7.

Son Splendide venu à la rencontre des quatre cuirassés, Norys Kholm sourit, son image reflétée sur le grand écran de la passerelle de l'Indomptable.

- Vous avez vraiment fière allure ainsi, tu sais, Algie ?

- Pardon ? s'étonna ce dernier.

- Vous quatre, volant côte à côte ! Voilà une ligne de front que même avec sa Mouche de génitrice Mulgrauth aura du mal à briser !

- Tu viens faire le cinquième ? s'enquit Alguérande qui ne s'était guère déridé à l'arrivée et au compliment de son ami.

- Oui. Hurmonde dit qu'on n'est jamais assez nombreux pour jouer ! Il s'est aussi laissé dire par ses antennes surnaturelles – puisqu'il a rendu officielle sa véritable nature il y a de cela quelques mois – que tu avais la soluce pour que la partie soit enfin égale ? ! Est-ce que… c'est vrai ?

- Il t'a demandé de lui faire rapport ensuite ? grinça le jeune colonel de l'Indomptable, son regard plus que jamais dur comme l'acier.

- Oui. Ce combat semble lui tenir particulièrement à cœur, être tellement important pour la mer d'étoiles dont tu perces un à un les secrets ! Et, oui encore, je dois savoir, Alguérande ! Ta réponse, je te prie, colonel ?

- Il faudra voir en action, rétorqua sèchement Alguérande. Je ne peux jurer de rien. Je ne donnerai ni inquiétude quant à une défaite, ni faux espoirs relatifs à une victoire ! Fais-lui ce rapport, capitaine Kholm. Je ne dirai rien de plus. Il comprendra !

- Et, si non ?

- Il n'aura qu'à avoir les couilles de m'interroger en face ! rugit Alguérande en mettant fin à la communication.


Bien que devinant sans grande imagination qu'il n'était pas le bienvenu, Norys s'était invité à bord de son pair de combats et d'amitié.

- Je ne suis pas colonel, mais je suis officier tout comme toi.

- Ton rapport ? jeta Alguérande, acerbe en tournant comme un fauve en cage.

- Je l'ai fait à notre général Hurmonde. Il n'a pas apprécié. Je peux me servir un verre de ton fantastique red bourbon ?

- Non !

- Je ne peux pas y résister, fit Norys en se remplissant un godet. Tu me fais souvent cadeau de caisses de ce nectar, je te remplacerai cette bouteille !

- Ça m'étonnerait que tu puisses, c'est de la réserve secrète d'Erkhatellwanshir et tu ne portes pas de balafre pour y avoir droit ! Et je te signale que tu es en service et que tu n'as pas à boire !

- Je peux te retourner cette dernière remarque !

- Faux jeton !

- Non, je le serais, si je ne te ferais pas remarquer que tu avais déjà bien écorné cette cuvée avant mon arrivée !

Avec un rire inattendu, Alguérande se laissa tomber dans le fauteuil le plus proche, attrapant au passage son propre verre, vide, et tendant le bras vers celui qui détenait la bouteille de la précieuse liqueur.

- Dans quelques jours, nous serons au cœur des pires enfers de combats, là tout est calme, profitons-en, car il n'y aura peut-être pas de lendemains !

- Une remarque qui peut être appliquée à chaque engagement sous les feux ennemis, ou plus simplement encore de navigation spatiale… Là, tu es vraiment paniqué, Algie, et aussi loin que mes souvenirs remontent, je ne t'ai jamais connu ainsi ! s'affola le jeune capitaine du Splendide. Au contraire, tu…

Alguérande inclina la tête de façon positive.

- Celles à qui nous allons nous colleter, elles n'ont rien à voir avec tous mes précédents ennemis, et encore moins avec tes adversaires naturels, Norys ! J'emmène tous mes meilleurs amis dans cet engagement… Et ça me file les jetons !

- Nous sommes tous volontaires, non ?

- C'est encore pire ! vitupéra Alguérande, les traits bouleversés d'une profonde angoisse et les joues rosies à l'extrême et pas uniquement à cause du red bourbon déjà avalé. Je ne veux pas vous perdre, aucun de vous… Et j'ignore si le combat se finira sans pertes…

- Comme toujours, comme je viens de te le rappeler ! riposta Norys en retrouvant son accent Suisse sous le coup de l'émotion. Nous sommes là, prêts à mourir ou à célébrer la victoire avec toi ! Et maintenant, cesse de gamberger, tu me fatigues !

Alguérande reposa le verre plein auquel il n'avait pas touché.

- Tu as faim ?

- Et tes cuisines, elles peuvent me servir des cuisses de grenouilles, des poissons grillés et une tourte aux pommes ?

- C'est déjà en préparations, sourit encore Alguérande.

- Tu es plus redoutable que mes futures ennemies, quand tu me prends par les sentiments, Algie !

- Oui, tu me connais bien trop, admit Alguérande qui se rembrunit aussitôt.

Mais il esquissa à nouveau un grand et désarmant sourire.

- Et tu as raison, en tout : nous avons à profiter de la vie, à plein pot, car aucun de nous ne sait de quoi demain sera fait !