Les flammes léchaient l'entrée d'une grotte aux milliers de cristaux prismatiques, des roches transparentes qui reflétaient, qui coloraient et rendaient l'endroit vivant. Un lac souterrain, à l'eau bleutée et calme, menait à ce paradis. Et pourtant, dans ce lieu idyllique, en lieu et place des merveilles, ne s'étendaient qu'horreur et désolation. La chaleur envahissait cette bulle, la distordait à sa manière, la faisant lentement exploser.

Un brusque coup d'air devant moi écarta les flammes, et je pus voir la silhouette floue du responsable de ce désastre. Une patte forte se posa devant moi, menaçante.

Un tapotement doux me réveilla.

Sans crier gare, je revins à la réalité. Ce cauchemar paraissait si réel ... n'est-ce pas le propre d'un rêve, qu'importe son contenu, que de se confondre avec la réalité ? Que la conscience endormie ne reconnaisse plus rien, ou plutôt accepte tout comme réel ?

"Qui a fait ça ?!" criai-je aussitôt.

"Du calme." m'enjoigna James en y joignant le geste. "je n'en sais pas plus que toi, je viens de me réveiller d'un rêve bizarre."

Curieux. Lui aussi ?

"Majelle m'a secoué et ça a mis fin à ce sommeil presque instantanément, selon elle. Je suis revenu à la conscience en quelques secondes."

"Moi aussi. Sommeil artificiel ? Provoqué par un pokémon de type Psy ou Spectre ?" fis-je en me tournant vers Majelle.

Je ne cherchais pas à l'accuser en disant ces mots, pourtant elle dut le ressentir ainsi, et se rétracta.

"Ce que Kronen te demande sans y mettre les formes, c'est si tu reconnais l'empreinte d'un type Psy ou Spectre dans ce qui nous est arrivé." reformula mon dresseur, avant d'ajouter : "D'ailleurs, c'est toi qui nous a réveillé. Tu n'as pas été touchée ?"

La Tarsal pencha la tête sur le côté pendant un instant, puis rougit. Qu'avait-elle dit ?

"Bien dormi les gars ?" fis-je à Héo-Héo et à Insécateur.

Le second ne répondit rien, restant pensif, la bouche contractée, le regard fuyant. Était-ce du doute ou de la culpabilité ?

"C'est incroyable, Kro ! J'ai vu du verre qui pousse dans une grotte !"

"C'est du cristal, pas du verre." corrigeai-je distraitement. "Attends, répète-ça !"

"Euh ... J'ai vu du verre, enfin du cristal, qui pousse dans une grotte ?"

"Un lac souterrain ? Des flammes ?" le pressai-je.

"Oui, c'est ça ! Je regardais un lac tout petit, et j'y trempais les pieds !"

"James !" dis-je tout de suite.

Tout ce que j'espérais, c'était que l'on ne soit pas tombé dans un monde parallèle ou une illusion.

"Oui ?"

"On a un problème. Héo-Héo et moi avons fait le même rêve. Une grotte, un lac souterrain, des flammes, du cristal. Ça te dit quelque chose ?"

"Non, j'ai pas vu de flammes !" se défendit le Boguérisse.

"Je n'ai pas vu ça ... seulement un homme sur un pokémon, mais je ne les distinguais pas bien. Le pokémon était énorme, au moins comme le Tropius de Clément Hogre. Ils étaient au milieu d'un trou creusé dans la roche."

"Ça devient de plus en plus bizarre."

"Attends, Majelle m'a expliqué pourquoi elle ne s'est pas endormie. Elle adore la musique et le chant, et elle a eu du mal à résister. Mais elle m'a confié qu'elle a vu un paysage merveilleux."

"Type psy ou spectre ?"

"Non. Elle n'aurait eu aucune difficulté sinon."

Nous nous mîmes à parler tous en même temps, aucun ne comprenant et tentant de parler plus fort que les autres. Seuls Majelle et Insécateur ne se joignirent pas à la conversation, puis il parla enfin :

"Taisez-vous."

Aussitôt dit, aussitôt fait. Nous étions surpris par sa voix, tendue, autoritaire, comme s'il voulait dire quelque chose, sans pouvoir le dire. Son regard s'agitait, ses lames tressautaient. Son cauchemar devait avoir été particulièrement éprouvant.

"Je ... je sais pas comment le dire, mais voilà. Je crois qu'on a vu la même chose, mais pas la même. Genre dans le futur, ou dans un autre monde."

"Et ?" fis-je prudemment.

"Alors celui qui nous a mis dans cet état, faut lui faire payer. Si on a entendu son chant, c'est qu'il était pas loin."

"Qui a vu quelque chose pour localiser cette grotte ?" intervint James, nous regardant tous.

"La mer !" répondit de suite Héo-Héo. "La mer derrière le trou !"

"À l'intérieur d'une falaise sur la côte, donc."

"On fait le tour de l'île ?" proposa le pokémon Plante.

"Je m'en occupe !" m'exclamai-je tout de suite.

Je fis donc volte-face pour aller plonger dans l'eau, quand je ressentis quelque chose. Comme si on me mettait un doigt sur la bouche, mentalement.

Je peux détecter celui ou celle qui nous a endormis. Si je ne suis pas trop loin, je crois que ça pourrait aller.

C'était Majelle qui venait de parler, fait rare. Encore plus étonnant, elle l'avait fait en s'adressant à tout le monde, moi y compris. La situation avec notre mystérieux chanteur n'était pas le plus bizarre de tout ça, finalement.

"Ça me va." fit Insécateur.

Nous acquiesçâmes tous, et deux minutes chrono plus tard, toutes affaires ramassées, nous partions.

Nous sommes d'abord remontés en haut de la plage, gravissant les marches érodées par la pluie et les embruns salés de la mer. Je n'oublierais jamais la réaction d'Héo-Héo qui jeta les quelques algues au milieu de notre ascension, trouvées sur des marches, et qui déclara : "Les algues, c'est fait pour être dans l'eau. Pas ici.". Une fois arrivés en haut, James prit Majelle dans ses bras, la portant pour que nous allions plus vite. Pendant ce temps, Insécateur restait en arrière, toujours renfermé comme un Coquiperl, Héo-Héo à côté de notre dresseur, et moi devant, scrutant dans la pénombre naissante les ombres suspectes.

Bien sûr, toute ombre paraît suspecte, rendant ma démarche aussi vaine que vouloir coiffer un chauve.

Nous avons longé la côte en partant vers la lune, à peu près en tout cas, suivant les abrupts à-pics que les falaises faisaient, plongeant brutalement dans la mer calme. Majelle restait silencieuse, ne détectant rien, visiblement.

Arrivés au bout de l'île, vers l'est, nous sommes restés contempler la lune blafarde qui glissait dans le ciel étoilé. Le vent commençait à se lever, et les vagues à s'écraser de plus en plus fort contre la roche indifférente de ces assauts portés contre elle. Alors que nous allions repartir vers le sud, Majelle se figea. James s'arrêta aussitôt, la regardant en lui posant une question muette. Qui ne peut pas parler entre eux deux, déjà ?

Après quelques instants, il nous expliqua :

"Elle vient de sentir quelque chose de flou, de proche toutefois. Elle ne comprend pas que quelqu'un puisse surgir d'un coup, comme ça. Oui ? ... Ça a disparu, dit-elle."

Pris d'une inspiration subite, je lui fis :

"Est-ce que du cristal peut affecter ta perception ?"

La Tarsal me fixa pendant de longues secondes, puis hocha la tête en rougissant.

"Donc on a une caverne tout près." commenta James. "Y a-t-il une plage en bas de cette falaise ?"

M'approchant prudemment, je répondis par la négative. Puis je m'allongeai et examinai plus attentivement la roche. Il y avait un je-ne-sais-quoi qu me faisait douter. Voyons voir, de gauche à droite : deux rochers émergeaient de la mer, assez rapprochés l'un de l'autre, une grosse bosse juste trois mètres plus bas que moi, et l'impression d'un escalier vraiment très grossier. Comme si le tailleur était un débutant. Certaines marches faisaient au moins ma taille en largeur, d'autres la longueur de ma main.

"Venez voir, y a comme un escalier."

"Fais ce que tu veux, je descends pas."

"T'appelles ça un escalier ?"

"Mais faut vraiment pas glisser !"

Il fallut dix minutes pour convaincre Héo-Héo et Insécateur d'emprunter cet escalier, et avec l'assurance que James avait leurs pokéballs à la main, prêt à les y remettre dès que l'un serait la malchanceuse victime d'une glissade non désirée.

Pour les faire taire, je posai la patte sur la première marche. Tous retinrent leur souffle. Moi aussi.

Seconde patte, seconde marche.

Troisième marche.

Je descendis encore quelques-unes de cet escalier primitif, jusqu'à ne plus les voir.

"Aïe !"

"Qu'est-ce qui se passe ?!"

"Kronen !"

"Non, rien. RAS. Aucun danger !"

Silence de deux secondes.

"Imbécile, on a failli mourir de peur !"

"Je te bats à notre prochain match !"

"Le Crocrodil, tu vas morfler !"

Néanmoins, ils se mirent tous à descendre l'escalier pendant que je partais en éclaireur. Parvenu à deux ou trois mètres de l'eau, je vis que l'escalier s'enfonçait dans une pénombre à peine visible. L'accès était bien caché.

J'attendis le reste du groupe avant d'entrer dans les ténèbres. Puis nous plongeâmes dans le noir.

"On n'y voit plus rien, faut allumer des torches." fit Héo.

"C'est vrai ça, qui a un briquet ?" relançai-je. "Ou une lampe torche ?"

"On en a pas." trancha James. "Je continue à porter Majelle, mais attention à ne pas vous cogner sur une paroi ou à quelqu'un."

"Entendu !" répondirent en choeur les membres de notre fière équipée.

Devinez qui s'est tapé le crâne dix secondes plus tard sur une "saleté de mur".

Après trente ou quarante secondes passées dans les ténèbres, je commençai à distinguer une lueur pâle, plus loin devant. Lorsque j'en fis part au groupe, nous reprîmes espoir. Avançant à tâtons, très prudemment, j'approchai lentement de la lueur qui se raffermissait. Bientôt, c'était une lumière vaillante. Bientôt, plus de "Aïe." occasionnels.

Je tournai à gauche, suivant le tunnel. La lumière devint très forte.

Et je stoppai brutalement.

Un lieu de paradis, de rêve était creusé sous la roche. Des cristaux à la fois miroirs et transparents étincelaient, illuminant la caverne comme une boutique de bijouterie. Ou le coffre d'un pique-sou célèbre pour sa famille et sa richesse. Un lac souterrain qui formait un croissant de lune face à moi, communiquant certainement avec la mer.

Le lieu de mon rêve.

Et au milieu, assis sur un rocher plat, un pokémon bleu.

Ses yeux bleus aussi profonds que la mer elle-même me fixaient, transperçant mon esprit. Pas inquisiteurs, ni surpris, simplement curieux. Son corps assez petit (la moitié de ma taille, un peu moins peut-être), azur et aérodynamique sous l'eau, était sur la terre ferme moins grâcieux, plus fait pour glisser que pour marcher. Et enfin, détail incongru, une sorte de mèche de cheveux sortait du haut de sa tête pour redescendre dans la bouche du pokémon, qui le mâchouillait distraitement. Il arborait aussi une sorte de troisième oeil qui semblait n'être qu'une coloration de peau.

Un inconnu total.

"Salut. Qui êtes-vous ?" s'enquit-il d'une voix polie.

"Salut. Le plombier." rétorqua Insécateur du tac au tac.

"Le quoi ?"

Moment de silence.

"Salut, je suis Kronen, un Crocrodil. Excuse-nous de te déranger chez toi, pendant tes occupations (mon regard ne put s'empêcher de dériver vers sa mèche qu'il triturait à présent.), mais ta chanson nous a endormis et nous voulions éclaircir la mystère à propos ... Voici Héo-Héo, un Boguérisse, Insécateur l'Insécateur (original, pensai-je.), Majelle la Tarsal et James notre dresseur et ami."

"Ah oui. J'ai bien chanté une heure ou deux en arrivant. Je pensais pas que quelqu'un viendrait sur mon île."

"C'est ton île ?" s'étonna le Boguérisse.

"Oui. C'est ici que je suis né. Donc c'est mon île."

Le pokémon se leva lentement, s'étira, puis en quelques bonds souples nous rejoignit. Il était plus agile que les apprences le supposaient.

"Venez ! Ça fait longtemps que je n'ai pas eu de visiteurs ici. Quoique ... non, c'est même la première fois."

"Et tu es ... ?" demanda James.

"Ton dresseur a grogné quoi ?"

"Il aimerait savoir ton nom."

"Ah oui. C'est vrai que je vous l'ai pas dit. Mon nom est Phione." déclara-t-il sur le ton de la conversation le plus banal qui soit. Pui, il jeta un regard en biais à James et me susurra à l'oreille : "Tu lui as pas appris à parler, à ton dresseur ?"

"Mais il parle comme chacun, c'est juste que ... attends, Phione ? Jamais entendu parler de ton espèce."

"Ah oui. C'est normal, maman me dit que je suis un pokémon légendaire et que je suis surper rare, quasiment unique en fait."

"Tu as bien dit "maman" ? Mais les pokémons légendaires sont uniques, ils ne peuvent avoir de parents !"

"Mais si ! Tu connais Manaphy ?"

"Moi oui !" intervint James. "Pokémon marin qui selon les légendes est l'esprit des mers. Réputé car l'existence de plusieurs Manaphys ont été prouvées !"

"Il dit que Manaphy est un pokémon légendaire non unique considéré comme l'esprit des mers." m'exclamai-je en anticipant la question de Phione. "Et toi, tu exauces les voeux ?"

"Bien sûr que non, qui t'a raconté ça ?" répliqua-t-il (ou elle ?) en riant.

"Le marin qui nous a amené sur cette île."

"Ha ha ! Tu sais quand les humains m'ont vu pour la dernière fois ?"

"Non."

"C'était il y a cent cinquante ans, au moins ! Alors tu m'étonnes qu'ils ne savent pas de quoi je suis capable !"

Un bruit sourd mit fin à notre discussion. Une vibration nous secoua également, nous faisant lever les yeux au ciel. Enfin, au plafond garni de pointes acérées qui nous tueraient sans problème si elles chutaient.

Autre bruit sourd, plus proche celui-là. Un filet de sable, ou de poussière, coula de plafond.

Alors que je tournai la tête pour apercevoir d'où provenait le son mystérieux, une paroi éclata en morceaux. La lumière blanchâtre baigna alors la caverne de Phione.

Une silhouette noire juchée sur un pokémon monstrueux et volant atterrit au milieu du trou percé.


Oui, c'est encore un cliff pour la fin ^^ J'espère que je vous ai bien eus avec l'évocation de Jirachi au précédent chapitre et aux aliens pour celui-ci :p

Bonne lecture et bon week-end ! Et un grand merci aux reviews auxquelles je réponds en PM en général ^^ !