20.
De retour au château familial d'Heiligenstadt, Alguérande l'avait trouvé bien désert : Alhannis et son épouse repartis, ainsi qu'Alcéllya et son mari, Madaryne en nouvelles répétitions avec Mulgastyr et l'orchestre, et leurs enfants ayant repris leur scolarité.
- Anténor aussi est retourné dans la mer d'étoiles ? s'enquit-il à l'adresse de son père avec lequel il se trouvait dans le kiosque à musique vitré du parc, partageant avec lui la carafe d'un excellent digestif.
- Oui. Radjanga et lui ont bien écumé les plaisirs de la région et même au-delà ! sourit Albator. Et Antie a passé toute sa vie dans la mer d'étoiles, lui aussi ne sait pas rester bien longtemps sur le plancher des vaches !
- Reviendra-t-il ? poursuivit Alguérande.
- Aucune idée, ne put s'empêcher de grimacer son père. Ce garçon est plus insaisissable qu'une anguille ! Mais nous le reverrons !
- Tu en es sûr ?
- Evidemment, Algie ! Nos routes sont des courbes, elles ne peuvent que se croiser, encore et encore. Et surtout, Anténor sait qu'il a un point fixe où rentrer et où il sera bien accueilli !
- J'espère que tu as raison…
Albator fronça le sourcil.
- Tu sembles bien sombre, Algie, remarqua-t-il. Je pensais que tu étais revenu dans les meilleures dispositions possibles à ton retour d'Arcadia Sanctuary ! ?
- Je le croyais moi aussi. Alveyron a transmis son enthousiasme à ses cadets, comme sa mère et moi l'espérions.
Alguérande se leva, faisant quelques pas, fixant les sculptures végétales qu'éclairaient les projecteurs de la nuit.
- Shernolpe n'était que l'avant-garde. Les univers ne peuvent que regorger d'êtres comme elle, de sa force ! Et donc cela risque de barder à nouveau, et très vite ! Sans mes nouveaux alliés particuliers, je ne m'en serais pas sorti… J'ignore quels moyens seront nécessaires, cette prochaine fois. Cela risque bien d'être le pire du pire, papa ! Je ne suis pas prêt, et je sais parfaitement que je ne suis pas à la hauteur pour ces combats-là… Je ne saurai donc pas jouer la partie de façon équilibrée, et encore moins protéger ceux qui ne peuvent qu'être en danger parce que je suis sur la route de ces divinités et qu'elles s'en prendront à ceux que j'aime plus que ma propre vie !
- Un héros préserve sa famille. Mais c'est quand même bien mieux quand il dispose d'armes dévastatrices pour le faire ! cita presque le grand brun balafré.
Son fils à la crinière fauve tressaillit.
- Tu as donc entendu ce que j'ai dit l'autre soir au premier de tes petits-enfants ?
- Ta mère et moi l'avons capté, par inadvertance, alors que nous regagnions nos pénates. Je n'ai jamais été plus heureux d'entendre ces propos, venant de toi encore plus, et à l'adresse du jeune Alveyron.
Albator quitta à son tour son fauteuil, son verre à la main et ayant rempli à nouveau celui du jeune homme pour le lui tendre.
- Tu agiras comme tu l'entendras, le moment venu, Algie ! Tu n'es jamais si bon que dans l'improvisation. Et les alliés utiles se manifestent toujours quand il le faut ! J'ai entière confiance en toi.
- Peut-être trop, papa, poursuivit Alguérande, accablé. J'ai des Ailes de Dragon, mais je n'ai pas de quoi rivaliser avec des dieux… Il serait sans doute mieux que tu ne te mêles pas de mes futurs combats, papa. Mais je crains de ne connaître que trop ta réponse !
Albator eut alors un éblouissant sourire.
- Il est évident que je ne te lâcherai pas, Alguérande. Je te cherchais déjà alors que l'on te formait pour mon assassinat. Et depuis que je t'ai sous mon aile, je veille sur toi comme sur tous mes autres poussins. Algie, nous sommes des guerriers, des coqs de combat. Nous protégeons tous ceux que nous pouvons, à notre manière. Et même si nous les exposons, les nôtres ont leurs propres armes, leurs défenses. Désormais, Pouchy et Léllanya peuvent s'interposer, de la plus puissante façon, sans faire de mal. A nous de tout déblayer sur notre passage pour que la liberté et la tranquillité perdurent ! C'est ton serment de Militaire, colonel Waldenheim. C'est mon serment de Pirate capitaine de l'Arcadia !
Alguérande eut un soupir.
- Papa, tu as tellement les mots justes ! Tu es bien le jeune patriarche de cette famille, la sagesse dans ton réconfort. Merci !
- Tu es requinqué, Algie ?
Le jeune homme vida d'un trait son petit verre
- Mes ennemis ont toujours eu une longueur d'avance sur moi. Je ne comprends pas pourquoi ils ne se sont pas encore ligués tous ensemble contre moi… Et je prie pour que ce jour n'arrive pas !
Le tonnerre retentissant, des éclairs zébrant le ciel, Alguérande déploya un grand parapluie, protégeant son père et lui du soudain déluge qui s'était abattu, jusqu'à ce qu'ils aient rejoint le château, les lourdes portes se refermant derrière eux, sécurisantes, comme elles l'avaient été depuis des siècles, mais peut-être plus pour longtemps.
