Il n'était qu'un fantôme. Une ombre tapie sous le seuil d'une porte, dans les draps d'un lit désormais toutes les nuits trop grands pour elle. Mais pour leur fille, il était bien plus que ça : il était l'espoir.

Encore une fois. Une répétition de fois, d'espoirs avant la prochaine tant attendue. Sakura avait appris à vivre avec. Sarada n'avait que cinq ans, mais elle aussi finirait par comprendre. Elle savait de qui tenir après tout …

Leur « petite » maison de quatre-vingts mètres carrés sentait toujours bon le neuf, à l'instar du jour où ils l'avaient achetée, toute fraichement construite, suintant une odeur de peinture fraiche, et de parpaing nouvellement installé. Elle était assez grande pour trois, et l'était davantage dès lors que cette troisième personne passait le seuil de la porte pour les quitter durant ce qui semblait être une éternité.

Ils l'avaient achetée juste après la naissance de Sarada. A crédit, bien sûr. Si Sakura gagnait relativement bien sa vie en raison de ses hautes fonctions dans l'administration du village, notamment celle hospitalière, elle devait avouer que l'homme dont elle portait désormais le nom de famille n'était guère mieux payé qu'un chuunin fraichement nommé. L'argent n'était jamais un problème pour un ninja, et il ne s'était jamais indigné de sa paye tant il ne posait jamais les yeux sur les fiches qu'elle recevait régulièrement à la maison. Sakura ne savait pas réellement comment il se débrouillait dehors en termes financiers, mais elle devinait que Kakashi devait lui faire parvenir l'argent de ses missions via un intermédiaire, et redistribuait sur le compte familial le salaire régulier. Bien sûr cela faisait trois ans qu'il était parti et il y avait tant de questions qu'elle n'avait pas eu l'occasion de lui poser depuis, et qui ne tenaient pas non plus sur une feuille de papier.

Tout va bien, était la phrase qu'il employait le plus souvent dans ses lettres. Une simple formalité dont il s'acquittait régulièrement, pour faire savoir qu'il existait toujours quelque part dans ce monde, et pensait à la petite famille qui l'attendait à Konoha. Il n'avait jamais été très avares en mots, et encore moins en affections. Néanmoins, il pensait aux occasions. Cette fois-ci, ce qu'il lui fit remettre fut apporté par un postier du village. Bien trop gros pour être transporté par son aigle, l'animal qu'il invoquait le plus souvent pour lui faire joindre ses messages. Tous les deux s'étaient mis d'accord : il lui envoyait l'aigle environ deux fois chaque mois. La première pour son message, la seconde pour son retour. Elle avait déjà pensé à ne pas lui répondre, à laisser son aigle attendre puis s'en aller sans aucun bagage pour son maître. Sakura connaissait les faiblesses de son époux, et pourrait aisément le faire revenir. S'il avait ne serait-ce que le moindre doute sur leur sécurité, il reviendrait. Elle y avait souvent pensé, mais dans sa grande sensibilité elle ne s'y était pas résignée. Elle ne trahirait pas sa confiance.

C'était un paquet cette fois. Sakura Uchiha devina qu'il ne lui était pas entièrement destiné. Sasuke ne lui rappelait pas à quel point elle vieillissait tous les ans, et elle en faisait de même à son encontre. Les anniversaires étaient pour lui quelque chose d'aussi trivial qu'un nombre d'années qui s'incrémentait, mais il tenait à montrer que celui de sa fille lui importait un tant soit plus que tous les autres. Alors chaque année, il lui envoyait quelque chose de spécial. Quelque chose que personne d'autre hormis un père pouvait offrir à sa fille. Le paquet était bien enveloppé, d'une protection couleur carton. Il était plutôt léger, et contenait certainement une boîte solide. Sakura le secoua avec curiosité, mais rien à l'intérieur ne bougea. Elle semblait vide.

Certainement pas le genre de cadeaux qu'une petite fille de trois ans demanderait.

Mais Sarada n'était pas comme toutes les petites filles de son âge : elle avait grandi sans son père, et une attention de sa part valait beaucoup plus que n'importe quel achat dans le plus banal des magasins de jouets. Sakura s'apprêtait à le placer sur le mobilier le plus proche de l'entrée pour sa fille le voit à son réveil lorsqu'elle se rendit compte que quelque chose en dessous du présent n'était pas attaché à lui. Il était retenu par la ficelle qui entourait le paquet. C'était une lettre.

Sakura. C'était son écriture. C'était un bout de papier, une feuille blanche pliée avec négligence. Je pensais à cet endroit, tu te souviens ? Une banale question, à laquelle seule elle pouvait répondre. De plus, Sasuke n'aurait jamais commis l'impair de lui parler directement par voie postale, et de lui transmettre un message non cacheté. Etrange. Mais elle comprenait où son mari voulait en venir.

Ce fameux endroit. Leur endroit. Un petit étang à l'extérieur du village, non loin du terrain d'entraînement où Kakashi les avaient obligés à faire preuve d'un peu moins d'égoïsme pour la première fois de leur vie. Principalement cerné d'arbres, pourvu d'un petit ponton que les pêcheurs occasionnels utilisaient pour tenter de dénicher les quelques poissons qui y demeuraient. C'est de cette façon qu'elle s'y retrouva à une heure du matin, s'étant nantie dans une petite veste rouge à capuche, en raison de la fraicheur d'un soir de début de printemps. Evidemment qu'il n'y avait personne. Le chahut des habitants nocturnes était intense, la plupart étant sortis de longs mois d'hibernation. Mais pas de Sasuke à l'horizon. Sakura se maudit d'y avoir pensé l'ombre d'une seconde. Elle pensait juste que …

Elle tournait tout juste les talons lorsqu'elle vit un fantôme. Sakura se garda de sursauter, plus alerte par le fait qu'elle ait fait preuve d'autant de négligence qu'apeurée. Son premier instinct fut de malaxer le chakra dans les canaux de son corps, préparée à l'éventualité que le message n'était qu'un subterfuge pour l'attirer dans un piège. Pourtant ce fut bien son écriture sur le papier, et cette pensée suffit à l'empêcher de foncer dans la seconde sur l'inconnu qui se trouvait à bonne distance d'elle – peut-être cinq ou six mètres. Il était emmitouflé de noir, et sa silhouette était mince et élancée. L'individu ni ne parla, ni ne bougea d'un poil.

« Sasuke ? »

Sakura avait peiné à prononcer ce nom, tant la possibilité de se tromper lui paraissait douloureuse. L'homme marcha de la même manière que Sasuke Uchiha l'aurait fait en la voyant : sans grand entrain apparent. Au fur et à mesure qu'il s'avançait, elle reconnut ses traits ainsi que son regard, noir. L'autre œil était caché par sa chevelure noire caractéristique.

« Je n'ai pas douté une seconde que tu serais prête à me sauter dessus », dit-il calmement.

Dans tous les sens du terme, bien sûr.

« Pourquoi ne m'as-tu pas attendu bien sagement comme tu avais l'habitude de le faire ? » grogna-t-elle déterminée à lui faire comprendre que ces approches silencieuses n'étaient pas sa tasse de thé.

« Et bien, parce que j'avais prévu que tu apparaisses dix minutes plus tard. Où est Sarada ? »

Cela sous-entendait : « Comment se fait-il que tu sois dehors à une heure pareille tandis que notre fille est censée dormir ? »

« Katsuyu veille sur elle. Si tu ne voulais pas ce genre de situation tu n'avais qu'à venir directement », rétorqua-t-elle plus froidement qu'elle ne s'en était crue capable face à lui.

Sasuke était la seule personne avec laquelle elle mâchait en général ses mots. C'était qu'il était susceptible des fois. Il esquissa un bref sourire, entièrement enfoui dans son long manteau noir.

« Bien », se contenta-t-il de répondre pour ne pas envenimer la situation.

Il resta bien droit dans ses bottes, planté sur le ponton tout comme elle l'était. Elle pouvait sentir son odeur, charrié jusqu'à ses narines par le doux vent, et elle la chérissait plus que tout au monde. Mais elle ne voulait pas trop que Sasuke pense qu'elle se jetait dans ses bras à chaque fois qu'il lui apparaissait de cette façon, alors elle fit mine d'attendre.

« Tu ne viens pas ? »

« Pourquoi t'es-tu arrêté en si bon chemin, Sasuke ? Il n'y a qu'un pas à faire après tout. »

Le regard noir du père de sa fille se radoucit quelque peu, et elle y discerna même une lueur amusée. D'un théâtral dont il n'était pas habitué, il effectua ce dernier pas qui les séparait.

« Satisfaite ? »

Il la dépassait d'une bonne tête, et la regardait d'une douceur qui lui avait tant manqué. Son regard d'émeraude planté dans le sien, elle écarta le manteau de son époux pour entourer son torse de ses deux bras et s'y presser avec soulagement. Un bras – le seul valide, lui entoura les épaules et une joue masculine vint se poser sur sa douce chevelure. Elle l'entendit renifler légèrement, profitant de la douceur de son parfum sans parvenir à être certain de le garder en mémoire pour l'éternité.

« Satisfait ? » murmura-t-elle contre son gilet gris.

Il déposa un doux baiser sur son front, tout près de la marque, les yeux rivés sur les arbres qui s'étendaient au-delà de l'étang. Satisfait.