Le Pyrax agite doucement ses six ailes flamboyantes. Nul doute que de loin, elles se confondent avec les rayons du soleil. Les légendes disent qu'un Pyrax a, dans les temps anciens, éclairé tout Unys lorsque l'astre jaune a abandonné le pays, seul pour des milliers de kilomètres. Depuis, il est révéré à l'égal des pokémons légendaires. Il peut vraiment l'avoir fait, réalisé-je en déglutissant.
Frédérick Rickman me regarde avec intérêt, pensant sans doute que je peux gagner. Après tout, ne vient-il pas de perdre alors qu'il avait l'avantage ? Mais il n'est pas à ma place. Il a beau avoir observé des dizaines de pokémons se battre contre son Pyrax, il ne peut avoir ressenti cette appréhension qui me tord les tripes, ce sentiment d'humilité qui m'aplatit, la sueur qui coule le long de mon échine. Non, il ignore tout de ce que je ressens.
La mite géante, de trois mètres de haut, émet un long cri modulé, aussi harmonieux que maîtrisé. Il est vraiment grand, voletant doucement à un mètre de hauteur. Son corps ovale est couvert de poils blancs et soyeux, tandis que les endroits glabres sont bleu-gris. Au milieu, des lignes horizontales sont de couleur du bitume, comme sa tête et ses pattes qui émergent de sa fourrure. Son visage, si on peut l'appeler ainsi, est entouré de deux cornes rouges qui partent du menton vers le sommet de sa tête. Ses yeux bleus sont aussi glacials que l'aura surchauffée qu'il dégage de loin.
"Mon ami, Danse du feu !" s'exclama le champion en agitant sa canne pour la frapper au sol.
"Pistolet à Eau !"
Je crachai immédiatement un jet d'eau dirigé vers la mite, cette dernière ondulant sauvagement, ses ailes bruissant avec fureur. Mon attaque allait le toucher quand soudain ... il relâcha la pression, et des vagues de feu s'échappèrent de ses six rayons, vaporisant mon jet d'eau. Les vagues me touchèrent faiblement, mais le mal était fait : il me dominait avec ses attaques feu. Le comble.
"Vibraqua !" lança James, et je m'exécutai.
"Papillodanse !" fit le champion en se triturant -encore- la moustache.
La boule de liquide bleu concentrée que j'avais lâchée fonçait sur le Pyrax, qui ondulait encore. Et sans que je sache comment, mon Vibraqua se mit à rétrécir, partant en fumée. Une toute petite bulle parvint jusqu'à l'insecte. Et il réagit à peine. À peine !
Je ne pus m'empêcher de grogner de frustration. James dut capter ma colère et chuchota :
"Kro, tu veux l'avoir ?"
Je hochai la tête imperceptiblement.
"J'ai quelque chose pour toi. Grimace !"
Je levai un sourcil en fronçant l'autre, tirant la langue à gauche en inclinant la tête et ouvrant grand ma gueule. Et le Pyrax cessa aussitôt de bouger, ses yeux exprimant un mélange de surprise et de dégoût.
"Aqua-jet !"
J'inspirai à fond, et bondis le plus vite possible en projetant de l'eau par ma queue, comme le réacteur d'une fusée. Je fonçai sur la mite géante en traversant un rideau de chaleur, et perdis progressivement de la vitesse au fur et à mesure que j'approchais de ma cible.
L'eau bout, donc devient de la vapeur d'eau à partir de 100 degrés Celsius. Autrement dit, arrivé à proximité, l'air dépassait cette limite. Je heurtai violemment son corps bien plus compact que je ne le croyais, et reculai sous l'impact.
"Vibraqua !"
À bout portant, sa fourrure fut touchée par un boulet de canon liquide, tachant ses poils soyeux, le faisant frémir de douleur. Il plissa les yeux. Mais avant qu'il ne puisse répliquer, j'anticipai l'ordre de James et préparai l'attaque que nous avions développée il y a deux jours.
"Hydroqueue !"
Des tourbillons jaillirent de mon appui au sol, et je me baissai en tournant sur moi-même, frappant la mite en plein abdomen. Avec un bruit de bois que l'on ponce, le Pyrax s'étala sur le sable de l'arène, créant en quelques secondes un lit de grains qui éclataient comme du pop-corn.
"Hether, Vent Violent !" rugit le champion avec une touche de panique.
La mite s'envola d'un coup sec, comme le fut son coup : vif comme l'éclair, il créa des vagues d'air puissantes, une mini-tornade mêlée à du sable brûlant, des milliers de grains douloureux. J'eus l'impression que la tempête dura une éternité, puis quand elle s'arrêta, je me rendis compte que j'avais reculé ... de six mètres au moins, les traces de mes pieds imprimées sur l'arène en deux longues traînées creusées avec soin.
Tout l'avantage acquis à refaire, je devais me rapprocher à nouveau ! Je jetai un minuscule coup d'oeil à mon ami : ses doigts tapotaient doucement l'air, il ne semblait nullement s'inquiéter. Son regard était concentré. Je revins à mon adversaire. Le Pyrax avait souffert des coups que je lui avais infligé, sans aucun doute. Mais moi aussi. Je respirais par à-coups, ma gorge sèche, la peau à vif, mes écailles meurtries.
Le silence régnait sur l'arène, les spectateurs subjugués par le match, les dresseurs en plein combat poussant le fair-play jusqu'à une repos tacite. Frédérick Rickman le rompit finalement en enlevant son chapeau de sa tête pour faire la révérence :
"Héther, il est temps de donner l'assaut final. Lance-soleil."
"Kronen, Aqua-jet !" répliqua James.
Je préparai mon saut, sachant que si le lance-soleil ne faisait que m'effleurer, c'en était fini.
"Rappelle-toi Spirale !" me supplia mon dresseur.
Spirale ? Que voulait-il dire ? Je restai raide, prêt à bouger, mais je ne comprenais pas ... Spirale, le Spinda extrêmement fort. Aux yeux qui bougeaient dans tous les se... dans tous les sens. En spirale. Oui !
Je bondis vers la droite, commençant à opérer un cercle autour de la mite géante. Puis celle-ci arrêta d'engranger des photons pour tirer un rayon lumineux aussi concentré que possible. Pour me toucher, il se mit à tourner dans le sens inverse des aiguilles d'une montre, me rattrapant peu à peu. Et la distance entre nous deux baissait inexorablement. Peu à peu.
Deux mètres.
Un mètre cinquante, toujours en tournant autour.
Le Lance-soleil à dix centimètres de moi.
Un mètre.
Le rayon à cinq centimètres.
Cinquante centimètres.
Le bout pointu de ma queue si proche du rayon lumineux.
Je commençai soudain à griller, mes écailles surchauffées, la douleur remontant le long de ma colonne vertébrale. Je me tendis instinctivement, et ça me sauva. Je m'agrippai au Pyrax, et lui fermai sa bouche d'insecte brutalement, le forçant à se brûler à l'intérieur.
"Hydroqueue !"
Sans le laisser s'éloigner de moi, je le frappai encore et encore avec ma nouvelle attaque favorite. Il se débattait, la chaleur me faisait suer, mais je n'allais pas renoncer. Avec un effort considérable, je le soulevai et le jetai à terre.
Il bougeait à peine.
"Giga-Sangsue, Hether."
Les yeux de glace se rouvrirent vivement, et avant que je ne puisse faire un geste, des ailes du Pyrax avaient jailli des filaments verts fluos, me ligotant, me pénétrant comme des seringues. Soudain, je contractai tous les muscles de mon corps, cherchant à sortir de ce piège : les filaments aspiraient ma force, le peu qui me restait. Sans que je ne puisse rien y faire, je devenais amorphe, la tension descendait ... J'allais tomber ... Les filaments se retiraient ...
... Je ne pouvais pas me laisser faire ... L'effort pour me relever et toiser le Pyrax requinqué fut considérable.
J'avais perdu. Je ne pouvais pas le vaincre dans mon état ... ni me mettre en colère. Mon cou se tourna vers James lentement, mes yeux hagards. Ses yeux brillaient. Je ne réagis pas. Je vis sa mâchoire se contracter, il se retenait ... même là, il espérait. Mais je n'en avais plus la force.
Je fixais à nouveau le Pyrax. Il était proche de moi, tout proche ... je sentais mes battements de coeur qui ralentissaient, mais qui continuaient de battre ... toujours. Toujours. Je peux pas renoncer. Pas si je suis encore debout.
Avec une grande inspiration, je sautais sur le Pyrax, le plaquant à terre et lui assénant des coups de queue hydratée. Je parvins à lui faire deux coups avant qu'il ne m'envoie voler. Je ne touchai pas terre.
Mon corps perdit sa consistance, devenant énergie. J'avais perdu.
"Salut Kro." me fit James, ma pokéball à la main.
Nous étions dans le hall du Centre Pokémon de Vaech. Je ne répondis pas tout de suite, le regardant dans les yeux. Le goût amer de la défaite me marquait encore de son sceau honteux. Aucun mot ne saurait m'apaiser, j'avais perdu, un point c'est tout.
"Ça fait depuis quand ?" s'enquit James abruptement.
"Quoi, depuis quand ?" répondis-je sèchement.
"Ta dernière défaite avant aujourd'hui." dit-il en me défiant du regard.
"Blazec."
"Oui."
Je restai à nouveau silencieux, le provoquant. Je voulais qu'il m'engueule, qu'il me remonte le moral, mais apparemment il n'y était pas disposé. Et maintenant, c'était à celui qui craquerait le premier et comblerait le silence. Mais je n'étais pas prêt à lui céder ça. Une défaite par jour, c'est déjà trop.
Deux défaites. James, au bout d'une heure, m'avait fait signe de le suivre (l'hôtesse de l'accueil avait essayé plusieurs fois de nous égayer ou de parler avec James, mais il s'était entêté dans son silence. Moi aussi.) et m'avait conduit à un banc en dehors du centre, face à la mer. Il avait ensuite croisé les bras et attendu. Fixer la jetée et les vagues était passionnant, puis j'en avais eu marre.
"Quoi ?" avais-je demandé d'une voix sourde.
Silence de la part de mon ami. Je l'avais regardé, mais il avait le regard au loin, au-delà l'horizon, sourcils froncés. Enfin, il avait ouvert la bouche :
"Pourquoi tu t'es énervé comme ça pour une simple défaite ? Ça me fout la haine."
"J'ai pas à me justifier." sifflai-je.
"T'as raison, ça va faire avancer les choses." persifla-t-il.
Je fis comme si je n'avais rien entendu. Puis je consentis à m'exprimer :
"Putain, c'es un type Feu, et je perds ! Merde, tu t'imagines, j'ai l'avantage et je perds encore contre un type Feu !"
"Tu vois, c'était pas compliqué."
"Nan mais ça t'énerve pas, toi ?!" m'insurgeai-je.
"Si. Mais je suis encore plus heureux qu'on ait gagné, mieux, que tu l'aies acculé à ce point."
"Quoi ?"
"Il a fait une Papillodanse, une attaque pour renforcer sa puissance spéciale et sa vitesse, et malgré tout tu survis à une Giga-Sangsue boostée. Tu l'as mis dans le rouge alors qu'il est bien plus expérimenté, et on a vaincu Frédérick Rickman avec trois pokémons. Le match va être diffusé dans toutes la ville pendant un mois, il paraît. Les matchs."
Il fouilla dans sa poche pour en sortir un minuscule poing embrasé et stylisé.
"Le badge Ardeur, qui représente la capacité à se dépasser, et on l'a eu. Ensemble. Je suis fier d'avoir fait tout ça avec toi. Je suis fier de ce que nous avons fait." murmura-t-il, la lueur brillante de retour dans ses pupilles vertes. Il décroisa les bras : "Et là, tu boudes comme un gamin pour une histoire d'ego froissé."
"Je boude pas !"
"C'est ça, et la mer, c'est de l'Ice Tea à volonté."
Je pouffai devant le ridicule de ses paroles, puis éclatai franchement de rire, bruyamment. Après avoir remis sur pied le banc, qui était tombé quand j'avais rejeté le menton en arrière, je chuchotai :
"Les deux derniers matchs d'arène, j'ai pas participé."
"Les deux derniers matchs d'arène, tu étais là." corrigea-t-il.
"Non, je n'ai rien fait." précisai-je.
"Tu m'as conseillé." rétorqua-t-il. "Tiens, il m'a demandé de te remettre un message."
"Le champion ?"
"Oui. Tu veux l'entendre, ou tu préfères d'abord que je te dise celui de Serena ?"
"Et qu'est-ce que ça change ?"
"Rien du tout, le contenu reste le même." commenta James. "Donc, je choisis, Frédérick Rickman d'abord."
"Hé, j'ai pas choisi ! Pourquoi tu m'as demandé alors ?!"
James me fit un sourire moqueur en s'étirant lentement :
"Pour te sortir de ta déprime passagère !"
"Toi, j'vais te noyer !" le menaçai-je, à moitié sérieux.
Mon dresseur toussota et prit une voix ampoulée, toute en changements de rythme :
"Mes respects, Kronen. J'ai appris ton nom pendant notre match, et à ma grande surprise, tu es allé au-delà de tes limites pour vaincre Hether. Je suis abasourdi que vous ne possédiez que deux badges, trois maintenant. J'aimerais beaucoup te souhaiter une bonne continuation en personne, malheureusement, les matchs d'arène ne sont pas terminés pour moi aujourd'hui. Ah, cruel destin impitoyable au coeur de pierre, que ne me laisses-tu ce que je désire faire ? Je te prie d'excuser ma distraction aussi légendaire que la force de Hether. J'ai donné à James l'heure du prochain ferry pour la côte de Kalos, en direction de Yanthreizh. Have a safe travel, comme dirait mon ami Goyah !"
Je laissai James débiter tout le message, assimilant les informations. Il nous félicitait, mais ça, c'était prévisible. Ça collait par-dessus tout au personnage qui raccompagnait ses victimes après les combats d'arène, afin de raviver leur esprit mal en point et démotivé.
"Et le message de Serena ?"
"Elle te dit qu'elle a adoré te voir combattre, que Héo-Héo est incroyable, qu'elle veut t'étudier, si tu as une méga-évolution ... La routine."
La deuxième information donnée par le champion était nettement plus intéressante. Il désirait que nous repartions à l'instant sur le continent. Pourquoi ? Y avait-il là-bas quelque chose de particulier, que nous devions voir le plus tôt possible ? Une personne ? Un événement ?
Je fis part de mes réflexions à James, et il y réfléchit à haute voix :
"Il n'est pas tard, nous avons encore le temps pour prendre celui d'après. Oui Kro, on a raté le premier parce que môssieur faisait la gueule. Quand on est passé par Yantreizh, je me rappelle pas avoir vu d'affiches pour un festival ou quoi que ce soit, ou de préparatifs ... ah, c'est peut-être le mini-tournoi dans l'ancienne arène."
"Le mini-tournoi ?" répétai-je en écho.
"Ouais, tu sais, Yantreizh avait une arène avant, puis Rickman a gagné son titre de champion et a déménagé l'arène sur l'île ici."
"C'était un champion de quel type avant ? Le type combat, avec la combattante ?"
"Je sais plus, mais ce n'est pas important. Donc, le bâtiment qui servait d'arène est maintenant un stadium libre, et souvent utilisé pour le mini-tournoi qui passe sur la 17. Il regroupe des dresseurs des environs en général, et c'est pas une véritable compétition, je crois. Le trophée est dérisoire."
"Il veut qu'on participe, donc ?" proposai-je. "Mais ça a pas de sens, si le niveau est faible."
"C'est possible que cette année, il rassemble des dresseurs plus expérimentés."
"Le ferry part quand ?"
James regarda sa montre et fit :
"597 secondes."
"Dix minutes, quoi."
"On y va ?"
"Oui, tu attends quoi ? Le déluge ?"
La voix mentale résonna sous mon crâne m'interrompant dans mes pensées. Je ne sursautais pas, incapable de le faire, coincé que j'étais dans ma pokéball. Cette sensation de ne pas pouvoir bouger est vraiment pénible. Elle est indescriptible, c'est comme si mon cerveau aussi était en veille. Sauf quand Majelle vient me parler, ce qui est rare.
-Kronen, est-ce que je peux te poser une question ?
-Oui, Majelle.
-Kronen, est-ce que as peur, des fois ? me demanda-t-elle timidement.
Pas aussi timidement que dans son comportement habituel, puisqu'elle était tout de même plus confiante dans ses conversation télépathiques. Et ça me soulageait beaucoup quand j'étais dans ma pokéball.
-Tu peux me parler depuis ta pokéball ? Ça bloque tes pouvoirs, normalement, lui fis-je remarquer.
-James m'a sortie pour la durée de la traversée jusqu'à la ville où on va. Alors, est-ce ... est-ce que ...
Qu'est-ce que je pouvais lui dire ? En quoi me poser la question la rassurerait-elle ? Ça me gave de devoir anticiper sur ses pensées, sur l'impact qu'un mot peut avoir sur une personne ensuite. Pouvais-je lui dire que j'étais rongé par la peur ? Pouvais-je lui mentir et affirmer que je ne la ressentais presque pas ?
Elle attendait toujours, silencieuse, bien que je sentais -mentalement- qu'elle se retenait de parler. Les dialogues mentaux ont cet avantage sur les dialogues réels, on perçoit bien plus facilement les changements d'humeur de chacun, la façon dont elle réagissait ... même si discuter de cette manière me donnait mal à la tête au bout de deux minutes. Je ne suis pas fait pour ça.
Une pointe de doute et de gêne monta de son esprit, elle devait rougir aux côtés de James.
-Tu sais, la peur est une émotion primaire, il est normal de la ressentir. Elle te rappelle, comme la joie, que tu es vivante. Ça veut même dire que tu es en bonne santé, parce que si tu y es insensible, t'as un sacré défaut de conception.
Elle ne répondit pas tout de suite.
-Mais tu la ressens, toi aussi ? Elle te grignote, elle te paralyse, et tu n'arrives plus à rien ... je suis nulle de ne rien pouvoir faire pour me maîtriser.
-Majelle.
-Oui, qu'est-ce qu'il y a, Kronen ?
-Cesse de te tourmenter pour rien.
Un nouveau silence de sa part, mais elle restait attentive. Mieux, elle écoutait. Je soupirais intérieurement et développai :
-Je t'ai dit que la ressentir est tout à fait banal. J'imagine que pour toi, c'est quand tu veux nous parler mais que tu ne le fais pas par timidité, ou quand tu es face à un pokémon à vaincre, ajoutai-je en repensant à son combat de tout à l'heure. Puis je durcis légèrement ma voix : Cependant, la laisser te dominer est un choix. Il n'appartient qu'à toi de le lui refuser et de grandir. Ce n'est pas facile, c'est vrai, et nous ne sommes pas égaux face à la peur, face à nos sentiments. James est émotif comme toi, je l'ai vu grandir et mûrir. Je suis sûr qu'il peut te donner de bons conseils également.
-... Merci Kronen.
-N'oublie pas. La liberté se gagne tous les jours.
Je refermais mon esprit en espérant qu'elle comprendrait le message, que je voulais me reposer autant que faire se peut dans ma cage énergétique. Je ne me ferai jamais aux conversations d'esprit.
Son esprit disparut d'un coup, doucement, et en un instant, elle s'était volatilisée.
Non, décidément, je ne m'y ferai jamais.
"Bonne sieste ?" me fit James en remettant ma pokéball à sa ceinture.
Je toisai le jeune homme aux yeux verts et aux cheveux blonds.
"Faut vraiment que t'essayes un jour, tu comprendras pourquoi j'y vais jamais."
"Tu deviens vieux, c'est pas la première fois que tu me le serines ! Le jour où tu me feras rentrer dedans ..."
"... on rencontrera une divinité du genre des Dragons de l'Espace-Temps ?" fis-je sur un ton sarcastique.
"On a déjà rencontré Phione, ça compte ?" s'inquiéta James.
"Je suis indulgent et généreux, je le compte pas."
"On reverra Phione en fait ?" interrogea Héo-Héo, fier au possible depuis son combat contre trois pokémons Feu.
"Aucune chance, il doit être plus prudent. Quoiqu'il n'ait pas besoin de s'inquiéter, il s'en est tiré sans égratignure la dernière fois."
Nous étions arrivés au quai, le ferry se vidait peu à peu et nous attendions pour sortir en dernier. James haussa les sourcils en regardant la file des gens qui descendaient la rampe. Du menton, il désigna le bout de la queue :
"Tiens, y en a un qui ressemble à l'acteur, là. Celui de la pub avec le lait Meumeuh."
"Et là, c'est pas l'Ecremeuh qui l'accompagne ?"
"Tiens, on dirait un agent de PETRA là-bas.
"Quoi ? Répète-ça !" sifflai-je en scrutant la foule.
Je repérai celui dont il parlait, un homme entre deux âges, avec les triangles orangés aux épaules, gilet blanc, pantalon blanc ... ça correspondait parfaitement. Il était de dos, donc impossible de savoir s'il portait bien le sigle caractéristique. Il avait vraiment l'air normal pourtant, à ceci près qu'il semblait chercher quelqu'un du regard, ses cheveux oscillant avec vivacité.
Soudain, il se tourna et observa les gens encore sur le bateau, puis il s'arrêta une seconde sur nous. Un seconde. Il reprit son inspection en feignant l'air de celui qui n'a pas trouvé, mais le mal était fait.
C'était nous qu'il espionnait, sans aucun doute.
PETRA nous avait retrouvé.
"James ..."
"... Je sais." se contenta-t-il de dire. "Et je te parie qu'il était là à nous regarder combattre. Si ça se trouve, il a pris un film, a noté mes pokémons, leurs attaques ..."
"On le kidnappe ?"
"Non, évitons de nous faire remarquer."
"C'est ceux qui t'avaient capturé, ou celui qui nous a trouvé dans la grotte de Phione ?" fit le Boguérisse, curieux.
"Il doit être un simple sbire, pas un chasseur de primes comme Ned Wayne. Les chasseurs de primes visent les légendaires, ils les capturent. Nous, ça va plutôt être les chasseurs de tête." estima-t-il.
"Comment tu peux être aussi détaché en évoquant ta propre mort ?" demandai-je, incrédule devant son indifférence.
"C'est bon, il n'y a plus personne sur le bateau, allons-y." esquiva-t-il. "Quelqu'un m'a dit que la peur, et l'affolement par extension, est un choix, et qu'on peut l'accepter ou la refuser. Je le prends, ce choix. Pour une fois."
Nous nous engageâmes sur la rampe de bois presque déserte. Yantreizh s'étendait devant nous, une ville de taille respectable. À gauche, nous voyions nettement la Tour Maîtrise se découper dans le ciel, sur la presqu'île où ses fondations reposaient. Un lieu d'entraînement pour les meilleurs. Devant nous, des quartiers par dizaines, regroupés et agencés par un enfant de 5 ans à qui l'on aurait donné des arbres et des cubes. "Fais une ville." et voilà le résultat, une cité boisée et agréable, mais totalement anarchique.
Nous posâmes le pied sur les dalles du quai Kenneth, en l'honneur du membre du Conseil 4 éponyme. Dire que nous étions déjà passés par là deux jours plus tôt.
Un homme en poncho se tenait sous l'ombre d'un arbre décrépit. La vache, la coiffure ! C'était la première fois que je voyais ça, une tignasse bien coiffée et incroyablement longue, nouée en haut du dos, le reste de la chevelure flamboyante et rousse se déployant totalement. Une barbe de trois jours mangeait son visage épais, et il nous fixait de ses yeux rieurs. Six pokéballs sur ses épaules, nouées sur un espèce de collier. Dresseur donc.
Il sortit de l'ombre du végétal pour serrer la main de James avec un grand sourire, lui tapa dans le dos et fit de même avec moi. Je notai son âge inscrit sur ses rides, il était plus âgé que je ne le pensais. Et quels sourcils.
"Enchanté ! Fred m'a parlé de toi, il paraît que je vais te coacher ! Tu t'appelles James Raytom, bien sûr ?"
"Oui, c'est m..."
"Très bien ! Content de rencontrer un jeune comme toi ! Fred m'a dit que tu lui as mis une déculottée comme c'est pas permis, tu l'as eu comment ? Hether s'est enfin fait battre ?"
"Son Pyrax ?"
"Ouais, le frère du mien. Pour info, il s'appelle Béryl, comme les pierres !"
"Non, il était bien trop fort, il a vaincu Kronen de justesse."
"Hé ben, c'est pas demain la veille que j'pourrais me moquer de lui alors ... et le badge, tu l'as ?"
James acquiesça et sortit le poing embrasé stylisé, le tenant par l'index et le pouce. Goyah, puisque tel était son nom, posa une main sur son épaule :
"Mon garçon. James. Comment tu l'as battu ? Raconte-moi."
Il dégageait une telle aura de confiance, écrasante. Ce n'était pas un dresseur ordinaire. Mais qui était-il donc ? Pendant que James lui expliquait les matchs et les règles changées, Goyah écoutant attentivement et éclatant de rire parfois, j'essayais de me rappeler où j'avais déjà vu cette attitude. Confiance et autorité, avec un mélange de force contenue, comme un prédateur "au repos" ...
La dernière personne comme ça était bien plus souple, l'homme d'âge mûr se détendait plus, conscient que rien ne pouvait lui arriver. Il se savait plus fort et n'en abusait pas.
La dernière personne au même caractère n'était nulle autre que Rose Mulli. Membre du Conseil 4. Un frisson me parcourut l'échine, mélange d'excitation et de peur.
"Qui êtes-vous ?" grognai-je à Goyah sans contrôler la tension dans ma voix.
"...Majelle s'est protégé avec un Plénitude, assez résistante pour encaisser la Déflagration..."
"QUI êtes-vous ?!" répétai-je plus fort, interrompant James qui me lança un regard interrogateur.
"Hé Kronen, tu me veux quoi ? Tu veux savoir quoi ?"
"Qui vous êtes, ce que je me demande aussi, monsieur Goyah." traduisit mon dresseur.
"Ah, fallait le dire alors ! Y a pas d'ironie, Kronen ! Et tutoie-moi, James !" précisa l'homme en me faisant un clin d'oeil. "Je suis Goyah, ex-Maître du Conseil 4 d'Unys. C'est ça que tu voulais savoir ?"
"Mais que faites-vous à Kalos ?"
"Ah, ça c'est une longue histoire, James."
Il ferma la bouche sur ces mots, et nous restâmes muets, impatients d'entendre la suite. Il prit une grande et longue inspiration, puis continua :
"Elle sera meilleure autour d'un bon repas, n'est-ce pas ?"
Nous hochâmes la tête, bien d'accord avec lui. Il fit un geste de la main pour que nous le suivions, et alors que nous nous apprêtions à faire le premier pas, deux voix retentirent non loin :
"JAMES !"
"KRONEN !"
Deux silhouettes courraient dans notre direction, et je les reconnus au premier coup d'oeil. Un couple que je connaissais plus que bien.
Nos parents.!
Allez, nouveau cliff pour continuer !
Réponses aux reviews précédentes : Yellow-chan, ma "plus fidèle lectrice" ^^: Ah bon. Jamais dit ça. Le combat contre Pyrax, tu l'as eu, heureuse ? :P Et en fait, la Roulade couplée au Fouet Lianes démultiplie la vitesse et donc la puissance du coup. En plus, avec Cognobidon qui a bien affaibli le Darumacho ... à bientôt !
J'ai eu du mal avec ce chapitre, il était pas prévu ... James, Kronen, vous allez faire ce que je veux, oui ou non !
