chapter 26: Sai/Shikamaru

celui où tu rêves de ce que ton âme sœur est en train de vivre

La plupart des missions de Sai se passent la nuit, ce qui signifie qu'il a le reste de la journée pour s'abandonner à ses rêves.

Il ne devrait pas. Il n'est qu'un pantin sans émotion, un soldat sans visage au service de Konoha (au service de Danzo). Il n'en retire pas d'argent et aucun luxe. S'il n'avait pas fréquemment besoin de sommeil pour fonctionner aussi bien, s'il n'avait pas besoin de son art pour se battre avec autant d'efficacité, il n'a aucun doute que sa vie aurait déjà été fauchée. Les extravagances inutiles n'ont rien à faire dans la vie d'un shinobi, seule l'obéissance et le sens du devoir compte

Ça n'empêche que, ses rêves, il les chérit, les garde près de son cœur et les adore. Et il ne devrait pas devrait pas devrait pas. Il rêve de l'astre solaire et des nuages dérivant lentement, et aussi de sourires qui n'ont pas l'air une seconde forcés, de personnes qui ne portent pas de masques, qui ne baignent pas dans le sang. Il s'en émerveille durant les quelques minutes brumeuses entre son réveil et le moment où il se lève finalement qu'il ne réserve avidement que pour ces moments-là. Des rires, et des amis, et une famille, et ça le rend faible faible faible parce que, lui aussi, il veut ça.

Il garde toute la pitié qu'il lui reste pour son âme sœur, qui, lui aussi, voit sa vie défiler chaque nuit. Sai ne souhaiterait pas à quiconque, même à lui-même, de pouvoir contempler ce spectacle, encore moins l'âme qui est censée chérir la sienne, même si cela veut dire qu'il sera à jamais incapable de rencontrer cette personne.

(Dès qu'il atteint un certain âge, Shikamaru rêve de sang, de meurtres, d'un environnement impitoyable, où des personnes se perdent, s'effacent, meurent, presque toutes les nuits. Après les cinq premiers rêves, il va à la rencontre de son père, lui pose silencieusement des questions sur les missions en cours, et observe sa bouche s'affiner de plus en plus. Il quitte la maison plus tôt ce matin-là, et se déplace plus vite que Shikamaru ne l'a jamais vu faire, puis ne revient pas avant qu'il fût l'heure pour Shikamaru d'aller au lit.

– Raconte-moi, dit son père, l'air inébranlable, chaque rêve dont tu te souviens, à partir de maintenant, compris ?

Même s'il est encore jeune, Shikamaru n'est pas stupide. Il hoche la tête, tentant du mieux qu'il le peut de ne rien laisser paraître, et tourne les talons avant que l'expression sur son visage puisse le trahir.

Le sommeil vient difficilement cette nuit-là, et le procédé se répète plusieurs nuits après celle-ci. Et si Ino pense qu'il est devenu encore plus paresseux, eh bien… Shikamaru sait quand il doit se taire et garder les yeux ouverts, et c'est de toute évidence un de ces moments-là.)

Les missions sont de plus en plus fréquentes, après quelque temps. Danzo est de plus en plus tendu, furieux, plus enclin à punir sévèrement quelqu'un pour une simple petite erreur, et Sai n'est pas assez intelligent ou assez doué pour y échapper. Trop enclin à laisser paraître ses émotions, trop sentimental, trop facilement attaché à des babioles inutiles - ce sont une partie des accusations qui pèsent sur ses épaules. Sal les embrasse chacune, les prend avec lui et les repousse du mieux qu'il peut pour continuer d'avancer. Il s'accroche à ses rêves pleins de lumière le jour et ferme les yeux sur leur existence la nuit, dès qu'il se trouve en mission.

Puis…

Puis, un jour, vient un autre rêve lui montrant l'extérieur de la base : le Sandaime est là, aux côtés d'un homme aux cheveux hérissés relevés en une queue-de-cheval haute et au visage scarifié. L'âme sœur de Sai, elle, se trouve un peu plus en arrière, observant les Forces Spéciales et le Hokage quitter la pièce, et Sai entend vaguement un soupir grave et usé.

La porte de la baraque étant soudainement enfoncée le réveille. Il se débarrasse avec difficulté des draps avec son bras droit dans le plâtre, cherchant déjà à atteindre une arme.

C'est l'homme au visage scarifié - Nara Shikaku, réalise Sai maintenant qu'il n'est plus dans le brouillard provoqué par les drogues qu'on lui a donné pour qu'il dorme. Le Commandant Jônin s'agenouille près de son lit, ses yeux le toisant de haut en bas, et ses lèvres se courbant dans un sourire triste et amer.

– Suis-moi, dit-il, d'une voix aimable. Il y a quelqu'un qui veut te rencontrer.

Confus, Sai peint un sourire sur son visage et ne manque pas la façon dont les lignes sur le visage du plus âgé s'accentuent légèrement lorsqu'il le voit faire.

– Il se passe quelque chose ? demande-t-il sur un ton que Shin lui a un jour confirmé être assez enjoué.

(Sai n'est pas beaucoup envoyé en mission sous-couverture. Parfois, il se demande : s'ils ont un jour l'opportunité de se rencontrer dans une autre vie, devrait-il être reconnaissant envers Shin pour ça ou pas du tout ?)

Shikaku le regarde se redresser, mais, heureusement, ne lui propose pas de l'aider. Sa dignité est déjà assez ébranlée depuis sa dernière mission qui s'est soldée par un échec, et avec les multiples blessures qu'il a reçu, de la pitié ne ferait que rendre les choses pires qu'elles ne le sont déjà.

– La Racine est censée avoir été démantelée il y a une dizaine d'années, explique le plus âgé, sans protester lorsque Sai attrape son tantô en passant. Cette fois-ci, le Hokage en fait une affaire personnelle.

Ça ne paraît pas très prometteur pour le futur de Sai. Pendant l'espace d'un instant, il songe à courir, à faire bon usage de ses capacités pour disparaître et quitter le village, mais... il connaît le niveau de Shikaku et il a conscience qu'il a peu de chance de le battre à ce jeu-là.

(De plus, une partie un peu plus indisciplinée de sa personnalité lui murmure Ton âme sœur est là-bas, avec le reste des Forces Spéciales. Si tu vas avec lui, peut-être que tu pourras la trouver.

Pour se rassurer, Sai se convainc que cette petite voix n'est pas la raison pour laquelle il replace son tantô dans son fourreau et suit sagement Shikaku. Il est possible que Sai se mente à lui-même.)

Il laisse Shikaku le guider en-dehors de la base. Le soleil est levé et éclatant, et Sai est aveuglé l'espace d'un instant. Il cligne des yeux et aperçoit une ombre se mouvoir au travers de son éblouissement.

– C'est lui ? demande un voix de garçon, tentant de paraître ennuyé, mais cachant difficilement sa part de perspicacité et sa nervosité.

Sai chasse les points noirs de sa vision et un garçon de son âge attire aussitôt son attention lorsque sa vue redevient claire. Des cheveux en pétard, des yeux sombres intelligents, une peau un peu tannée - un Nara, sans le moindre doute. Et définitivement le fils de Shikaku - Sai a été entraîné à reconnaître les héritiers des clans majeurs, il reconnaît donc Nara Shikamaru au premier regard.

Lui en particulier, d'ailleurs, il le connaît, si la montée d'espoir et la réalisation qui réchauffe sa poitrine veut dire quoi que ce soit pour le lui confirmer.

Décidant qu'il a assez de certitudes pour s'y risquer, Sai offre à Shikamaru son plus beau sourire, mettant beaucoup d'efforts dans l'exercice, et il s'incline légèrement.

– Pardonne-moi de t'avoir obligé à voir de telles choses, dit-il.

Il y a une longue pause, puis Shikamaru soupire en retour.

– Arrête de faire ça avec ton visage, se plaint-il. C'est flippant.

Son père se racle la gorge, autant exaspéré qu'amusé, et Sai observe Shikamaru rouler des yeux alors qu'il le dévisage.

Shikamaru grogne et ajoute, les oreilles légèrement rouges :

– Ne t'excuse pas. C'est moi qui suis.. désolé que nous n'ayons rien pu faire avant aujourd'hui.

Une douleur dans la poitrine de Sai rivalise avec celle qui pulse dans son bras. Un étrange sentiment lui tiraille la gorge, et c'est vrai que Sai n'a jamais été trahi par son propre corps, mais…

Ce n'est pas si… terrible que ça, pense-t-il, étourdi, alors que Shikaku pose une large main sur son épaule. Ils quittent la base de la Racine, et Sai songe l'espace d'une seconde à regarder en arrière, mais juste avant qu'il ne puisse le faire, Shikamaru s'empare de sa main.

Sai relève les yeux vers son âme sœur, vers les oreilles rouges et les yeux fuyants, et se met doucement à rire. Le son qui sort est étranglé, peu familier et un peu tremblant, mais Shikamaru lui sourit en retour, d'un petit sourire ironique et ne lui lâche pas la main.