chapitre 29: Madara/Tobirama

celui où les âmes sœurs se réincarnent et se retrouvent dans chaque vie

Il en rêve par bribes et par fragments, des images fissurées et éparses toutes rattachées par un filet de regret et de colère. Il y a un visage, une voix, la compréhension que le bonheur est à jamais hors de portée, que, peu importe ce qu'il fait et à quel point il se débat, cet homme lui tournerait toujours le dos et s'en irait à chaque fois.

(Pire encore, il rêve d'une lance noire s'enfonçant profondément et d'une main agrippant son cœur. Il rêve d'un regard rouge et noir glacé et d'un sourire qui a tout de la sauvagerie d'une épée engagée couverte du sang d'un cœur encore chaud. Ce n'est pas sa mort à lui, mais... intérieurement, ce n'en est pas loin.)

– Oublie-le, se rappelait-il sa cousine ardemment lui répéter, dans cette vie-là où tout s'est effondré. Oublie-le et trouve quelqu'un d'autre. Même si vous êtes âmes sœurs, ça ne veut pas dire que vous allez forcément avoir une fin heureuse. Façonne la tienne de tes propres mains s'il le faut, Tobirama. Je t'en prie.

Mais c'est bien le problème avec les âmes sœurs, pense-t-il dans cette vie-ci en déambulant le long d'une rue animée, les mains dans les poches. Il n'a aucune arme sur lui, parce qu'il n'en a plus besoin, ici et maintenant, mais son regard passe sur les visages de tous ceux qu'il croise, et, sincèrement, il ne sait plus à présent s'il le fait par méfiance, par anticipation ou pour quelque chose se trouvant entre les deux.

Oublie-le.

Ce n'est pas comme si Tôka n'avait jamais compris, pas comme si elle ne concevait pas la poussée et l'attraction de deux ennemis étant liés sur tous les aspects à l'exception de celui qui était le plus important. Mais, en fin de compte… elle n'y arrivait pas entièrement. Elle ne le pouvait pas. Son âme sœur à elle, c'est lui qui l'avait achevé, et elle avait été forcée à passer à autre chose, à se forger un nouvel avenir. Et c'était ce qu'il avait fait, lui aussi, dans une certaine mesure. Il avait pris les cendres, les avait travaillés et avait construit quelque chose de fort pour les remplacer. Mais ça n'avait jamais été assez. Une centaine de vies heureuses, mais les souvenirs de la dernière sont les seules dont il se souvient avec une clarté absolue, et cette vie-là n'est rien si ce n'est une tragédie.

(Des mains agrippent ses cheveux, les tirant vers l'arrière jusqu'à ce que tout ce qu'il puisse voir soient les yeux dérangés le regardant de haut, et il ne sait pas vraiment s'il attend plutôt à un baiser ou à un kunai sur sa gorge.)

Une rafale de vent passe sur lui, fait tourbillonner les feuilles mortes dans toutes la rue, puis les fait s'envoler en direction du flot continu du trafic. Il expire un nuage blanc. L'hôpital se trouve un plus loin devant et les lumières à travers des fenêtres de son labo sont déjà allumées. Les premiers flocons descendent lentement du ciel couleur de fonte et il les contemple pendant un long moment, l'esprit à moitié perdu dans ses pensées, puis il baisse les yeux.

Des cheveux noirs sauvages dans la foule, des yeux sombres, une penchant pour le rouge. Sa respiration a un raté, et l'espace d'un battement, il se retrouve de nouveau sur le champ de bataille, des mains froides sur sa peau, la folie étincelant sur les traits de celui qu'il aurait dû, aurait pu aimer.

Il ouvre la bouche pour appeler ce nom si familier, trop souvent sur le bout de sa langue. Il ouvre la bouche tandis que ça monte dans sa gorge, mais…

Il s'arrête.

Il hésite.

Il attend.

Le monde vacille durant ce qui lui semble être une éternité et pas un mot ne passe ses lèvres fermées par le poids du passé. Le poids de la mort, d'un vie vécue seul, d'un abandon, d'un meurtre.

Oublie-le, avait dit Tôka.

Mais comment pouvait-on oublier sa moitié ?

Le monde vacille, se stabilise.

Il continue de tourner.