondes. Puis il revint à la charge.
"Rasstiff ?"
"Jamais." décida l'insecte. "Nan mais d'où tu le sors, ton truc !"
"Bin, Rass de rasoir, et tiff des tifs !" s'exclama le Boguérisse avec un grand sourire. "Je sais ! Viffescille !"
"Non. Il fait quoi, mon "dresseur", le Crocrodil ?"
Il m'incluait dans la conversation sans m'insulter -enfin, son ton méprisant paraissait vaguement amical, de loin, très loin-, fait assez rare pour le noter. Notre "relation" allait mieux, ces jours-ci. Depuis que James nous faisait combattre ensemble contres les dresseurs itinérants, ou lors des entraînements quotidiens que nous avions imposé avec James. Dans quelques jours, ça allait faire un mois que nous avions obtenu notre deuxième badge. Clément Hogre nous avait conseillé de se diriger vers la côte, car les pokémons aquatiques étaient plutôt forts, selon lui.
Nous avions pris cette direction, et trouvé dans des champs calcinés par la saison, sur des routes fréquentées, des airs de pique-nique vides, des bois, des rivières fraîches, des dresseurs comme nous. Nous les avions tous battus. Nous devenions plus forts, mais ce n'était pas assez. Même Insécateur était de notre avis, il fallait être fort.
Pour diverses raisons. Echapper à PETRA. Ne pas perdre. Et rattraper Rose Mulli et Blazec.
On avait expliqué le pourquoi de notre fuite à Héo-Héo, Majelle et plus récemment Insécateur, et tous étaient d'accord sur un point. Si on voulait atteindre son niveau rapidement, ça demanderait de gros efforts. Héo-Héo et Insécateur s'y mettaient de bon coeur, et Majelle soutenait mordicus qu'elle ne voulait pas nous blesser.
L'entraînement ne serait pas que physique.
On était aussi en train d'apprendre le tableau de types à tous, afin de développer l'initiative de chacun. Connaître ses faiblesses et ses forces permettait de mieux en tirer parti. Héo-Héo avait été ravi de voir que le type Plante était efficace contre le type Eau, mais ça ne l'avait pas empêché de perdre à chacun de nos affrontements. Enfin, jusqu'au dernier. Il avait bien failli me vaincre, avec son Fouet lianes. Attraper ma mâchoire pour la fermer était un coup de génie. Pas de Crocs Givre qu'il redoutait.
"Il négocie avec des pêcheurs, je crois. On part s'entraîner sur une île." répondis-je à l'insecte.
"C'est stupide." jugea Insécateur immédiatement. "On pourra pas rétamer de dresseurs."
"On y va par intérêt. Les gens avec qui James a discuté hier disent qu'il y a un pokémon rare sur cette île."
"Rarre ? C'est quoi comme pokémon ?"
"T'es bête ou tu le fais exprès ?" fit Insécateur en toisant Héo-Héo. "Rare, c'est si y a peu de pokémons de cette espèce."
Le Boguérisse se justifia alors, mais l'arrivée de notre dresseur le coupa dans sa tirade. Il se précipita pour l'accueillir comme il se doit, en lui faisant un câlin. À sa jambe. Déséquilibré par le poids, James vacilla pendant deux secondes dans une position comique, battant des bras. Il s'écroula ensuite à terre.
Nous nous esclaffâmes tous de bon coeur, même Insécateur.
Il ne fit aucun commentaire déplacé ou cruel, et c'était aussi pour ça que je le tolérais parmi nous. Il avait été habitué à être dur, à intimider, à paraître méchant à l'Entrepôt, mais je pensais bien que ce n'était pas sa nature. Oui, il était arrogant, mais pas cruel. Juste irritable.
"Ah, bande d'imbéciles." râla James avec un sourire. "Bon, j'ai obtenu la place à bord, au prix salé par contre. Et je dois aussi vous rentrer dans vos pokéballs."
"Quoi ? Mais pourquoi ?"
"Pas de blabla, Héo, c'est la loi. Toi aussi, Insécateur. Kronen également."
"Pardon ?!" m'insurgeai-je, presque paniqué. "C'est la troisième fois cette semaine !"
"C'est pour ton bien." m'assura-t-il avec un sourire étincelant de faux-cul, se moquant bien ouvertement de moi.
"Bon, s'il le faut vraiment ... j'accepte." concédai-je, n'ayant pas envie de faire attendre tout le monde. "Qu'il en soit ai..."
Et hop, dans la pokéball. Je n'ai même pas pu finir ma phrase.
Je me pliai en arrière, évitant de justesse la lame d'Insécateur, puis enchaînai avec une roulade sur le côté. Un Pistolet à Eau cueillit l'insecte, mais il se contenta de secouer la tête pour chasser l'eau qui coulait sur sa tête, et répliqua par une Vive-attaque. J'eus l'impression qu'il s'était téléporté.
Par pur instinct, je sautais. Pourquoi, je l'ignore. Peut-être parce que je savais qu'il visait souvent mes jambes, pas ma tête. La lame passa à un cheveu de ma queue.
La seconde fonçait sur moi, par-devant. Oh, le fourbe !
Je claquai des mâchoires. Loupé.
Son bras aiguisé percuta violemment mes dents de carnassier.
Nous reculâmes en criant brièvement de douleur, lui plaquant son bras contre son corps, moi une main sur mes dents. Match nul pour l'instant, comme depuis une heure. Décidant d'outrepasser la douleur, je choisis de presser mon avantage.
Je me mis à courir sur le sable, m'arrangeant pour en projeter un maximum, et fis le tour de l'insecte. Il m'arrêta aux trois quarts, cependant je l'avais eu. Me jetant au sol, je retentai un Pistolet à Eau. Celui-ci entraîna du sable dans sa course, rendant le projectile plus dangereux. Du sable mouillé, bien condensé, ça faisait mal. Là, j'avais dû faire avec les moyens du bord.
Meurtri, Insécateur n'esquiva pas et recula d'un pas en recevant mon cadeau. Désireux de me rendre le don, il m'offrit une blague de son humour tranchant. En fin bretteur, il fit mouche, me donnant une belle entaille sur le bras.
Il en fallait plus pour m'arrêter. Je me jetai sur lui, l'agrippant de mes petits bras costauds. Et tout d'un coup, comme si je l'embrassais, je pris son abdomen dans ma gueule. Crocs Givre.
Il hurla.
"Stop !" fit James. "Kronen, Insécateur, c'est bon, venez vous reposer. On crève sous cette chaleur !"
"Mwé ffé ka koi ki konpa !" rétorquai-je, les dents encore plantées dans Insécateur.
Que ça me semblait doux à dire, mes dents plantées dans son corps.
"On parle pas la bouche pleine !" me cria Héo-Héo.
"Wakkor, wak ... peuh ! Pas trop mal ?"
"Moi ? Jamais !" ironisa ma victime.
"Il me semblait bien t'avoir entendu crier ..."
"À cause de la chaleur ! C'est la chaleur !"
Nous allâmes nous rafraîchir, boire un peu d'eau fraîche à l'ombre d'un arbre où se prélassait le reste de notre équipe. Majelle dormait et Héo-Héo, lui, faisait bien l'effort de nous regarder.
"T'avais raison." fis-je au Boguérisse. "Se battre, ça fait du bien. On s'entend mieux."
"Tu parles, tu même pas compris ce que j'ai crié tout à ..." me reprocha l'insecte.
"Bois." le coupai-je en lui fourrant une bouteille d'eau à la bouche.
Avec un regard mi-furieux, mi-reconnaissant, car il avait soif, il s'éloigna un peu en retrait.
"Kronen contre Insécateur, 1 à 0, 21 matchs." annonça tranquillement James. "Pour une fois que ça se termine pas en match nul ..."
"C'est parce que je suis trop sympa, je l'ai laissé gagner !"
"C'est parce que je l'ai vaincu." fis-je humblement. "Bon, prochain match ?"
"Bah, on va attendre que Majelle se réveille, parce que ..." commença James.
"Pas de "Mais" ! Tu t'y colles !"
"Quoi ?"
"Ouais !" s'exclama Héo-Héo, joyeux -je me demande bien ce qui pourrait le toucher, d'ailleurs.
"Mais ça va pas ?!"
Ma petite vengeance pour le coup de la pokéball. Trop de rentrées dans une pokéball tue le pokémon, je dis. C'est donc avec un sourire de faux-cul en tous points similaire à celui de James ce matin, avec des dents plus pointues, que je lui dis :
"C'est pour ton bien."
"Non mais t'es gonflé !"
"Allons, je suis sûr qu'Héo en meure d'envie."
"C'est vrai !"
"Et qu'il y mettra tout son coeur."
"C'est vrai !"
"Et qu'il te fera mal."
"C'est vrai ! Heu, c'est faux ! Pardon James !"
Et ils se mirent au travail, Héo sur la précision, la vitesse de rotation et les virages quand il effectuait une Roulade, James sur la course. Il réussit à attraper le boulet de canon sur pattes plusieurs fois et le balancer, mais avant de tomber, Héo se remettait en boule. Puis il essayèrent le Fouet Lianes, en jouant à la corde à sauter.
Pendant ce temps, j'explorai l'île de sous l'arbre, avec mes yeux.
L'île du Fianan.
Île déserte, ce dont nous voulions. Elle ne devait pas faire plus de trois kilomètres de long, et un de large au plus, battue par les vents, par le sel et l'écume. Des plages se pelotonnaient un peu partout sur sa côte, engoncées dans des couvertures de falaises. Heureusement, nous n'étions pas les premiers à y venir, des escaliers étant creusés dans la roche.
"Gaffe en montant, vous s'rez pas les premiers à tomber et à nourrir les Goelise, ha ha !" avait ricané le marin au nez rougeaud en partant.
Il avait accepté que je sorte de ma pokéball pour aider James à ramer sur la barque, mais il persistait à me fixer bizarrement en me voyant trimer.
En haut de la falaise, nous avions trouvé un coin où s'abriter du soleil qui dardait ses rayons ardents. Quelques arbres ponctuaient la lande, et par un miracle prodigieux, l'un d'eux s'élevait près d'une plage insolite qui descendait du haut de la falaise jusqu'à la mer. Le lieu parfait.
Et mystérieux selon le marin. Il nous avait dit "dl'e prév'nir si qu'yaurait un pokémon légendaire dans l'coin. Paraît q'y exauce les voeux, c'lui-là." et que les gens chanceux le rencontraient. Personnellement, j'imaginais mal un pokémon légendaire habiter exclusivement ici. L'île avait beau être superbe et sauvage, je préférais une mer plus chaude, moins venteuse aussi.
Je tournai la tête et mis fin à mes pensées en voyant Majelle discuter avec Insécateur. Enfin, mentalement pour elle, oralement pour lui. Vu la grimace qu'il tirait, ça n'allait pas tarder à dégainer.
"Non." objectait-il, buté.
La petite Tarsal inclina la tête.
"Je te dis que je veux pas !"
De sous le casque vert qu'était sa tête, elle eut une moue soucieuse.
"Écoute euh, Majelle, c'est pas que je t'aime pas, mais je ... tu nous mates, le Crocrodil ?"
Sur ces mots, il coisa à nouveau les bras et se tourna face à la lande et aux buyères agitées par le vent. Je lançai un regard interrogatif à Majelle qui rougissait, gênée. Devant son silence, je pris les devants :
"Qu'y a-t-il ? Tu peux essayer de me parler en esprit, tu sais. Je veux bien faire l'effort."
Elle me répondit d'un air à la fois dubitatif et embarassé.
"Majelle, si on n'avance pas, on recule. Je veux voir ce que ça fait."clamai-je doucement. Puis je lui chuchotai : "Je te promets de ne pas te faire de mal, ok ? C'est juste que je n'ai pas envie que tu fouilles mes pensées tout le temps, c'est tout."
Elle hocha imperceptiblement la tête, et se redressa. Se raidit plutôt. Bon sang, elle était aussi anxieuse que moi à propos d'une simple discussion !
À moins que je ne l'effraie, tout simplement.
Soudain, je sentis quelque chose. Pas sur ma peau écailleuse, mais dans ma tête. Je ne saurais vraiment l'expliquer, c'était ... différent. Un frisson, le vent sans doute, me parcourut de la tête aux pieds. Mon souffle se mit à accélérer. Jamais je ne m'étais senti comme ça avant !
Comme si il y avait deux personnes en moi ... moi et quelqu'un d'autre que je ne parvenais pas à identifier. Par instinct de conservation, je me repliais mentalement, puis, après une seconde, décidai de me tenir à ma parole, celle que j'avais donnée à Majelle. Avancer. Lentement, très lentement, je m'ouvris, guettant la moindre des réactions de cette deuxième personne.
Elle m'approchait doucement, comme pour un pokémon blessé. Ça peut paraître bizarre, puisque je la sentais dans ma tête, et que nous étions forcément en contact, mais je le ressentais ainsi.
Allez, vas-y, parle ! Je vais pas rester comme ça éternellement ! Pensai-je de toutes mes forces.
Je suis là.
Une voix timide, mais très claire. Féminine sans aucun doute. Majelle ?
Oui, c'est bien moi.
Puis elle se retira. Plus de deuxième présence dans ma tête. Cela me fit du bien, plus que je ne m'y attendais.
J'ouvris les yeux et constatai avec stupeur que plus d'une heure s'était écoulée au moins. Le soleil allait bientôt se coucher. Non, ce n'était pas possible ! Je n'avais pas passé autant de temps à me faire triturer le cerveau, quand même !
Je me tournai vers Majelle, bien décidé à lui demander des explications.
Je m'arrêtai en voyant Insécateur, James, Héo-Héo qui me regardaient d'un air anxieux.
À ce moment-là, une chanson cristalline s'éleva. Les notes pures et mélodieuses se mirent à nous bercer.
Je me sentis tomber, perdre conscience sans rien pouvoir faire.
Chapitre que j'ai du mal à terminer à temps, avec les derniers jours ... Mais le voici !
Kronen fait enfin un pas décisif ! EN-FIN ! Et bonne lecture !
Question de curiosité : Parmi les noms qu'Héo a proposés, vous préférez lequel ? :3
