Ting, fit la pokéball en arrêtant son va-et-vient.

La tension se relâcha d'un coup, un long soupir qui prit forme dans mon ventre. James s'avança pour récupérer la pokéball, et la prit en hésitant. Ses yeux braqués sur la pokéball, il avait l'air de s'attendre à ce que le Bruyverne ressorte tout seul, la gueule remplie de flammes draconiques. Enfin, quand il constata qu'il ne risquait rien, il se tourna vers nous et fit :

"OUI !"

"On l'a eu !" exultai-je dans un souffle.

Majelle eut un grand sourire, partageant notre joie de façon plus discrète. Puis l'enthousiasme redescendit quand deux voix manquèrent à l'appel.

Héo-Héo et Zyfforlan.

Majelle inclina le rayon de la lampe torche vers le Boguérisse, et nous le découvrîmes, mains empiognant ses oreilles à tel point qu'il les écorchait, recroquevillé. Son visage était à la fois vide de toute expression et malgré ça, il exprimait une détresse sans nom. Pire que du désespoir. Nous l'appelâmes prudemment, mais il ne nous répondit pas. J'étais même certain qu'il n'avait pas entendu. James le remit dans sa pokéball et se tourna vers Majelle :

"Est-ce que tu sais ce qui lui arrive ? Il a l'air perdu."

Elle pencha la tête en se grattant le menton, gênée. James fit la moue :

"Tu essayeras quand on sera arrivé au Centre ? C'est important."

Elle hocha la tête, et je profitai de l'occasion pour intervenir :

"Que lui arrive-t-il ?"

"Il se passe que c'est dangereux d'entrer dans son esprit, parce qu'il y fait très froid et très chaotique."

"Non, mais en vrai ?"

"En gros, qu'il va très mal. Tu sais, il était complètement affolé il y a un instant."

J'approuvai d'un hochement, ses yeux restaient gravés : de la terreur pure, celle qui vous tétanise et qui vous fait hérisser vos poils, qui vous secoue si violemment que vous ne pouvez plus rien faire. Alors que je restai silencieux, le faisceau se dirigea vers Zyfforlan, toujours étendu au sol. Il ne devait pas nous avoir entendu, car il nous regarda et se leva sans trop de difficulté... avant de tituber. Le contre-coup de l'attaque sonique du dragon l'avais laissé chancelant.

"Il doit être à moitié sourd..." réfléchit James en le dévisageant. "Majelle, tu peux lui dire que je le rentre dans sa pokéball pour sa sécurité ? Il n'est pas en état."

Zyfforlan s'immobilisa soudain, se tournant lentement vers Majelle, pupilles rétractées devant la lumière aveuglante.

"NON, JE VAIS BIEN !" hurla-t-il en faisant quelques pas dignes d'un Spinda.

Le rayon rouge le cueillit et il disparut.

"Les sourds crient toujours pour s'entendre eux-mêmes." commenta James. "Majelle, tu veux bien nous guider vers la sortie ? Je prends la lampe pour t'aider."

Elle la lui passa en lui désignant une direction, et nous suivîmes ses indications. Je marchai en silence au départ, puis posai la question qui me brûlait les lèvres :

"On fait quoi du Bruyverne ?"

"On le garde." fit James.

"Attends, on va pas garder un pokémon aussi dangereux !" m'exclamai-je, haussant involontairement la voix. "Tu as vu son regard ? Il est fou et violent !"

"Kronen, calme-toi."

"Il pourrait nous battre tous en s'envolant, juste comme ça, hors de notre portée !"

"Kronen."

"Ce sera facile pour lui de fuir sa pokéball !"

"Kronen !" aboya James.

Je me tus devant sa véhémence soudaine. Mon ami reprit sur un ton plus bas et mesuré :

"Calme-toi. Ce n'est pas parce qu'il est dangereux qu'il va nous tuer. Regarde Zyfforlan..."

"Oui, c'est vrai, il est plus gentil. Enfin, ce n'est pas pour ça que..."

"Il était pire quand on l'a rencontré. Ça fait assez longtemps pour qu'on ait oublié sa cruauté à l'époque."

J'ignorais s'il n'avait pas conscience du risque qu'il prenait, ou s'il se croyait assez fort pour contenir le Bruyverne. Mais moi, je m'étais confronté de plus près au pokémon, et j'avais vu sa colère. Il m'aurait tué s'il en avait eu l'occasion. J'en étais certain.

"Kronen, il y a une solution. Je ne l'ai encore jamais fait, mais tout dresseur en a la possibilité pour se faire obéir de ses pokémons."

"Tu parles de... ça ?" fis-je en fronçant les sourcils.

"Oui, je parle bien de ça." admit-il. "C'est une méthode qui met à profit le pouvoir des badges et de la pokéball. En soi, elle n'est pas mauvaise, c'est juste que..."

"Que tu ne veux pas l'utiliser ?"

"Oui... mais on n'a pas le choix."

"Dans ce cas, j'accepte, mais je m'occupe de la sécurité. Je ne veux pas qu'il t'arrive quoi que ce soit, c'est bien clair ?"

James me fit une tape amicale sur mon épaule, puis dirigea le faisceau vers la lumière que nous apercevions non loin :

"Compris ! On le fera au Centre, après avoit descendu cette montagne !"


La lampe diffusait sa lueur orangée faiblement, les ombres en profitant pour donner un air de conspiration à nous quatre. Zyfforlan était debout, bras croisés, Majelle à côté de moi, assise sur le lit, et James en face, sur une chaise. Il tenait à la main la pokéball du Bruyverne, la fixant d'un air vide, plongé dans ses pensées. Et c'était bien normal, le sort de ce dragon attrapé nous tracassait tous.

"James, tu accouches ?" grogna l'Insécateur nerveusement, usant de l'expression qu'il avait apprise il y a peu sur la reproduction des humains. Depuis, il adorait sortir ça.

Notre dresseur soupira et passa la main dans ses cheveux blonds.

"Ok... par quoi on commence ?"

"Par le début." répondit de manière agressive Zyfforlan. "Pourquoi tu l'as capturé d'abord ? On aurait du le tuer !"

"Calme-toi Zyff."

"Tu as vu comment il nous a eus, tapi dans l'ombre ? C'est... il est dangereux, James, on doit pas le garder ! Il va nous..."

"...massacrer." complétai-je, partageant son avis.

"Ok. Majelle, tu en penses quoi ?"

Je... je ne sais pas trop. Je l'ai sentie, elle était effrayée par notre arrivée. Je crois qu'elle a juste réagi comme si on était ses proies, mais elle ne nous en voulait pas particulièrement.

Je déglutis après cette tirade, un peu secoué par son invasion mentale. Au moins, je tenais mieux qu'avant, ce qui me rassurait.

"Elle ?" pointa James en repassant sur la pokéball.

Oui, c'est une femelle.

"Ah, ça change tout !" ironisa Zyfforlan. "Pourquoi tu l'as pas dit avant..."

Majelle se pencha un peu vers moi, intimidée par l'acidité de l'insecte, que je fusillais du regard en retour. Il comprit le sous-entendu et murmura :

"Pardon."

"Revenons au sujet principal." reprit James. "Je vous l'ai dit tout à l'heure, je peux utliser le pouvoir des badges pour l'entraver le temps qu'il, qu'elle apprenne à nous connaître."

"Est-ce que ça marche vraiment ?" s'enquit Zyfforlan.

"Oui, parce que tu ne nous as jamais agressé une seule fois, pas si c'était permis pendant les entraînements."

"Quoi ? C'était ça ?!" glapit-il dans un geste typique d'Héo-Héo. "Mais c'était juste moi qui voulait pas vous faire de... Non, non, c'était ça ?"

"Si tu parles d'un moment où ton corps bloque totalement, sans explication, il s'agit bien du pouvoir des badges. Il augmente au fur et à mesure de l'acquisition de ces derniers, comme est censée grimper la force des pokémons." expliqua James en mimant une pente montante.

"Montre-moi tes badges !" le pressa soudain l'Insécateur.

James obtempéra et sortit ses quatres objets : le badge Entrave, le badge Bourgeon, le badge Ardeur, et le badge Désillusion. Tous durement gagnés, me rappelais-je en pensant aux combats livrés rien que pour ces symboles. Souvent, la défaite n'avait pas été loin.

Zyfforlan s'approcha précautionneusement d'eux, les rebifla, les examina et s'exclama, dubitatif :

"Mais c'est des machins normaux, y a rien dedans !"

"Me demande pas comment ça se fait, j'y connais rien non plus. Faut être dans une fac hyper-spécialisée pour apprendre ça. Et ça m'a jamais intéressé, je pensais pas faire la collecte des badges à l'époque."

Il m'adressa un sourire complice en disant ça. Nous n'aurions sans doute pas pensé à le faire il y a un an.

"Reculez tous, on va accueillir la nouvelle." fit James, et il libéra la dragonne sombre.

Elle apparut à ma gauche, surveillée de près par Zyfforlan. Maintenant que je la voyais de plus près, je constatais sa finesse, et surtout de multiples écorchures, sans doute dues à la grêle habituelle de la montagne. Elle devait souffrir à chaque sortie, plus que nous en tout cas. À peine matérialisée, elle se prépara à s'envoler et jeta un oeil au plafond, avant de siffler de dépit. Elle nous jeta ensuite un regard venimeux, mêlé de crainte.

"Tu ne t'envoleras pas à moins que je ne t'en donne l'ordre." dit James sévèrement. "Et bonjour. Je t'ai capturée et ça ne te fait pas plaisir, je le comprends bien. Mais maintenant, tu vas arrêter de terroriser les habitants du village, puisque je t'emmène avec moi."

La Bruyverne resta silencieuse, oscillant sur ses pattes. Sa queue s'agitait au sol, presque collée au mur.

"Et à moins que je ne t'en donne la permission explicite, tu n'attaqueras pas Zyfforlan, Majelle ou Kronen, ni moi. Et ceci..." continua-t-il en prenant une pokéball : "... est la pokéball de Héo-Héo le Boguérisse que tu as attaqué aujourd'hui. Tu ne l'attaqueras plus, tu m'as compris ?"

Les crochets acérés de la dragonne sortirent une milliseconde de sa gueule, puis disparurent derrière le museau de peau tendue. Comme si l'ordre avait à moitié fonctionné.

"James, tu sors Héo ? Qu'il la rencontre, au moins..." proposa l'Insécateur avec un sourire.

"Non, Zyff', je ne le ferai pas sortir tout de suite. Tu te rappelles comment il ne bougeait pas quand on a attrapé la nouvelle ?" contra James. "Oui Majelle ?"

James a raison, il est en état de choc. S'il voyait cette dragonne, ça risquerait d'aggraver son état, diagnostiqua Majelle doucement. Ne le fais pas sortir.

"D'accord, pas tout de suite... tu me préviendras quand ce sera bon ?" l'interrogea-t-il, puis il s'adressa de nouveau à la Bruyverne, après le hochement de tête de la Tarsal : "Bien, maintenant que tout ça est dit... comment tu t'appelles ?"

Elle cracha par terre puis détourna le regard.

"Je te donne le choix, soit tu nous le dis, soit Majelle le lit dans ton esprit." assura James fermement.

Nouveau regard noir. Si elle ne bougeait pas, ses yeux étaient quant à eux bien assez expressifs.

"Majelle, comment s'appelle-t-elle ?"

Une fraction de seconde plus tard, le faciès de la Bruyverne se figea, puis se tordit d'incrédulité. Elle localisa immédiatement la source de son malaise, une Tarsal qui se dérobait à sa vue. Puis, inexplicablement, ses traits se détendirent un peu, plus sereins, plus apathiques. Elle contemplait un point derrière nous. Son menton s'abaissa et remonta, lentement, comme une personne à moitié endormie.

"Ka... Kaora." croassa-t-elle. "Mon nom, c'est Kaora."

Elle avait une voix rauque bien que très sonore.

"Je veux un duel." déclara Zyfforlan subitement.

Nous le dévisageâmes un moment, puis il se racla la gorge :

"Ouais. J'accepte pas ce monstre avec nous si je l'ai pas affronté d'abord. Mais un vrai combat, pas de coups sournois à la "Je t'assourdis", c'est clair ?"

"Comme une nuit de lune blanche." acquiesça Kaora en le fusillant de ses prunelles. "Je vais te prendre à la gorge et te vider de ton sang jusqu'à ce qu..."

"Du calme." lui intima James, et elle obéit. "Puisqu'il faut évacuer votre agressivité, j'approuve. Mais à l'avenir, vous trouverez autre chose. Maintenant, tout le monde dehors, sur le terrain d'entraînement."

Il ouvrit la fenêtre et dit à Kaora :

"Sors par ici et pose-toi sur le cercle que tu vois là. Le cercle blanc. Ne t'envole pas après, attends-nous."

"James, tu oublies une chose." lui soufflai-je.

"Pardon ? Ah oui ! Kaora, tu as la permission de voler, mais tu vas directement au terrain."

Elle siffla en hochant la tête, mécontente. Elle avait dû imaginer un plan pour s'évader, réduit en cendres par les instructions de James et mon ajout. La fine dragonne se dandina jusqu'à l'ouverture, s'accrocha puis sauta. Elle ouvrit les ailes en une fraction de seconde, et avant de s'écraser, elle remontait, fière et gracieuse dans les airs. Voilà qui me serait utile. Si elle avait un rituel, une habitude, un tic récurrent avant de s'envoler, et l'occasion de s'enfuir un jour, je ne manquerai pas de la stopper.

Je rejoignis James à la porte de la chambre, Zyfforlan déjà parti et Majelle dans les bras de mon dresseur. Nous descendîmes les escaliers, pour nous faire interpeller par une secrétaire revêche à l'accueil :

"Dis donc, c'est à vous l'Insécateur qui fugue ? Non mais ça va pas de laisser en liberté un pokémon comme ça ? Je vais appeler la SPP moi !

"Madame..." eut le temps de dire James, puis son visage se ferma.

"Et qu'est-ce que vous attendez, il doit être en train d'agresser des honnêtes gens dehors ! Quelle irresponsabilité !"

"J'ai toute confiance en mon Insécateur, qui s'appelle Zyfforlan, pour qu'il rejoigne le terrain d'entraînement. Au revoir madame, passez une bonne journée." termina-t-il avec froideur.

Nous partîmes sans demander notre reste, arrivâmes au terrain d'entraînement, et tout de suite empêchâmes un combat dangereux de débuter. Deux dresseurs aboyaient à Zyfforlan et à Kaora de déguerpir en agitant leurs pokéballs, tandis que les deux pokémons réagissaient à leur manière : l'Insécateur semblait protéger la dragonne, sûrement pour avoir un "vrai combat" contre un adversaire avec toutes ses forces, pendant que Kaora leur criait dessus, des gouttes de bave suintant de ses crochets.

On va encore avoir du boulot avec elle, pensais-je.

"Hé les gars, stop." intervint James.

"Qu'est-ce t'as toi ?!"

"Ils sont à toi, eux ?!"

"Oui, ils veulent faire un combat entre eux deux."

"On est arrivé avant !" se justifia le plus grand des deux dresseurs.

"Pas vrai." susurra Kaora.

"On va combattre avant !" glapit le plus petit.

Nous parvînmes à un accord, Kaora restait dans sa pokéball. Les deux dresseurs, des frères en réalité, pourraient s'entraîner en premier, et ensuite ce serait le tour de nos deux phénomènes. Le benjamin insista pour rester, n'ayant jamais vu de Bruyverne. Dans la joie et la bonne humeur d'une rivalité maladive entre les deux frères, l'aîné défit son cadet avec son Ortide. Le Grelaçon capturé avant hier, un truc avec une pointe d'iceberg et des yeux, se mangea un Danse-Fleur qui le projeta littéralement dans les bras de son dresseur.

Puis Kaora fut envoyée se battre (avec des consignes, interdiction de voler à plus de 10 mètres de haut, etc) et elle décida tout de suite de se mettre hors de portée. Elle inspira, bondit et battit des ailes avec force. Comme je m'y attendais, elle tenta de passer outre la règle, et arrivée son maximum autorisé, elle s'immobilisa presque. Coupée net dans son élan, par un lien contre laquelle elle ne pouvait lutter.

"Le match opposant Zyfforlan à Kaora va commencer ! Le premier à déclarer forfait ou à n'être plus capable de se battre sera déclaré perdant." clamai-je.

Zyfforlan fit vibrer ses élytres frémissantes, se hissant de quelques centimètres, et fonça ensuite sur la dragonne, faux en avant. Elle l'esquiva et ouvrit la gueule... aucun son n'en sortit.

"Pas de Bang Sonique, Kaora." lui rappela James.

Elle fit comme si elle n'avait rien entendu et réessaya, sans plus de succès. Zyfforlan revint à la charge, un looping de la dragonne volante la fit passer par-dessus l'Insécateur et lui infligeant un coup de queue au passage. Il se retourna, prêt à trancher, mais elle s'était déjà éloignée.

Une Lame d'air fulgurante percuta l'Insécateur à l'abdomen. Il se posa en jurant sous la douleur, la fixa de ses yeux. Kaora brassa une fois ses ailes, les croisa, les rabattit à une vitesse folle. Une Lame d'air jaillit. Par folie ou par inconscience, Zyfforlan tenta de la parer en levant une faux. Son visage fut cisaillé. Voyant qu'elle allait recommencer, il adopta la même posture qu'elle, mit ses faux en croix et les rabattit.

Deux Lames d'air naissèrent, une de chaque pokémon, et elles se frôlèrent.

L'Insécateur ne put l'esquiver, fatigué de sa nouvelle attaque apprise désespérément. Kaora se laissa tomber, ne fut pas touchée, puis atterrit avec douceur. Furieux, Zyfforlan se releva et courut vers la dragonne, voulant en finir. Elle resta impassible jusqu'au dernier moment, puis fit demi-tour et lui asséna un coup de queue magistral.

"Bordel... j'ai... merde !" s'énerva le pokémon, au sol, trop affaibli pour se relever.

"Zyfforlan est hors combat, Kaora gagne donc le match !" concluai-je.

"Beau combat, même s'il était à sens unique." commenta James avant de sourire : "Avec une équipe comme ça, on est plus que prêts pour le prochain badge !"

"Celui de Romant-sous-bois ? Réputé pour ses combats d'une toute beauté, comme sa charmante Championne ?" le questionnai-je.

"Oui, j'ai regardé sur la carte. C'est à une heure de bus d'ici." répondit mon dresseur. "Toi, t'as lu le fasicule du centre !"

"Bien sûr que oui, je m'ennuyais !"


Je me sentais encore un peu nauséeux du bus, et titubai avec un mélange de joie d'être descendu, et de mal de ventre. Je n'aurais peut-être pas dû venir avec James et aller dans ma pokéball, pour une fois. En même temps, j'étais conscient que ça m'aurait rendu plus grincheux que je ne l'étais déjà. J'avais envie de régurgiter mon estomac. Machinalement, je passai ma main sur mon museau écailleux. Heureusement, montrer ses quatre badges avait permis à James de me laisser dehors. Si le conducteur ne faisait pas confiance à un jeunôt, il s'inclinait devant les badges.

"Kro, ça va ?"

"Ouais... ouais, ça va, James. Juste malade en bus."

"Ok, tu combats pas pour la Championne. Je veux pas que tu sois pas dans de bonnes conditions."

Mon sang ne fit qu'un tour, et avant que je ne comprenne ce que je faisais, ma main tenait le col de James, mes babines retroussées en un rictus féroce.

"Je combats, tu m'entends ? Je veux me battre ! C'est pas le mal des transports qui va m'en empêcher !" rugis-je, la voix rendue rauque.

Puis je pris conscience de ce que je venais de faire. Agresser mon dresseur. Pire, mon ami. Je le relâchai, remarquant avec honte la surprise, l'incrédulité, la peur soudaine dans ses yeux. Je reculais, titubant pour une autre raison que cette douleur au ventre. Qu'est-ce qui m'avait pris ? Pour une bête histoire d'orgueil en plus. Juste pour satisfaire mes pulsions. J'étais...

"James, je... je suis désolé. C'était... impardonnable." chuchotai-je.

"... Ce... ça va. Ne t'inquiète pas, il n'y a pas de mal. Ça va." répéta-t-il, ce qui indiquait qu'il était aussi secoué que moi.

Le goût du dégoût présent sur mes lèvres, comme l'odeur du sucre, resta collé pendant que nous entrions sans dire un mot de plus. À l'intérieur nous attendait un spectacle inattendu. Partout, du rose pâle, des fanions et des guirlandes accrochées aux murs pour des acrobaties et des performances de pom-pom girls. Le terrain était heureusement tout à fait classique, bien qu'occupé par des coussins bleus dans lesquels des pokémons et une humaine discutaient en prenant le thé.

L'humaine, la Championne sans aucun doute, nous aperçut et nous fit signe de venir avec un sourire. Je notai à peine sa chevelure corbeau, ses habits extravagants, mélange de rose et de jaune pâle, avec des collants noirs épais. Fait assez bizarre pour que j'y prête attention, ses manches faisaient sa taille en envergure... mais là n'était pas le plus important, je me questionnais encore sur la raison de mon... pétage de plomb.

"Bienvenue jeune challenger !" l'accueillit-elle avec une voix douce. "Je suis confuse, je ne pensais pas que tu arriverais à cette heure. Tu n'as pas vu le panneau à l'entrée ?"

James me regarda, mais je ne l'avais vu non plus. Il secoua donc la tête.

"Qu'importe ! Viens-tu pour une séance de stylish, ou un combat comme tous ces jeunes dresseurs en quête de gloire à la Ligue ?"

"Je viens pour un badge, en effet, mademoiselle... ?"

"Valériane est mon nom, comme les fleurs matinales." fit-elle avec emphase, puis elle soupira : "Un énième combat, pour changer... M. Mime ! Peux-tu utiliser Psyko pour ranger tous les coussins et la porcelaine ?"

Un pokémon humanoïde agita ses mains, et le mobilier se souleva sans un bruit. Quelques gestes de plus et tout se casait au fond, parfaitement ordonné.

"Splendide, M. Mime ! Puis-je te demander une autre faveur ? Ce dresseur veut un match pour obtenir son badge. Faire l'arbitre ne sera pas un problème pour toi, mon chou ?"

"Oui Madame." répondit avec sérieux le pokémon aux allures de clowns. Ses arcades sans sourcils se froncèrent un bref instant : "Ai-je l'audace de demander à Madame quel type de match la satisferait ?"

"Hum, c'est une excellente question, M. Mime... un combat double ! Oui, je veux un combat double !" fit-elle en tapant des mains. "Fallumilliana, Hyumioku, j'ai besoin de vous pour tenir tête à ce dresseur !"

Un Frafaduvet, un petit être brun recouvert d'une épaisse toison de laine, et un Togekiss, un pokémon aux allures d'angelot et sans bras mais avec des ailes, s'en vinrent vers nous d'un pas tranquille. Ils semblaient attendre que la Championne parle, ce qu'elle fit rapidement en se tournant vers son adversaire :

"Choisis deux pokémons et nous allons nous affronter."

"Mon choix est déjà fait." annonça James sans broncher.

Je tiltai. Allait-il me prendre, ou pas ? J'avais beau me sentir plus apaisé (une odeur douce flottait dans l'air, presque invisible.), j'ignorais comment j'allais réagir s'il m'évinçait... James ouvrit la bouche, me jeta un coup d'oeil inquiet, puis répondit à la question muette de Valériane :

"Je prends ma Tarsal et ma Bruyverne."

Instinctivement, je me tendis dans l'attente d'un sursaut de violence, mais rien ne vint. Comment... je ne comprenais plus rien.

Les deux pokémons fées s'avancèrent à une dizaine de mètres de nous, et nous fixèrent avec intérêt. Kaora et Majelle sorties, la première recula de crainte devant les fées. Majelle se contenta de la regarder avec intensité, et elle se détendit, même sa fourrure s'arrondit. Elle hocha la tête et sa queue s'agita nerveusement.

"Kaora, Majelle, vous êtes prêtes ?"

Double hochement de tête.

Les règles de ce match sont très simples : vous n'avez droit qu'à deux pokémons. Aussitôt qu'une des deux parties n'a plus de pokémons, son adversaire est déclaré gagnant par les lois du Conseil 4 et de la Ligue Pokémon de Kalos, nous informa le M. Mime télépathe. Que le match commence.

"Fallumilliana, attaque Mur Lumière ! Hyumioku, Charme !" lança d'une voix plus sauvage la Championne en faisant voler une de ses manches avec grâce.

"Majelle, Plénitude ! Kaora, Draco... non, Lame d'air sur la boule !" contra James en désignant le Farfaduvet.

Un Rectangle étincelant, vert, se forma autour du Farfaduvet et du Togekiss, les protégeant, tandis que ce dernier se trémoussait sensuellement. Cele n'eut aucun effet, ce qui devait signifier que c'était une femelle comme Majelle et Kaora. La première joignait ses mains au-dessus de sa tête, la dragonne crachait sans obéir à James. Puis elle lui jeta un regard dédaigneux, et expulsa violemment de sa gorge un feu bleu-violet.

Comme si de l'air avait ébouriffé les plumes et la laine des deux fées.

"Qu'attendais-tu d'un dragon au milieu du pouvoir magique des fées, de l'élégance incarnée ?" ricana Valériane. "Nul dragon ne sortira vainqueur contre moi ! Éclat magique, mes amis !"

Les deux fées se mirent à briller, comme des soleils, impossibles à regarder sans s'aveugler. Alors que je me protégeais les yeux, je vis une ombre minuscule qui sautait entre cette luminosité douloureuse et Kaora. Puis le blanc partout.

Pendant que mes yeux revenaient à la normale, je pus apercevoir une légère fumée devant la dragonne tremblante. Puis une odeur de barbecue. Je fis quelques pas de côté, clignant des yeux.

Un petit corps commençait à briller, étendu devant Kaora. Je reconnus la forme de Majelle. La folle ! Elle avait reçu de plein fouet deux attaques à pleine puissance ? Qui pourrait faire ça ! Insensé ! Était-elle en train de contre-attaquer avec le même tour ? Non, je ne me sentais pas ébloui cette fois, la lumière restait sur son corps, formant des bandelettes qui l'enveloppaient, la grossissaient... Oui ! Elle était en train d'évoluer ! Comment n'avais-je pas pu reconnaître le processus plus tôt ?

Lentement, ses couleurs reparurent. Les mêmes, en plus profondes et plus affirmées. Elle était plus grande, son casque vert s'ornant de deux tresses maintenant. Sa silhouette s'était affinée, devenant plus blanche, plus évanescente. Plus belle.

"Kaora ? Majelle ?" osa James en se penchant un peu.

Je sentis plus que je ne vis le tressaillement de la dragonne. Imperceptiblement, elle se raidissait, ses griffes accrochées au sol se crispaient, sans comprendre ce qui s'était passé, pourquoi la petite Tarsal l'avait sauvé en sachant qu'elle allait être blessée. Elle secoua la tête, et j'eus un aperçu de ses yeux, de ses pupilles jaunes.

Sauvages comme lors de sa capture.

Peut-être plus.

Un souffle de vent effleura mes écailles.

Une seconde plus tard, il forcissait, des rafales naissaient, entraient en collision avec d'autres, mouraient, s'absorbaient et chacune grossissait. C'était un déchaînement de puissance tel, et seule Kaora pouvait en être l'instigatrice. Mais jusqu'à quel point ?

Elle battait des ailes pour s'élever, encore, et encore, surplombant totalement les deux fées malmenées, et Majelle aussi. La Togekiss ne parvenait pas à décoller, sinon elle serait emportée par les bourrasques qui froissaient les manches immaculées de la Championne. Soudain, les vent s'intensifia, le Farfaduvet au nom bien trop long fut pris dans les rafales biscornues et aléatoires zigzaguant dans les airs.

James eut le réflexe de faire revenir Majelle dans sa pokéball, au moment même où la Togekiss était balayée à son tour. Un rugissement phénoménal retentit peu après, ajoutant au vacarme ambiant une touche d'anarchie supplémentaire.

Et plus de vent, d'un coup sec. Les pokémons retombèrent, sauf Kaora qui plana à côté de James et siffla :

"Elle va bien ?"

"Oui, elle a tenu le coup." répondit James.

"Je tue les monstres."

"Ce ne sont pas des monstres."

Elle cilla, interloquée.

"Ce sont des monstres. Regarde ce qu'ils lui ont fait."

"Regarde ce que tu leur as fait."

Ils étaient couchés, le Farfaduvet la tête en bas, la Togekiss inconscient et à moitié plumé. La langue fourchue de Kaora jaillit de sa gueule :

"Ils ont eu ce qu'ils méritaient."

Un applaudissement lent, mesuré résonna dans le stadium presque vide. La Championne avait relevé ses manches et exhibait deux bras d'albâtre, si fragiles. Elle s'avança vers nous, puis sortit un demi-ovale ouvragé, rose à l'intérieur et doré sur ses contours.

"Le badge Nymphe rappelle aux dresseurs que le combat n'est pas le seul destin des pokémons, que la beauté existe en chacun de nous. Maintenant, pars avant que je ne lâche mes autres pokémons sur ton dragon."

Elle avait prononcé le mot dragon comme si elle avait respiré un tas de fumier, ou enfoui sa tête dans une poubelle pleine.

"Je vous remercie pour ce combat, Mademoiselle Valériane." fit James avec une révérence.

"Au moins, tu as des manières. Peut-être accepterai-je de te relooker un jour. Peut-être." répliqua-t-elle d'un ton plus doux, mais ses yeux restèrent froids.

"Au revoir."

"Au revoir, en effet. Je dis adieu à ton démon."

Elle fit volte-face et trottina de suite vers les autres pokémons, qui attendaient de l'autre côté du stadium. Le M. Mime nous fit un salut de majordome puis suivit ses pas.

Je m'approchai de James et je lui glissai, un fou rire mal retenu entre mes dents :

"C'est moi ou elle l'a mal pris ?"


Hello tout le monde ! Alors, oui, je suis légèrement en retard (seulement de 4 semaines :p ), ayant eu un manque de temps (Pokémon Y 3 !) et d'inspiration.

Comme vous devez le deviner comme les malins que vous êtes, oui, j'ai eu cette idée en affrontant Valériane dans le version Y. Et mon Marisson s'appelle Héo-Héo :D En parlant de lui, son chapitre bonus est arrivé ;)

Bonne lecture !

Réponse aux reviewers :

Seiran : Waw, tu dois avoir fait une indigestion ! à moins que tu ne sois en train de dormir ? :p

Le monde de Pokémon est assez vaste pour que je lui emprunte quelques personnages méconnus (à mes yeux). Et pour les persos que tu veux voir... qui sait ? L'avenir te le dira ^^