Merci à Mama-Millie pour sa review et sa fidélité, et bonne lecture à tous.


Chapitre 3 : Poison

Le matin suivant, Sirius se réveilla à l'aube. Il avait encore fait le même cauchemar, et n'espérait pas pouvoir se reposer davantage : sa garde débutait tôt. Il commençait à être épuisé… épuisé de dormir. Mais dormait-il seulement ? Son corps semblait parfaitement reposé, ce qui était en totale contradiction avec le stress qui l'assaillait. Il resta un instant immobile, luttant contre les images de barreaux et le désespoir provoqué par les Détraqueurs. Mais comme le souvenir de leur dispute de la veille lui revenait, il lui fut encore plus difficile de s'en défaire.

Luth ne bougea pas lorsqu'il s'extirpa du lit. Il ne sut si elle dormait réellement ou si elle feignait le sommeil, et ne chercha pas à savoir. Il laissa son regard s'attarder sur elle avant de quitter la chambre. Après onze ans de mariage, il la trouvait toujours aussi belle. Elle avait également appris le tact, du moins, autant qu'il lui était possible de l'apprendre. Ou peut-être gardait-elle ses remarques acides pour elle plus par lassitude que par diplomatie. A cette idée, le cœur de Sirius se serra. Dans des périodes comme celle-ci, il la sentait s'éloigner de lui et cette pensée lui était douloureuse. Il ne pouvait pas la perdre

Cela avait manqué d'arriver, une fois. Il n'y avait pas cru. Il l'avait vu s'éloigner de lui pendant des semaines, jusqu'à ce qu'elle le quitte. Il avait été triste, bien sûr, mais cela ne l'avait pas blessé dans son amour propre comme une rupture pouvait le faire. Il la connaissait : il savait qu'elle le quittait par peur de souffrir de la guerre, et non pas parce qu'elle ne l'aimait plus… Au fond, il avait toujours su qu'elle reviendrait. Alors il s'était concentré sur l'Ordre, sur James, sur Lily. Et quand la guerre s'était terminée, elle avait ressurgi dans sa vie en moins de douze heures. Il se rappelait encore l'avoir vue se précipiter vers lui, potions en main, lorsque James l'avait tiré d'Azkaban. Il l'avait ignorée, alors, et elle n'avait pas semblé s'en formaliser. Elle était là plus par hasard que par choix. Ils avaient tous deux d'autres choses à penser. Lily à pleurer.

Puis Remus – ce faux frère – avait provoqué leur seconde rencontre en traînant Luth dans le bar préféré de Sirius. Quinze jours après la fin de Voldemort, pendant qu'il noyait sa culpabilité dans l'alcool. Mais cette culpabilité – une sacrée traîtresse, elle aussi – non, il devait arrêter de rejeter la faute sur des autres imaginaires – n'avait pas su le retenir d'emmener Luth chez lui après qu'ils aient été assez saouls. Et tout lui était revenu en pleine figure.

Le lendemain, quand ils s'étaient réveillés, il avait voulu qu'elle parte. Tout de suite. Trop de sentiments se mêlaient dans sa tête pour qu'il puisse réfléchir convenablement. Il lui en voulait d'être partie, il s'en voulait d'avoir désespérément besoin d'elle. Elle n'avait pas le droit de revenir, parce qu'il pas le droit d'être aussi heureux, pas alors qu'il venait pratiquement de tuer Lily.

C'était sans compter sur le caractère buté de Luth – la raison pour laquelle il était amoureux d'elle, après tout. Lorsqu'elle était sortie de la chambre, il lui avait abruptement lancé que leur nuit ensemble ne signifiait rien.

- Ben voyons, avait-elle rétorqué sans se démonter le moins du monde.

Il l'avait pourtant sentie se tendre. Six mois avaient passé depuis leur rupture, et ils se connaissaient depuis dix ans… Ca n'était pas assez pour oublier tout ce qu'on savait de l'autre.

- Tu ne crois quand même pas que tu peux revenir comme une fleur après m'avoir jeté ?

Il voulait qu'elle se sent responsable, fautive. Elle le prendrait mal – elle aurait raison – et sa fierté la guiderait tout droit hors de l'appartement. Il se trompait.

- Tu sais très bien que je ne t'ai pas « jeté », Sirius.

Son ton calme et décidé l'avait surpris, lui qui se souvenait d'une adolescente qui montait au créneau plus vite qu'il ne fallait pour dire Quidditch. Elle s'était dirigée vers la cafetière et avait continué, évitant soigneusement son regard. Ses gestes lui rappelaient à quel point elle connaissait son appartement.

- Je t'ai quitté à cause de la guerre, à cause de l'Ordre. C'a toujours été clair entre nous, je ne te l'ai jamais caché.

Elle avait raison, bien sûr. Combien de fois lui avait-elle dit que Voldemort gagnerait s'ils renonçaient à vivre leur vie… Ce qu'elle avait finalement fait. Elle avait cédé, et même mort, le mage noir semblait avoir vaincu.

- Mais Tu-Sais-Qui n'est plus là, Sirius. Je ne comprends pas trop ton comportement ces temps-ci…

Il savait qu'elle faisait référence à l'enterrement de Lily, où elle ne l'avait pas vu. Elle ne pouvait pas comprendre, car à l'époque, elle ne savait rien.

- Je ne sais pas ce qu'il s'est passé entre toi, James et Peter. Mais je suis à peu près sûre que ça n'a rien à voir avec moi.

Sirius tiqua, se demandant si elle avait fait ces déductions seule ou si Remus l'avait aidée. Elle lui ressemblait tellement, lorsqu'elle prenait cet air, que cela l'avait perturbé. Elle semblait sentir sa culpabilité, quand bien même elle n'en comprenait pas la source.

- Donc, continuait-elle avec aplomb, toujours sans le regarder, si tu ne m'aimais plus, tu m'aurais ignorée, hier soir. Et si tu m'en voulais vraiment, tu m'aurais hurlé dessus.

Elle le connaissait trop bien, avait-il dû admettre à contrecœur. Il aurait eu tellement besoin d'extérioriser que l'alcool n'aurait fait ressurgir que ses mauvais côtés. Au lieu de ça, il l'avait embrassée. Parce qu'il était seul, pour la première fois depuis ses onze ans. Désespérément seul. Oui, elle le connaissait trop bien, mais la réciproque était vraie. Il voyait son hésitation. Elle n'était pas certaine de ce qu'elle avançait. Elle souhaitait que ce soit vrai. S'il s'énervait maintenant, elle ne reviendrait jamais. Luth était fière et farouche, elle ne le laisserait pas piétiner ses sentiments deux fois. Alors, Sirius avait levé le regard sur elle. Elle le contemplait par-dessus la tasse de café qu'elle buvait se donner contenance.

Il aurait dû la rejeter. C'était la bonne chose à faire, lui qui avait suffisamment mal agi pour le reste de son existence, qui avait tout ruiné avec ses grandes idées. Il n'avait pas le droit de céder. Pourtant, Remus l'avait ramené à Luth. Remus et sa totale abnégation, une fois encore, même lorsque lui, Sirius, l'avait soupçonné du pire. Remus le connaissait trop bien, lui aussi. Et Sirius était seul et misérable. Peter était mort à ses yeux, James ne voudrait probablement jamais le revoir, et Remus… Remus savait. Alors, dans un élan de faiblesse qu'il ne se pardonnerait jamais vraiment, il avait cédé.

Sirius se souvenait très bien des émotions qui l'avaient envahi juste après, lorsqu'elle avait quitté son appartement avec un sourire radieux pour aller au travail. Et pour cause, il les ressentait toujours aujourd'hui. Il y avait ce bonheur stupide dont il s'était tant moqué en le voyant chez James à Poudlard. Il y avait, aussi, cette peur irrationnelle que ce bonheur s'arrête. C'était une peur commune à tous les couples, il le savait. On avait peur que l'autre, un soir, ne revienne pas, par lassitude ou par accident – ou pire, car c'était une peur exacerbée lorsqu'on avait vécu une guerre. Et si, aujourd'hui, le conflit était terminé depuis longtemps, Sirius n'avait jamais réussi à se départir de cette appréhension. Il avait compris, mieux que jamais, pourquoi Luth l'avait quitté. Le bonheur, l'incertitude… l'un ne venait pas sans l'autre. Sirius l'avait réalisé lorsqu'il avait choisi de la retenir, ce matin-là. Mais, alors même qu'il avait tendu le bras vers elle, il avait pensé à James. James qui avait perdu Lily. James qui ne la verrait plus jamais franchir le seuil de leur porte pour le reste de sa vie, à cause de lui, Sirius, qui avait été trop lâche pour assumer son devoir. James qui resterait à jamais amputé d'une part de lui-même pendant que lui, Sirius, retrouvait sa moitié. Et il s'était détesté d'être aussi égoïste, aussi faible. Il s'en détestait toujours.

oOoOo

Ces sombres pensées ne l'avaient pas quitté lorsqu'il arriva au QG des Aurors. On était dimanche, il s'agissait surtout de maintenir une permanence. Parce qu'il s'agissait d'une nuit de pleine Lune, James, profitant de sa position de lieutenant, s'était arrangé pour que lui et Sirius prennent la première garde, afin de ne pas être d'astreinte le soir.

Le QG était particulièrement calme. On ne leur avait rien signalé qui relève de leur juridiction – plutôt des incidents du niveau de la Brigade. Tonks révisait encore, Kingsley finissait un rapport. Les deux membres de l'équipe de James se disputaient une partie d'échecs sorciers, tandis que celui-ci, les pieds posés sur le bureau de son meilleur ami, établissait les plannings pour les semaines à venir. Quant à Sirius, il fixait sans vraiment la lire la Gazette du jour.

- Eh bien, tu ne te remets pas de notre petite sauterie ? lança James, après l'avoir discrètement observé pendant un moment. Ca promet pour ce soir !

Sirius haussa les épaules.

- Une bonne sieste cet après-midi et tout ira mieux.

James n'insista pas. Il s'étira et changea de sujet, prenant un ton plus confidentiel :

- J'ai entendu dire que Dawlish Senior voulait prendre sa retraite.

Sirius leva un sourcil peu intéressé.

- Ca va se battre pour prendre sa place.

Le lieutenant Potter leva les yeux au ciel, mais Sirius ne le vit pas.

- Tu ne voudrais pas faire partie de la mêlée ? tenta-t-il tout de même.

Cette fois-ci, Sirius regarda son meilleur ami, l'air grave.

- James, je te l'ai déjà dit, je ne veux pas que tu me pistonnes.

- Mais…

- Tu imagines la tête de Kingsley si je deviens lieutenant à sa place ? Il a plus d'ancienneté, plus d'expérience, et c'est mon supérieur direct. Sans compter le fait qu'il est bien meilleur que moi en relationnel. Non, James, ça ne t'attirerait que des ennuis de me mêler à ça.

- Je suis parfaitement capable de gérer mes ennuis tout seul !

James regretta ses mots avant même qu'ils aient fini de franchir ses lèvres. Sirius se renfrogna instantanément. Après un « tant mieux » sec, il retourna à son journal. James ferma les yeux. Pour lui, sa phrase était anodine, mais il avait fini par comprendre que Sirius voyait souvent des hippogriffes là où il n'y en avait pas. Pour la millième fois, James regretta leur amitié collégienne, l'époque où Sirius ne se dénigrait pas, où il assumait de le contrarier, où il s'exaltait de leur concurrence permanente. Il n'en pouvait plus de ces replis outrés, de cette chape de plomb qu'aucune bonne dispute ne venait plus régler.

Merlin, James ne pistonnait pas Sirius juste pour lui rendre service, mais parce qu'il était doué. Jamais son ami ne l'aurait envisagé autrement auparavant – alors même qu'à l'époque, il en aurait été capable. Si Sirius acceptait d'être nommé, il ferait un bon lieutenant, il en était certain. Il travaillerait ses qualités relationnelles et le surplus de travail l'occuperait suffisamment pour qu'il supporte le vide que sa fille laisserait dans leur maison. Pourtant, Sirius ne voulait rien savoir…

oOoOo

Lorsque la garde s'acheva, la tension entre les deux Maraudeurs n'était plus qu'un mauvais souvenir. Tout n'avait pas changé, certaines choses restaient, à leur grand soulagement, toujours les mêmes. Sirius ressentait cependant une légère appréhension en rentrant à Tintagel. La bouderie d'Adèle, la dispute avec Luth la veille et l'accrochage avec James le jour-même, sans compter les cauchemars qui rendaient son sommeil peu réparateur, mettaient ses nerfs à rude épreuve alors qu'il allait devoir affronter une pleine lune.

Quand il pénétra dans la maison, le repas de midi embaumait l'air malgré l'heure tardive. Dans le salon, Adèle admirait sa toute nouvelle chouette.

- Bonjour ma fille ! lança Sirius, résolu à ne pas entrer dans le conflit.

- Salut p'pa !

La jeune fille détourna à peine le regard mais se laissa embrasser sans rechigner, ce qui était plutôt bon signe.

- Tu lui as trouvé un nom ?

- J'ai trop d'idées, confessa-t-elle.

Sirius eu un sourire indulgent.

- Rien ne presse, de toute façon. Où est maman ?

Adèle lui indiqua le jardin. Pendant qu'elle énumérait divers noms à l'adresse de l'animal au plumage blanc (Hedwige ? Sniffle ?), son père se dirigea vers le fond de la maison. Luth était occupée à tailler un rosier, sécateur à la main.

- Bonjour, ma chérie.

L'insouciance était moins facile à feindre avec Luth qu'avec leur fille.

- Bonjour ! répondit-elle pourtant avec un sourire, tendant son visage pour qu'il l'embrasse. La matinée a été tranquille ?

- Comme un dimanche en juillet. A croire que les apprentis mages noir sont en vacances eux aussi.

Elle sourit et lui donna une tape sur l'épaule pour l'écarter de la plante à épines.

- Il reste encore du ragoût dans le frigo, exprès pour toi.

- Je vais manger de ce pas !

Il retourna rapidement vers la cuisine, sentant que, malgré les apparences, Luth n'avait pas oublié leur dispute de la veille. Derrière son sourire, l'ombre de sa contrariété subsistait.

oOoOo

Après avoir rempli son estomac, Sirius monta à l'étage. Depuis quelques mois, il se surprenait à avoir besoin d'une sieste avant une nuit de pleine lune. Il sombra immédiatement dans un sommeil profond, signe que les tracas de la veille l'avaient empêché de dormir sereinement la nuit précédente.

Ce fut le froid qui le réveilla. Un froid glacial et saisissant qui le tira brutalement du sommeil et de la chaleur de l'été. Recroquevillé dans un coin de sa cellule, il sentit un désespoir familier l'envahir. Un Détraqueur était là, posté devant la porte grillagée. La pluie tombait toujours à verse mais le vent semblait moins fort, permettant à la créature de se risquer dans les couloirs pour hanter ses prisonniers.

Sirius ne put se retenir de hurler, tant le choc entre son rêve et la réalité était grand. Tant le réveil était brutal, déstabilisant. Cruel. Etait-ce un nouveau jeu des Détraqueurs ? Se retirer pour laisser leurs proies se souvenir du bonheur, de l'espoir, de la chaleur et des jours heureux, pour mieux le leur retirer ensuite ? Pour s'en repaître avec plus de voracité ?

Il crut qu'il allait devenir fou. Le visage rieur de James et l'air réjoui d'Adèle flottaient devant ses yeux, lui rappelant leur absence, leur mort ou leur inexistence avec une acuité perçante. Non. Non. Il ne pouvait pas. Il ne pouvait plus… Sans même s'en rendre compte, il se transforma. Encore une fois.

oOoOo

Sirius se réveilla en sursaut. Il crut qu'il criait, mais c'est un aboiement qui sortit de sa bouche. La chaleur estivale l'enveloppa progressivement, et il réalisa qu'il ne se trouvait plus dans sa cellule humide, battue par la pluie et le vent. Non, il était de retour dans la chambre conjugale. La fenêtre ouverte laissait passer une brise plus fraiche et il entendait les sons du village et de la nature. Aucun bruit d'eau. Pas de signe de pluie.

La vitesse à laquelle il prit conscience de la réalité le surprit lui-même. C'était un tel soulagement qu'il s'y raccrocha comme à une bouée de sauvetage et redevint humain en un instant. Il resta sur le lit, le cœur battant la chamade, tentant de calmer sa respiration.

Etait-il en train de devenir fou ? Comment un rêve pouvait-il lui sembler aussi réel, sinon plus, que sa vie actuelle ? Pourquoi avait-il l'impression de basculer d'un monde à l'autre à chaque assoupissement, à chaque réveil ? Lequel… non. Sirius repoussa fermement la petite voix qui lui demandait où était le rêve et où était la réalité. C'était la fatigue qui parlait, le manque de sommeil – enfin, de repos – dû aux cauchemars. Juste la fatigue.

Mais pourquoi ? Pourquoi maintenant, et surtout, pourquoi ne s'arrêtaient-ils pas ? Qu'il en rêve une fois, d'accord. Que la nuit précédente, son angoisse ait ressurgi suite à sa dispute avec sa femme, passe encore. Mais cet après-midi ? Et les nuits précédentes ? Qu'est-ce qui avait déclenché ces crises ? Tout allait bien, jusqu'alors. Rien n'était venu perturber la routine. Même pas le départ d'Adèle à Poudlard, puisque le premier cauchemar avait commencé juste avant l'arrivée de la lettre.

Et surtout, pourquoi ces songes étaient-ils aussi prégnants ? Même après la mort de Lily, après la trahison de l'autre, après son propre échec… même après cela, il n'avait pas fait de cauchemars aussi terribles, aussi réalistes. Les années auraient-elles adoucies ses souvenirs ? Il savait que non alors même qu'il se posait la question. Parce qu'il n'avait jamais oublié.

Comme il restait étendu, à se demander comment il allait s'en sortir si la situation persistait, les escaliers craquèrent.

- Sirius ?

La voix de Luth résonna comme la porte s'entrouvrait.

- Moui ? grommela-t-il, la bouche pâteuse.

- C'est bientôt l'heure que tu y ailles.

- Déjà ?

Enfin, pensait-il plutôt. Cette nuit, il ne dormirait pas. Paradoxalement, cela le soulagerait. Pas plus de repos, mais à défaut pas de froid, de terreur, de culpabilité non plus – du moins, pas plus que d'habitude. Son épouse entra dans la chambre, un demi-sourire aux lèvres.

- Tu as dormi près de trois heures.

C'était tout ? Ca lui avait paru une éternité. Comme Luth s'approchait, son expression changea, sans doute en voyant celle de son mari.

- Tu es sûr que ça va ?

Il se passa une main lasse sur le visage, sans pour autant se lever, et tenta un sourire rassurant.

- J'aurai bien dormi encore un peu, mentit-il.

Elle eut une moue coupable en s'asseyant sur le lit, croyant sans doute qu'il n'avait pas fermé l'œil de la nuit à cause de leur dispute. Il n'avait pas envie d'en parler, mais cette tension sous-jacente ne pouvait pas durer. Cela éviterait qu'elle ne s'inquiète de ses cauchemars. Tout compte fait, c'était pour le mieux.

- Ecoute, pour hier… commença-t-il, mais elle l'interrompit.

- Non, Sirius, on ne va pas en parler maintenant.

Le ton était ferme, mais doux.

- Nous n'avons pas le temps et je n'ai pas envie que tu ailles passer la pleine lune avec ce genre d'idée en tête, d'accord ?

Il soupira et lui prit la main. Elle avait probablement raison, il avait suffisamment à penser pour le moment. Luth se laissa faire.

- Je t'aime quand même, dirent-ils à l'unisson.

oOoOo

Sirius émergea de la cheminée de James et épousseta sa robe bleu électrique.

- Salut tout le monde ! cria-t-il pour se faire entendre des habitants du cottage.

- On arrive !

La voix étouffée lui parvint de l'étage. Il ne se formalisa pas et se laissa tomber sur un fauteuil du salon. Des pas retentirent au-dessus de sa tête et James et Remus entrèrent dans la pièce.

- Tu es en retard, commenta le second comme s'il en tirait satisfaction.

C'était devenu un petit rituel depuis qu'ils avaient quitté l'école : le dernier qui arrivait pour la pleine lune était obligatoirement en retard, et payait une tournée la semaine suivante.

- Et tu as oublié ta tête, rajouta James en le fixant.

- Comment ça ?

Sirius fronça les sourcils. Pourquoi disait-il ça juste en le regardant ? Il n'avait même pas encore dit une bêtise ! Ce fut Harry qui l'éclaira, comme il entrait dans la pièce en portant un vieux sac en cuir.

- Salut Sirius ! Pourquoi tu es en uniforme ?

Surpris, Sirius baissa les yeux et contempla… sa robe bleu vif.

- Comme dit ton père, j'ai oublié ma tête…

Il sauta de son fauteuil, se maudissant de n'avoir pas fait attention lorsqu'il avait décroché sa robe de la patère.

- Je veux bien te prêter une de mes robes, offrit James, mais la prochaine fois, il faudra que tu ramènes les tiennes, je crois que tu as tout repris.

Sirius soupira. Il avait l'habitude d'avoir des vêtements de rechange à Godric's Hollow, mais avec l'été et le retour d'Adèle, il avait oublié de refaire le stock de vêtements propres. Il partait avec une nouvelle robe les lendemains de pleine lune et oubliait d'en rapporter à chaque fois.

- C'est typiquement le genre de truc que j'oublie en même temps que ma tête. Vous savez quoi ? Je vais aller en chercher tout de suite et en profiter pour rapporter le butin du retardataire !

- Je le trouve bien pressé de rentrer chez lui, commenta Remus.

- Je suis d'accord, Lunard. Tu crois qu'il va se « changer » tout seul ?

- Papa ! s'écria Harry, une moue dégoûtée sur le visage.

Les trois adultes éclatèrent de rire.

- Je ne pars pas avec toi, déclara l'adolescent, dépassé par l'humour de ses aînés. J'irai quand tu reviendras.

- J'aurai bien dit « je fais vite » mais vu l'esprit tordu qui règne ici…

- Sirius !

Cette fois, les deux Potter s'étaient exclamés dans un bel ensemble. Goguenard, Sirius jeta la poudre dans la cheminée.

oOoOo

Sirius émergea de nouveau chez lui et s'avançait dans le couloir de l'étage quand il entendit Adèle parler, d'une voix plaintive qui ne lui ressemblait pas. Le timbre maternel de Luth lui répondit. Malgré lui, il se figea, tendant l'oreille pour saisir leur conversation.

- … et Mamie n'étaient pas à Gryffondor, et ils ne m'ont pas rejetée pour autant.

- Mais ils étaient dans des maisons différentes tous les deux !

- Ca ne change rien. Papa et moi t'aimerons toujours autant.

Sirius reprit son souffle, comprenant le sens de la conversation. Sous ses dehors impatients, Adèle s'inquiétait de sa répartition, comme tous les enfants. Il eu un sourire indulgent. Peut-être pourrait-il lui glisser, l'air de rien, la peur qui avait été la sienne la veille de sa première rentrée. Les enjeux chez Walburga Black étaient tels qu'il ne doutait pas que sa fille cesserait sitôt de s'inquiéter en comparant leurs situations ! Il l'entendit grommeler quelque chose d'inaudible.

- Qu'est-ce que tu as dit ? demanda Luth calmement.

Après un instant de silence, l'enfant s'exécuta :

- Mais tout le monde est à Gryffondor… Toi, Papa, James, Remus, Harry, Neville, Ginny…

Devant ce constat, le sourire de Sirius se fana. Peut-être sentait-elle malgré tout une pression devant cet entourage uniforme. Il était tellement fier de sa maison qu'il n'avait pas réalisé l'effet que cela pouvait faire. Il eut une grimace en réalisant que son éducation lui avait laissé des traces. Lui aussi tirait une fierté ridicule d'un blason.

- Une grande partie des gens que tu connais sont à Gryffondor. Et c'est normal : Papa, James, Remus et moi nous sommes connus à là-bas. C'est parce que nous nous sommes retrouvés dans la même maison que nous nous sommes rencontrés, et pas parce que nous étions amis que nous avons été répartis au même endroit. Tu comprends ?

Devant cette explication aussi simple que logique, Sirius eu une bouffée d'amour pour Luth. Il avait toujours admiré ce côté de sa personnalité, sa pédagogie et sa concision, et il se réjouissait que sa fille puisse en profiter. Après un court silence, Adèle murmura quelque chose – que Sirius entendit quand même :

- Mais Papa dit tout le temps que j'irai là-bas…

Bien sûr qu'elle irait là-bas ! Quand on voyait son caractère, il n'y avait aucun doute. Il s'approcha silencieusement, attendant de voir comment Luth lui expliquerait ce fait.

- C'est ça qui te fait peur ? Que Papa t'en veuille si tu es répartie ailleurs ?

Un silence, et Sirius avala de travers comme, après un bruit d'étoffe, le « Oh, ma chérie » déchiré de sa femme retentissait. A sa voix, elle ne semblait pas surprise, simplement peinée, voir compatissante. Il ne comprenait pas. Comment sa fille pouvait-elle croire qu'il lui en voudrait si elle n'allait pas à Gryffondor ? Pis, comment Luth pouvait-elle le croire aussi ? Bien sûr, il serait surpris tant Adèle lui semblait correspondre à cette maison. Mais il l'aimerait tout autant ! Pourquoi Luth ne démentait-elle pas ?

- Ton père espère que tu iras à Gryffondor parce qu'il y a vécu les plus belles années de sa vie et qu'il veut la même chose pour toi.

Il ne sut que penser de cette réponse. C'était vrai, indéniablement, même s'il n'aurait pas pensé à le formuler de la sorte. Mais ça ne démentait pas les craintes de sa fille. Pourquoi Luth ne la rassurait-elle pas ? N'entendait-elle pas qu'elle avait peur de ne pas être à Gryffondor ? Il ne pouvait croire que son épouse passe à côté d'un hippogriffe de cette taille.

- C'est pas vrai ! lança soudainement leur fille, un ton plus haut. Il veut juste que je fasse comme Harry !

Cette fois-ci, c'était un réel coup au cœur. Que voulait-elle dire par là ? Plus la conversation avançait, moins il comprenait. Il y eu un silence, puis un nouveau bruit de mouvement. Il imagina Luth se rapprocher de leur fille. Un pressentiment lui dit que sa réponse serait dure à entendre, mais il ne put s'empêcher de rester immobile pour l'écouter.

- Chérie, Papa ne veut pas que tu fasses comme Harry. Je sais qu'il a l'air très protecteur avec lui, mais c'est parce qu'il se sent responsable, en tant que parrain.

Il connaissait trop bien Luth pour ne pas comprendre le sous texte de ses paroles. Elle lui avait répété assez souvent que son comportement envers Harry n'était pas normal et provoquerait des problèmes. Cette scène, pour elle, signifiait qu'elle avait eu raison. D'un ton aigre, Adèle abonda dans ce sens :

- Remus ne me gâte pas autant.

L'ego blessé de Sirius eu envie de lui dire que sa crise de jalousie était mal placée. Avait-elle envie d'avoir un Nimbus pour Noël au prix d'être orpheline de mère ? Se rappelait-elle que Remus ne roulait pas sur l'or ? Luth allait la reprendre, sûrement. Elle ne pourrait pas la laisser croire que lui-même faisait simplement du favoritisme ? Il aimait Adèle plus que tout, elles le savaient bien. Il ne lui préférait pas Harry… Il voyait leurs différences... A ses yeux, Harry était une sorte de grand frère pour sa fille. Il était normal qu'elle soit un peu envieuse, qu'il ait certaines choses avant elle. C'était une question d'âge, ça n'avait rien d'irrationnel ! Au soupir qui suivit, il cru un instant qu'il avait vu juste.

- Remus n'a pas besoin de s'inquiéter pour toi. Il sait que tu as tout ce qu'il faut avec tes deux parents. Harry…

Nouveau soupir, nouvelle surprise pour le père et mari. Visiblement, Luth n'avait vu aucun reproche fait à Remus dans les propos de leur fille. Bien sûr que non, pensa-t-il, amer, elle était trop occupée par ses défauts à lui pour la sermonner.

- Je sais que ça semble difficile à comprendre, continua Luth après un silence. Je te promets qu'un jour, on te racontera toute l'histoire. Mais pas pour l'instant. Ce ne sont pas de bons souvenirs, tu comprends ?

Il baissa les épaules, serrant les poings pour ne pas intervenir. C'était lâche, de le mettre en cause, de sous-entendre qu'il avait un problème qui justifiait son comportement. Mais ça n'avait rien d'un problème, c'était une réalité. Harry n'avait, à cause de lui, qu'un seul parent et une destinée bien lourde à porter. Sirius ne faisait que son devoir en soutenant les Potter. Il n'y avait aucun rapport avec Adèle, aucune préférence… comment Luth pouvait-elle faire ce lien ? Comment pouvait-elle appuyer leur fille lorsqu'elle le faisait ? Il espéra que Luth en dirait plus, tout en le redoutant, mais elle changea résolument de conversation. Devait-il être déçu ? Devait-il l'en remercier ?

- Donc, ça n'a rien à voir avec Harry. Papa veut juste que tu sois le plus heureuse possible à Poudlard. Il croit que ça arrivera à Gryffondor, parce que c'est là qu'il a été, mais ne pense pas du mal des autres maisons.

- Même de Serpentard ?

Allait-elle lui dire, qu'elle n'irait pas à Serpentard ? Sa fille n'avait rien de perfide, elle n'était pas un futur mage noir. Ce n'était pourtant pas dur à comprendre ! Mais encore une fois, la réponse de Luth le dérouta.

- Adèle, ta maison ne change pas qui tu es. Si ton père t'aime maintenant, il t'aimera aussi après ta répartition, quelle qu'elle soit. Et s'il l'oublie, je me ferai un plaisir de le lui rappeler, d'accord ?

Il y eu un long silence, pendant lequel Sirius fut incapable de bouger. Il lui fallut toute la volonté du monde pour se retourner et partir, sans bruit. Sans prendre ce qu'il était venu chercher, mais avec l'impression d'avoir perdu beaucoup en chemin.


Voilà, avec ce chapitre on rentre vraiment dans le vif du sujet. Je sais que c'a été un peu long à démarrer mais maintenant qu'on est parti n'hésitez pas à me dire ce que vous en pensez, si vous voyez vers où on se dirige, les interrogations que ça vous amène... Je vous remercie et je vous dis à la semaine prochaine avec "Dark side of the Moon".