6.

- Ce n'était que sa dernière peau, souffla Alguérande avec soulagement. Elle l'a laissée pour tisser son cocon !

- Mais s'il s'agit de sa chrysalide, c'est quoi ces centaines d'autres petites boules qui transforment son abri en énorme grappe ? s'inquiéta son aîné qui lui ressemblait tant !

- Ce sont ses bébés. Mogoth n'a pas attendu d'être devenue Papillon géant pour pondre !

- Comment le sais-tu ?

Alguérande esquissa un sourire.

- Je perçois les pensées de Mogoth, ainsi que l'éveil des esprits de ses jeunes. Ils ont tellement hâte de finir leur métamorphose !

La nouvelle ne parut pas réjouir Anténor dont le regard demeurait préoccupé, pas loin de la panique pure !

- Syrance Mulgauth ne bouge pas des Entrepôts de Turmogh, elle nous attend. Elle est l'appât que nous envoie sa Mouche de mère !

- Oui, c'est une évidence, continua de sourire Alguérande. Il faut laisser le temps à la transformation de se faire.

Anténor se caressa le menton.

- L'absence de cette Mouche démoniaque est surprenante… Une explication à cela aussi, Algie ?

- Il était prévu de longue date qu'elle se transmute… Le moment ne peut qu'être venu ! Oui, il ne reste plus qu'un seul combat ! gronda sauvagement ce dernier. Et on va le remporter, Antie, parce que toute autre option n'est pas envisageable !

Anténor considéra un long moment son cadet.

- Cette Eau Sacrée de l'Oasis, tu l'as bue jusqu'à la lie, c'est bien ainsi que cela s'est passé ?

Alguérande éclata de rire, se reculant précipitamment pour ne pas perturber le cycle de changement des pensionnaires des cocons.

- Il aurait été plausible que je guérisse ainsi de l'intérieur, là où se trouvaient les blessures qui me déchiraient. Non, Khefdan m'a fait me baigner dans un bassin qu'il a creusé et rempli lui-même. Il m'a oint le corps d'une huile que Lumélyance la Conscience avait bénie. Et après quelques massages supplémentaires, j'ai commencé à me sentir mieux. J'ai éreinté mes forces retrouvées à la ferme des animaux, et je me suis senti lentement mieux – quelques semaines du temps de l'Oasis et quelques jours pour vous !

- Et à présent, comment vas-tu ? Avec ou sans aide, tu es le seul à pouvoir…

- Pas ces vieilles rengaines. Elles ont fait leur temps, Anténor ! Je ne suis plus seul depuis longtemps : des alliés surnaturels, des pouvoirs personnels grandissants, et depuis les premiers jours jusqu'aux plus récents des êtres chers qui ont leur affection pour unique et dévastatrice force !

Anténor faillit presque rougir.

- Je suis un de ceux de la fin de ta phrase ? souffla-t-il.

- Tant que tu n'essayeras plus de me faire défoncer le crâne, oui !

- Très drôle… Je n'ai plus qu'Arachnoïde à bord de mon Mégalodon, et elle ne sait manier aucun instrument contondant ! J'ai fait des efforts, tardifs, pour au moins tâcher de me montrer sinon un frère du moins un partenaire d'affrontements. Toi et moi sommes du même sang, mais qu'avons-nous en commun ?

- Tout, dans les extrêmes et effectivement nos ressemblances presque siamoises, jusqu'à notre apparence physique ! jeta Alguérande avec ferveur. Nous sommes complémentaires, pareils. Et si j'avais la supériorité de mon chromosome doré, tu es sur la voie d'être un demi-dieu – je suis battu sur toute la ligne !

- Alguérande, on ne calcule pas ainsi. Je suis un des meilleurs stratèges de ces temps, je suis le fils de notre père et d'une Reine Pirate, j'ai une haute opinion de moi-même, mais je ne peux constater que je ne puis guère t'épauler…

- Tu m'as déjà sauvé. Je suis certain que tu le pourras encore ! J'ai entière confiance en toi. Merci d'être là, Anténor. J'ai dû être dur avec toi, j'ai les souvenirs effilochés, c'est ma seule excuse pour une attitude ou des propos odieux… J'ai à me ressaisir, pour gagner, même si je dois me servir de tous mes amis pour cette victoire, où vous pouvez tous tomber… Oui, il y aura des douleurs, je souhaite éviter les pertes, mais je ne peux promettre ou espérer que nous nous en sortions tous !

- Je ne parlerai pas pour notre père ou Warius Zéro, mais nous n'attendons aucune promesse impossible à tenir de ta part ! asséna Anténor en étreignant les épaules d'Alguérande. Nous sommes là, nous tiendrons la position de combat que tu nous indiqueras. Tu comptes déjà sur eux. Tu peux être assuré de ma loyauté de guerrier ! Et je suis ton grand frère !

- Je n'en doutais pas depuis déjà des mois. Je n'avais pas besoin que tu réitères ton allégeance envers les tiens. Tu es simplement des nôtres, Anténor !

- Je ne porte pas votre nom…

- Le nom importe moins que la voix de ton sang. Au départ, je m'appelais Urghon, Waldenheim est venu bien après, ce fut bien plus une formalité administrative qu'autre chose. J'en ai été honoré, je le serai toujours. Quant à toi, Antie, tu fidèle à ton passé, c'est tout à ton honneur, et ta fidélité à notre duel à venir est d'autant plus importante et appréciée.

Alguérande fixa son aîné dans son unique prunelle d'un vert émeraude.

- On va aller au feu, une dernière fois, Anténor, toi et moi, nous tous ! On va le faire : vaporiser la Renégate et atomiser sa Mouche de mère !

- Avec plaisir, Alguérande, sourit Anténor.

Et les deux frères s'étreignirent avec une profonde affection.