19.

Seulement accompagné de son épouse et d'Alveyron, le jet les transportant s'était posé dans la campagne d'Innsbruck, un véhicule électrique les avait amenés au bâtiment principal du complexe qui composait les habitations centrales du haras.

- Arcadia Sanctuary. J'aime bien ce nom ! se réjouit Alveyron en regardant son père. Pourquoi j'avais si peur de cet endroit ?

- On redoute toujours l'inconnu, c'est normal. N'est-ce pas, Mady ?

- Ton papa a raison, Alfie, confirma-t-elle. On sait ce qu'on quitte, mais pas où on arrive. En revanche, tu peux nous faire entière confiance. Nous sommes tes parents, nous ne te ferons jamais de mal où nous ne te rendrons jamais malheureux !

- Oh, je sais ! assura l'adolescent. C'est juste que j'adore le château d'Heiligenstadt.

- Mais, il n'est pas dans nos intentions de le quitter. Juste de venir ici passer quelques temps de nos vacances. Comme en cette période où les juments récupérées ont mis bas, où sont sur le point de le faire, expliqua Alguérande.

Alveyron fronça les sourcils.

- Récupérées ? Mais, un haras, ce n'est pas…

- J'ai utilisé administrativement le terme de haras. Mais comme son nom l'indique pourtant, Arcadia Sanctuary est bien davantage un refuge pour chevaux, sauvés d'exploitations diverses, de marchés, de maquignons.

- Comme mon chenil au château ! exulta Alveyron.

- Exactement. Vu néanmoins toutes les tracasseries, permis et autorisations supplémentaires pour un refuge, j'ai opté pour la dénomination haras, rendu la propriété strictement privée et où personne ne pourra jamais faire ingérence sans se frotter à l'un de nous !

Les prunelles gris clair du jeune homme se firent sérieuses, presque sombres. Il prit son fils par les épaules qu'il ne dépassait plus que d'une tête.

- Arcadia Sanctuary est, tout comme le chalet de ma véritable tendre jeunesse, ton héritage. Presque bien plus qu'Heiligenstadt qui revient à Alhannis puisque le patronyme d'Anténor l'empêche malgré tout de revendiquer ce patrimoine. Je te confie mon passé, et cet avenir qui n'est que pour toi, mon Alfie. Et ta mère est d'accord, je n'aurais rien fait sans qu'elle ne m'approuve !

- Oui, ça je sais, vous ne formez qu'un depuis toujours. Je le sais même depuis ma conception !

Vishnire, la Mécanoïde qui régissait le domaine, vint à la rencontre du trio familial.

- Le jeune Monsieur voudrait certainement voir les poulains nouveau-nés ? sourit-elle. Et une autre de nos juments va pouliner d'ici quelques minutes !

- Des poulains ! se réjouit Alveyron en se précipitant derrière Vishnire qui se dirigeait vers la nursery.


Après avoir suivi les scènes attendrissantes entre mères et petits, Alveyron s'était rendu à l'une des stalles de mise bas.

- Papa, il arrive !

Un vétérinaire était auprès de la jument allongée sur le côté, agitant les jambes, les flancs frémissants.

- Une partie de la poche s'est rompue à l'intérieur. Le poulain se présente par l'arrière-train. Il est coincé, cela risque de prendre beaucoup de temps pour qu'il sorte. Et nous pouvons perdre les deux…

- C'est hors de question, rugit Alguérande. On ne l'a pas sauvée de l'équarrissage pour qu'elle finisse sur cette paille ! Sortez le poulain !

- Il est tout juste diplômé de l'école vétérinaire, intervint Vishnire. Il n'est pas aisé d'embaucher, l'ambiguïté des lieux en freine plus d'un. Il faut laisser à Arcadia Sanctuary le temps de se faire une bonne réputation !

- J'imagine que le souvenir de mon père dans la région, sa tyrannie, son injustice, n'y sont pas étrangers, glissa Salmanille, dépitée et réaliste.

- Je ne pouvais le dire la première, Madame.

Alguérande ôta sa veste, retroussa ses manches.

- Filez-moi du désinfectant, de longs gants, je vais vous le tirer de là, par la queue, ce bébé ! jeta le jeune homme en bondissant dans la stalle.

- Mais, Monsieur… protesta le vétérinaire, paniqué, hésitant entre agir et perdre ses deux patients à quatre jambes – en mise bas et à naître - et être renvoyé pour incompétence !

- Papa… ? fit Alveyron d'une toute petite voix.

- Je suis expérimenté. Alfie, je me suis occupé de bien des naissances, au chalet, à Heiligenstadt, à ma Ferme de l'Oasis !

- Sauve-les, tous les deux, pria l'adolescent.

- C'est bien mon intention ! assura Alguérande en se plaçant derrière la jument, plongeant ses mains à l'intérieur du corps déchiré par les contractions bien que le poulain bouge de moins en moins comme l'indiquait le moniteur répercutant l'activité des entrailles.


Tout en buvant sa limonade sous l'auvent du bâtiment principal du ranch, Alveyron voyait avec bonheur les poulains effectuer leur première sortie dans le pré, ne lâchant pas leur mère et venant plus souvent qu'à leur tour se faire câliner et téter.

Et parmi eux Channy, celui que son père avait mis au monde et qui lui aussi ne s'éloignait guère de la mamelle maternelle.