Un assez long moment s'est écoulé, mais le chapitre est arrivé avant 2019 !
A vrai dire, il était prêt depuis deux - trois mois, jusqu'à ce que je me mette à vouloir réécrire certaines parties qui ne me satisfaisaient pas.
Merci pour vos reviews et vos follows, c'est très encourageant :p J'ai déjà commencé à écrire la suite !
Passez de bonnes fêtes de fin d'année et à bientôt !
Hinoke n'était pas une ville que Kakashi appréciait. Trop débordante de luxure et de richesse. Trop contrastée par les grandes résidences de nobles et les quartiers dans lesquels étaient entassée la populace. Contrairement à Konoha, en l'espace de vingt ans, rien n'avait changé. Le paysage lui rappelait la même version d'une époque où guerres et conflits s'enchaînaient sans que personne de la basse société ne puisse faire quelque chose.
Une fois son entrevue avec Seiya terminé, il se précipita vers le point de rendez-vous où son escorte l'attendait d'une patience limitée par l'ombre des récents évènements. Les remparts d'Hinoke étaient faits de roches et de terre, bien moins résistants que ceux du village. De toute l'ère des Shinobi, cette ville n'avait jamais essuyé d'attaques. Bien heureusement pour eux.
- Pouvons-nous partir, m'sieur ?
Soku, Ro, Hora et Kiza formaient sa garde personnelle depuis deux années. Il s'était toujours défendu tout seul. Les conseillers avaient dû s'armer de patience pour le lui faire accepter.
- Un instant, s'il-vous-plait !
C'était une voix qu'il avait déjà entendue dans la journée. Kakashi fixa l'individu sans prononcer le moindre mot pendant un long moment, jusqu'à ce qu'ils ne soient plus séparés que par une taille d'homme. Grande stature, mâchoire carrée, regard fier, et insigne de la garde sur son uniforme : c'était Senga Shogawa, à n'en pas douter.
- J'ai besoin de vous parler en privé, Hatake.
Sans avoir besoin de les regarder, il sentit le doute irradier de sa garde personnelle. Il y eut un court silence. Puis il acquiesça avant de faire signe à ses hommes de l'attendre un peu plus loin.
- Je vous écoute.
Senga s'avança d'un pas, ce qui rendit Kakashi franchement mal à l'aise. Son espace personnel était quelque chose de sacré. La main épaisse de Senga lui tendit un petit paquet bien emballé.
- Faites-le analyser.
- Je vais avoir besoin de plus d'explications avant d'accepter.
- Konoha est pour l'instant, le seul organe indépendant de ce foutu pays. Inutile de vous dire de quoi il s'agit, vous pouvez le deviner.
En effet.
- Qui d'autre est au courant ?
- Personne.
Parfait.
Si Seiya apprenait que Senga essayait de la court-circuiter au niveau de l'enquête, elle serait assurément furieuse. Plus encore dans le cas où elle apprenait qu'il y participait.
- Seiya Bara enquête à ce sujet. C'est à elle que vous devriez remettre ceci.
- Seiya et le seigneur Kaidan sont liés, Hatake. Il est le principal financeur de sa société. S'il était de mèche avec tout ça, alors il est impératif que plusieurs autopsies soient faites.
Lorsque quelqu'un remettait en cause l'intégrité d'un ami, cela ne le rendait pas enclin à coopérer avec cette personne. Il se saisit du paquet et le rangea dans l'une des poches internes de son gilet, sous son manteau blanc de Hokage. Il connaissait Seiya depuis tout petit. Leur première rencontre datait d'une époque bien antérieure à celle d'où dataient ses premiers souvenirs. Bien sûr qu'il lui faisait confiance. Mais sa position de Hokage l'obligea à se montrer objectif.
Kakashi s'écarta de l'homme avec la désagréable évidence de jouer sur deux fronts. Une partie de lui-même craignait de baigner dans les affaires de quelqu'un d'autre, tandis que la raison le pressait d'accepter. L'avenir de Konoha était le plus important, mais il était étroitement lié avec celui du pays. Senga n'avait pas tort : on ne pouvait se fier à personne.
Seiya est une personne de confiance.
Il la connaissait depuis un bail. C'était une personne honnête et digne de confiance.
… qui peut bosser pour les mauvaises personnes.
Seiya avait quitté, avec l'accord du Troisième Hokage, le village de son plein gré. Kakashi n'avait jamais su exactement pourquoi. Elle n'était plus une ninja de Konoha.
Il s'agit de la même personne, avec la même apparence et le même caractère.
On ne changeait pas son code d'honneur comme on quittait de village. Et Seiya ne lui avait jamais caché quoique ce soit. Senga ne semblait pas se méfier spécialement d'elle. Ses accusations à peine camouflées concernaient de toute évidence ce Kaidan, que Seiya paraissait porter en haute estime.
Et Kakashi se trouvait dans une situation morale délicate : défier le jugement d'une amie, ou celui d'un capitaine de la garde, issu d'un clan non affilié à Konoha.
D'autant plus que rien n'innocente Senga.
Rien ne l'accusait pour autant.
Il allait lui falloir du temps pour trouver une vérité à cela.
La vie d'Ibiki Morino avait atteint le climax de la monotonie il y a quelques années. Quand la paix s'installait, les gars comme lui peinaient à nourrir leur journée de petits boulots plus intéressant que d'interroger des petits criminels que la police n'arrivait pas à impressionner. La paix n'avait jamais fait son affaire, mais durant la période de statut quo qui avait été mise en place à la fin de la Troisième Guerre, l'interrogatoire des espions et des indics adverses l'avait davantage tenu occupé que toutes les heures qu'il passait actuellement à former les services de polices et de contre-espionnage du village. Alors quand Uchiha et Uzumaki lui avaient emmené ce zèbre, un sentiment, depuis longtemps éteint, avait ressurgit. Il tenait à peine debout : visiblement, on avait fait le strict nécessaire pour qu'il ne se soit pas vidé de son sang avant qu'on ne puisse en tirer quelque chose. Quand Ibiki avait appris qu'il s'en était pris à Godaime, il sut qu'il avait un rôle important à jouer dans la sécurité et la pérennité de son village. Et ce n'était pas tous les jours qu'il pouvait faire ça.
Uchiha et Uzumaki était deux gamins qu'il connaissait bien. Deux vilains cancres. Il avait gardé emprisonné le premier un bon bout de temps après la dernière guerre pour s'assurer qu'il se souviendrait bien de toutes les conneries qu'ils avaient faites durant sa courte carrière de déserteur. Ibiki aurait été d'avis de prolonger sa détention, mais à son grand dam, la décision avait été du ressort de Kakashi Hatake. Un type plus sentimental qu'il n'y paraissait. Uzumaki, il se souvenait toujours de sa tronche lors de l'examen chuunin d'il y a dix ans.
« Vous avez le choix entre quitter cette pièce et repasser l'examen de l'année prochaine, ou risquer de perdre le droit d'être appelé shinobi ».
Rarement Ibiki s'était trompé sur le comportement d'un individu en proie à un stress d'une grande intensité. Pourtant ce jour-là, il avait bien cru que ce serait le premier à prendre ses jambes à son cou. Eh bien, il s'était lourdement trompé.
Ces deux-là étaient dorénavant des héros. Ibiki n'était guère impressionné par les héro. Ils étaient faibles, comme tout le monde. Ils chiaient de la même manière que tout le monde. Ibiki Morino avait passé sa vie dans l'ombre des héros, comme le fond d'une cuvette de chiotte accueillait la merde en silence. Des héros, il en avait vu beaucoup défiler dans la salle d'interrogatoire. Ils finissaient tous par chialer comme des filles.. Alors Morino n'était plus impressionné par le titre de héros, même s'il comprenait son utilité aussi bien en des temps troublés qu'en période de paix.
Ton rôle est de faire en sorte que les héros le restent aux yeux du public, lui disait souvent son vieil instructeur lorsqu'il n'était qu'encore qu'un apprenti tortionnaire.
Les héros ne torturaient pas, ne traitaient pas cruellement les gens pour avoir des informations. Lui, si. Il n'était pas un héros. Et cela ne le dérangeait pas le moins du monde.
Le type était de taille moyenne, la peau pâle, et le regard noir. Il était chauve, n'avait pas de sourcils, et il y avait du tissu cicatriciel un peu partout sur son corps, certainement là où des signes d'appartenance avaient autrefois existé avant d'être à jamais effacés. Plus curieux encore, le rapport médical qu'on lui avait transmis stipulait qu'on lui avait retiré ses cordes vocales. Les médecins avaient fait le strict nécessaire pour qu'il soit en état de parler : sinon, il se serait vidé de son sang en moins de quinze minutes.
- Joli coup, Uchiha, a commenté Ibiki.
Il s'était d'abord douté qu'il s'agissait d'un coup porté par le possesseur du Sharingan qu'il lise dans les yeux plats de ce dernier un léger agacement.
Uzumaki, vraiment ? Le concerné avait esquissé un rapide sourire sans joie, certainement gêné. Même si dans la lumière tamisée des souterrains du bâtiment des renseignements de Konoha il était ardu de distinguer avec précision les expressions faciales, son expérience des réactions humaines suffisait à combler cette défaillance visuelle. Il ordonna à ses hommes d'escorter l'individu dans une salle d'interrogatoire tandis que Naruto Uzumaki lui expliquait les détails de la situation.
- Tsunade n'est plus en danger : les médecins l'ont plongée dans un sommeil artificiel le temps d'arranger ce qui a été perturbé dans son organisme. On ne sait pas encore comment ils ont procédé, mais si personne n'était intervenu à temps …
Elle aurait été calcinée de l'intérieur. Ibiki connaissait quasiment toutes les méthodes pour tuer une personne sans lui porter physiquement des coups. Il avait beaucoup utilisé cette technique pour provoquer des morts lentes et douloureuses. C'était même une norme dans le monde de l'interrogation et de la torture. Ibiki fut sincèrement peiné pour Tsunade Goichi : comme tout shinobi de Konoha, il aimait ses chefs. Quand l'un d'eux était attaqué, il le prenait pour une offense personnelle.
- Je vois, marmonna-t-il de son ton bourru. Je suppose que sans ses cordes vocales, il nous sera difficile de le faire parler.
- Les Yamanaka sont plutôt doués dans ce domaine, fit remarquer l'Uchiha qui restait légèrement en retrait.
Ibiki lui sourit de manière effrayante.
- Exact, mais je soupçonne que les gens qui s'en sont pris à la cinquième, s'ils ne sont pas une bande d'amateurs, ont prévu cette éventualité. Un simple sceau permet de détruire une âme et les souvenirs en cas de technique mentale. Malheureusement, nous n'avons qu'un essai. Essayons de ne pas le gâcher.
Ibiki Morino s'en alla à ses obligations. Naruto resta un moment interdit, au beau milieu de ce qui semblait être un bureau désaffecté, transformé une salle intermédiaire entre les locaux et les salles d'interrogatoire. Comme à son aise, Sasuke se trouva un petit coin où se poser confortablement, le postérieur sur une chaise pliable, un pied sur une autre adjacente. Naruto tenta de se réconforter en se disant que l'homme qu'ils avaient emmené ne pourrait au moins pas crier, mais les bruits de coups qui résonnèrent à travers les murs ne l'aidèrent pas à se sentir plus à l'aise. Naruto ne pouvait se résoudre à accepter qu'on fasse sciemment souffrir une personne, même aussi détestable soit elle. A son grand soulagement, Shikamaru Nara débarqua dans la salle, ayant fini de régler quelques formalités que lui seul était apte à se charger en l'absence du Hokage actuel.
- L'examen de l'hôtel n'a rien révélé d'exploitable. On a retrouvé l'hôtesse de l'accueil un peu plus loin dans la cour arrière. Elle était sous l'emprise d'un genjutsu.
Une petite barbichette commençait à prendre de l'ampleur au bout de son menton, qu'il avait pris l'habitude de gratter nerveusement lorsqu'il abordait des sujets qui le rendaient nerveux. Il avait toujours détesté les responsabilités, mais depuis la mort d'Asuma, il se faisait un devoir de les accepter. Et comme Naruto, il n'apprécia visiblement pas de se retrouver à quelques mètres de l'endroit où l'on tabassait un homme.
- J'espère qu'il y va mollo, se contenta-t-il de marmonner en affichant une grimace.
- On lui a dit qu'on en avait qu'un seul. Je crois que c'est sa façon à lui de savoir si on va le refiler aux Yamanaka.
Shikamaru haussa les épaules, les mains dans les poches de son pantalon.
- Ce sera au Hokage de prendre cette décision. Il y a assez eu de merdes pour aujourd'hui. J'ai déjà eu les journalistes à convaincre qu'il ne s'agissait que d'un autre déboire de Tsunade.
- Shizune t'a laissé faire ?
Le Nara eu un léger rictus amusé. Shizune s'appliquait beaucoup à faire en sorte à ce que personne au village ne soit trop au courant des soucis qu'avait sa tante en matière d'alcool et de jeux.
Bien obligée.
Naruto aurait presque cru entendre Sasuke étouffer un ricanement. Quand il tourna les yeux vers ce dernier, il était calmement en train de contempler le mur mat d'en face. Il n'avait pas l'air de prêter attention à leur conversation, mais Naruto était certain du contraire. Il le connaissait parfaitement bien pour savoir quand son ami était perdu dans ses pensées, ou quand il épiait discrètement des paroles qui ne le concernaient pas.
- Et où est Kakashi ?
- Sur le chemin du retour, on a fait passer le message à un nukenin qui s'apprêtait à quitter le village. Normalement, il est déjà au courant.
L'horloge présente dans la salle indiquait qu'il était déjà 20 heures. Bientôt l'heure à laquelle Hinata préparait le repas.
- Sakura m'a informé qu'elle t'avait administré une substance pour réguler ton chakra. Elle ne m'a pas dit pourquoi. Tu devrais peut-être rentrer. Hinata doit certainement s'inquiéter.
Affaibli comme il l'était par l'injection que Sakura lui avait administrée, il n'y aurait rien qu'il ne puisse faire avant un bon bout de temps. Hinata devait certainement se demander pourquoi son époux n'avait pas été présent tout le lendemain de l'annonce de sa grossesse. Naruto soupira avant de hocher la tête.
Il jeta un œil à Sasuke, qui était toujours posté dans son coin, silencieux comme une ombre.
- Hey, Sasuke.
Ce dernier tourna à peine la tête, le visage n'exprimant aucune autre émotion qu'une attente résignée. Néanmoins, un léger sourire se glissa au niveau de l'une de ses commissures.
- Rentre chez toi, crétin.
Le regard de Naruto s'illumina. Il était heureux d'avoir à faire au bon vieux Sasuke d'autrefois : au rival et camarade qu'il fut avant qu'il ne déserte le village. En réponse, il lâcha un léger rire avant de prendre la porte de sortie.
Shikamaru observa cette porte pendant quelques secondes, dans l'inconfort du silence nourri par la nature d'une relation entre deux personnes qui n'avaient pas échangé depuis belle lurette. Même si cela n'avait pas été toujours ainsi, il comprenait désormais la relation qui unissait Sasuke à ses anciens coéquipiers. Il ne pouvait en revanche pas dire qu'il se sentait particulièrement à l'aise en sa présence. Trop de temps s'était écoulé. Trop de malheurs. A peine sortie de l'enfance, leur génération avait combattu des ennemis féroces et esquivé de peu une fin effroyable. Shikamaru y pensait encore la nuit, et cela l'empêchait de dormir aussi bien qu'il devrait le faire. Sasuke n'avait pas été avec eux. Il avait flirté entre ses intérêts personnels et ceux de l'ennemis. C'était un fossé qu'il était inutile de combler par des excuses et quelques années de bon comportement. Sasuke avait encore beaucoup à prouver avant que ses anciens camarades de promotion arrivent à lui refaire confiance. A son grand soulagement, Ibiki Morino revint dans la pièce, l'expression durement ennuyée. Ce n'était pas un type habitué à être mis en échec par un de ses captifs. Chaque individu avait une faille, peu importe sa condition physique et mentale, Morino trouvait toujours comment. Ce n'était pas pour rien que sa renommée traversait les frontières, alors qu'il y avait bien longtemps que lui ne le faisait plus physiquement. Il n'avait pas besoin d'aller au-devant du conflit pour faire pâlir d'effroi les ennemis de Konoha. Ce fut sans doute pourquoi observer ces traits durs et secs s'affaisser sous la déception causa quelques inquiétudes au jeune Nara.
- C'est un fichu bâtard, marmonna le vétéran qui masquait les cicatrices de son cuir chevelu à l'aide d'un bonnet portant la plaque symbolique du village.
Il enleva son couvre-chef, exposant les traces de tortures qu'il avait probablement lui-même subies pour s'y passer une main gantée. Sasuke détourna subtilement le regard, visiblement tout autant mal à l'aise que son ancien camarade d'Académie ninja.
- Un bâtard qui, même s'il le voulait, ne pourrait pas cracher une seule information.
Morino inspectait l'état global de son bonnet, d'un calme couvant une dangerosité extrême. Il y avait peu de signes d'énervement apparaissant sur son faciès d'ordinaire sévère et creusé. Pourtant, même Sasuke se garda de faire de remarques à cet instant.
- Sa langue a été sectionnée : il ne peut pas parler. Puis, il y a bien une protection – certainement un sceau, qui le tuera certainement si nous tentons quoique ce soir. Haji me l'a tout juste confirmé, et c'est pour cette raison que je n'ai pas tenté d'aller plus loin.
Haji était un cousin éloigné d'Ino, et membre dirigeant du clan Yamanaka. Il était à peine plus âgé que cette dernière, mais Inoichi et lui étaient assez proches pour qu'Ibiki pense qu'il lui ferait un bon remplaçant au sein de la division Interrogation et Torture du village. Ou plutôt, la section des renseignements de Konoha, comme elle avait été récemment renommée. Haji était presque tout aussi doué qu'Inoichi pour contourner les protections mentales que l'on apposait sur les esprits des espions pour les empêcher de divulguer quoique ce soit sous la contrainte. Il n'y avait donc pas de doutes : si Haji ne pouvait rien faire, c'était que la situation était plus critique qu'il ne le pensait.
Il était délicat d'apposer un sceau mental à un ninja, parce que plus il était complexe et contraignant plus il y avait un risque que la personne devienne folle, ou complètement imprévisible. Shikamaru avait antérieurement surpris des conversations faisant état de maîtres de fuuinjustsu qui pouvaient repousser les limites de l'acceptable concernant les sceaux mentaux. Il n'existait qu'un seul clan qui soit spécialisé dans le domaine, et jusqu'aux dernières nouvelles, tout son savoir avait été sombré avec lui dans l'oubli.
- Le clan Uzumaki connaissait bien des techniques capables d'atteindre ce même niveau de … confidentialité ?
La question concernait également Sasuke, dont les récentes péripéties lui avait été sans doute profitables en termes de connaissances. Passer sa vie à Konoha n'apportait pas davantage de compréhension du monde qu'il n'était nécessaire d'en avoir. Cela faisait un bail qu'Ibiki n'avait pas franchi les portes du village, et Shikamaru était bien trop occupé par ses devoirs vis-à-vis du Hokage actuel et de son clan. Mais Sasuke n'était pas un gars bavard, et s'il savait quelque chose, il préféra laisser Ibiki se mouiller à sa place.
- Les clans disparus ne causent pas autant de remous que lorsqu'ils étaient encore à leur apogée. Mais … il y a eu récemment des événements qui ont prouvé le contraire.
Une œillade déplacée destinée au dernier Uchiha fit mouche. Sasuke se sentit soudainement plus concerné et le jeune Nara espéra qu'il pourrait au moins anticiper le moment où ce dernier aurait l'idée d'enfoncer sa lame dans la gorge du vétéran. Cependant, la réaction de Sasuke fut loin d'être belliqueuse, bien que le début du regard qu'il rendit à son interlocuteur signifia à ce dernier de ne pas trop abuser de la cordialité de leurs relations. C'était Ibiki Morino qui l'avait gardé captif deux mois après la fin de la dernière guerre. Justifié ou non, Sasuke ne semblait pas l'avoir oublié.
- Les descendants du clan Uzumaki sont éparpillés, et beaucoup ne sont pas informés de leurs orgines. Ce sont majoritairement des parias qui ne partagent aucun objectif. Ce n'était pas le cas de Madara et d'Obito.
Shikamaru se souvint d'un détail important.
- Il y a ton amie, non ? Karin.
- Elle ? Laissez tomber, il n'y a rien de dangereux chez elle.
- Elle a tout de même réussi à échapper à notre vigilance la dernière fois, fit remarquer Morino. Ce n'était pas anodin.
- Pour que quelqu'un soit dangereux à l'échelle d'un pays, il doit avoir un objectif précis. C'est loin d'être son cas. Elle préfère suivre celui des autres.
- Comme celui d'Orochimaru, notifia Shikamaru. Ou le tiens.
- Shikamaru.
Sasuke avait sérieusement prononcé son nom. Il en avait visiblement assez d'être associé à cette vipère.
- Si Orochimaru avait désiré la mort de Tsunade, il s'en serait chargé de ses propres mains. Et je n'ai jamais eu de soucis avec elle. Donc, écartez-moi de ça.
Les deux anciens camarades se fixèrent un court instant. La pupille visible de Sasuke était juste … froide. Il semblait las qu'on continue de l'accuser, sans toutefois s'insurger contre le fait que ce soit encore le cas. Shikamaru hocha prudemment la tête et accepta silencieusement sa requête.
- Je ne sais pas quand Kakashi rentrera, parla Ibiki, mais il sera peut-être trop tard. Il est possible que le sceau soit en train de lui bousiller le cerveau : et là on aura un plus gros problème. S'il claque ou devient un légume avant même que nous puissions obtenir des renseignements, nous devrions attendre une autre attaque pour les obtenir.
- Un genjutsu ferait-il l'affaire ? demanda calmement Sasuke.
Ibiki et Shikamaru échangèrent un drôle de regard.
- Ce serait délicat … fit le plus âgé. Il y a un risque trop important de le convaincre de vivre dans la réalité qu'on lui présente. Cela finit par donner des situations bloquantes dans lesquelles le prisonnier a perdu toute notion d'identité ou de temps. De plus, la force du sceau risquerait de s'amplifier. C'est le problème.
- Vous n'avez pas d'autres choix que de me laisser essayer. Si vous tardez trop, nous devrons attendre passivement que l'occasion se représente.
- Je n'aime pas l'admettre, mais Sasuke n'a pas tort, déclara Shikamaru.
Le pouvoir qu'avait le sharingan sur certains individus était indétectable. Les nombreuses intrusions d'Itachi Uchiha dans les pays voisins, et son habileté à éviter les chasseurs de primes et de déserteurs participaient à valider cette hypothèse. Les illusions d'un sharingan différaient de la plupart des autres techniques, et cela, seuls les Uchiha en connaissaient le véritable secret. Shikamaru n'avait jamais particulièrement apprécié Sasuke, mais il reconnut volontiers qu'il était leur meilleur espoir d'obtenir des réponses.
- Vous devriez le laisser essayer ses propres méthodes, Ibiki. Cela nous dépasse, vous et moi.
Les yeux mats du ninja s'assombrirent. De ses deux mains, il remit d'aplomb son couvre-chef avant d'indiquer la direction de la salle dans laquelle le détenu se trouvait.
- Vas-y, Uchiha.
Sasuke Uchiha considéra un petit moment le grand homme, avant de se mettre sur ses pieds, faisant craquer au passage les muscles de son cou. Tandis qu'il s'apprêtait à contourner Ibiki Morino pour pénêtrer dans ladite pièce, ce dernier l'arrêta en posant sur son épaule.
Shikamaru se crispa lorsque Sasuke orienta par réflexe les doigts de sa seule main valide vers la garde de son sabre.
- Tu vas utiliser ton Mangekyo, hein ? Y'a une petite portion non négligeable de membres de ton clan qui ont eu ce pouvoir, et ils ont tous fini par devenir tarés. Comme ton frangin par exemple.
En un rien de temps, les doigts de l'Uchiha se refermèrent sur la poignée de l'arme. Shikamaru s'enhardit de commencer à composer les signes de l'étreinte de l'ombre. Sasuke se contenta finalement de contourner Morino, après s'être dégagé de l'emprise physique de sa main d'un geste sec.
Lorsque la porte de l'autre salle claqua sèchement, Shikamaru se permit de réprimander son aîné.
- Bon sang, Ibiki ! C'était vraiment nécessaire ?
Sasuke avait alors pénétré dans la pièce adjacente, et ne pouvait plus les entendre. Normalement. Morino se contenta d'enfoncer ses mains dans les poches de son manteau.
- C'est un Uchiha, gamin. Avec un sharingan éveillé. Plus qu'éveillé. Les émotions font partie de la liste des aspects de leur vie qu'ils ne contrôlent pas. On n'interroge pas un prisonnier dans n'importe quel état d'esprit. Il vient de prouver qu'il était apte à le faire.
- Avec tout le respect que je vous dois : c'était vraiment nécessaire ?
Un bref sourire éclaircit le visage balafré de l'homme.
- Gamin … Tu as pris du galon, tu le mérites, ce n'est pas à moi de dire le contraire, cependant …
Il s'avança vers le jeune Nara, une lueur presque affectueuse dans les yeux. Il lui tapota bienveillamment l'épaule.
- Il y a beaucoup de choses que ta génération ne sait pas sur les Uchiha. Leur absence de libre arbitre, par exemple. Ils finissent tous de la même manière, en particulier ceux avec les pupilles évoluées. Celui-là a le Rinnegan, et le Sharingan. Ces deux ne sont pas réputées pour avoir fait fleurir autre chose que la mort sur leur passage. Tu devrais faire gaffe à ton amie Haruno. Si j'étais son père, je l'écarterais de ce gars. Il ne lui apportera pas de bonheur.
Il laissa Shikamaru méditer sur ces propos. Ce dernier resta un instant immobile, interdit. Il ne pensait pas que Sasuke pourrait redevenir une menace. Il semblait réellement sincère dans ses projets de rédemption. Cependant, Naruto et Sakura étaient proches de lui. Et il ne tenait pas à ce que ses amis aient encore à souffrir de l'instabilité émotionnelle de leur ancien coéquipier.
Foutue galère.
Le monde ne s'arrangeait pas durablement sans que l'on y mette de l'énergie. Shikamaru avait un temps espéré pouvoir vivre en toute quiétude, prendre une bonne dizaine d'années de repos bien méritées. Un temps passé à accomplir les missions qui venaient, à l'instar de l'époque durant laquelle il n'était que simple genin. Il était sorti de l'enfance beaucoup trop vite, penser au passé lui pinçait le cœur.
Malgré tout ce qu'il avait vécu, il se sentait encore gamin. Le poids des responsabilités l'effrayait.
T'es un vrai trouillard, lui lançait parfois Temari sur le ton de l'humour.
Si seulement elle savait à quel point cela pouvait être vrai.
Sasuke Uchiha limitait les utilisations du Sharingan autant qu'il le pouvait. Il s'était promis de ne plus faire le mal avec cette pupille. L'abus de son pouvoir provoquait une grande satisfaction, un sentiment de pouvoir addictif. Il en avait déjà payé les frais. Manipuler l'esprit d'un homme était un vice que le Mangekyo lui permettait, alors il préférait l'utiliser à bon escient. Il ne donnerait pas raison à Morino.
Il naviguait au cœur de la dimension qu'il avait construite, au cœur de l'esprit du captif. Son esprit n'était nulle part et là à la fois. Sasuke marchait sur des voutes physiquement improbables, suspendues et entourés dans des abysses pourpres et tourbillonnantes. Le prisonnier était captif dans une illusion. Il n'était pas loin. Il entendait ses plaintes désordonnées tandis qu'il cherchait à reprendre le contrôle de son flux intérieur.
Quand il le trouva, il n'était qu'une ombre. L'empreinte de ce qui fut autrefois un humain. Ce fut alors qu'il comprit que cet état de dégradation spirituelle n'était nullement causé par son genjutsu. Il s'avança vers la silhouette, dont l'apparence se liquéfiait au fur et à mesure. Un chakra l'enveloppait, et ce n'était pas le sien.
- Il n'y a rien d'autre que tu puisses faire, Uchiha.
Sasuke s'était retourné brusquement, prêt à bondir. Un tourbillon de chakra se concentra en une nouvelle silhouette qui s'avança dangereusement sur lui. C'était son illusion. Comment pouvait-il en perdre le contrôle ? Il ne distingua que des yeux animés d'un chakra chaud. Il n'avait cette même impression que lorsqu'il se trouvait à proximité de Naruto. Sasuke se trouvait entre la silhouette du captif et celle de l'inconnu, qui semblait avoir infiltré sa propre illusion.
- Je ne sais pas ce que vous tramez, lança Sasuke, mais je vais bientôt le découvrir.
Il existait toujours un état de conscience dans l'âme de l'individu, prisonnière d'une influence extérieure. Il avait espoir que s'y concentrer le mènerait aux réponses qu'il était venu trouver. Les ténèbres de l'intru ne se trouvaient qu'à quelques centimètres de lui. Techniquement, il ne craignait rien. Il ne s'agissait que de la présence laissée par le chakra du supposé sceau entravant le prisonnier. Sasuke amplifia alors le pouvoir exercé sur l'âme de l'individu.
Cède, et ça s'arrêtera.
Sasuke ne pouvait pas être plus indulgent : toute information était d'un enjeu capital.
- Tu te penses intouchable.
La voix grondait comme le tonnerre.
- Je suis dans mon monde. Il n'y a rien que tu puisses contrôler. Tu n'es qu'un parasite qui s'est logé dans ce type pour mieux pouvoir protéger tes intérêts. Était-il consentant ?
Sasuke était juste curieux. Certaines questions pouvaient en amener d'autres.
- Peut-être pas, rétorqua la présence menaçante après quelques secondes de silence.
La tête de la silhouette se balança en direction de l'autre, soumise à une intense pression mentale.
- Il pourrait s'agir d'un innocent. Tu en es conscient ?
La force du genjutsu ne faiblit pas.
- Je te retourne cette remarque.
Un rire sinistre retentit.
- Aux grands maux, les grands remèdes. Ce n'est néanmoins pas la voie que les grandes puissances ninja semblent suivre. En particulier Konoha. Vous vous faites tout petits depuis le précédent désastre.
- La dernière guerre ? Mhn.
Sasuke n'avait pas envie de parler de ça.
- Vous, shinobi, redorez votre image avec de grands discours de paix et de stabilité. Jusqu'à quand cette repentance durera-t-elle ?
- Tu es un shinobi.
- Je l'étais. Jusqu'à ce que je comprenne qu'avoir des pouvoirs ne signifiait pas être shinobi pour autant. Seule l'utilisation de ses dons définit qui l'on est vraiment. Je n'utilise pas mes pouvoirs pour faire la guerre, mais pour panser les plaies de ce monde et effacer ses imperfections.
Il n'y avait ni fougue ni ressenti dans ses propos. La personnalité lui faisant face n'était en rien comparable à son caractère d'adolescent révolté qu'il fut autrefois. Juste une conclusion évidente, une affirmation plate et universelle. Cela le troubla étrangement.
L'esprit du captif n'était plus qu'un pétale de poussière dans un tourbillon de destruction. L'illusion lui faisait revivre les pires moments de sa vie, pour que les verrous apposés sur sa conscience se détruisent sous la puissance des émotions. Au résultat, son esprit sera détruit. Mais il existait une chance que son cerveau soit assez intact pour être examiné.
- Je n'en ai vraiment rien à faire, rétorqua Sasuke d'un ton sec et ennuyé. Tu peux penser ce que tu veux de nous, ça ne changera pas ce qui fait de toi un criminel.
Sasuke avait bien trop à faire avec ses propres états d'âmes pour s'occuper de ceux des autres. Il tendit sa main valide avec pour intention de dissiper le chakra rebelle. Au lieu de disparaître, l'ombre le traversa pour finir sa course dans celle du captif.
Cela déstabilisa sévèrement l'illusion qu'il avait créée, et la silhouette explosa en vagues successives. Sasuke mit un terme au genjutsu avant que l'instabilité gagne son propre réseau de chakra. Lorsqu'il revint à la réalité, Morino se trouvait non loin, appuyé contre l'encadrement de la porte. Sasuke plissa des yeux, la sueur ayant coulé sur ses paupières sans qu'il ne s'en soit rendu compte.
- Alors ça …
Il détestait cette voix.
- Tu y es allé un peu trop fort, tu ne crois pas, Uchiha ?
Il se leva en essayant de minimiser son déséquilibre. Il s'était laissé surprendre. Ce type avait manqué de lui retourner sa propre illusion. Le corps du captif semblait inerte, le sang avait coulé de ses oreilles et de son nez, traçant un sillon pourpre net sur sa peau pâle.
- Vous n'avez pas beaucoup de temps, Ibiki.
Il se dirigea rapidement vers la sortie. Une seconde de plus passée avec cet homme serait de trop.
Une fois à l'air libre, il inspira profondément. Et bien, c'était un bel échec de sa part. Sans doute avait-il été légèrement trop prétentieux. Les locaux de la section des « renseignements » de Konoha se trouvaient non loin de ceux des forces spéciales, en hauteur, bien hors de portée des villageois. Quand un habitant de Konoha levait les yeux : la seule chose qu'il était apte à voir était la sculpture des Hokage. Ces « héros », morts ou vivants, qui veillaient constamment sur le village. En aucun cas il ne voyait l'ombre. Jamais il ne devinerait le nombre de cadavres que son petit confort consommait. Il était important que les gens vivent dans le déni. Et même s'ils savaient, mieux valaient qu'ils soient occupés par leur petite vie tranquille.
La paix avait endormi beaucoup d'esprits, mais l'agitation grondait au loin, comme une tempête qui se languissait au loin pour venir frapper au pire moment.
Sasuke resta un long moment à contempler l'horizon qui se dessinait au loin, dessiné par les arbres et les reliefs propres à son pays natal. Il espérait que les Yamanaka auraient le temps d'extraire quelque chose d'utile, sans grandement y croire. Il repensa aux paroles de l'homme. Il avait l'impression de les connaître par cœur. Mais son calme et sa détermination étaient inédits pour un individu ayant de tels propos. De plus, il n'était pas impossible qu'il s'agisse du même type que Naruto et lui avaient combattus. Ses dons sensitifs n'étaient pas aussi évolués que son ami, mais la manière dont le chakra tourbillonnait dans ses yeux et son étonnante habileté à employer les sceaux le menaient naturellement sur cette piste.
Cela faisait un bail qu'il n'avait pas ressenti un tel vide dans les veines. C'était troublant et agréable à la fois, mais il n'était pas encore temps de s'en réjouir. Il ne souhaitait pas rester inactif tandis que ses amis enquêtaient à sa place. Naruto n'avait jamais été doué de patience. Il n'était pas dans son tempérament de se la couler douce lorsque le danger rôdait tout près des gens qu'il aimait. Konoha lui était indubitablement chère, tout comme ses camarades, ses amis, sa femme et …
Il ne parvenait toujours à le réaliser. C'était une pensée qui le remplissait de joie tout autant qu'elle l'effrayait.
Cette situation l'étourdissait tant qu'il manqua d'ignorer les salutations enjouées des gérants d'Ichiraku tandis qu'il empruntait le chemin habituel du retour. Le vieux Teuchi, dont les rides sillonnaient de plus en plus son teint mat, vint à sa rencontre tandis qu'il prenait sa pause à l'extérieur de son établissement, assis sur un vieux tabouret à regarder les passants et saluer les connaissances.
Bien sûr, l'heureux évènement avait voyagé jusqu'à ses oreilles, et il ne tarda pas à partager sa joie auprès de celui qui fut autrefois un gamin traité comme un paria par les habitants. Le restaurateur l'attira au sein de son établissement, ce qui enthousiasma grandement Ayame sa fille, qui s'empressa de le féliciter chaleureusement tandis qu'elle s'affairait en cuisine.
Teuchi le poussa à s'assoir : ce qu'il accepta sans oser protester.
- Merci, le vieux. C'est sympa.
- Sympa ? C'est merveilleux qu'Hinata et toi deveniez parents ! jubilait Ayame. C'est une fille ou un garçon ?
- Aucune idée. Cela ne fait que peu de temps qu'elle me l'a appris. Hier soir à vrai dire.
- Si c'est une fille, vous l'appellerez comment ?
Naruto pinça l'index de sa prothèse avec sa main valide, gêné par ces questions dans une pareille situation. Un individu avait probablement pénétré son esprit, il avait laissé Hinata toute la journée, et Mamie Tsunade avait évité de peu la mort. Pas une journée ouverte à ce genre de discussions. Cependant, Teuchi et Ayame faisait partie de sa famille. Il avait beaucoup d'affection pour eux.
- Certainement un nom de fleur. C'est joli pour une fille, répondit-il au tac au tac.
- Trop mignon !
Ayame lui posa d'autres questions embarrassantes, sous l'œil bienheureux de son père qui s'était calmement assis aux côtés du jeune Uzumaki.
- Vous allez déménager ? C'est petit chez vous.
Ils habitaient une petite maison non loin du quartier des Hyuuga. Hiashi leur avait offert un peu d'intimité – leur cadeau de mariage, disait-il. Le seul « hic », c'était qu'il n'y avait qu'une seule chambre.
- Nous n'en avons pas encore discuté, mais tu as raison.
En cet instant, Naruto n'aima pas trop qu'on lui tire les vers du nez. Pas au sujet de sa vie privée, et encore moins en public. Ichiraku s'était considérablement agrandi. Après la guerre, la plupart des restaurateurs et des gérants de bar – des shinobi à mi-temps ou retirés de la liste active –, contribuèrent à l'effort de reconstruction et de sécurité en réintégrant les forces régulières. La clientèle du stand de ramen avait considérablement augmenté, poussant Teuchi et Ayame à agrandir leur local. Dorénavant, plus d'une trentaine de personnes s'y pressaient en heure de pointe.
- Hinata m'attends, je ferais mieux de rentrer.
Il s'était à peine levé qu'un lourd sachet fumant atterrit non loin d'où sa main siégeait sur le comptoir la seconde d'avant. L'odeur qui en émanait fit gronder un bruyant vide dans son ventre. Ce n'était pas de lui, mais il n'avait rien avalé de la journée.
- C'est pour vous deux, de la part de la maison.
Le regard de Naruto bloqua sur Ayame avant d'atterrir sur l'expression radieuse du vieux Teuchi. Il resta incrédule pendant plus de temps qu'il ne le fallait avant de les remercier chaleureusement et de partir avec la portion de ramen qui suffirait sans aucun doute à rassasier son appétit plus celui d'une femme enceinte.
La maison qu'ils occupaient tous les deux était bien loin des quartiers dans lesquels il avait passé son enfance. A Konoha, les ninjas issus de clan ne se mélangeaient pas avec ceux de familles moins prestigieuses. Avec le temps, cette pratique s'était amoindrie, et la population du village s'était davantage mélangée. Les quartiers appartenant au clan Hyuga étaient loués à des familles aisées, qui avaient les moyens de payer la tranquillité, loin des quartiers des travailleurs et prisés par la mafia locale. Tout naturellement, leur cadeau de mariage fut ce calme tant prisé.
Quand Naruto passa le seuil de la porte et se manifesta, il fut surpris par l'inexistence de la réponse. Qu'attendait-il ? Il s'était absenté pendant toute une journée sans donner de nouvelles. La vie de famille n'était pas forcément quelque chose auquel il avait été habitué tout le long de sa vie. Le simple fait d'avoir quelqu'un qui l'accueillait était une nouveauté. Il y avait beaucoup trop de nouveautés dans sa vie en ce moment.
Naruto se déchaussa en rangeant avec précaution ses sandales, puis il se dirigea vers le salon, là où le chakra d'Hinata semblait s'être concentré en un pic de frustration contenue. Il la trouva affairée au coin cuisine, et la froideur de son aura le glaça tellement qu'il ne pensa pas à vérifier ce qu'elle coupait avec le couteau de cuisine.
- Salut.
Le seul mot qu'il put vraiment prononcer. Elle portait un sweet blanc, qui laissait délicatement apparaitre la courbe de sa poitrine et celle de ses hanches, et ses long cheveux saphirs chutaient soigneusement par-devant son épaule droite.
- Bienvenue à la maison, Naruto-kun.
Réponse simple. Le son de sa voix ressembla à une cascade sans fond. Il posa le paquet légèrement refroidi sur le comptoir de leur cuisine, et se glissa tout près de sa femme. Jamais il n'avait entendu de Naruto-kun si austère venant de sa bouche. Il posa ses mains sur ses hanches et cala son menton contre son épaule.
- Désolé pour mon absence. J'aurais dû te donner plus d'explications.
Le coup de couteau qui accompagna la fin de sa phrase fut plus appuyé, et il crut presque entendre un soupir agacé. C'était un oignon, fort heureusement. Légèrement impressionné, il se détacha d'elle, et recula d'un pas pour la laisser quitter la cuisine. Elle ne pipa pas un mot. Alors il la suivit.
- Hinata. J'avais une bonne raison.
Elle se stoppa en plein milieu du salon, dos à lui.
- Je ne souhaite pas t'impliquer. Aucun de vous deux. Et tu n'as pas à t'inquiéter.
Ses excuses étaient pathétiques. Naruto était doué pour réconforter les gens. Quand il s'agissait de proches, c'était plus difficile. Un élément perturbateur troublait actuellement son existence, l'emplissait de doutes et de peurs. Comment était-il censé gérer cela sans lui faire de mal ?
- Je n'ai pas à m'inquiéter ? lâcha Hinata d'une voix à peine maîtrisée.
A défaut d'avoir une réponse sûre, Naruto ferma les yeux l'espace d'une seconde avant de les rouvrir. Elle s'était retournée, ses pupilles blanches renfermant un champ de bataille d'une violence indescriptible.
- Tu n'en sais rien, Naruto.
Il se fit violence pour soutenir son regard.
- Il y avait une époque où l'on pouvait encore me couver comme une princesse. La guerre est passée par là. Tu ne peux pas espérer me cacher quelque chose qui te concerne en espérant que je vais fermer les yeux.
Elle s'était sensiblement rapprochée. Dans son regard était entreposé une profonde détresse. C'était une chose qu'il n'aurait jamais voulu voir dans ses yeux. Il acquiesça en haussant légèrement la tête.
- Très bien.
Sa voix n'était plus qu'un souffle. Il n'eut pas la force d'en faire autrement.
- Je vais te le dire.
Il en avait lui aussi le plus grand besoin. De lui dire. Au moins à elle. S'il y avait bien une seule personne au monde en qui il avait assez confiance pour le dire, c'était bien elle.
- Le type que Sasuke et moi avons affronté la dernière fois … Je crois que c'est …
Soudainement, la présence de l'Uchiha se fit forte. Extrêmement pressée. On ne tarda pas à toquer à leur porte. Naruto lâcha un juron, impuissant et furieux. La boule de douleur qui lui avait alors gagné l'estomac quand il s'était décidé à parler se transforma en une tempête bouillonnante. Il ouvrit la porte, et tomba nez à nez avec son ancien coéquipier.
- Ce n'était pas le moment, crétin.
Sasuke Uchiha cligna plusieurs fois des yeux, visiblement pris de court par cet accueil.
- Kakashi te demande, marmonna-t-il. Mais tu peux prendre un peu de temps pour finir ce que tu étais en train de faire, si c'était tant pressé.
Ce foutu ton snobinard rendait une simple phrase assez grossière pour être encore plus énervante qu'elle ne l'était déjà. Naruto lui claqua la porte au nez. Hinata se tenait non loin, les bras croisés et l'expression inquiète.
- Hinata … Fais-moi confiance, ok ?
Sa voix n'était plus qu'un murmure douloureux. Il lui tendit sa main recouverte de bandage, en espérant qu'elle l'intercepte. Elle s'avança doucement, jusqu'à ce qu'il puisse la ramener contre lui et sentir ses cheveux chatouiller ses narines. Il en profita quelques secondes avant de prendre son visage dans ses deux mains, et de plonger ses yeux dans les siens.
- Konoha risque d'avoir besoin de moi pendant un certain temps. Je ne suis pas certain que ni ton père, ni ta sœur veuille que tu restes seule.
- Sois prudent, Naruto-kun.
Il sourit. C'était le « Naruto-kun » qu'il aimait entendre. Ce doux son qui apaisait les tourments de son esprit.
Après s'être assurée que Naruto était confortablement logé dans la petite chambre d'hôpital qu'on lui avait réservé, Sakura décida qu'il était temps pour elle de rentrer.
Sasuke l'avait amené sans un mot, après que Kakashi ait approuvé le fait que les récents évènements méritaient des actes d'une plus grande prudence. Ainsi, il n'objecta pas lorsque Naruto proposa de rester sous surveillance à l'hôpital, le temps d'éclaircir les mystères ayant embrumé les récentes affaires.
Au silence de ses deux anciens coéquipiers, elle sut d'instinct que le trajet jusqu'au bâtiment hospitalier de Konoha n'avait pas été silencieux.
« Le type responsable de tout ça … J'y suis lié. »
Rarement, elle n'avait vu les pupilles bleues de son ami si chargées de tourments. Sakura s'était faite à l'idée de pas pouvoir faire davantage que de lui glisser quelques paroles rassurantes et pleines de confiance. Ils avaient affronté de véritables dieux lors de la dernière guerre, que pouvait-il leur arriver de pire ?
Cependant, lorsqu'en partant, ses yeux s'attardèrent sur la chambre à l'intérieur de laquelle Tsunade recouvrait ses forces, elle ne put s'empêcher d'être inquiète.
La surprise favorise le danger, leur disait autrefois Kakashi, lorsqu'il n'était encore qu'un jounin sensei.
La vie durait des décennies, tandis qu'il ne suffisait que quelques secondes à la mort pour vous trouver.
Sakura était dotée d'une excellente mémoire. Les paroles restaient encrées en elle, comme les fossiles l'étaient dans la roche. Elle se souvint alors d'une phrase que Tsunade appréciait prononcer : « Ce sont des serpents tapis dans les hautes herbes dont il faut se méfier ».
La façon dont l'ANBU de garde la fixa alors qu'elle s'était arrêtée dans le couloir, lui rappela qu'elle n'avait plus rien à faire d'autre ici, et que la fatigue aurait bientôt raison d'elle.
Elle regagna son domicile : une petite maison non loin de celle où résidait sa mère. A la mort de son père, il y a de cela deux ans, elle avait cru impératif de ne pas trop s'éloigner d'elle, pour être en mesure de lui rendre fréquemment visite. Cette perte était une plaie dans son cœur qui avait du mal à guérir, et elle ne pouvait mesurer à quel point sa mère souffrait de cette absence. Sakura avait le travail, ses coéquipiers, son village. Il existait suffisamment de ces choses pour que la brèche soit colmatée.
La pluie commença à s'abattre avant que minuit ne soit dépassé. Sakura n'avait pas encore envisagé de trouver le sommeil, nulle réponse n'étant assez pertinente pour chaque question qui la taraudait.
Toc toc toc.
Trois coups vinrent heurter sa porte. Sakura se retourna dans sa couche pour examiner l'heure. Qui était assez culoté pour la perturber à une heure pareille ? En se dirigeant vers l'entrée après s'être plus lourdement vêtue, elle pensa alors à sa mère.
Cependant, son impatience trahit l'espoir d'apercevoir une autre personne.
- Ce n'est pas une heure pour te déranger. Je peux entrer ?
Ses paupières clignèrent plusieurs fois, incapable de déterminer si sa vision était tirée de ses rêveries ou de la réalité. Instinctivement, elle se décala pour laisser entrer la seconde source de ses tourments.
Si ce n'était pas la principale.
Ce n'était pas une bonne idée. Elle ne pouvait pas se permettre de jeter plus de flammes. Le temps était un luxe qu'elle n'avait pas.
- Sasuke, dit-elle en essayant de ne pas trop le regarder et éviter d'attiser le feu de son cœur. Ça ne pouvait pas attendre demain ?
Sasuke Uchiha était trempé des pieds à la tête, mais il ne paraissait pas s'en soucier outre mesure. Son oeil, d'un noir intense, la fixèrent sans once d'irritation après avoir découvert la décoration modeste de son amie avec un soupçon de curiosité.
- Kakashi m'a confié une mission. Je pars demain matin. Je n'aurais pas dû ?
C'était une question sincère, sans ironie ni sarcasme. Sasuke se tenait comme s'il était près à quitter l'endroit si sa visite l'importunait réellement. Il semblait être venu sans intention cachée, juste pour la voir, elle. Sans doute leur dernière conversation avait eu de l'importance. Sans doute, aussi, leur relation avait de l'importance.
Cette pensée la troubla, tout autant que la récente nuit passée en sa compagnie ne le fit.
- Je t'offre un thé ? proposa la jeune femme en se dirigeant vers la cuisine.
Quand Sakura le dépassa, elle senti une main froide, mais tendre la retenir par le bras.
- Ce n'est pas nécessaire. Simple visite.
La présence de Sasuke la mettait autant mal à l'aise qu'elle égayait sa soirée. C'était triste et contradictoire, mais elle aurait préféré qu'il ne se donne pas la peine de faire ce détour avant de quitter le village.
- Laisse-moi t'offrir un thé, alors.
Sasuke prit une grande inspiration, qui ne fut pas plus perceptible que le trot de l'horloge dans la cuisine. Il sembla alors se souvenir des règles élémentaires de politesse que l'on devait respecter en tant qu'invité. Sa seule main valide glissa le long du bras de la jeune femme, et il acquiesça, aussi silencieux qu'un spectre.
Dès lors qu'il balança son épais manteau noir sur le dossier de la chaise, et s'y assit, trois longues minutes de silence s'écoulèrent, le temps que Sakura fasse chauffer l'eau dans la bouilloire, et déposa une tasse fumante devant lui.
- J'imagine qu'on ne te reverra pas au village avant un bon moment, lança-t-elle de la voix la plus neutre possible.
Elle se restreignait à contempler les petites bulles présentes à la surface du liquide d'un vert puissant. Sasuke faisait tourner la tasse brûlante sur elle-même, par à-coups, l'œil visible fixé sur une anomalie présente sur la table en bois.
- Je dois retrouver le fils du daimyo. Celui qui est censé prendre sa place, précisa-t-il en esquissa une grimace bizarre. C'est confidentiel.
- Si tu me le dis, je suppose donc que je suis dans la confidence du village.
- Non. Mais tu as le droit de le savoir.
- Je doute que Kakashi approuve …
- Je me fiche bien de ce qu'il peut penser.
Il fit une courte pause pour porter le liquide à ses lèvres et de souffler légèrement dessus, avant d'ajouter :
- … et je ne pense pas que ça le dérange.
Il était vrai que Kakashi ne serait pas vraiment contrarié à l'idée que l'information soit transmise à ses anciens élèves. Ils avaient toute sa confiance, après tout. Ça ne la surprenait pas non plus que Sasuke veuille intentionnellement irriter son ancien mentor. Depuis tout jeune, c'était un plaisir qu'il se gardait. Et Kakashi semblait à son tour éprouver une certaine satisfaction à lui rendre la pareille.
Le silence entre eux était pesant. Sakura ne pensait pas être capable de poursuivre la conversation sans lui reprocher son absence. Lui reprocher quoi ? Pourquoi ? Il n'avait aucune dette envers elle. Pas depuis longtemps. Mais elle éprouvait le besoin irrésistible de savoir. Et d'un autre côté, elle avait bien peur de ce qu'il pourrait lui dire. Sasuke n'était pas une personne facile à lire, et s'il pouvait dégager l'impression qu'il vous appréciait, l'inverse était trop souvent perceptible aussi. C'était le problème. Sakura était une femme honnête, franche et qui n'aimait pas les non-dits.
Bien sûr, elle pourrait très bien lui demander de rester la prochaine fois, de ne plus la quitter. Elle l'avait auparavant fait, avant même qu'il ne déserte, que la guerre et la peine ne s'abattent sur le village et leur génération. Mais elle ne le referait plus. Elle n'était plus une petite fille. Elle ne désirait pas qu'il sache qu'il lui faisait du mal. C'était mieux pour lui.
Alors quand il la remercia pour lui avoir préparé du thé, se renfonça dans son manteau et se prépara à la saluer, elle n'eut pas d'autres choix que de serrer la mâchoire. Ce qu'il vit, de toute évidence.
- Je comprendrais si tu n'étais pas là à mon retour, dit-il simplement.
Il était dos à elle, le corps entre l'ombre du salon et la lumière artificielle de la cuisine. Sa voix était inexpressive, robotique, comme s'il s'était lui-même entraîné à le lui dire ces dernières années.
- Je préférerais que tu ne reviennes pas, c'est vrai, murmura-t-elle.
Ce fut automatique, hors de contrôle. Et pour la première fois depuis tout ce temps, elle le sentit vaciller. Chancelant. Il resta immobile, comme s'il venait d'être foudroyé par le coup de tonnerre qui retentit depuis l'extérieur, non loin de l'habitation.
Et elle sentit un poids quitter son cœur en laissant un sillage douloureux.
- Je n'ai jamais su pourquoi, Sasuke. Si cela était un mauvais coup du destin, ou alors une bénédiction mais je …
Ses doigts blanchirent à cause de la pression exercée sur la tasse.
- Je n'ai jamais cessé de t'aimer. Malgré tout ce que tu as fait, ce que les gens ont pu dire de toi, et de ton absence. Et ce sera toujours le cas.
C'est pour cela, qu'elle pensait parfois qu'il était préférable qu'il ne revienne pas. Sasuke se tourna lentement, comme blessé. Mais son regard n'exprima nulle colère ou sentiment de trahison. Juste l'empathie la plus sincère.
- Ne sois pas stupide, rétorqua-t-il d'une voix plus sévère. D'autres pourront t'offrir la vie dont tu rêves.
- Qui, par exemple ?
Le ton de leur voix avait considérablement augmenté. C'était ce qui ressemblait étrangement à une dispute de couple.
Si seulement c'était le cas, pensa Sakura.
Sasuke eut visiblement toutes les peines du monde à lui répondre.
- Je t'ai désirée morte. N'est-ce pas suffisant comme argument ?
- J'ai moi aussi voulu te tuer pour t'empêcher de nuire.
- Tu as hésité, Sakura. En ce qui me concerne, c'était très clair dans ma tête.
Il se rapprocha de la table, la pupille noire aussi figée que de l'onyx.
- Je l'aurais fait, sans aucun remords. J'aurais été capable d'arracher le cœur de ton corps, et c'est un crime que j'aurais pu réitérer à l'infini.
Ces paroles, toutes aussi cruelles, n'atteignirent étrangement pas Sakura. Elles ne laissèrent qu'une peine immense, réanimée par un lointain traumatisme. Mais elle n'éprouva aucune peur lorsqu'elle soutient son regard. Un triste sourire se dessina sur son visage, et elle tendit posa des doigts timides sur la main du jeune homme, à moins d'un mètre.
- Tu l'aurais fait. Les choses changent, Sasuke. Tout comme les gens.
Pendant une fraction de seconde, quelque chose se brisa des dizaines de milliers de fois dans son regard. Celui-ci se réchauffa, allégé par une douce et triste lueur. Mais il ferma les yeux et soupira lourdement. Quand elle voulut glisser sa main dans la sienne, il ferma le poing et s'écarta brutalement.
- Tu as raison, les gens peuvent s'adapter et évoluer. Mais leur véritable nature reste immuable.
Sasuke se détourna d'elle. Tandis qu'il s'apprêtait à quitter la cuisine et disparaître dans l'obscurité, elle l'entendit parler une dernière fois.
- Je reste un Uchiha. Je le serai toujours.
Ce fut un murmure fantomatique, couvert par la pluie et le tonnerre grondant tout aussi fort dehors.
Kakashi ne saurait dire s'il éprouvait une quelconque satisfaction à l'idée que les rôles soient inversés, entre Dame Tsunade et lui-même. Une énième fois, il posa une main gantée pleine d'assurance sur l'épaule de son prédécesseur, pour l'inviter à se rallonger.
- Ne vous surmenez pas, Maître.
Combien de fois lui avait-elle sommé de ménager sa forme physique lorsqu'il en eut été réduit à passer des semaines dans une chambre d'hôpital, à ne rien pouvoir avaler d'autre que de la soupe ou de la compote ? Combien de fois avait-il été obligé de ravaler sa fierté et de faire mine de se reposer tandis que ses jeunes gens partaient combattre les ennemis de Konoha, et étaient au-devant du danger ?
L'idée que les rôles puissent être, ne serait-ce qu'une fois, inversés aurait certainement assagit sa peine de l'époque, mais actuellement, il n'éprouvait rien d'autre qu'une immense inquiétude.
Il avait été prévenu de l'attaque à mi-chemin, tandis qu'ils effectuaient un détour par un hameau fournissant régulièrement de l'approvisionnement pour les diners féodaux.
« Bien sûr qu'non on n'a rien vu ni rien fait, mon bon seigneur ! », lui avait-on assuré. « Ici, les commandes sont passées par l'intermédiaire du préleveur, avec l'ensemble des impôts. ». Cette discussion avec les paysans et les fermiers avait écarté l'hypothèse selon laquelle la mort du daimyo aurait été causée par l'indignation populaire suite à l'augmentation croissante de l'imposition depuis la dernière guerre. Si Seiya savait qu'il était allé patauger dans le fumier pour poser une telle question, elle s'esclafferait. Mais Kakashi avait une assez bonne mémoire pour se souvenir – d'après les cours d'histoires de l'Académie –, que l'arrière-grand-père du seigneur défunt avait été lui-même empoisonné par les paysans cultivant la nourriture. Depuis lors, la trésorerie tenait un registre traçant l'ensemble des fermes et des champs à l'origine des éléments présents dans les repas servis au palais. L'annonce des incidents survenus à Konoha pendant son absence l'avait obligé à libérer les habitants de ses questions.
- Ne te sens pas obligé de me rappeler à quel point j'ai besoin qu'on me le dise, maugréa Tsunade, dont les traits avaient considérablement vieilli.
Elle paraissait avoir dans les quarante ans, soit à peine plus âgé que lui. D'après Shizune, elle rajeunirait de dix années supplémentaires en quelques heures de récupération. C'était la conséquence inévitable de l'affaiblissement du sceau qu'elle portait au front. Le poison avait failli annihiler en elle toute trace de chakra.
- Loin de moi cette idée, j'ai eu très peur d'être le seul et unique Hokage encore en vie.
Il lui fit un sourire, trop bref pour qu'elle puisse réellement l'apprécier. Il lui avait raconté l'ensemble des éléments en leur possession au sujet du décès du Daimyo. Tsunade faisait la grise mine, certainement encore plus frustrée de devoir rester au lit par ce contexte politique effroyable.
- Iwa, puis maintenant ça. Par Bouddha, j'espère au moins que ces démons du clan Ôtsutsuki vont nous ficher la paix pendant au moins quelques décennies.
- S'il est établi que les incidents à la frontière et le décès du Daimyo sont liés, ça nous fera un seul problème.
- Pas des moindres. Et il te faut le prouver.
- Seiya Bara travaille dessus, du moment que je l'aide à trouver le frère du seigneur Kaidan.
Tsunade roula des yeux, sous l'emprise d'une furieuse exaspération.
- Seiya Bara, toute aussi brillante élève qu'elle fût pour ton estimé père, a quitté Konoha. Ce n'est pas une désertion, certes, mais son affiliation demeure étrange.
Kakashi se garda le plaisir d'argumenter sur les choix de son amie.
- Nous avons des intérêts communs. Voyez ça comme un banal échange de services entre deux anciens camarades.
- Je te croyais moins naïf. Tu es Hokage, tu dois te méfier des étrangers.
- Maître Jiraya avait également quitté le village. Pourtant, vous lui confiez des missions.
A l'évocation de son ancien partenaire, Tsunade ferma les yeux. Difficile de savoir si cette remarque l'avait énervée ou peinée.
- J'espère réellement que tu ne seras pas déçu. Je l'espère pour nous tous.
Kakashi ne parla pas non plus du paquet que Senga lui avait remis. C'était un tissu d'estomac prélevé sur la dépouille à moitié calcinée du Daimyo. Le type avait profané le cadavre de son vénéré seigneur, par loyauté pour son pays. En retour, Kakashi espérait avoir des réponses à lui donner, sans que cela ne s'ébruite. Shizune se chargeait de récupérer ce qu'elle pouvait, Tsunade n'avait pas besoin d'être tenue au courant pour l'instant.
- Convaincre Oonoki est une drôle d'affaire. Tu as un plan ?
Kakashi agita sincèrement la tête en guise de négation.
- Pas du tout. Mais je garde bon espoir que les rêves de Naruto nous mènent à quelque chose.
Il se remémora succinctement les sceaux dans l'abri qui auraient scellé l'ensemble du chakra – y compris le-leur – si Sasuke et Naruto n'étaient pas intervenus à temps de leur côté.
- J'ai déjà vu ces sceaux. C'étaient la même typographie que ceux qu'utilisaient Minato et … Kushina. Si je ne m'y étais pas déjà entraîné, je ne serais probablement pas là à vous parler.
- Tu penses que l'individu est …
Tsunade ne termina pas sa phrase, prise d'une grande quinte de toux. Elle se releva subitement, exprimant d'un geste le désir de boire. Kakashi lui tendit le verre d'eau se trouvant sur la table de chevet.
- Ce n'est pas une certitude absolue, poursuivit-il en profitant du fait que Tsunade n'ait pas terminé sa phrase. Si c'est le cas, alors il faudra que j'apprenne un ou deux trucs à Naruto.
- Kushina en serait ravie, fit Tsunade en esquissant un sourire nostalgique.
Elle lui tendit le verre vide, qu'il reposa, la mine légèrement troublée. Quand il repensait aux moments passés à s'entraîner aux côtés de son maître et de sa femme, il devinait que cet apprentissage n'avait pas été suivi sans but de leur part. Depuis toujours, ils l'avaient vu en tant que futur sensei de leur enfant à naître. Cette pensée était d'autant plus désagréable qu'il n'était pas certain d'avoir convenablement remplit ce rôle.
Son trouble fut de toute évidence apparent puisque la sanin posa une main usée sur celles qui étaient fermées devant lui. Elle les lui tapota avec une bienveillance maternelle avant de se refoncer dans le matelas et les draps.
- Après mon … rétablissement, je pense être là pendant un bon bout de temps. Si tu as besoin que je reprenne place derrière le bureau, demande. Profite. Ce ne sera pas toutes les fois que tu entendras cette proposition.
Kakashi allait lui murmurer un remerciement quand la porte de la chambre s'ouvrit à la volée. Tsunade allait rouspéter, furieuse d'être vue dans cet état par une personne étrangère à son entourage mais fut stoppée dans sa fureur par le visage livide de l'infirmière.
- Maître Hokage, il y a un problème urgent.
Kakashi releva la tête, le regard tendu. Il laissa le loisir à Tsunade de parler. Après avoir passé une journée à n'entendre que des mauvaises nouvelles, le teint pâle de l'infirmière paraissait plus effrayant que n'importe quel champ de bataille.
- Hé bien, parle bon sang.
L'infirmière s'exprima mal, de manière confuse et sporadique, mais ce que compris Kakashi le fit bondir de son siège, ses muscles réveillés par l'adrénaline. Tsunade eut une réaction similaire, mais n'ayant pas totalement recouvré ses forces, elle ne put pas quitter le confort du lit. Rokudaime intima à Godaime de ne pas quitter la pièce, puis d'une voix forte, il ordonna aux ANBUs en faction gardant le seuil de ne laisser personne entrer, ni sortir.
Naruto avait pris la poudre d'escampette. La chambre dans laquelle il était étroitement surveillé, mis sous capteurs, avait été retrouvée vide. Le garde en poste, disparu. Il fallait agir avant que cela ne s'ébruite.
- Yo, Kakashi ! Tu sais, je ne suis pas vraiment libre ce soir, alors, si on remettait ça pour …
Pakkun se retourva à l'extérieur de Konoha, ce qui lui sembla bien éloigné de l'établissement de viande à griller où Kakashi avait promis de l'emmener la prochaine fois qu'il l'invoquerait. Son odorat, génétiquement plus développé que la plupart des hommes, ainsi que les rémanences du chakra de Kyuubi présentes dans l'air, l'avait induit à considérer que Naruto avait franchi les portes du village.
- Pas le temps, Pak', le coupa sèchement le maître-chien. Tu te souviens de l'odeur de Naruto ?
- Ouais, un mix entre du miso et du lait caillé.
- Pas celle-là, l'autre.
- Kyuubi ? Bien sûr, comment l'oublier, répondit le chien ninja, en faisant mine de se remémorer quelque chose d'épouvantable.
S'étant accroupi pour parler à son fidèle et ami de toujours, Kakashi se redressa vigoureusement. Chaque seconde qui s'écoulait ne faisait qu'accroître son anxiété. Et il n'aimait pas particulièrement l'être.
- Conduis-moi à lui !
Devant la nervosité de son maître, Pakkun n'osa pas poser davantage de questions et commença à tourner sur place pour détecter la direction de l'odeur. Celle-ci lui brûlait bougrement les narines, hypersensibles aux chakras. Il jappa, avertissant sans plus de fioritures son ami qu'il venait rapidement de détecter la piste.
Kakashi le suivit, prompt à ne pas se laisser distancer.
- Il n'est pas très loin, je dirais même qu'il s'est arrêté mais … (Pakkun renifla plusieurs fois avec intensité) Qu'est-ce qui lui prend au gamin ?
- Quoi donc ?
- Je croyais qu'il maîtrisait sa bestiole.
- C'est le cas.
- Si ça l'était, pourquoi est-ce que ça pue le renard ?
Bonne question, pensa Kakashi.
Ils ne tarderaient pas à la savoir. La piste flairée par Pakkun semblait les mener à l'un des nombreux terrains d'entraînement désaffectés du village. Dont celui autrefois utilisé pour l'entraînement au fuuinjutsu. Le Hokage se maudit intérieurement d'avoir fait tarder leur démantèlement, car il devina la suite de l'histoire.
La lueur du chakra de Kyuubi perça au travers des arbres, démarrant un incendie qui pourrait gagner Konoha en quelques minutes s'il n'était pas maîtrisé, et consumer entièrement la forêt. Il ordonna à Pakkun de joindre le poste de garde de l'équipe forestière la plus proche et de relayer l'information à Konoha au plus vite.
Kakashi Hatake fondit au travers des arbres enflammés, déterminé à sortir son protégé de là. Se propulsant au-devant du point central des évènements, il n'eut que très peu de temps pour analyser la situation.
Kyuubi avait été partiellement relâché, et son chakra formait un bouclier protecteur autour de son hôte, aspiré comme un amas de poussières par le même type de sceaux auquel il avait été déjà été confronté. Ces derniers, incandescents, avaient été placés sur les mêmes poteaux d'entraînement que Kushina avait utilisés pour lui enseigner l'art du scellement. Ils étaient parfaitement identiques, la puissance qui s'en dégageait était telle que le vent semblait s'y précipiter également. Il fut apte à voir l'initiateur de la technique. Un homme qui ne portait nul autre vêtement qu'un manteau en toile de jute, et dont la vue était emprisonnée par un bandeau sale. Des inscriptions – non, des sceaux –, étaient gravées à même sa peau d'une pâleur lunaire.
La foudre violacée se forma dans sa paume droite avant de l'abattre sur l'inconnu. Ayant réussi à détourner l'attention de son opposant, ce dernier recentra sa concentration sur Rokudaime. Les sceaux s'affaiblirent jusqu'à disparaître, au point où les émanations enflammées de Kurama s'estompèrent.
Son Shinden fut stoppé net par un bâton qui enferma la puissance du Raiton. Il para le coup porté à sa droite après avoir fait jaillir deux kunais dans ses mains, et évita le balayage bas de son adversaire destiné à déstabiliser ses points d'appui.
L'homme était effroyablement rapide pour un spécialiste des sceaux. Durant le combat, Kakashi tenta d'identifier les maigres indices sur l'homme entre deux parades et deux esquives. L'adversaire eût tôt fait de deviner les raisons de sa posture défensive, et Kakashi se laissa distraire par un élément qui trahit sa garde.
Un tourbillon tatoué à l'emplacement du cœur. Le symbole du clan Uzumaki. Le même que Kakashi portait sur son brassard, symbole des forces régulières de Konoha. Une seconde d'égarement de plus lui aurait certainement coûté la vie. Il para au dernier moment, fit glisser l'une de ses lames sur le bâton avant de tailler un sillon sanglant le long du bras de l'homme. Une marque présente sur le bras de l'homme scintilla, et absorba l'arme.
La mort survient dans la surprise, aimait souvent dire Sakumo à son unique fils.
C'en fut une bien belle lorsque la trajectoire de la main de son ennemi heurta son bras, lui causant une douleur monstrueuse qui se répandit le long de son membre. Kakashi enfonça ses dents dans ses propres joues pour retenir la douleur qui menaçait de s'échapper par ses lèvres. L'un de ses bras n'était plus valide, il venait de perdre toute sensation. Alors, conscient que son adversaire voudrait prendre un avantage, il fit l'inverse de ce que son corps lui criait de faire.
L'adrénaline renforcée par la douleur lui permit de faire taire ses instincts, et il se propulsa sur son ennemi. Ce dernier amorti le choc sur quelques mètres avant de faire jaillir une lame depuis son autre bras. Le Sixième Hokage se décala subtilement pour que l'acier plonge dans son épaule devenue insensible, transperçant les renforcements de son gilet de protection.
Si tu es blessé, sers-t-en comme avantage.
C'était de cette façon qu'il se battait, et il se fichait bien d'arborer une cicatrice supplémentaire. Son corps n'était qu'une arme, au service de Konoha. Lorsque la pointe de son kunai vint traverser la gorge de l'assaillant, Kakashi estima qu'il en était venu à bout avec une facilité relative. Il s'était préparé à affronter le ninjutsu de l'homme. Jamais n'avait-il consommé de chakra plus qu'un … clone.
Mais pas n'importe lequel. Lorsque le corps commença à perdre de l'altitude pour s'abattre sur la terre sèche, et que les tatouages commencèrent à s'illuminer et à s'effacer, Kakashi eut la mauvaise impression d'avoir été trompé. Leur combat n'avait duré au plus que cinq minutes, et sa courte analyse de la situation ne lui avait pas offert le luxe de se préparer à cette éventualité.
Au fur et à mesure que le corps de l'homme se reformait sous ses yeux ébahis, il devinait qu'il venait de commettre une très grosse erreur d'appréciation. Le garde posté devant la chambre de Naruto. Ses yeux étaient révulsés, comme s'il avait été conscient lorsque la lame de son Hokage lui avait perforé la carotide.
Il lui faillit un énorme rappel à la réalité pour conserver la lame meurtrière dans sa main. Naruto, le temps de reprendre ses esprits, n'avait eu guère l'occasion de prêter main forte à son maître. Ce dernier le rejoignit, d'un pas plus alourdi par la confusion que par la fatigue.
- Kakashi, cet homme …
Leurs regards se croisèrent. Kakashi fut incapable de déterminer lequel d'entre eux était le plus choqué : il venait, certes, de tuer uns de ses hommes mais …
Les yeux de Naruto se perdirent dans la propagation des flammes autours d'eux, tandis qu'on entendait les cris des hommes affairés à l'enrayer. Kakashi crut y voir des larmes de colère et d'incompréhension. Ne pouvant utiliser qu'une main, il rangea son kunai et lui apposa une main sur la tête. Il lui ébouriffa les cheveux. Son geste manqua toutefois d'entrain.
Il s'éloigna en direction des équipes anti-incendie qui se frayaient un chemin vers eux, appréciant les quelques secondes de silence avec lui-même qui lui restaient.
