La vie était faite de petites victoires qu'il fallait apprendre à aimer.
- Comment te sens-tu, Sachiro ?
C'était un petit garçon vaillant, au regard éclairé dont il était impossible de penser qu'il pourrait un jour s'éteindre.
- Aujourd'hui à l'Académie, j'ai réussi tous mes lancers !
- Oh … Bien !
Pourtant, cet enfant ressemblait à une coquille vide quelques années auparavant. La Quatrième Grande Guerre lui avait soustrait ses deux parents. Sakura n'était qu'un médecin, désormais. Elle ne pouvait lui rendre son père et sa mère. Cependant, ses efforts avaient rendu la vie de ce petit bout d'homme soutenable. Le sourire de la victoire se dessinant sur ses lèvres, elle se tourna vers la tante du petit, qui s'était occupé de lui durant tout ce temps.
- Et bien, il est m'a l'air en pleine forme !
Yoshiko Natsumate, une jounin âgée d'une quarantaine d'années, laissa fuir un sourire triste. Elle également avait connu la guerre, elle avait servi sous les ordres de Kakashi, tout comme Sakura. Toutefois, elles ne semblaient jamais s'être croisées une seule fois. Les combats étaient un mélange d'images et d'émotions au cœur desquels il était facile de mémoriser les visages des défunts. Ceux que l'on avait croisés et qui étaient encore vivants n'obéissaient pas à la même loi, et Sakura se trouva désolée à maintes reprises de ne pas reconnaître un coéquipier ou une coéquipière de bataillon. C'est notre lot à tous, lui avait gentiment répondu Yoshiko qui avait plusieurs années d'expérience derrière elle. Cette femme était désormais à la retraite, et consacrait ses journées à l'éducation du fils de sa sœur défunte.
- Tu as encore des cauchemars la nuit ?
Le garçonnet de dix ans se frotta les yeux, comme s'il cherchait à éviter la question.
- Plus trop. Je crois.
- C'est important, tu sais ? S'il arrive quoique ce soit, n'hésite pas à en parler.
- Je sais … je sais …
Yoshiko éclata de rire.
- Ne vous en faites pas, ma fille. Pour ce bonhomme, tout est un prétexte pour venir vous voir.
- Mais non, tata ! râla Sachiro.
Sakura se prit à rire elle aussi.
- Allez, ouste, la consultation est terminée, dit-elle en feignant l'impatience.
Elle le fit gentiment descendre de la table d'auscultation. Et comme à chaque fois où il allait partir, Sachiro ne manqua pas de poser l'éternelle question embarrassante :
- Quand est-ce que Sasuke Uchiha vient à Konoha ?
La dernière guerre avait fait naître des héros : les plus célèbres étant Naruto, Kakashi, elle-même et … Sasuke. Peu après la fin de la guerre, Ino et elle avaient créé une clinique pour enfants au sein même de l'hôpital. Elle était essentiellement destinée à traiter les maux psychologiques des enfants ayant été soumis à la peur de ne pas voir revenir un proche ou ayant été confrontés à la mort elle-même. Si Naruto et Kakashi s'étaient prêtés au jeu des rencontres avec les enfants – ce fut non sans mal pour Kakashi –, Sasuke ne s'y était toujours pas attelé.
- Si j'ai du nouveau le concernant, je te préviendrai, déclara-t-elle. A la prochaine, Sachiro.
Si elle devait bien reconnaître une chose, c'était la propension des enfants à poser des questions embarrassantes.
Elle ôta soigneusement ses gants et s'assit derrière son bureau, faisant glisser la tasse de café jusqu'à elle pour s'apercevoir qu'il n'y subsistait plus qu'un dépôt noirâtre. Génial. Elle était bonne pour aller en rechercher. Aujourd'hui, tout particulièrement, elle n'était pas d'humeur à subir les bruits de couloirs de l'hôpital. La semaine avait été chargée avec l'apparition de la grippe saisonnière, et elle savait d'expérience que le pire était à venir. Elle pensait avoir besoin d'un peu de repos, juste de quoi pouvoir bénéficier de neuf heures de sommeil par nuit, et de trois repas quotidiens.
- On dirait qu'ils t'ont surmenée, dis-moi.
La porte s'était entrouverte pour laisser apparaître Ino, en uniforme de ninja. La jeune femme avait le visage creusé de cernes. Elle n'attendit pas une quelconque réaction de la part de son amie pour pénétrer dans son bureau.
- Pourtant, je leur avais bien demandé de te ménager jusqu'à mon retour, continua-t-elle. Si j'en crois mon calendrier, le taux de consultation pour syndrome grippal ne tardera pas à exploser.
Ino, tout comme le reste de son équipe, avait été réquisitionnée en urgence par le Hokage en vue d'une mission. Sakura n'avait pas eu le temps d'en apprendre davantage qu'ils avaient tous quitté le village. Le bureau de Kakashi était resté vide pendant près d'un jour entier.
- Alors, c'était comment ?
- On parle bien d'une mission dans un coin paumé du Pays, où le village le plus proche n'est pourvu ni en électricité ni en eau courante ? Tu pourrais poser la question d'une autre manière, Sakura.
C'était du Ino tout craché. Elle se plaignait ouvertement de ses affectations quand il était question d'environnements sauvages et inhabités. Pourtant, elle ne refuserait pour rien au monde une mission si son équipe était appelée. Quelque part, elle l'enviait. Il y avait longtemps que l'équipe 7 avait été dissoute, par la force du destin. Les autres équipes de sa génération étaient pour la plupart toujours complètes, et soudées. Même l'équipe de Gai était toujours en opération, Tenten et Lee étant constamment affectés aux mêmes missions, avec des coéquipiers toutefois différents. Naruto faisait souvent équipe avec Sai, suivait Kakashi dans ses déplacements, et Sasuke …
Comment diable se retrouvait-elle toujours à penser à lui ? Décidément, elle avait hâte que l'épidémie de grippe atteigne son paroxysme : au moins, ses pensées n'auraient pas l'occasion de dériver. Un détail la fit cependant revenir à la réalité.
- Tu reprends déjà du service ? questionna soudainement Sakura.
Ino fit une grimace.
- Tu plaisantes ? Nous venons à peine de rentrer, et nous avons traversé le pays toute la nuit durant. Je vais aller dormir, oui ! En fait, c'est Maître Kakashi qui m'envoie. Il souhaitait te parler avec les autres.
Sakura rangea les quelques papiers qui traînaient après en avoir formé une pile qu'elle tapa contre le plat du bureau.
- Je suppose que je ferais mieux de ne pas le faire attendre.
- Oh que non.
Elle quitta l'hôpital après avoir pris congés de la jeune Yamanaka. Se retrouver dans les rues de Konoha lui parut étrange en cette heure matinale, tant elle était habituée à rester cloîtrée dans les salles à atmosphère contrôlée du bâtiment hospitalier. Une légère brise glacée la faisait greloter, et elle s'enveloppa dans son manteau pourpre jusqu'à atteindre le bâtiment de l'Hokage. Les gardes postés à l'entrée la reconnurent, et la laissèrent monter à l'étage.
- Maître Rokudaime est sur le toit si vous le cherchez, l'informa un des deux gardes.
Kakashi Hatake était en effet présent sur la terrasse de la bâtisse, accoudé aux gardes-corps, cerné par les deux conseillers du village : Homura Mitokado et Koharu Utatane. Une discussion se déroulait, dans laquelle les deux aînés semblaient vivement y mettre l'intonation. Kakashi se contentait de hocher la tête par moments, se permettant de temps à autres de regarder ailleurs d'un air contrarié, à l'instar d'un enfant se faisant lourdement réprimander. Ce fut à cette occasion qu'il aperçut son ancienne protégée, et qu'il la gratifia d'un sourire discret. Difficile de remarquer le mouvement subtil des lèvres d'une personne lorsqu'elles étaient masquées, mais Sakura était désormais capable de les distinguer.
Non loin se trouvait Naruto, dont la veste de Juunin était négligemment ouverte sur son sweet orange, visiblement terreux. Il contemplait de manière absente le supplice de son maître, les mains enfoncées dans les poches de son pantalon tout aussi sale. Il semblait être pris dans ses propres pensées.
Cependant, là où elle crut au départ reconnaître Sai, elle distingua une silhouette toute autre. Grande, sombre, fermement ancrée sur ses appuis comme si elle s'apprêtait à bondir sur la première menace venue. La seule main visible de l'homme était nonchalamment posée sur la garde de son sabre, tandis que son regard d'acier fixait les conseillers avec dureté.
Comme si elle y avait été formatée toute sa vie, Sakura reconnut les traits de la source de ses tourments.
Naruto Uzumaki était beaucoup trop absorbé par la fatigue et ses propres réflexions pour qu'il remarque la jeune femme aux cheveux roses. Sasuke Uchiha, quant à lui, détaillait les deux vieillards dont il se serait donné une joie d'ôter la vie quelques années auparavant. Un coup d'épaule de son ami le fit réagir quand la présence de Sakura devint trop forte pour que ce dernier ne la remarque pas.
- Hé ! Sakura !
- Naruto … tu t'es roulé dans la boue ou quoi ?
- Mm … non. Je n'ai jamais compris vos délires concernant les bains de boue, à vous les filles. Il y a eu des complications … voilà tout.
Sakura le toisa de son regard d'émeraude, incrédule.
- Des … complications ?
- Mouais. Oh. Je suppose que Kakashi ne m'en voudra pas si je t'explique.
Elle remercia silencieusement l'esprit bavard de Naruto pour voler inconsciemment à son secours. Cela lui permit de ne pas chercher à poser les yeux sur l'autre là-bas.
- Cet évènement … puis ça. Tu devrais faire ratisser chaque mètres carrés de ce pays, faire fouiller les villages, interroger les habitants.
Kakashi évalua que sa propre voix allait s'éloigner un peu plus des standards de politesse auquel il était contraint. Mais elle n'en fit étonnement rien.
- Maître Mitokado, répondit-il avec respect. Hinoke est déjà sur le qui-vive, Iwa a certainement mis en alerte son réseau d'indicateurs et vous me conseillez de procéder à un lâcher de chien en bonne et due forme ? Ce serait parfaitement révélateur de nos problèmes internes.
Il lui semblait n'avoir pas prononcé de phrases aussi longues depuis le début de leur petite entrevue. Koharu Utatane et Homura Mitokado avaient une opinion bien tranchée sur le sujet.
- Le Tsuchikage ne fera rien pour l'instant. Un mois suffit largement à trouver de quoi le contenter. Ou du moins trouver ce qui empêchera le Raikage de se ranger de son côté.
- Quelles sont les pistes à suivre, Kakashi ? Mis à part des spéculations et cinq cadavres ?
Kakashi fit une légère grimace, bien trop rapide pour que les deux ancêtres puissent l'interpréter comme un signe d'impatience. Il se dégagea légèrement de la rembarde sur laquelle il prenait appui et effectua un pas vers eux.
- Sincèrement ? Rien.
Les expressions figées des deux conseillers prirent un air agacé.
- Kakashi, parla Koharu Utatane d'une voix trompeusement plus douce. J'ose espérer que même si tu n'as pas de preuves pour désigner un réel coupable, tu feras tout de même preuve de pragmatisme comme tes prédécesseurs l'ont fait avant toi.
Vous voulez dire Maître Sarutobi ?
Kakashi comprenait très bien leurs sous-entendus. S'il n'avait rien d'honnête à mettre sous la dent d'Oonoki, il devrait piocher dans une liste d'innocents. La paix a un coût, disait souvent Sandaime.
Mais pas n'importe lequel, songea Kakashi.
Il leur sourit, en guise de réponse. Koharu et Homura repartirent, loin d'être satisfaits par les propos de leur cadet. Comme il s'était appliqué à le leur signifier, ce n'était pas eux qui dirigeaient Konoha. Mais il garda néanmoins leurs paroles dans un coin de sa tête, se disant qu'après tout sa mémoire avait assez de place pour leurs suggestions, aussi éhontées soient-elles.
Il chercha du réconfort dans les visages sculptés à même la roche au-dessus de leurs têtes. Il ne connaissait pas le Premier des Hokage suffisamment pour deviner ce que lui aurait fait, mais il pense que son Maître n'aurait pas non plus apprécié les insinuations de Koharu. Minato Namikaze aurait réagi avec plus de tact, et finalement les conseillers seraient repartis plus ou moins rassurés. Mais Kakashi Hatake n'était pas un homme de discours.
Leur maître vint à leur rencontre dès lors que les deux vieux eurent pris l'escalier menant aux étages inférieurs. Le regard de Sasuke les fixa avec mépris jusqu'à ce qu'ils disparaissent de sa vision. Naruto venait de terminer ses explications, concluant par la rencontre houleuse avec le Tsuchikage.
- Je vois que tu n'auras pas besoin de l'entendre de ma bouche, Sakura, soupira Kakashi. Tu sais tout désormais. Cependant, les enfants … il y a un point auquel vous êtes totalement étranger.
- Quoi donc ? questionna Sasuke de son habituel ton maussade.
- Le Daimyo, Seigneur de notre Pays, est mort ce matin.
Sasuke leva un sourcil, incrédule. Naruto ouvrit la bouche, pour ensuite la refermer aussitôt.
- De … mort « naturelle » ? s'enquit Sakura.
Cette réplique força un léger sourire chez le Hokage.
- Nos sources tendent à le confirmer. Ce n'est pas officiel.
- Vos sources … de qui viennent-elles ?
Cette fois-ci, c'était Sasuke qui avait parlé.
- Entourage du Daimyo.
- Ce serait une étrange coïncidence, si c'était le cas.
- Ça, il va nous falloir le vérifier, Sasuke, déclara Naruto qui se trouvait déjà sur le pied de guerre.
Kakashi leva une main pour interpeller Naruto avant qu'il ne décide quoique ce soit.
- Aucun ordre ne sera donné de ma part tant que je ne me serais pas entretenu avec le gouvernement. Tu connais la procédure : je compte sur vous pour vous taire jusqu'à ce que la nouvelle soit rendue publique. Jusque là …
- N'ayez crainte, Maître Kakashi, je veillerai à ce qu'il se la ferme, déclara Sakura avec un grand sourire.
Cette remarque fit rire l'homme masqué, tant Naruto grimaça à l'idée de ce qui lui arriverait s'il ne tenait pas sa langue.
- Tu penses réellement que je vais le crier sur tous les toits ? s'indigna ce dernier.
- Tu ne nous as pas vraiment prouvé le contraire, rétorqua Sasuke. Hier.
- Aaaah … Vous m'avez déjà pardonné, hein, sensei ?
- Non, nia le concerné en secouant la tête. Je pense même que Kiba ferait un meilleur successeur.
Il n'y avait pas grand-chose à dire à un Naruto exténué pour le mettre en rogne.
- Bon sang, vous êtes sérieux ?
- On ne peut plus sérieux, répéta Kakashi qui blaguait manifestement sans l'assumer ouvertement. Alors fais-moi le plaisir de rentrer chez toi et de te remplumer.
Sakura fila un coup de coude entre les côtes de son ami. Ce dernier fit mine d'avoir mal.
- J'espère que tu n'as pas oublié qu'il faut être frais pour ce soir, lui souffla-t-elle.
- Ah bon, y'a une fête ?
La jeune femme soupira.
- C'est peu dire.
Puis, elle entendit un « Ah » confus provenant de leur maître. Visiblement, il n'y avait pas que Naruto qui semblait avoir oublié le jour le plus important de tout le village. Le Hokage passa une main dépitée dans ses cheveux blancs parsemés de quelques mèches grises.
- La fête du village, bien sûr, murmura-t-il à voix basse. Bien. Sakura, passe voir Shizune et dis-lui de régler tout à ma place pour aujourd'hui. Quant à toi Sasuke, j'aurais besoin de te garder sous le coude, le temps de prendre une décision concernant la suite des évènements.
Cela ne sembla pas ravir le concerné. Mais était-il vraiment en mesure de refuser ? Shizune ne fut pas réellement ravie d'entendre que Rokudaime-sama lui déléguait certaines tâches.
- Je croyais lui avoir rappelé ce matin, marmonna-t-elle, déconcertée.
Shizune était d'un genre discipliné, et malgré le contre-temps que cela devait occasionner dans son emploi du temps – lui aussi très chargé –, elle se satisfit d'expirer prudemment l'air contenu dans ses poumons.
- Si c'est ce que Kakashi-sama a ordonné, soit.
- Tu as un rendez-vous important, c'est pour ça, Shizune ? fit Naruto, qui n'avait décidément toujours rien compris aux femmes.
Sakura anticipa qu'il s'agissait d'un sujet sensible chez la première élève de Tsunade, et elle eut tôt fait de trainer Naruto dehors par les oreilles. Sasuke s'était borné à les suivre, observant presque avec inquiétude le traitement physique que son ancienne coéquipière faisait subir à son ami.
- Le mariage ne t'a vraiment pas arrangé, pesta-t-elle tandis qu'ils se trouvaient à quelques bons mètres de la grande porte du bâtiment.
- Hinata ne réagirait absolument pas comme tu le fais, fit Naruto en massant vigoureusement son oreille droite – la-même qui n'avait pas été ménagée. Pas de manière hystérique. Sinon Sasuke … tu viens ce soir ?
- Pour quoi faire ? rétorqua l'intéressé.
Naruto les regarda tous les deux, tour à tour.
- Bon sang, y'a vraiment pas à dire : vous faites la paire vous deux. Je crois que je ferais mieux de laisser à Sakura le soin de t'en parler.
Il leva sa prothèse bandée en guise de salut, avant de prendre le chemin de son foyer. Sakura croisa les bras, incommodée à l'idée d'être seule à seule avec l'Uchiha. Lorsqu'elle osa enfin lever la tête vers ce dernier, il avait déjà effectué quelques pas en direction de l'allée adjacente. Constatant qu'elle n'avait pas bougé d'un poil, il s'arrêta.
- Bon, tu viens ? lâcha-t-il d'un air ennuyé auquel Sakura ne put malheureusement que céder.
C'était un jour important pour Konoha. Les villageois avaient quitté leur travail un peu plus tôt, vers les seize heures pour procéder aux préparatifs avec leurs familles. Les ninjas, eux, avaient pour habitude de fêter ça entre frères d'armes : dans un bar, entre anciens coéquipiers, entre maîtres et anciens élèves, senpai et kohai. Contrairement à la naissance de Konoha qui se célébrait un peu plus tôt dans l'année, la fête de Konoha marquait le dernier jour de la précédente guerre. C'était un jour sacré pour les combattants, où chacun honorait les camarades disparus. Et contrairement au jour de célébration des morts – qui était à milles lieues d'être une fête –, aucune larme n'était versée. A moins d'avoir l'alcool mauvais.
De tous ces jours de fêtes, c'était celui que Kakashi avait moins le cœur à célébrer. Avant d'être nommé chef du village, il refusait systématique toutes les invitations. Il ne trouvait aucun réconfort à boire, et à rire en pensant à tous ceux qui ne pouvaient malheureusement plus s'y adonner. Mais il comprenait néanmoins la nécessité que les gens avaient à le faire.
Shizune avait parfaitement accompli les tâches d'organisation qui comprenaient la préparation du grand hall du bâtiment du Hokage, et l'approvisionnement en sièges, tables, couverts, nourritures et boissons. Le tout pour tenir occupés environ deux cents personnes dans une même salle pendant toute une nuit.
La fatigue avait fait qu'il s'était retrouvé devant une assemblée de deux cents personnes sans qu'il n'en soit réellement conscient avant d'être devant le fait accompli. Il n'avait pas vraiment dormi : juste somnolé une ou deux heures entre deux réunions d'urgence. Le fait qu'il tienne encore débout était dû à l'importante quantité de caféine qu'il avait ingéré jusque-là.
Dans la grande salle étaient alignées de multiples tables correspondant aux différents clans fondateurs. Les Jounins des clans Nara, Sarutobi, Akimichi, Yamanaka, Hyuga, Aburame et Inuzuka étaient attablés, attendant le discours de leur chef. Autours se pressaient une centaine d'autres Jounins, invités à se joindre à la cérémonie en compagnie des personnes les plus importantes du village.
Hinata Hyuga se tenait aux côtés de son époux, bien loin des membres de son clan, réunis autours de son père et de sa sœur cadette. Naruto se trouvait dans son dos, une main protectrice posée sur l'épaule de sa douce, curieux de savoir ce que son sensei allait trouver à dire cette année.
Il n'y avait toujours pas de trace de Sasuke, mais il devina au visage de Sakura, debout à quelques pas d'eux, qu'elle avait trouvé les mots justes pour le convaincre. Son intuition se confirma lorsqu'il aperçut un individu se glisser entre les rangées pour s'arrêter juste aux côtés de la jeune femme aux cheveux roses.
Shikamaru, Kiba, Shino, Ino et Choji s'étaient fondus parmi les aînés de leur clan, dont la plupart s'impatientant à l'idée d'entamer les festivités.
Ce fut alors que la voix du Hokage Sixième du nom fit écho sous le plafond plat de la salle. Nul ne bronchait, chacun retenant son souffle, suspendu aux lèvres de celui qui se préparait à l'un des exercices les plus difficiles de sa carrière de ninja.
Au moment où le timbre de Kakashi Hatake empli le vaste espace clos, Naruto tourna la tête vers le jeune Uchiha, et leurs regards se croisèrent. Sasuke ne le soutint que très peu, comme si l'idée d'être enfermé ici, avec d'anciens connaissances lui faisait perdre toute ardeur. C'est alors qu'il comprit.
Il le faisait pour Sakura. Seulement pour elle. Naruto eut de la peine pour son ami, et de ce fait, il ne capta pas la totalité du discours de son maître.
«… Il y a encore quelques heures, j'étais en train de m'entretenir avec nos chers conseillers, loin de l'idée d'avoir à prononcer un discours. Il y a cinq ans, j'étais également loin de m'imaginer combien, aujourd'hui même, je regretterais de ne pas avoir à parler devant ceux qui brillent par leur absence. Des morts. Ce ne sont que des morts à présent. Des morts qui, physiquement, n'existent plus, ne parlent plus, ne combattent plus. Pour eux, le combat est terminé. Toutefois, si leurs corps ont été dévorés par le temps, aucune seconde, aucune année, aucune décennie, pas même un siècle n'aura raison de leur courage. Et avec ce qu'ils nous ont légué, nous pouvons tout reconstruire. »
La fin du discours déclencha un tonnerre d'applaudissements, ce qui força manifestement le Rokudaime Hokage à prendre la poudre d'escampette.
Sacré Kakashi.
Le vieux n'avait toujours pas pris goût aux discours. Même s'il semblait détester prendre la parole en temps normal, Naruto se dit qu'il était plutôt bon orateur. A sa place, il n'aurait pas su quoi dire qui puisse intéresser l'élite du village.
- Quel formidable orateur tu fais !
Paré de l'uniforme ornemental du Hokage, le manteau blanc témoignait de son titre étant attaché à l'aide d'une chaine doré dont la broche était le symbole d'un clan n'existant plus que dans les livres d'histoire. Kakashi tomba nez à nez avec son prédécesseur, en bas de l'escalier reliant la salle à la balustrade. Il ne sut dire s'il était gêné ou tout simplement éreinté à l'idée de prendre de nouveau la parole.
A deux pas de la ninja de légende, il s'inclina brièvement.
- Oh, tu verrais ta trogne ! renchérit-elle, à moitié hilare.
Nul doute qu'elle n'avait pas attendu la fin de son discours pour taper dans la bouteille … Elle lui tapota l'épaule, sur le tissu immaculé du Haori de cérémonie qu'il portait.
- Allons, tu ne te débrouilles pas si mal, gamin.
Il esquissa un bref sourire, réalisant que cela faisait longtemps que personne ne l'avait appelé ainsi. Il fallait dire qu'il commençait à être vieux pour un shinobi de sa génération. D'une façon presque maternelle, elle le prit par le bras. Il se laissa tranquillement mener.
- Allons boire un verre.
Raaah.
Il n'eut même pas le courage de refuser. Tous deux se frayèrent un chemin parmi la foule qui se pressait autour des tables, et s'amassait en petits groupes pour échanger entre anciens camarades. Ils durent s'arrêter à maintes reprises pour saluer des connaissances, ou simplement des subalternes heureux de pouvoir toucher deux mots aux Hokage.
- On ne vous voit plus trop dans le coin, Maître Tsunade, avait fait remarquer Kurenai, qui tenait dans ses bras la petite Mirai – qui reconnut aussitôt Kakashi et leva de grands yeux admiratifs en sa direction.
Quelques minutes plus tard, la gamine sur retrouvait sur le dos d'Akamaru, sous la supervision bienveillante de Kiba.
- On peut dire que mes propres affaires me tiennent occupée, avait répondu la Sanin légendaire.
Kakashi et Shizune – qui les avaient rejoints entre temps – échangèrent tous deux un drôle de regard. Ils savaient tous deux de quoi il s'agissait.
Alcool, jeux, fuir les huissiers et les importants groupes mafieux auxquels elle devait de l'argent. Tsunade Goichi était une vraie plaie pour les banques : refuser un prêt à un Hokage était mauvais pour les affaires, et les institutions financières du pays se retrouvaient très vite dans l'incapacité d'être remboursées. Finalement, ils s'assirent à une petite table, une de celles mises à disposition pour les invités hors-clan. Kakashi fut heureux de retrouver le confort d'un siège après avoir passé une bonne heure à assister aux séances de bavardage de la Cinquième Hokage. Genma Shiranui, dont elle avait chargé de leur apporter une bouteille de saké, se ramena avec une portion supplémentaire.
- Aaaah, s'exclama-t-elle. Nous y voilà !
- Genma, fit Kakashi un peu confus, Maître Tsunade n'avait pas dit une seule ?
Tsunade qui avait commencé à servir le contenu de la première bouteille laissa échapper un petit début de rire moqueur. Genma se chargea de répondre à sa place.
- Et mon Seigneur, qu'allez-vous donc boire ? Souhaiteriez-vous un cocktail sans alcool ?
Kakashi sourit trompeusement. Il n'allait pas le laisser s'en tirer de cette façon.
- Pourquoi pas ? Va me chercher ça.
Genma haussa un sourcil, pris à son propre jeu. Il lui tira une révérence avant de faire demi-tour.
- Je lui souhaite bonne chance, s'esclaffa Tsunade en vidant cul-sec son premier verre.
Il était naturellement compliqué de trouver autre chose que du saké ou de la bière un jour comme celui-ci. Le ninja masqué tira légèrement son verre vers lui, indécis. Aussi loin qu'il se souvienne, l'alcool n'avait jamais été son fort. Pourquoi tant de gens s'y étaient rendus accros ? Il n'était lui-même pas certain de faire la distinction entre deux alcools forts. Tsunade était à son troisième verre lorsqu'il osa porter le liquide à ses lèvres et à l'envoyer avec force dans son œsophage.
Il remit d'aplomb son masque avant que son vis-à-vis n'ait eu le temps de lever les yeux vers lui pour contempler sa grimace. Ou peut-être l'eut-elle remarqué …
- C'est étonnant. Sakumo m'avait une fois avoué que son père était brasseur de saké.
- Ses parents étaient de simples paysans, corrigea Kakashi d'un ton neutre.
- Simples ? s'étonna Tsunade. Il me semble que ton nom était porté par ceux qui cultivaient le jour et combattaient la nuit. C'est bien ce que Hatake signifie ?
Il n'y avait pas meilleur moment pour parler de famille… Kakashi changea aussitôt de sujet.
- Mis à part l'alcool, que nous vaut l'honneur de votre visite ?
- Je sais que la manière dont je t'ai donné les rennes du village a déplu à certains mais je demeure attachée à ce foutu village, figure-toi. Je n'ai pas oublié que ce jour était spécial, alors je suis venue.
Tsunade était la petite-fille du Premier Hokage, mais beaucoup la voyaient comme une opportuniste depuis sa nomination au poste de Hokage. Contrairement à Jiraiya, son passé de ninja légendaire ne lui apportait qu'une renommée limitée, notamment en raison de toutes ses frasques. Malgré tout, Kakashi la respectait beaucoup.
- Ce que j'ai appris aujourd'hui pourrait t'être utile. J'ai quelques contacts parmi les gardes du Daimyo. Je connais sa situation … ou sa non-situation, devrai-je dire.
L'humour de Tsunade était bien particulier, il venait tout juste de s'en souvenir.
- Tandis que je séjournais à Hinoke, j'ai croisé un de nos anciens ninjas travaillant comme garde du corps. Il voulait que je te transmette anonymement des informations. (Elle enfoui une de ses mains dans son manteau de jade, pour en ressortir un rouleau scellé). Je ne préfère pas m'épancher dessus en public, mais je peux te dire que tu devrais y jeter un coup d'œil.
Elle engloutit son énième verre, tout en gardant une main protectrice sur le mystérieux rouleau qu'elle venait de poser à même la table. Kakashi s'en empara avec précaution puis vérifia le sceau du document avant de le ranger dans sa veste.
- Lis-ça au calme, ajouta-t-elle. Tu sais ce que tout ceci implique ?
- La dernière fois que ça s'est produit, Sandaime était aux commandes. Les funérailles du Seigneur auront lieu demain.
Il aurait simplement affaire à une petite cohorte de seigneurs qui se montreraient plus ennuyeux que menaçants. Tsunade considéra son cadet avec une certaine réserve, ses doigts faisant tourner le verre sur lui-même.
- Kakashi, crois-moi la dernière fois n'est pas cette fois-ci. Les choses ont beaucoup changé depuis la Quatrième Guerre. Et il ne m'a pas suffi d'aller bien loin pour m'en rendre compte. Tandis qu'une partie de la population nous idolâtre pour nos sacrifices, l'autre moitié préfèrerait que nous abandonnions notre place de caste guerrière dominante. Je suis certaine que beaucoup tendent à croire que tout ce qui s'est passé il y a cinq ans est notre faute : ce qui n'est, en soit, pas totalement faux. Mais cette vérité n'est pas complète, et certaines personnes malintentionnées pourraient en jouer. Et elles ont peut-être d'ores et déjà infecté nos propres rangs.
Kakashi ne savait pas ce qu'il allait lire dans le parchemin remis, mais il était probable qu'il s'agisse d'informations contrariantes. Voilà des années qu'il avait appris à gérer le stress provoqué par les annonces de malheur qu'il recevait régulièrement à son bureau.
- Pas de repos pour les braves, soupira-t-il après avoir fini de siroter son deuxième verre.
L'ivresse venait d'être balayée par l'inquiétude sur le visage de Tsunade Goichi, qui n'avait pas été entaché d'une seule ride en cinq ans. Kakashi pensait même qu'elle paraissait désormais plus jeune qu'il ne l'était.
Pourtant, elle pourrait être ma mère.
- Prends garde, Kakashi. La politique n'est pas moins dangereuse qu'un champ de bataille.
- Je crois vous avoir déjà entendu le dire.
- Pas assez, rétorqua-t-elle, agacée. Tu as beau avoir désormais une certaine expérience, tout ceci n'était qu'un entraînement.
- Vous vous faites du souci ?
- Je ne sais pas … Comme je te l'ai dit, tout est très différent.
- Bien, soupira Kakashi en agitant les bras, à quoi dois-je m'attendre ?
Tsunade roula des yeux, comme si on lui demandait de se remémorer de vieux souvenirs désagréables.
- Beaucoup de sourires, de racontars, d'œillades indiscrètes et de coups bas. Fais attention à tes paroles, ton sens de la répartie n'aura pas le même effet à Hinoke qu'à Konoha.
Mieux valait considérer qu'il s'agissait là du briefing de sa prochaine mission. Cette petite discussion prit soudainement un air de « bon vieux temps ».
- … Oublie l'ironie ! Ils sont trop débiles pour y voir une quelconque subtilité, continua la Sanin, agitant négligemment sa main devant elle. De plus, elle est très mal vue chez un ninja. On aura beau mettre un « Seigneur » devant ton nom, pour eux tu ne seras toujours pas si différent du gueux qui a les pieds dans le fumier à longueur de journée.
Si les paroles prononcées avaient des allures maternelles, Tsunade perdait de plus en plus en contenance et en sérieux au fur et à mesure qu'elle enchaînait les verres. Sur la bouteille et demi d'alcool consommés, elle devait avoir ingéré un peu plus des trois quarts. Kakashi, du haut de ses cinq verres, commençait déjà à avoir chaud au visage.
C'était désormais une vérité : il n'aimerait jamais cette merde.
Sasuke n'avait écouté le discours qu'à moitié, trop absorbé par cette salle pleine de personnes ayant voulu que son nom soit à jamais banni des livres d'histoire. Si, quelques années auparavant, il en avait éprouvé une certaine haine, aujourd'hui était différent. Son cœur ne portait plus que les stigmates d'une volonté destructrice. Quand tout le monde applaudit le Hokage, il s'exécuta avec un entrain moindre, mais toutefois présent : Kakashi Hatake était le chef que Konoha méritait. Il était le symbole d'un homme se vouant corps et âme à cette grande cause qu'était le village. La même qui avait entraîné la mort de son clan, de ses parents et de son frère.
A la fin du discours, la plupart de la foule vaqua à des occupations moins statiques. Naruto et Hinata, qui se trouvaient non loin, furent abordés par Ino et Sai du clan Yamanaka. D'après ses récentes informations, les deux s'étaient mariés le mois dernier. Sasuke n'aimait pas particulièrement la compagnie de Sai, mais il appréciait sa manière de procéder en tant que Shinobi.
- Je dois t'avouer que je suis grandement surprise de te voir participer à tout cela.
C'était la voix de Sakura dont l'épaule frôlait la sienne. Il tourna la tête vers son ancienne coéquipière, qui le gratifia d'un sourire. Débarrassé de toute tâche pouvant attirer durablement son attention, il se sentit soudainement vulnérable. Il ne haïssait que trop ce sentiment. Oui, elle avait finit par le convaincre de se rendre à cet évènement qui ne signifiait pas la même chose pour lui que pour les autres. Sakura était habillée comme d'habitude – ou du moins n'avait-elle pas changé de goûts vestimentaires. Tout comme Naruto qui ressemblait toujours au garçon maladroit de l'équipe 7, Sakura était toujours la fille innocente et au caractère bien trempé. Que cela en soit ainsi le rassurait. Peut-être n'avait-il pas tout détruit après tout.
- Je te devais un service, répondit Sasuke en tendant de paraître un minimum souriant. Alors je suis venu.
Les yeux de jade de la kunoichi s'éclaircirent de joie, et ses lèvres s'élargirent davantage.
- Je ne me souviens pas que tu me sois redevable de quelque chose, Sasuke.
- Alors tu devrais fouiller un peu plus dans tes souvenirs, répondit-il simplement sans en dire davantage. De plus …
Il fouilla dans la poche du gilet par-dessus sa chemise sombre. Sans prévenir, il prit sa main et l'en remplit de ce qu'il venait d'y trouver. La première réaction de Sakura fut de froncer les sourcils. A présent, dans sa main se trouvait le médaillon qu'un homme, soucieux de payer sa dette au ninja qui venait de lui sauver la vie, avait donné à ce dernier.
- Sasuke …
- Garde-le, lui dit-il simplement.
- Où l'as-tu eu ?
- D'un homme heureux d'être encore en vie. Comme il n'avait pas d'argent à me donner, alors il m'a donné ceci. Et je n'ai que faire de l'argent.
Leurs regards se rencontrèrent, doucement, sans avoir été préalablement forcés. La venue de Naruto, Sai, Hinata et Ino les fit revenir à la réalité. Sasuke les salua d'un léger mouvement de la tête.
- Je vais prendre l'air sur le toit, dit-il.
Naruto eut l'air vraiment déçu, tout comme Ino qui toisa Sakura d'un regard suspect. Même si elle n'avait plus aucune vue sur le dernier Uchiha, elle ne demeurait pas moins curieuse sur l'aspect de la relation qui liait son amie avec ce dernier. Sai haussa un sourcil circonspect, tandis qu'Hinata, accrochée au bras de son époux, semblait aussi mal-à-l'aise que Sakura à cause de ce silence rempli de sous-entendus.
- C'est une bonne chose que Sasuke soit venu, déclara-t-elle de sa naturelle bienveillance.
Naruto lui en fut reconnaissant, étant donné qu'il était incapable de dire quoique ce soit.
Mais quel idiot, mais quel idiot …
Ino sembla être du même avis.
- Il se casse ? Maintenant ?
- L'atmosphère est un peu oppressante, admit Sai. Et les odeurs d'alcool sont assez désagréables.
Personne ne pourrait prononcer cette phrase avec autant de placidité que Sai. Naruto se massa le cuir chevelu, soucieux de ne pas trop accabler Sasuke pour le coup. Ils se mirent alors de discuter d'autre chose, avant de voir passer Gai-sensei, poussé par un Lee endiablé – qui n'avait pas bu une goutte d'alcool, heureusement.
- Salut les jeunes ! s'exclama le Jounin qui, malgré son handicap, ne paraissait pas avoir perdu de sa légendaire fougue. Alors prêts à faire la fête ?
Tenten apparut légèrement en retrait, quelque peu angoissée à l'idée d'avoir à surveiller son maître et Lee à la fois.
- Ces deux énergumènes m'ont fait faire deux fois le tour du village à cause d'un pari stupide.
- Un pari de quoi ? se questionna Naruto. Avec Kakashi ?
- Nooooon, nia Gai en secouant la tête. Un camarade m'a défié de marcher sur l'eau avec ceci (il tapota durement le châssis de son fauteuil roulant).
- Et devinez ce qu'il s'est passé, soupira Tenten, un brin de moquerie dans l'attitude.
- Non, Tenten : tu racontes mal les choses, corrigea Lee qui semblait avoir à cœur de rétablir la vérité pour son maître. Gai-sensei est parvenu à traverser la rivière, seulement …
- Le fauteuil roulant n'est pas fabriqué pour résister à un afflux de chakra prolongé, reprit Gai. Du coup la partie métallique a … fondue.
- Fondue ? s'étrangla Ino en se couvrant la bouche d'une de ses mains.
- Et comment avez-vous fait pour nager avec … (Sai désigna sans gêne l'énorme atèle du pied de Gai) cette chose ?
- Pas de soucis, je pourrais nager sans pieds ni bras s'il le fallait, affirma Gai.
Tenten n'eut pas l'air du même avis.
- Sensei, je vous en supplie : il ne va plus rien vous rester si vous continuez à …
- Tenten ! s'énerva Lee.
- D'aaccord, je n'ai rien dit.
- Où est Kakashi, d'ailleurs ? s'enquit Gai qui, du fait d'être constamment assis, n'avait pas la vision nécessaire pour mener une enquête efficace.
- Aux dernières nouvelles, j'étais avec Tsunade qui n'en pouvait déjà plus, je le crains.
Le concerné apparut juste derrière eux, l'air légèrement hébété, mais pas trop. Ah. Ils avaient visiblement déjà perdu mamie Tsunade.
- Shizune doit être ravie, commenta Sakura.
Kakashi haussa les épaules.
- Je crois qu'elle l'a tiré sur le chemin de ses quartiers résidentiels. Tout a commencé depuis une heure, et notre stock de saké compte déjà quatre bouteilles de moins en partie grâce à notre Godaime.
- Vous n'avez pas non plus l'air totalement sobre, si je puis me le permettre, Kakashi, fit remarquer Sai.
- Baaaah …. j'ai dû un minimum suivre, question de politesse, répondit l'intéressé d'un regard bienveillant.
- Je vois que tu aurais un certain désavantage en cas d'affrontement, marmonna Gai, qui avait déjà établi ses plans pour la soirée.
- Je ne suis pas certain que tu tiennes l'alcool tout court, Gai. Mais nous pouvons toujours tenter de départager lequel d'entre nous arriva le plus à boire de … cocktail sans alcool ?
L'expression de Kakashi fut comique. Gai sembla considérer cette décision très sérieusement.
- Soit, nous nous défierons de cette façon !
Kakashi se saisit des deux guidons du fauteuil de Gai, et commença à le manœuvrer parmi la foule, suivi de près par Lee.
- Genma doit avoir trouvé de quoi hydrater tout un régiment depuis que je lui en ai fait la demande, marmonna-t-il dans son masque de son flegme habituel.
Tenten semblait ravie d'être débarrassée de toute contrainte liée à la surveillance des deux énergumènes.
- Tu lui fais confiance pour les contenir ? glissa discrètement Ino.
- C'est le problème du Hokage, maintenant.
Malgré les apparences, la mort de Neji avait rapproché les membres survivants de l'équipe de Gai Maito. C'était souvent dans la douleur du deuil que les liens entre personnes se renforçaient. Ils furent par la suite prévenus que des évènements intéressants se produisaient aux environs des tables Inuzuka et Sarutobi : s'ils l'avaient remis pour cette année, il s'agissait certainement d'un concours de bras de fer. L'année dernière, deux personnes étaient rentrées chez eux le bras cassé. Kakashi avait alors proposé de remplacer ces défis par des parties de Shogi, ce que le clan Nara n'avait pas cherché à refuser contrairement aux autres clans moins calés sur le sujet. Le petit groupe tendit alors à se déplacer vers la nouvelle source de divertissement.
Sakura ne les suivit cependant pas. Elle se demandait combien de temps Sasuke resterait sur le toit, dans le froid d'une calme soirée d'automne. La jeune femme emprunta alors les escaliers mena à la terrasse du toit, ne s'attendant que très peu à y trouver celui qu'elle cherchait. Cependant, elle eut tort.
Sasuke Uchiha était à la même place que Kakashi quelques heures plus tôt, lors de son entrevue avec les deux conseillers. Son coude était posé sur la rambarde, tandis que ce qu'il restait de son autre membre était suspendu au-dessus du sol. La présence familière de Sakura se rapprocha dans son dos, se faufilant à travers l'air froid d'une nuit où aucune menace ne s'apprêtait à surgir. Il lui lança un regard interrogateur quand elle fut à ses côtés, manifestement happée par l'essaim de lumières qui s'étendait sous leur nez.
- Je n'avais pas espoir que tu rentres au village.
- Kakashi m'y a forcé.
Elle se sentit un poil déçu.
- N'y-a-t-il que Kakashi pour te faire revenir ?
Son œil sombre se tourna de nouveau vers elle. Il soupira.
- Tu n'as pas changé, Sakura. Tu vois toujours le côté le plus simple des choses.
- … tout comme tu ne cesseras jamais de faire remarquer aux gens à quel point ils simplets, rétorqua-t-elle en tentant de masquer son irritation. Alors dis-moi, Sasuke, pourquoi es-tu venu ce soir ?
Il y eu un moment d'hésitation : le seul qu'il s'autorisa depuis une éternité. Il détestait ces moments où il perdait toute conviction sur le bien-fondé de ses actions : et c'était le cas actuellement.
- Je suis resté pour toi. Es-tu satisfaite ?
Ces mots lui arrachèrent le cœur : ils ne faisaient que de les enfoncer dans la situation dans laquelle ils étaient tous les deux. Mais il y avait cependant une étincelle dans le regard de son ancienne coéquipière qu'il ne voulait pas voir disparaître. Tant de doutes et de questions le tourmentaient désormais.
Sakura esquissa un joli sourire, tentant de réprimer sa gaité comme elle le pouvait. Elle avait toujours l'impression de marcher sur un fil suspendu au-dessus du vide lorsqu'elle lui parlait : cela avait toujours été ainsi, et ce n'était pas près de changer.
- Satisfaite, répondit-elle simplement.
Dans ses iris sombres naquit quelque chose de bien différent de tout ce qu'il était naturel de distinguer dans le regard d'un homme s'étant autrefois profondément enfoncé dans les ténèbres. Il fut une époque où plus personne ne pensait entrevoir une quelconque trace de chaleur dans le regard de Sasuke Uchiha. Hormis Sakura. Elle avait toujours espéré. Bêtement, sans doute, mais pas à tort. Elle se glissa calmement à ses côtés, sur la rambarde qui les empêchait de se faire engloutir par l'immensité urbaine qu'était en train de devenir leur village natal. Elle demeura face à lui, le toisant de ses yeux verts ternis par l'obscurité nocturne, mais vifs d'intérêt lorsqu'elle le fixait, lui.
Attendait-elle quelque chose ? Sasuke connaissait assez son ancienne coéquipière pour deviner qu'elle était dans l'attente de ne serait-ce qu'un petit geste d'affection de sa part. Cependant, au fil des années, elle avait manifestement développé une certaine fierté. Comme si elle apprenait à s'adapter à la pudeur de l'homme qu'elle aimait.
Sasuke ne sut alors pas trop quoi faire. Mais il connaissait en revanche ce qui ne la laisserait pas trop sur sa faim, pour une fois. D'un soupir arraché, il étendit son seul bras valide vers la jeune femme et l'attira doucement vers sa poitrine. Il cala son menton sur sa douce chevelure à l'odeur agréable. Trop agréable. Il la serra doucement, son tendre souffle réchauffant la peau froide de son cou.
- Je suis heureux que tu ailles bien, se contenta-t-il de dire.
Après avoir passé des mois loin d'elle, à s'interroger sur le sens et le bien-fondé de leur relation, il se sentit incapable d'appliquer les résolutions qu'il avait prises. Elle lui rendit amoureusement son étreinte, et ce fut alors qu'il se sentit comme un type normal pour une fois. Capable de rendre quelqu'un heureux.
Et étonnement, cela suffit à dissiper ses doutes les plus encrés. L'amour était un étrange pouvoir capable de chasser les démons de toute une vie. C'était une couche protectrice, un pansement qui enveloppait votre cœur tout entier et rendait votre vie plus confortable qu'elle ne l'était en réalité. Sasuke ne connaissait que trop bien les effets causés par son absence. Il ne souhaitait pas le revivre de sitôt.
- Uchiha Sasuke, heureux ? ironisa la jeune femme en riant légèrement.
- Ne te réjouis pas trop vite. Les bonheurs sont de courte durée, tu sais.
Kakashi ne tardera pas à agiter sous son nez l'objet de sa prochaine mission. Cela pouvait être demain, ou dans une semaine … Sasuke espérait tout de même que cela ne lui laisse pas trop le temps de s'ennuyer au village : si beaucoup avaient le mal du pays en mission, c'était plutôt l'inverse le concernant.
- M'emmèneras-tu avec toi, pour une fois ?
Agacé, il replaça son bras autour des épaules de sa tendre pour échapper au regard de Sakura. Au lieu de cela, il contempla l'étendue des buildings qui s'érigeaient timidement à la surface du village. Voilà des années qu'il le lui avait promis.
« Il me faut du temps, tu comprends ? Quand ce sera le bon moment, tu seras la première à le savoir » avait dit-il dit.
Sasuke n'était absolument pas certain d'être prêt. Permettre Sakura de l'accompagner durant ses périples signifierait beaucoup de choses. Comme accepter le lien qu'ils partageaient, aussi tordu soit-il.
- Pas cette fois, Sakura.
- C'est bon. J'ai compris. Laisse-moi alors juste profiter du moment pendant que tu es encore présent.
Il n'osa pas glisser un œil vers elle, de peur se trahir lui-même. Affronter le regard des gens n'avait jamais été un problème pour lui avant. Il était un Uchiha. Il n'avait pas à baisser les yeux. Si les étrangers souhaitaient préserver leur vie, c'était à eux de le faire.
Affronter le regard d'autrui fut une marque de fierté et de domination : ce fut la preuve de son arrogance. A présent, il pouvait y distinguer son propre reflet : la peur ou le mépris qu'il inspirait. C'était pour cette raison qu'il n'avait pas tardé à fuir les festivités : il y avait trop d'œillades gênantes qui lui rappelaient le monstre qu'il fût à une époque.
Il y avait Naruto, dont les pupilles d'un bleu éclatant n'inspiraient que la joie à l'idée de revoir son ami et du simple fait de lui parler. Puis il y avait les tendres iris vertes de Sakura qui n'avaient en rien changé. Il y avait toujours cette lueur gamine, qu'il eut longtemps considérée comme ennuyante. Les yeux d'une enfant gâtée par la vie, qui paraissait vouloir que tout ce qu'elle désirait lui tombe aux pieds comme par magie. Cette lueur s'était manifestement ternie en une décennie. La faute à la guerre, aux morts. La faute à sa désertion et à ses autres frasques. Quand il la regardait dans les yeux, il y voyait les rêves qu'il avait lui-même contribué à briser. Mais ils subsistaient toujours. Elle était toujours heureuse de le voir, elle prenait toujours grand soin de l'accueillir, de faire comme si tout ce qui s'était passé entre eux n'avait été que bonheur et succès.
Ils n'avaient jamais reparlé des années passées aux côtés d'Orochimaru et de son pacte avec l'Akatsuki. Il lui en était extrêmement reconnaissant.
Légèrement, il se pencha vers elle, doucement appuyée sur son épaule.
- Viens avec moi. Pour ce soir.
Sasuke n'avait aucune idée de comment formuler ce genre de proposition. Les relations humaines n'étaient pas son fort, et les règles de courtoisie que l'on appliquait aux femmes lui étaient complètement obscures. Il fallait dire qu'il n'avait pas beaucoup d'expérience avec la gente féminine.
Sakura releva la tête, surprise. Leurs regards se croisèrent, tous aussi incertains l'un que l'autre. Elle avait réellement cessé d'espérer dès lors qu'elle s'était satisfaite de l'étreinte qu'il lui avait concédée.
- Une balade romantique ? Je ne pensais pas que tu en étais capable.
Sasuke haussa les épaules d'un air neutre.
- Je pensais plutôt à quelque chose de plus … couvert. Il fait frais, ce soir.
L'hésitation voila un instant le regard de la ninja médecin. Elle cligna rapidement des yeux, étourdie, comme si elle ne comprenait absolument pas où il voulait en venir. Cela l'irrita, de crainte qu'il ne doive se répéter plus explicitement.
- Si je me souviens bien, commença-t-elle sur le ton du sous-entendu, ton logement est à une bonne trotte d'ici.
Une vraie chipoteuse. Il n'y avait pas à dire. Sur ce point-là, il la détestait volontiers. Mais l'étincelle qui subsistait dans son regard l'empêcha de perdre patience.
- Et ?
- Je me demandais si tu avais besoin de tes deux bras pour me porter sur ton dos.
Ah, c'était donc ça.
- Hmph.
Il lâcha la prise qu'il avait sur elle, s'éloigna de quelques pas avant de lui montrer son dos, accroupis.
- Grimpez, princesse.
Cinq secondes s'écoulèrent sans qu'il ne l'entendît réagir. Quand il tourna les yeux vers elle, il se rendit compte qu'elle était en train de … rougir.
- Je ne vais pas rester dans cette position éternellement. Dépêche-toi.
Sakura n'avait jusqu'alors pas pensé que Sasuke se plierait à son caprice silencieux. Elle en fut si troublée qu'elle faillit gâcher l'occasion. Prudemment, elle se cala dans le dos du jeune homme qui la souleva précautionneusement. Elle se sentit soudainement plus grande d'une vingtaine de centimètres, et cela lui rappela vaguement que c'était la première fois depuis longtemps que quelqu'un la transportait d'une telle manière. Elle serra ses jambes autour de la taille de son « destrier » qui la soutint de son seul et unique bras. Ce fut comme fondre à ce simple contact. Ressentir sa chaleur dans le froid nocturne, inhaler son odeur à plein nez : c'était tout ce qui lui avait manqué depuis la dernière fois qu'ils s'étaient vus. Les apparitions de Sasuke dans sa vie étaient brèves et la remplissait de joie autant qu'elle semait des doutes. Mais elle s'efforçait de ne pas y penser lorsque ce dernier acceptait de se montrer un tant soit peu affectueux – et c'était un bien grand adjectif pour parler de Sasuke Uchiha.
Naruto déambulait à travers les rangées de chaises, et de tables qui ne semblaient plus respecter la disposition initiale : les membres de clan s'étaient mêlés à leurs confrères et consœurs ninjas, délaissant leur table pour aller s'aventurer là où il restait de la nourriture, de la boisson, et du divertissement.
Ce soir-là, il y avait tout ce qu'il fallait pour rendre un homme joyeux. Cependant, Naruto se trouvait dans une situation pensive et inquiète qui ne lui ressemblait pas. C'était certainement la raison pour laquelle il s'était éloigné de sa femme pour la laisser converser en paix avec sa sœur, son père et d'autres membres du clan Hyuga. Il se retrouva donc à errer dans cette immense salle bondée, les mains fourrées dans les poches de son pantalon, sans but ni objectif particulier. Il aurait bien aimé taper la discussion à Kiba ou Shikamaru mais ces derniers ne semblaient pas être très disposés à converser avec une personne sobre.
Naruto avait trouvé le goût de l'alcool dérangeant ce soir-là. C'était pour cette raison qu'il n'était pas dans le même état que la plupart de ses camarades : même Shino semblait trop à l'aise tandis qu'il tentait d'expliquer à la petite Mirai des anecdotes sur les insectes qu'il transportait dans son corps.
C'est un mal pour un bien. Hinata n'aura pas à s'inquiéter pour toi.
Quand il lui arrivait de boire avec ses amis et de rentrer tard – jamais trop tard, ses camarades veillaient toujours à le ramener avant que l'attente pour sa femme ne soit interminable –, il suspectait une légère crainte dans les yeux d'Hinata. C'était plutôt naturel, lui-même serait très inquiet si les comportements étaient inversés.
- Je t'assure, je t'ai vu.
- Aaaah … Gai, Gai, Gai ….
Naruto zieuta sur sa droite pour découvrir Kakashi Hatake en train de rouler des yeux de manière consternée.
- Pourquoi tricherais-je à une partie de mahjong ? Tu n'es pas totalement nul, mais on ne peut pas non plus dire que tu es un as.
- C'est bien ça le problème.
- Je te demande pardon ?
- Je suis persuadé que tu es aussi nul que moi, mais que ton égo surdimensionné t'empêche tout bonnement de l'admettre !
Kakashi éclata d'un rire un peu trop forcé.
- Lee, as-tu vu quelque chose ?
Le bon Lee secoua la tête d'une façon trop sincère. Rock Lee ne mentirait jamais, même pour assurer une victoire à son maître sur son rival de toujours.
- Bah tu vois, renchérit Kakashi d'un air victorieux. Je n'ai pas triché.
Naruto jeta un œil curieux à leur table, non surpris d'y voir quelques verres vides. Décidément, Kakashi-sensei ne s'était pas limité aux verres de politesses en compagnie de Tsunade. Mais Gai avait l'air de beaucoup moins tenir l'alcool. Genma et Raido observaient la scène en poussant de temps à autre des rires gras, tenant maladroitement leurs bières. D'autres ninjas s'étaient également rapprochés de la table, s'amusant de la bizarrerie du spectacle auquel le Rokudaime en personne participait.
- Hé, Naruto ! Viens par là, p'tit gars ! héla joyeusement Genma en levant sa bière.
Voilà un bail qu'il n'avait pas croisé son aîné, probablement occupé à être envoyé en mission aux quatre coins du pays. Ebisu n'était pas très loin, ayant enlevé ses lunettes noires pour essuyer les larmes d'hilarité qui lui obstruaient la vue tandis que Kakashi semblait prendre un mesquin plaisir à titiller les nerfs d'un Gai alcoolisé. N'avaient-ils pas exclu toute boisson alcoolisée de leurs défis ?
Genma le pêcha par le cou, d'une accolade un peu trop fraternelle venant d'un aîné. Il lui ébouriffa les cheveux.
- Alors, comment va mon genin préféré ?
Un surnom affectif qu'il venait d'entendre pour la première fois de la bouche du Jounin.
- Arrêtez de m'appeler comme ça, maugréa Naruto un brin énervé.
- Passe ton exam' d'abord.
Il était vrai qu'il n'était pas officiellement Jounin, ni même Chunin, même si les missions que Kakashi lui confiaient ne reflétaient pas son rang actuel au sein de Konoha.
- Allons Genma, intervint Raido de sa taciturnité habituelle. Tu sais très bien qu'il pourrait te botter les fesses facilement si l'envie lui prenait.
- Ouais, un peu de respect, le vieux, rétorqua Naruto.
Comme s'il venait à peine d'en prendre conscience, Genma dissipa son emprise physique et entama sérieusement sa bière.
- J'ai à peine trente-six ans, je te rappelle. Ce n'est pas si vieux que ça.
- Pour nous si, mon ami, répondit Raido. Nos frères et nos sœurs d'armes sont morts bien plus jeunes.
- Tu ne trouves vraiment pas mieux à dire ? Rien de moins triste ?
Raido haussa les épaules.
- Va dire ça à Kurenai, ou à Gai.
Puis il but sa bière avec indifférence. Genma soupira avant de terminer la sienne, filant au passage un coup de coude complice à Naruto.
- Ne deviens jamais comme ce type.
Naruto ne sut quoi dire tant il comprenait le point de vue de Raido. Des gens étaient morts pendant la guerre, de bonnes personnes. La mort de Neji avait creusé un trou dans son cœur qui ne s'était toujours pas résorbée depuis lors. Il doutait pouvoir un jour oublier cette noblesse d'âme dont fit preuve son ami lors de ses derniers instants.
La culpabilité du survivant, lui avait affirmé Kakashi peu après la fin de la guerre. Ne te laisse pas distraire pas ça. Tu n'as pas à te sentir coupable envers celles et ceux qui se sont sacrifiés à ta place.
De tels mots n'avaient malheureusement pas suffit à noyer le germe de ses doutes.
Ce soir-là, Naruto n'avait décidément pas le cœur à fêter quoi que ce soit. Non pas à cause de la signification symbolique des festivités. Il était toujours troublé par cette voix hypnotique qui était venue troubler l'équilibre de son esprit. Une voix, mais pas de mots. Impossible de comprendre ce que cette personne étrange avait souhaité lui communiquer.
Pour la première fois depuis longtemps, Naruto se sentit contraint de fuir et de se retrouver dans un endroit où aucun de ses amis ne serait capable de percevoir le doute dans son regard.
Il se retrouva alors assis sur les marches menant au bâtiment du Hokage, à la merci de la fraicheur nocturne. Ses mains étaient serrées l'une dans l'autre, et il essayait de fixer avec détermination les étoiles siégeant par-delà l'obscurité du vide spatial. Il avait pensé ressentir la présence de ses deux anciens coéquipiers sur le toit du bâtiment, mais ce ne fut absolument pas le cas. Certainement s'étaient-ils enfuis hors de toute influence sociale. Sasuke n'était pas du genre à se montrer aimable en public : s'il ne souhaitait pas contrarier Sakura, alors il devait sans doute l'attirer dans un endroit où personne ne viendrait les déranger. Quoiqu'il en soit, leur absence signifiait qu'ils étaient ensemble. Curieusement, cette pensée suffit à lui arracher un sourire.
Si les deux étaient heureux de se retrouver, alors cela contribuait également à son propre bonheur à lui. Ils le méritaient tellement …
Il ressentit bientôt cette présence discrète et gracieuse qui ne l'avait jamais quitté durant des années. Elle s'était subtilement détournée de la marée humaine enfermée à l'intérieur, pour venir se faufiler à travers les portes presque closes. Naruto n'eut pas le courage de se montrer surpris par Hinata lorsqu'elle vint s'assoir tranquillement à ses côtés. Au lieu de cela, il lui sourit affectueusement tout en évitant toutefois de trop plonger ses yeux dans les siens. Après quelques secondes de silence, la jeune femme lui demanda :
- Vas-tu enfin me dire ce qui ne va pas ?
- Il n'y a pas vraiment moyen que tu lâches l'affaire, pas vrai ?
- Non. Pas quand tu as cette mine.
Contrairement à Sakura, Ino et les autres femmes qu'il connaissait, Hinata était une fille simple qui cherchait rarement les complications. Un genre doux mais déterminé qui rendait sa vie agréable, et lui manquait terriblement quand il se trouvait loin d'elle.
- Naruto, dit-elle doucement, je déteste les mensonges autant que toi. Les non-dits en font partie.
- Je ne veux pas te mentir, Hinata. C'est juste … compliqué. Je ne saurais même pas par où commencer.
Il n'avait aucune idée de ce qu'il lui était arrivé. De ce que ce type lui avait fait. Il était assez difficile de mettre des mots sur quelque chose d'inconsistant. Ce mystérieux personnage lui avait juste laissé un étrange sentiment de déjà-vu. Et pas seulement du genre à concerner une personne lambda, non. C'était comme s'il avait rencontré quelqu'un de personnellement important.
- Je crois connaître le gars que Sasuke et moi avons affronté, se décida-t-il en fin à avouer. Mais je n'ai aucune certitude.
- Tu en as parlé à …
- Oui, Kakashi le sait.
A vrai dire, il avait l'air d'en savoir davantage. « Avant de t'en dire plus, je vais vérifier certaines choses. Je te préviens dès que j'ai des nouvelles. », lui avait fait savoir son ancien sensei. Il n'avait pas non plus divulgué plus de détails sur ce qui s'était passé en plein territoire d'Iwa. Cela signifiait sans doute qu'il avait ses propres suspicions mais ne désirait alerter personne à moins d'en être absolument sûr.
- L'enquête suit son cours, conclut-il d'un ton ferme.
Il n'était lui-même pas convaincu qu'il devait se garder d'insister sur le sujet. Mais il devait faire confiance à son maître : il ne souhaitait pas que son tempérament bouillant cause plus de tracas à Rokudaime que nécessaire. Si la vieille Tsunade avait toujours été en poste, ceci aurait peut-être été différent. Gâcher la confiance que Kakashi lui accordait était sans nul doute ce qu'il désirait le moins. Il était cependant difficile d'échapper à sa propre nature : il n'aimait pas rester dans le doute d'évènements ayant causé la mort de gens de Konoha. Et Hinata, sa femme, le connaissait que trop bien pour gober ses phrases toutes réfléchies.
- Ce n'est pas le Naruto qui parle avec son cœur, dit-elle avec tendresse, esquissant un sourire triste. Il n'est pas dans ta nature de rester assis à ne rien faire tandis que des gens se sont fait tuer.
C'était une simple constatation, et Naruto n'y vit nul reproche. De toute façon, Hinata lui reprochait rarement quelque chose, sauf quand il revenait blessé ou un peu saoul. Naruto lui décocha un très rapide sourire, compressant sa main droite dans sa gauche pour s'en faire craquer les phalanges.
Ouais, ce n'était carrément pas dans sa nature.
- Un Hokage doit garder la tête froide. Il faut bien que je commence quelque part.
Hinata consentit d'un sourire avant de caler sa jolie tête sur son épaule, et de lui enserrer le bras droit. Le cœur vaguement réchauffé par cet acte de tendresse, il apposa la joue sur ses cheveux doux, souriant presque bêtement.
La vie apparaissait décidément moins rude à ses côtés.
- Sasuke et Sakura sont partis ? demanda-t-elle subitement.
Naruto fit une petite grimace.
- J'espère juste qu'il ne tentera pas de l'assassiner, pour une fois.
Humour noir.
- Tu veux que j'utilise mon Byakugan ? se proposa-t-elle, le ton un brin humoristique.
- Pas besoin, j'essayais juste de détendre un peu l'atmosphère.
Très réussi, espèce d'idiot, songea-t-il. Il crut presque entendre la voix de Sasuke à la place de la sienne. Curieusement, cette pensée suffit à le faire sourire de nouveau. Quelque peu réconforté, il plaça un doux baiser sur le front de sa douce.
- Allez, viens. Les autres vont se demander pourquoi nous ne sommes pas avec eux, déclara-t-il en aidant son épouse à se relever.
Hinata lui fit un sourire crispé, et ce fut sans doute à ce moment-là qu'il comprit.
Héhé, gamin. Il semblerait que ta perception se soit un peu dégradée au point de ne pas remarquer ce qui nait à l'intérieur de ta propre femelle.
Il venait à peine de le percevoir : comme si ce qui s'animait désormais à l'intérieur de sa femme se décidait à se manifester. Non. Cette présence venait à peine de commencer à générer du chakra. Et Naruto le ressentit. Si Hinata venait de grimacer, c'était pour cette raison. Les orbites de Naruto s'écartèrent d'elles-mêmes lorsqu'il capta le regard de sa femme, un peu gênée de ne pas avoir eu le monopole des premiers mots.
- Hinata, tu …
A vrai dire, il ne souhaitait pas continuer sa phrase. Ces simples mots l'intimidaient réellement. Alors ce fut elle qui les prononça.
- Naruto, je suis enceinte.
D'un geste doux et timide, elle amena la main bandée de son mari sur son ventre, absolument plat. De toute évidence, il estimait l'âge du petit être à un peu plus de deux mois, mais il pouvait déjà sentir la signature de son chakra. Elle était similaire à Hinata, mais partageait également la sienne. Cela le confondit dans une joie sans limites, et il fut incapable de modérer sa force lorsqu'il étreignit son épouse, pressa ses lèvres tout près l'oreille de cette dernière.
- Je suis heureux, lui souffla-t-il alors.
La partie de mahjong avait laissé place à une partie de shôgi, et Shikamaru s'était substitué à Gai après que ce dernier ait avalé son dixième verre. Et Kakashi Hatake devait bien avouer que ce n'était pas du tout la même histoire. A taux d'alcoolémie égal, un Gai n'équivalait certainement pas un Shikamaru.
Kakashi, lui, avait cessé de compter combien de verres d'alcool fort il avait ingéré durant toute cette maudite soirée. Tout ce qu'il savait, c'était que la barrière entre la sobriété et l'immodération était plus fine que celle délimitant l'amour et le sexe – et il pensait plutôt bien connaître le sujet. Ce fut pour cette raison qu'il décréta intérieurement qu'il attendrait une heure ou deux avant de se réinjecter cette merde dans le gosier. Absolument dégueulasse.
Il estimait moins bien tenir l'alcool que Tsunade, ou que Maître Sarutobi – un vrai expert du domaine, le vieillard était deux fois moins rapidement ivre que son élève sannin, quoiqu'il ne l'eût jamais observé dans un tel état de son vivant. Kakashi savait en revanche, qu'il tenait plus l'alcool que son propre maître, ou que Gai et Shikamaru. Et c'était pour cette raison qu'il n'avait pas encore perdu.
Genma dont le coude était sans gêne appuyé sur l'épaule de son Hokage, modifiait ses paris initiaux au fil de la partie, sans que personne n'y voit nul inconvénient.
- Finalement, je parie 100 000 ryos sur Kakashi, déclara-t-il tandis que ce dernier approcha dangereusement un pion du Roi de son adversaire.
Shikamaru, la bouille toute rouge, se frotta négligemment une joue mal rasée. Son regard était presque vexé. Kakashi lui décocha un sourire moqueur, absolument supérieur. Son côté sale gosse ressortait souvent dans ce genre de moments. Il n'aimait pas perdre.
- C'est ton tour, Shikamaru-kun, se sentit-il obligé de lui rappeler.
Les yeux de Shikamaru sautaient de pions en pions, revenant régulièrement sur son Roi et celui de son adversaire. Tout le monde était suspendu au fil de la partie, même Sai et Kiba s'étaient rapprochés du côté de Shikamaru tandis que Shino s'était dégoté une place aux côtés du jeune Nara. C'était le plus sobre d'entre tous : les Aburame buvaient très peu et pour cause, la perte de contrôle de leurs insectes qui survenait généralement en cas d'abus d'alcool.
Soudain, les yeux de Shikamaru furent attisés d'une lueur qu'il était rare d'entrevoir chez lui. Il souriait presque avec triomphe. Pris d'une légère panique, Kakashi baissa ses yeux vers son jeu.
Nom d'un chien …
Kakashi pencha la tête en arrière, absolument dépité tandis que Genma s'empressa de reformuler : « Bon, c'était 100 000 ryos pour Shikamaru … ». Toutefois, lorsqu'il se redressa pour affronter la défaite que venait de lui infliger le jeune homme, il vit que tout le monde s'était retourné vers Naruto et Hinata. Chôji avait fait taire la salle de sa voix portante.
C'est maintenant ou jamais …
Sans vergogne, Kakashi profita du moment de confusion pour corriger malicieusement l'erreur dans son jeu. Il allait. Ses oreilles captèrent certains mots qui le stoppèrent dans son élan.
Hinata était enceinte. Elle et Naruto allaient devenir parents. La main tendue vers le plateau, il releva les yeux vers son élève et la jeune Hyuuga. Lorsque tout le monde applaudit les jeunes futurs parents, Kakashi fit curieusement de même, un peu sonné par la nouvelle.
Eh bien, ils n'avaient pas chômé ! Curieusement, cette pensée le fit sourire de manière bienveillante. Lorsque Naruto trouva son maître du regard pour observer timidement sa réaction, ce dernier lui fit un clin d'œil complice et plein de sincérité. Son ancien protégé afficha un sourire ahuri avant d'être abruptement assailli de tous les côtés par ses amis et d'autres personnes désireuses de les féliciter.
Toutefois, Kakashi se garda de suivre Shikamaru et Shino qui quittèrent à leur tour la table. Derrière son masque, ses lèvres finirent par s'étirer tristement. De mauvaises pensées lui vinrent en tête, et c'est ce qui le convainquit de rompre la décision qu'il venait de faire au sujet de l'alcool quelques minutes auparavant. Il versa le contenu du saké dans son verre, baissa son masque et exhiba son visage tandis qu'il reposa la bouteille un peu plus loin. Comme Naruto et Hinata étaient devenus le centre d'attention, personne ne pu le surprendre sans son masque tandis qu'il avalait cul sec ce dernier verre : celui qui mis à mal son estomac pour le restant de la soirée. Il ne se recouvrit le visage que quelques secondes plus tard, extrêmement pensif.
« Kushina et moi allons devenir parents »
Il ne put s'empêcher de voir Minato Namikaze et Kushina Uzumaki à la place de Naruto et Hinata.
« Minato-sensei, Kushina-san, toutes mes félicitations. »
La situation semblait prête à se répéter de nouveau.
Peu après, il choisit de quitter les lieux, et de regagner ses quartiers résidentiels afin d'avoir une bonne mine pour les funérailles du Daimyo qui auraient lieu le lendemain même. Malgré le froid qui l'engloutit tout le chemin durant, il ne put chasser le souvenir du destin tragique du Quatrième Hokage et de sa femme.
Le destin n'est pas le fruit de la génétique, tenta-t-il de se rassurer.
Cependant, cette hantise ne le quitta pas une fois passé le seuil de la porte d'entrée de sa résidence. Il laissa échapper un profond soupir alors qu'il déposa ses clés sur la commode de l'entrée après s'être déchaussé. Tandis qu'il se débarrassait de sa veste, il se souvint subitement qu'un petit rouleau d'une grande importance ne demandait qu'à être lu.
Malgré la fatigue qui l'accablait, il se décida à extirper le rouleau de sa poche interne et de le dérouler soigneusement tandis qu'il se dirigeait vers le siège le plus proche, tout près du feu de cheminée qui éclairait à lui seul le salon. Il ne lui fallut pas plus de temps que nécessaire pour reconnaître l'écriture soignée et féminine qui lui avait été adressée.
Kakashi,
Les nouvelles de la mort de notre seigneur te sont certainement parvenues avant que tu ne me lises. Si tu te doutes de quelque chose à ce sujet, ce n'est pas par excès de prudence.
Nous aurons le temps d'en reparler demain, après les cérémonies.
Bonne route à toi,
Zuku.
Des lettres fines et régulières, sensiblement inclinées. Les mots d'une amie qu'il n'avait pas eu l'occasion de revoir depuis des années. Zuku n'était pas son vrai nom. Son cœur fut légèrement réconforté de savoir qu'une alliée se tiendrait à ses côtés le lendemain pour l'aider à y voir plus clair sur ce tragique évènement.
Il replia soigneusement le rouleau, avant de le jeter dans la braise de la cheminée. Puis il se dirigea vers le canapé, et s'allongea, trop las à l'idée de faire quelques pas de plus pour rejoindre la chambre. Contrairement à ses habitudes, il ne tarda pas à sombrer dans la plus profonde des inconsciences.
Yo !
Je suis plutôt contente d'avoir pu vous pondre ce chapitre dans des délais raisonnables (ce n'était pas gagné du tout) :p
En ce qui concerne la suite, elle est en cours d'écriture !
++ (et merci pour les follows/favorites) !
