11.

Depuis son appartement du château arrière de l'Arcadia, Albator observait les trois cuirassés qui l'entouraient.

- Ils sont prêts, assura Clio en pinçant les cordes de sa harpe avant de se lever pour venir lui prendre la main et poser un baiser passionné sur la tête de mort qui ornait son gant. Et tu sais très bien que Salmanille se serait jointe au groupe si elle avait eu un cuirassé à commander !

- Salma est la grand-mère qu'elle a toujours rêvé d'être. Sa place n'est plus dans la mer d'étoiles pour les combats ! Je suis là, pour nous deux. Et toi, tu ne m'abandonnes décidément jamais ! Même avec une déesse en face de nous !

- J'ai tellement peur, Clio ! lâcha soudain le grand Pirate balafré, retirant prestement sa main, refusant pour la première fois le réconfort de son amie de toujours.

- Oui, mais pas pour toi. Pour les enfants, précisa la Jurassienne retournée s'asseoir et jouer de son apaisante musique.

- Cet affrontement les dépasse, je le crains, poursuivit Albator qui ressassait ses pensées depuis des jours et des jours. Ils n'ont jamais eu affaire à… de telles créatures ! Et Syrance et sa Mouche de mère ont prouvé à de trop nombreuses reprises qu'elles étaient redoutables ! Algie a peut-être retrouvé ses forces et sa volonté, mais Antie est loin du demi-dieu qui l'a jadis sauvé ! Les forces sont déséquilibrées… Et je n'ai que l'appui de mes canons à leur apporter.

- Ta science de la stratégie, nos connaissances cumulées, intervint Toshiro depuis sa colonne de Grand Ordinateur. C'est appréciable. Et Alguérande est très fier que tu sois à ses côtés en ce moment !

- Je suis son père ! Il n'y a pas d'autre endroit où j'aurais pu me trouver. Je suis à ses ordres. Et nous déferons ces deux créatures, même si nous devons tomber ensemble. Oui, nous finirons tous ici si c'est notre destinée, avec le fidèle et valeureux Warius. Alguérande a soudé sa fine équipe de toujours, nous l'appuierons de toutes nos forces !

- Je préfère t'entendre parler ainsi, Albator. Bien que je n'en aie jamais douté. Les garçons vont s'en sortir, et nous aussi !

- Je ferai tout pour, gronda Albator. Trinquons, Clio, profitons de ces instants où tout est encore paisible.

- Avec plaisir, mon ami.


Revenu sur son Mégalodon, Anténor avait retrouvé les pièces qui avaient tout son univers depuis sa tendre adolescence, plongé trop tôt dans les horreurs inhumaines à la mort de ses parents adoptifs.

- J'ai tout connu ici. Le pire, le meilleur. Et c'est de ces lieux que j'ai forgé ma légende. Dans le sens, soit, mais au moins cela me prouvait que j'existais ! D'une certaine façon, on peut dire que ce fut ce qui se rapprochait le plus du bonheur. Tout ici est de moi, jusqu'à la moindre fibre de moquette, jusqu'au plus petit pli des drapés ! Mais surtout, il y a ma projection, ma représentation, ma protection, je n'ai eu que cela durant tant d'années !

Entre ses mains, le jeune homme borgne et balafré à la chevelure fauve tournait et retournait le masque d'argent.

- Moi aussi, j'ai à arborer mes couleurs ! Je suis le Fantôme, le Pirate le plus redouté depuis le dauphin de Lothar Grudge, lui aussi borgne et balafré ! Syrance doit s'y frotter. Et sa Mouche de mère va apprendre dans la douleur ce qui lui en coûte de se frotter aux balafrés de la lignée !

Le jeune homme prit une bonne inspiration, ayant profité à fond des instants de solitude et de paix.

- Arachnoïde, tu es au poste ?

- Je suis connectée à tous les systèmes du cuirassé. Je ne lâcherai pas les commandes sans ton ordre express.

Anténor esquissa un sourire.

- Algie, tu as un papillon tatoué, des ailes de Dragon, la volonté du Phoenix de renaître après chaque coup. Mais moi je suis décidément du signe de l'Araignée ! Arandyll, tu m'as ouvert la voie, sans que je ne le réalise à l'époque. Tu m'as donné Guylette qui devenue une splendide jeune femme dont je suis raide dingue, raide tout court si elle me laissait seulement l'approcher pour le lui prouver ! Cette jeune Araignée est arrogante, puissante, physiquement affolante, et elle est celle que j'ai attendue au fil des conquêtes ou nuit sans lendemain, alors que je m'étais presque résolu à finir vieux célibataire !

Après avoir à nouveau fixé le masque sur son visage, Anténor serra les poings avant de se revêtir d'une longue veste noire doublée de rouge.

- L'instant approche. Tu nous as réunis et préparés pour cela, petit frère Alguérande ! Je suis là, je suis à tes côtés ! Et c'est là le plus beau des cadeaux de la vie ! J'ai une famille, j'ai son sang dans les veines même si je ne porte pas son nom. J'ai une place dans ces univers, une belle place ! J'en suis heureux, et ce même si dans quelques heures ce Voilier risque de n'être plus qu'une épave, avec les quatre autres !


Norys Kholm avait fait un saut éclair sur l'Indomptable d'Alguérande.

- Le général Hurmonde m'a réitéré son aval. Mon Splendide est loin de son éclat habituel après les batailles menées lors de ma mission avant de te rejoindre, mais il tiendra sa place ! A tes ordres, colonel Waldenheim !

- Parfait. Cela va bientôt barder… Sois prudent. Reste en vie !

- Que ne ferais-je pour toi ? sourit Norys. Je t'aime à un point !

- Ca, ce n'est pas très gentil pour ton mari. Lui, il t'attend, sur Terre, en Suisse.

- Et je le reverrai avec tant de passion, mais avec ton souvenir toujours en moi, comme au premier jour. A bientôt, après ce combat, Algie !

- Oui, nous nous reverrons. Après.

Norys salua impeccablement son supérieur et ami avant de tourner les talons.

Alguérande prit une bonne inspiration.

- Branle-bas de combat ! ordonna-t-il furieusement.