Beaucoup de review sur le dernier chapitre, ça fait très plaisir :) Je remercie Embrouillamimi, Flanker, Rozen Coant et Mama-millie. Je vois qu'il vous a secoué, alors je vous laisse avec un personnage plus calme pour vous détendre un peu :) - Bonne lecture! Caprice


Chapitre 6 : Demons

La veille au soir.

La porte venait de se refermer, laissant devant elle un Remus épuisé. Il se traîna plus qu'il ne marcha vers son lit, ne souhaitant que dormir pour récupérer de cette Pleine Lune éprouvante. Son esprit était déjà à moitié embrumé et il se glissa entre les draps avec délice, laissant ses paupières lourdes se fermer d'elles-mêmes.

Pourtant, le sommeil ne vint pas. Il somnola, ses pensées vagabondant d'un sujet désagréable à l'autre. Au début, il était question de Harry et de ses connaissances en échecs, mais cela le ramena à Godric's Hollow et aux évènements de la nuit précédente. Ses souvenirs de Patmol lui mordant cruellement les pattes pour déchaîner la bête étaient étonnamment vivaces. L'esprit du loup hurlait en lui et il peinait à le retenir, se sentant aussi démuni qu'au temps de l'école. Et voilà qu'il revivait les nuits de sa scolarité, celles où il était seul sans aucun contrôle, à détruire toute la Cabane Hurlante, puis les nuits où ils partaient marauder, Lunard, Patmol, Cornedrue et Queudver. Queudver, le rat. Celui qui avait tout gâché, l'éclat de suspicion dans le regard de James, la mort de Lily et finalement la compréhension…

Remus s'assit brusquement, certain qu'il ne dormirait pas. Le malaise était trop prégnant.

- Luth, je ne te remercie pas, maugréa-t-il en repoussant les couvertures.

Il porta son corps fatigué jusqu'au salon, où il ordonna à la bouilloire de faire du thé d'un coup de baguette pendant qu'il fouillait son placard à la recherche d'une plume et d'un parchemin. Il s'installa ensuite à table et but la boisson fumante à longues et lentes gorgées sans quitter des yeux le rouleau ouvert devant lui. Enfin, il se saisit de la plume. Comment commencer ?

Cher professeur Dumbledore,

C'est avec plaisir que...

Non. Il effaça la phrase, car ce n'était pas vraiment avec plaisir qu'il acceptait le poste.

- Tu rigoles ? Bien sûr que tu acceptes avec plaisir. Remus, tu as déjà discuté des manuels que tu voudrais utiliser avec lui !

La voix de Luth résonnait aussi sûrement que si elle s'était trouvée dans la pièce. Peut-être était-ce parce qu'elle ne l'avait pas quittée depuis si longtemps. Elle avait sonné à sa porte en début de soirée, prétextant avoir oublié de lui donner une potion. Remus savait bien qu'elle venait en réalité chercher des informations à propos de leur nuit blanche. Pourtant, en quelques phrases à peine, la conversation avait dérivé et il avait dû avouer qu'il n'avait pas encore envoyé sa réponse à la proposition de Dumbledore. Luth s'en était indignée plus qu'étonnée, réfutant ses excuses une à une. Mais plutôt que de le pousser, elle avait d'abord voulu s'assurer d'une chose : s'il souhaitait vraiment ce travail.

- Bien sûr ! s'était exclamé Remus. Si je n'en voulais pas, je ne vous en aurais même pas parlé !

Il n'aurait pas risqué de compromettre l'équilibre précaire de son cercle d'amis pour quelque chose qui ne l'intéressait pas. Mais comment aurait-il pu ne pas être intéressé ? Beaucoup de sorciers auraient vendu père et mère pour avoir l'honneur d'enseigner dans la prestigieuse école. Remus, de par son statut, n'avait jamais osé en rêver, alors qu'il aurait aimé transmettre ses connaissances, voir des jeunes grandir et éclore comme lui-même l'avait fait lors de sa scolarité. C'était la promesse d'un travail intéressant et surtout stable, lui qui, même dans le monde moldu, payait le prix de ses absences répétées. Bien sûr, en douze ans, il avait appris à se débrouiller. Il disposait aussi du soutien efficace mais discret de ses amis, qui n'oubliaient jamais de lui déposer un panier de nourriture ou de l'inviter à manger. Mais que pouvait-il rêver de mieux qu'un employeur que son état ne rebutait pas, dans un lieu connu et chéri, où toutes les dispositions pour l'accueillir étaient déjà prises ? Le Saule Cogneur n'avait jamais été arraché, comme si Poudlard savait qu'il devait revenir un jour. Remus secoua la tête, se détestant d'être aussi sentimental.

- Bon, d'accord... d'accord.

Il prit une inspiration et inscrivit à nouveau :

Cher professeur Dumbledore,

C'est avec plaisir que j'accepte votre offre...

Il suspendit sa plume. La formule ne lui convenait décidément pas. Luth pouvait bien dire ce qu'elle voulait, il n'acceptait pas avec plaisir. Ce n'était pas parce qu'il avait envie d'accepter que c'était plaisant ou facile. Et pour une fois, sa lycanthropie n'était même pas en cause. Il doutait d'avoir le niveau, sachant pertinemment que sans la « malédiction » qui pesait sur le poste, quelqu'un de bien plus qualifié l'aurait occupé des décennies durant. D'ailleurs, bien qu'il ne soit pas de nature superstitieuse, il ne pouvait s'empêcher de se demander s'il ferait lui aussi les frais du sort. Qui aurait pu penser que l'année finirait mal pour Gilderoy Lockhart, un menteur aussi ridicule qu'inoffensif ? Alors, pour lui, loup-garou...

Mais toutes ces raisons n'étaient que des prétextes pour ne pas penser à ce qui l'angoissait réellement. Il n'avait même pas essayé de les invoquer devant Luth, s'ouvrant bien malgré lui sur sa préoccupation principale.

- C'est juste que... j'ai l'impression que ça ne plaît pas à Sirius, avait-il confessé après qu'elle l'ait pressé de cracher le morceau.

Elle lui avait demandé pourquoi. Il n'avait pas osé le dire, alors elle avait hasardé la réponse la plus logique : le fait que Sirius l'ait agressé durant sa transformation. Qu'elle fasse le lien elle-même était pour Remus une confirmation de ce qu'il croyait savoir : ce n'était pas un hasard si Patmol se déchaînait sur lui juste après qu'il ait annoncé la nouvelle. Il n'avait pas envie de voir Lupin à l'école, il ne lui faisait pas confiance pour veiller sur sa fille. Oui, Remus savait, et Merlin, que cela faisait mal.

Il avait, quand même, espéré que Luth ait une autre explication à son comportement. Il lui avait expressément posé la question, se disant dans un fol espoir qu'elle cherchait peut-être à connaître sa pensée pour vérifier qu'elle interprétait bien son comportement. Mais elle ne savait rien de plus – après tout, il s'était douté qu'elle venait éclaircir ce mystère. Et pourtant, elle avait refusé de se ranger à son opinion, arguant qu'attaquer physiquement Lunard était une réaction excessive, même pour son mari. Ils étaient restés chacun dans un silence pensif, lui tentant de contrôler son amertume, elle un trait barrant son front, signe de réflexion. Remus n'attendait plus de réponse lorsqu'elle s'était détendue, un sourire de soulagement éclairant son visage. Elle semblait vouloir aller jusqu'à rire, ne se contenant que par égard pour lui.

- Mais bien sûr ! Oh, je suis bête de ne pas y avoir pensé plus tôt ! Il n'a rien contre toi Remus, il est juste jaloux ! s'était-elle exclamée, ravie de son explication.

Explication qui n'avait pas convaincu Remus. Il triturait sa plume, songeant à ce qu'il avait entendu après.

- Tu pars à Poudlard, avec sa fille, pour jouer les héros en protégeant Harry. Que ne donnerait-il pas pour être à ta place…

C'était d'une logique implacable, comme toutes les pensées de Luth. Elle avait toujours su décrypter les comportements mieux que personne, et il se fiait généralement à ses analyses. Pourtant, lui avait cette fois-ci une autre approche. Il était persuadé que si Sirius souhaitait prendre sa place, c'était parce qu'il pensait mieux faire le travail, parce qu'ils ne l'estimaient pas digne de confiance, comme douze ans auparavant. Devait-il renoncer à cette opportunité sans pareille pour lui par loyauté envers ses amis ? Ou plutôt – son ami ? James lui avait, après tout, confié être soulagé d'avoir l'un d'eux à Poudlard, et s'il renonçait, Sirius ne quitterait pour autant pas les Aurors pour enseigner lui-même à l'école.

En temps normal, Remus n'aurait jamais osé dire le fond de sa pensée à qui que ce soit. La tristesse et le manque de sommeil avaient parlé pour lui. Luth n'avait pas laissé passer cette occasion trop rare et lui avait asséné certaines vérités qu'elle jugeait, apparemment, nécessaires de rappeler. Non, Sirius ne se croyait pas meilleur que Remus, selon elle.

- Ils-te-font-confiance, avait-elle martelé durement, exaspérée que les insécurités de son ami continuent de le brider à ce point après tant d'années.

Cette phrase semblait sortir de nulle part, pourtant tous deux savaient exactement à quoi elle faisait référence.

- Je sais !

Elle avait levé les yeux au ciel. Il n'avait pas oublié, elle le savait – aucun d'eux n'avait oublié.

- Non, tu ne sais pas. Enfin, si : tu sais. Mais tu n'y crois pas.

- Je sais

Remus jeta sa plume sur la table. Les mots qu'elle avait prononcés ensuite tournaient dans sa tête. Il voulait y croire, il aurait aimé pouvoir faire sien le raisonnement de Luth, les explications qu'elle avait patiemment déroulées, pour la seconde fois seulement en douze ans. Pourtant, son cœur s'y refusait, souffrant toujours de ce 31 octobre 1981 qui avait révélé des trahisons plus multiples qu'il n'y paraissait. Les Maraudeurs s'étaient perdus, cette nuit-là, et ils essayaient encore de colmater les brèches aujourd'hui, chacun croyant que le silence ferait un ciment efficace. Remus autant que les autres. Il ne voulait pas entendre ses amis confirmer ses craintes, lui dire pourquoi ils ne l'avaient pas mis au courant du changement de gardien du Secret, pourquoi de tous, ils avaient décidé que c'était lui, le traître. Au fond de lui, il le savait, mais tant qu'il ne l'entendait pas de leur bouche, il pouvait se leurrer. Croire en l'interprétation de Luth, ne serait-ce qu'un peu.

- Remus. Ils t'ont soupçonné uniquement parce que Peter était insoupçonnable.

Qui pouvait croire ça ? On ne soupçonnait pas quelqu'un d'être un traître juste parce qu'on n'avait pas de meilleur candidat. S'il n'avait pas été un loup-garou, auraient-ils osé ? C'était la question lancinante qu'il se posait depuis que son univers avait basculé en quelques heures. Il n'avait même pas appris la chute de Voldemort et la mort de Lily par ses amis, mais par un message de Dumbledore. C'avait été un choc. S'ils savaient qu'un espion se trouvait parmi eux, c'était autre chose que d'en avoir la confirmation dans des circonstances aussi dramatiques. Alors, évidemment, il était parti à la recherche de Sirius, le Gardien du Secret, bien décidé à lui régler son compte lui-même, à lui faire payer sa trahison. Ce n'était qu'après l'arrestation de Sirius que James avait débarqué, affolé de le savoir à Azkaban, et avait lancé en passant à Remus que c'était Peter le traître. Il avait dû deviner la fin de l'histoire et comprendre les implications de ce secret tout seul. C'était là que son monde s'était réellement écroulé. Les excuses répétées, insistantes et désolées de James et Sirius n'y avaient rien fait. Qu'ils aient maintenu Dumbledore lui-même dans l'ignorance non plus. Avoir des amis, être traité comme un humain et comme un pair... il avait vu toutes ses certitudes adolescentes être balayées en un coup de vent. Le miracle n'était qu'un mirage. Il resterait toujours à part. Celui dont on se méfie, celui qu'on soupçonne. Le loup-garou.

Pourtant, Luth refusait de croire à cette version. Remus ne savait pas pourquoi. Elle était la seule qui ne l'avait jamais soupçonné, jamais trahi, et pour cela il lui en serait toujours reconnaissant. Il avait tellement besoin de ce soutien sans faille qu'il écartait sans peine la voix nasillarde qui lui soufflait que Luth n'était pas meilleure que les autres. Que seule son ignorance des secrets de l'Ordre et de sa condition de lycanthrope, à l'époque, l'avait sauvée du soupçon. Elle avait tout appris après coup, et c'était alors facile de prétendre qu'elle ne l'aurait pas soupçonné.

Sauf qu'elle ne l'avait pas fait. Jamais elle n'avait prétendu qu'elle aurait été meilleure, bien au contraire. Il lui avait avoué son état en même temps qu'il lui racontait toute l'histoire, quelques semaines après les évènements. Elle avait cillé, mais n'avait rien dit. Remus se demandait parfois s'il n'avait pas eu de la chance. Peut-être que cela semblait être un détail ridicule au milieu de tous les secrets qu'elle découvrait et qui avaient eu des conséquences bien plus dramatiques. Peu importait, au final, car dès la seconde où il avait terminé de parler, elle avait été le soutien inébranlable dont il avait eu besoin. Alors qu'il se retrouvait seul avec ses blessures et son amertume, sa colère et sa rancoeur, elle avait su lui donner cette amitié qu'il ne pouvait plus partager avec les Maraudeurs. Et elle lui avait dit une première fois ce qu'elle avait à nouveau tenté de lui faire comprendre aujourd'hui. A cette pensée, Remus se sentit encore plus mal. Elle avait essayé de l'aider, et il lui avait jeté des mots cruels au visage. Luth lui avait posé une question qui l'horrifiait. Il ne voulait pas y répondre, et devant son insistance, il n'avait trouvé meilleure idée que de l'agresser.

- Arrête, Luth ! Arrête de faire comme si tu comprenais ! Tu n'imagines pas à quel point c'était difficile de devoir décider lequel de tes amis était un traître ! Rien que l'idée… Et ensuite, de devoir choisir ! Comprendre pourquoi… Ne pas comprendre… Tu n'as pas idée de la bombe que c'a jeté entre nous, de la méfiance que c'a instauré… Comment aurais-tu pu savoir ? Tu n'étais pas là !

Il avait immédiatement regretté ses paroles. Il n'avait eu aucune envie de vexer Luth et il venait de lui asséner l'un des rares reproches qui pouvaient vraiment la blesser. Il avait vu son expression peinée avant qu'elle ne la camoufle. Elle aurait dû partir en claquant la porte, le laisser à sa misère, mais elle avait écarté sa tirade d'une remarque caustique. Il se demandait si elle jugeait la situation si critique pour tolérer son comportement, elle qui ne laissait personne franchir ses limites. Et puis, imperturbable, elle avait posé la question pour la troisième fois.

- Soit honnête : qui croyais-tu coupable, à l'époque ?

Remus s'était récrié. Il ne soupçonnait personne ! Et puis, pourquoi lui demandait-elle cela ? Quelle importance de ressasser maintenant ce qui était hier ? Ils ne réécriraient pas l'histoire. Mais Luth n'avait pas lâché, alors il avait répondu, quand bien même il ne comprenait pas. La réponse avait été longue à venir, et pleine de répugnance. Et pour cause : elle avait raison de dire qu'il suspectait quelqu'un. Mais Remus se refusait, même théoriquement, à faire porter le choixpeau à un innocent, quand il avait lui-même subi cet affront. Ce n'était rien de dire que cela le révulsait. Tous savaient que l'espion venait de l'entourage de James. D'un Maraudeur. Se défier de l'un d'entre eux était impossible, et pourtant il le fallait. Il se souvenait, imaginer que l'un d'entre eux les trahissait… les heures passées à soupçonner, puis à réfuter, à se torturer avec l'impossible. Alors, en toute logique, l'esprit de Remus avait trouvé un suspect.

Sirius.

Remus savait confusément que Luth s'attendait à ce qu'il prononce le nom de son mari, et de fait, elle n'avait pas été surprise le moins du monde. Elle l'avait même encouragé à lui expliquer pourquoi. Le malaise avait encore grandi. Comment en vouloir à Sirius de l'avoir soupçonné parce qu'il était un loup-garou, quand lui-même se méfiait parce qu'il était un Black ? Aucun d'eux ne valait mieux que l'autre. Il pouvait toujours pleurer sur son sort et ne pas parvenir à pardonner, il n'avait pas été au-dessus d'eux - il avait juste eu la chance de n'avoir pas agi sur ces suspicions. Il aurait même dû les comprendre, puisqu'il raisonnait de la même façon. C'aurait été tellement simple à se dire. Sirius se savait innocent, alors, plein de répugnance, il condamnait le loup-garou. Remus se savait innocent, alors, plein de la même répugnance, il condamnait le Sang-Pur. Et James, n'ayant aucune certitude, s'était rangé à celle de son presque frère – la seule qu'il eût entendue, bien sûr. Car Remus n'aurait jamais osé exprimer le moindre doute sur ses amis, qu'il respectait et adulait, auxquels il vouait une reconnaissance éternelle.

Remus se leva et prit un verre d'eau, étourdi par le tour de ses pensées. Il réalisa que c'était la première fois qu'il voyait les choses de cette manière. C'était sans doute ce que Luth avait espéré en le faisant réfléchir sur lui-même, et non pas sur les choix de James et Sirius. Car Remus s'en apercevait, maintenant : Sirius et lui s'étaient sans doute accusés mutuellement, mais à aucun moment Peter n'avait fait partie de l'équation. Ils t'ont soupçonné uniquement parce que Peter était insoupçonnable. Cette phrase prenait presque sens, désormais.

Luth persistait à nier que Remus avait pu suspecter Sirius en raison de son ascendance, et vice-versa. Remus ne serait jamais d'accord sur ce point, il devait en revanche concéder que ses soupçons n'étaient pas basés uniquement sur ce fait. En cela, elle l'avait aidé à y voir plus clair. Certes, Sirius était un Black. Mais il était aussi colérique, arrogant, doué et intelligent. Deux capacités qui le rendaient dangereux, et tout ce que Peter n'était pas. On imaginait plus aisément Sirius se laisser tenter par des rêves de grandeur, voire même par l'idée de renouer avec son frère. C'était facile de voir un double jeu dans ses sourires charmeurs et ses phrases mutines, de croire qu'il aurait pu changer de camp parce qu'il ne semblait rien prendre au sérieux. Sirius avait la capacité d'être un espion, et c'était ça, plus que tout, qui innocentait Peter : le fait qu'aucun d'entre eux ne l'aurait cru capable de mentir aussi bien et aussi longtemps.

Remus s'appuya sur le rebord de l'évier, plein d'incertitudes. Pouvait-il y croire ? Pouvait-il faire sienne cette idée, au plus profond de lui ? Si tu veux vraiment savoir, tu sais à qui demander.

- Facile à dire, Luth, souffla-t-il à la cuisine vide.

Comment imaginer remettre cela sur la table après autant d'années, quand rien ne le justifiait ? Pourquoi prendre le risque de tout détruire quand il avait été suffisamment difficile de reconstruire ?

- Tu sais, tu ne peux pas détruire parce que… vous n'avez pas vraiment reconstruit, avait encore dit Luth.

C'était dur, d'être mis devant la vérité de façon aussi crue. Ils n'en avaient jamais vraiment parlé. Oh, bien sûr, il y avait eu des excuses, des explications. Mais c'était juste après l'enterrement de Lily, et il s'était passé tellement de choses qu'aucun d'eux ne savait bien où donner de la tête, décider ce qui était important et ce qui l'était moins. Pire, Remus était, à l'époque, incapable de leur vouloir. Comment aurait-il pu ? Pendant deux interminables heures, il avait cru Harry orphelin, Peter, assassiné et Sirius, Mangemort. Alors, quand il s'était avéré que seul l'un des quatre avait failli, sa fierté, son ego, son estime de lui n'avaient eu aucune importance. Il ne voulait pas prendre le moindre risque de se retrouver seul comme il avait cru l'être durant cette terrible nuit. De toute façon, il aurait été cruel de demander des comptes à James, James qui devenait veuf et voyait un bien lourd fardeau posé sur les épaules de son fils. Quant à Sirius, il s'était bien puni lui-même.

Si tu veux vraiment savoir, tu sais à qui demander. Voulait-il vraiment savoir ? Quelques heures auparavant, il ne voulait pas entendre confirmation de ce qu'il pensait. A présent, il ne voulait pas s'entendre démentir sa nouvelle opinion. Etait-ce vraiment utile, de chercher une vérité à tout prix alors qu'il commençait à trouver le chemin vers la paix ? Etait-ce vraiment pressé, d'ailleurs ? Quelle importance qu'il demande maintenant ou non ? Même si l'issue de la discussion s'avérait positive, cela le débarrasserait-il de tout doute quant au rôle qu'il avait à jouer à l'avenir ? N'était-ce pas, au contraire, le pire moment, alors qu'il allait entrer à l'école ? On lui demandait pour la première fois de prendre une responsabilité. Sirius avait eu sa chance durant la première guerre, c'était son tour désormais. Et, après le fiasco engendré par les idées lumineuses de Patmol, lui n'avait pas droit à l'erreur. S'il échouait à protéger Harry, la défiance serait cette fois légitime, et il ne pourrait pas le supporter.

Non. Remus releva brusquement la tête, sidéré par son propre raisonnement. Il fallait qu'il arrête. Il pouvait presque imaginer le regard consterné que Luth lui enverrait s'il lui confiait une hésitation aussi tirée par les cheveux. Il ne pouvait pas se blâmer des erreurs des autres. Bien sûr, le passé influençait le présent, bien sûr James était plus méfiant aujourd'hui qu'hier, mais c'était un sentiment général, certainement pas dirigé contre lui. Dumbledore avait toujours cru en lui et lui renouvelait sa confiance aujourd'hui. Dumbledore qui, lui-même, avait échoué à démasquer Queudver, à arrêter Quirrel ou à saisir le journal intime de Jedusor. Pourtant, James renvoyait bien Harry à Poudlard. S'il ne doutait pas de l'illustre sorcier, il ne lui reprocherait certainement pas de ne pas faire mieux !

Et s'il le faisait ? Une partie de Remus voulut déchirer la feuille, mais une force nouvelle se saisit de lui. Il inspira profondément, retourna sur sa chaise et se saisit fermement de la plume, s'interdisant à nouveau d'hésiter. Il voulait ce poste, et c'était tout ce qui comptait. Il n'était pas le meilleur, mais c'était à lui qu'on le proposait. Il le prendrait, il avait droit à ce travail, et il leur prouverait une fois pour toute qu'il était digne de leur confiance et de leur amitié.

Et s'il échouait ? S'il ne faisait que leur confirmer qu'ils avaient eu raison à l'époque ? Remus repoussa fermement l'idée, revigoré par sa discussion avec Luth, par ce qu'elle lui avait affirmé fermement, sereinement, sans jamais douter. Après tout, elle se satisfaisait bien qu'il soit à Poudlard, elle. Quant aux deux autres, qu'ils parlent. Il rappellerait à Sirius qu'il n'avait aucun droit de critiquer au vu de son propre passif.

La petite voix désagréable n'ajouta rien. Remus savait pertinemment que ce n'était qu'un repos provisoire, qu'il ne changerait pas son ressenti en une soirée. Il n'avait, de toute façon, ni l'envie ni la force d'être en colère contre ses amis, mais cette pensée nouvelle qu'il n'était pas un imposteur, qu'il n'était pas responsable de son propre malheur, était un soulagement bienvenu, une vague de courage qu'il se devait de saisir, et qui lui permettait d'enfin poser facilement les mots sur le papier. En dix minutes, sa lettre était terminée.

Lorsque sa chouette s'envola dans la nuit en direction de Poudlard, la nervosité avait quasiment disparu au profit de la sérénité. Il pourrait sereinement confirmer son engagement à Tonks (il rougit à cette pensée), à Luth, à James, même à Adèle, Neville et Harry. Quant à Sirius... Le lycanthrope fronça les sourcils, réalisant que son épouse était venue tirer au clair les évènements des derniers jours et qu'ils n'en avaient finalement pas parlé. Remus ne savait toujours pas pourquoi il avait mérité un tel traitement. Mais l'avait-il seulement mérité ?


J'espère que cette petite introspection vous a plu. Je ne garantis pas le prochain chapitre pour la semaine prochaine, ayant un week-end un peu chargé, mais "Things we lost in the fire - Partie 1" arrivera au plus tard dans quinze jours. Il s'agit de la dernière ligne droite dans l'histoire, si vous voulez m'en dire quelque chose, le moment semble bien choisi :) - A bientôt! Caprice