Et voici le chapitre 7, première partie. Merci à Rozen Coant et Mama Milie, toujours fidèles au poste. J'espère que cette partie vous plaira, bonne lecture!
Chapitre 7 : Things we lost in the fire - Partie 1
James hésita un bon moment avant de se rendre chez Remus. Il n'avait pas envie de lui donner l'impression qu'il venait uniquement pour ses besoins personnels, surtout si peu de temps après sa transformation. Mais qui aller voir d'autre ? Après avoir tergiversé un bon moment, il se décida. Après tout, Remus avait été lui aussi victime du comportement de Sirius. Et s'il fallait finir par interroger Luth pour en savoir plus, son ami serait bien mieux placé que lui.
Il transplana discrètement derrière un local poubelle de la banlieue moldue où Lunard habitait, puis s'engagea dans son allée. Approchant de la maison, il remarqua une forme assise sur le perron.
- Luth ? s'exclama-t-il en la reconnaissant.
Elle sursauta comme si elle ne l'avait pas entendu venir. Il remarqua qu'elle avait les yeux rouges.
- Salut, James. Qu'est-ce que tu fais là ?
- Euh… comme toi, je suppose…
Elle haussa un sourcil interrogateur.
- Je me suis disputé avec Sirius… enfin, empoigné serait plus exact… et je viens chercher conseil auprès de Remus.
Elle eut un drôle de rire, entre l'amusement et l'amertume, et tapota la brique à côté d'elle.
- Rejoins-moi donc, alors.
- Il n'est pas là ?
- Oh, si, probablement. Mais je me sens coupable de venir si tôt après la pleine lune.
- Bienvenue au club, marmonna James.
- Il a besoin de sommeil et je l'ai déjà embêté hier alors… J'attends une heure plus raisonnable, on va dire.
Il se rangea à son argument et s'assit donc à ses côtés. Le silence s'installa entre eux. Luth et lui n'avaient jamais été les meilleurs amis du monde. A Poudlard, ils s'agaçaient mutuellement. Elle l'estimait trop prétentieux, il la trouvait ronchon et pète-sec. Il l'avait entendue plusieurs fois, à la faveur de leurs maraudes, lorsqu'elle ignorait qu'elle était écoutée, émettre des avis tranchés sur leur petit groupe et leurs personnalités respectives. Non, Luth ne les enviait pas plus qu'elle ne les admirait. Leur relation avait un peu évolué en septième année, lorsqu'elle s'était rapprochée de Lily, et qu'elle avait commencé à sortir avec Sirius. Mais, longtemps, ils en étaient restés là : camarades, copains peut-être… pas vraiment amis. Et puis elle avait refusé d'entrer dans l'Ordre et quitté Sirius. Son estime pour elle avait baissé. Il ne l'avait pas revue jusqu'à l'enterrement de Lily. Ces évènements avaient disloqué la vie de James. Toutes ses relations avaient été perturbées. Revues, corrigées, anéanties. Luth et lui… avaient fini par se comprendre. Elle l'avait aidé avec Harry dans les mois qui avaient suivi, dans les moments où le deuil de sa mère était trop lourd à porter, et où l'ampleur de son statut le dépassait. Elle avait été une présence indispensable, mais discrète, présente pour le fils sans savoir (ou sans vouloir ?) comment aider le père. La vie et la mort les avaient rapprochés mais ils ne savaient pas se parler, et Sirius se dressait entre eux à la manière d'un mur.
James contemplait la rue déserte. Avec un peu de chance, aucun moldu ne passerait et ne s'étonnerait de leur accoutrement. Il portait encore son uniforme d'Auror. Il avait bien tenté les vêtements moldus, autrefois, mais sans l'expertise de Lily, il avait vite abandonné. Il leva les yeux vers le ciel, lourd et menaçant, ne sachant pas s'il souhaitait que l'air reste sec et électrique ou que l'orage n'éclate.
- Hum, James ?
L'intéressé tourna la tête au ton timide de Luth. Elle semblait embarrassée.
- Oui ?
- Je peux te demander pourquoi vous vous êtes disputés ?
Ce n'était que ça.
- Oh, oui… Je suppose que ça te concerne un peu, de toute façon. Il est arrivé au travail avec un retard monstre, prétendant que vous vous étiez disputés parce qu'il voulait un deuxième enfant et pas toi… comme tu m'as dit le contraire la veille, j'ai cherché à en savoir plus. La conversation a dérapé, on s'est énervé et j'ai fini par dire qu'il ressemblait à… euh… à lui.
Il se détourna pour ne pas voir le regard choqué qu'elle ne manquerait pas de lui adresser, mais constata du coin de l'oeil que son expression était plus ahurie qu'outrée. Il enchaîna rapidement pour masquer sa gêne :
- Il est parti juste après ça, et j'ai été « prié » de quitter le travail parce que tout le BDA nous a entendu.
- Wow, fit Luth.
- Comme tu dis…
Il y eut un instant de flottement. Luth semblait perplexe, tant au sujet de la dispute que sur la façon dont elle devait réagir. Quant à James, il passait et repassait la scène dans sa tête, cherchant un sens à tout cela.
- Ce que je ne comprends pas, confessa-t-il spontanément après un temps, c'est pourquoi. Pourquoi ressent-il le besoin de me mentir sur le nombre d'enfant qu'il veut ou que tu veux ?
- Parce que tu n'en as qu'un.
James fixa Luth sans comprendre. Elle serrait les lèvres avec l'air de regretter ce qu'elle avait dit, mais à la manière de quelqu'un qui n'a pas vraiment pu s'empêcher de le dire. A sa façon de déglutir, James comprit qu'il s'agissait là d'une amertume longtemps refoulée. Il s'étonna de ne voir aucune accusation dans le regard de Luth alors que ses paroles semblaient en être une.
- Uh… pardon ?
- Désolée d'avoir lâché ça comme ça mais… Sirius a tendance à ne jamais rien vouloir de plus que toi et c'est… épuisant. Nerveusement épuisant.
Et Luth était nerveusement épuisée. En temps normal, elle aurait dévié la conversation ou prétendu qu'elle ne comprenait pas plus que lui. Elle n'aimait pas se mêler des affaires des Maraudeurs. Secouer Sirius, oui, car il était son mari. Soutenir Remus, oui, ils avaient toujours été amis. Mais James… James était la pente glissante, celui qu'elle connaissait le moins. Et s'il y avait bien une chose dont elle n'avait jamais su faire preuve avec lui, c'était de tact. Quant à la relation entre James et Sirius, c'était encore pire ! Elle ne voulait pas s'en mêler, mais la fatigue et le stress eurent raison de sa pudeur, de sa sensibilité et de sa patience.
James attendait patiemment qu'elle se décide à parler. Elle ne savait pas si elle en avait la force, mais maintenant qu'elle avait commencé, elle se devait de finir… Elle se fustigea intérieurement, tout en éprouvant un étrange soulagement à ce que les choses soient enfin mises sur la table. Elle aurait simplement souhaité que les Maraudeurs soient assez matures et courageux pour le faire sans elle.
- Sirius voudrait un autre enfant. Il adore Adèle et, dans une autre vie, peut-être qu'on en aurait eu deux ou trois. Mais il…
Comment formuler ça ? Elle tapa plusieurs fois du pied sur le sol, cherchant les mots.
- Il ne veut pas provoquer d'envie ou de jalousie chez toi parce qu'il pense que tu en as vécu assez.
Bon, c'était un euphémisme. Mauvais choix, car James leva un sourcil franchement sceptique.
- Et depuis quand Sirius s'est-il transformé en bon samaritain ?
Après tout, Sirius pensait que Remus en avait « déjà vécu assez » également et ça ne l'avait jamais empêché de profiter de la vie. L'altruisme n'était pas la qualité dominante chez les Black, et en cela, Sirius était fidèle à ses origines.
- Oh, ça va, j'essayais d'être polie ! s'agaça Luth. Il croit qu'il est responsable de ta situation donc qu'il est mal placé pour te faire envie. Et si tu veux vraiment tout savoir, je dirais même qu'il pense que parce qu'il est « coupable » - elle eut un geste de guillemets de la main, parlant avec un dédain excédé – il n'a pas le droit d'être « plus » heureux que toi. C'est plus clair, là ?
Le ton était si sec que James eut un sursaut de recul. Si l'un et l'autre se demandaient pourquoi ils ne se parlaient jamais à cœur ouvert, ils avaient maintenant la réponse.
- Désolé, dirent-ils en chœur, ce qui les fit pouffer nerveusement.
- Bref – maintenant qu'elle avait commencé, autant finir, pensait Luth – c'est pour ça qu'il n'a jamais le moindre geste tendre envers moi quand tu es dans les parages, qu'il cherche toutes les raisons du monde de ne pas avoir un second enfant et qu'il te ment quand tu lui poses la question. C'est plus facile de mentir que d'avouer qu'on est con.
Elle disait rarement de grossièretés, mais parfois, Sirius les méritait. Elle était injuste, aussi. Elle savait pertinemment qu'à aucun moment il n'était venu à l'esprit de Sirius que son attitude était paradoxale. Il avait besoin de se punir et l'assentiment ou l'encouragement de James à « avoir plus » le plaçait dans un dilemme moral qu'il n'aurait pas su résoudre. Quant à dire à son ami qu'il ne voulait pas d'enfant… c'était sans doute impossible, ne serait-ce que parce que cela crevait aux yeux de tout le monde que c'était faux. N'était-ce pas pour cela que James avait accordé plus de crédit aux paroles de Luth qu'à celles de son mari, le matin même ?
- Rappelle-moi de ne pas t'énerver, hein ? siffla James, impressionné qu'elle se laisse aller à injurier son mari devant lui.
Elle fit un sourire coupable mais ne chercha pas à se justifier, consciente qu'il avait désamorcé une potentielle dispute.
- Ceci étant dit…
Il s'arrêta, semblant ingérer tout ce qu'elle venait de lui dire.
- Je suis désolé, mais… je ne comprends toujours pas.
Comme elle lui adressait un regard franchement découragé, il s'empressa d'ajouter :
- Non, j'ai saisi la logique ! C'est juste que… ben… ça fait douze ans !
- Je sais bien…
Son soupir en disait long. Il fixa Luth, incrédule, et, voyant qu'elle n'avait rien à dire qui aurait plus de sens, finit par perdre son regard dans le vague, essayant comprendre par quel mystère le temps passé n'avait pas atténué la culpabilité de Sirius.
- Ca n'a aucun sens… pourquoi… Comment est-ce que…
James marmonnait, cherchant autant ses mots qu'une explication logique. Il soupira plusieurs fois, tenta d'autres débuts de phrases qu'il ne termina pas. Elle, de son côté, attendait patiemment, lui lançant de fréquents coup d'oeil qu'il ne remarquait pas.
- Ok, qu'il se soit senti comme ça quand Adèle est née, moins d'un an après la mort de Lily, je veux bien le comprendre. C'a été dur pour tout le monde, et ça m'a rappelé des souvenirs qui étaient devenus… douloureux.
Luth ne répondit pas. James ne s'était manifesté qu'une semaine après la naissance de sa fille, et elle ne lui en avait pas tenu rigueur. Elle comprenait, et surtout, elle n'attendait rien de lui. Sirius avait semblé soulagé de ne pas le voir immédiatement – et coupable de se sentir soulagé, et ainsi de suite.
- Mais depuis tout ce temps… J'ai dépassé ça, quand même ! Ai-je l'air si malheureux pour qu'il y pense encore ?
- Non, tu es toujours aussi insupportable, je te rassure, le taquina Luth, espérant à son tour dédramatiser la situation.
Il lui adressa un regard peu amène mais haussa les épaules pour souligner qu'il était d'accord avec elle et que ça n'aidait donc pas. Elle s'en rendit compte et tenta une nouvelle approche.
- Ca n'a rien à voir avec ton moral, en fait… C'est juste qu'il, comment dire ? Il pense que c'est sa faute, et comme il ne pourra jamais la réparer… Il essaye de compenser par une fidélité sans faille, par ne rien faire qui pourrait te blesser - selon lui. Et il pense que tu serais malheureux, envieux de le voir avec deux enfants de la même femme quand, par sa faute, ça ne peut pas t'arriver.
James la fixa avec des yeux ronds. Lorsqu'il eut saisi la portée de ses propos, puis réalisé que cela collait tout à fait à Sirius, le rouge lui monta aux joues et il bondit sur ses pieds :
- Mais je ne veux pas qu'il répare sa faute ! J'ai plus besoin d'un ami, d'un soutien, que d'un lèche-botte ! Il ne veut pas me blesser ? Mais c'est ce qu'il fait depuis tout ce temps ! Il me repousse continuellement – Merlin, l'été dernier il n'a même pas voulu que je vienne retaper votre salon ! Votre foutu salon ! Pas de soucis pour que Remus vienne, mais moi, non, il n'y avait pas besoin, pourquoi me « déranger » ? Ca m'aurait fait plaisir, à moi, et ce n'était pas grand-chose ! Par contre, quand ça nous concerne, Harry et moi, j'en suis presque à ne rien pouvoir refuser parce qu'il faut absolument qu'il s'impose ! Il croit quoi, qu'il est Lily ? Il ne l'est pas et il ne le sera jamais, et je n'ai pas besoin qu'il le soit !
- Eh ! Ce n'est pas à moi qu'il faut le dire !
Luth n'avait pas bougé de sa place mais s'était raidie et avait levé le ton. Elle détestait qu'on lui crie dessus pour quelque chose dont elle n'était pas responsable. Voilà ce que ça donnait, quand elle se mêlait de ce qui ne la regardait pas. Elle essayait de donner un coup de main et juste parce que ces trois gamins étaient trop idiots pour se comprendre les uns les autres, c'était elle qui subissait. Ils allaient vite arrêter !
- Ah oui, et pourquoi ? Si tu le comprends si bien que ça, pourquoi tu ne lui as jamais expliqué qu'il était complètement stupide ?
- Silencio !
Luth avait vivement sorti sa baguette. Elle le gardait en joue, consciente que comme tout bon Auror, il maîtrisait les sortilèges informulés. S'il se décidait à répliquer, elle n'avait aucune chance contre lui. D'ailleurs, par automatisme, il avait plongé sa main dans sa poche. Elle se leva lentement pour ne pas titiller ses réflexes de duelliste. Il interrompit son geste, comprenant qu'elle n'avait pas l'intention de l'attaquer plus avant et leva les mains avec une moue contrite, sans tenter de se désensorceler. Ils se fixaient mutuellement, conscients qu'ils étaient allés trop loin, mais trop échaudés par le sujet sensible pour savoir, ou vouloir, entamer la désescalade.
Ils furent littéralement sauvés par un moldu, dont la voiture tourna à l'angle de la rue. Le bruit du moteur fit sursauter les deux sorciers, qui, sans réfléchir, transplanèrent de concert à l'abri des regards, derrière la maison de Remus. Luth se rematérialisa presque devant la fenêtre du salon, loin de James qui avait choisi le fond du jardin. Elle jeta un œil par la fenêtre, espérant ne pas avoir réveillé l'occupant des lieux. Rien ne bougeait, mais cela ne la soulagea pas pour autant. Son intervention aurait pu calmer les choses entre eux deux. La conversation avait déjà dérapé deux fois en moins d'un quart d'heure, et sans l'intervention de ce moldu, jusqu'où seraient-ils allés ? Peut-être vaudrait-il mieux en rester là.
James, qui revenait vers elle, semblait penser la même chose. Il la regardait de biais, un peu penaud. Il avait surtout honte de s'être emporté de la sorte. Elle avait raison, elle n'était pas Sirius, et si elle se confiait à lui, c'était que la situation devait être tout aussi difficile pour elle. Il fit lentement le tour du carré de pelouse, jouant d'un pied avec les fleurs qui dépassaient de l'herbe.
Le problème, c'était que James n'était pas habitué à ne pas comprendre. Il avait toujours été un bon élève, parmi les meilleurs, et en était conscient. Il était un particulièrement bon Auror et se targuait d'être également un père convenable et un ami attentif. Bien sûr, il avait ses défauts – il venait de prouver qu'il pouvait être injuste et impulsif – mais il était rarement aveugle ou à côté de la plaque. Pourtant, les révélations de Luth au sujet de Sirius le bouleversaient.
Oh, elles expliquaient bien des choses. Pourquoi il avait fui au moment de la mort de Lily au point de ne pas venir à son enterrement – chose qu'il ne lui avait jamais vraiment pardonné. Pourquoi il le tenait à l'écart de sa propre vie. Pourquoi il était si présent, jusqu'à être parfois étouffant vis-à-vis de lui et de Harry.
Jusqu'à présent, il n'avait pas vraiment compris. Il se doutait bien que Sirius répondait toujours présent par amitié envers lui, mais pensait aussi que, parce qu'étant père lui-même, il devait être conscient du défi que représentait le fait d'être père célibataire et surtout père du Survivant. Quant à sa façon de tout refuser, il y avait vu une volonté de préserver sa famille des troubles que les Potter pouvaient représenter. Il pensait que ce n'était pas volontaire de la part de Sirius, qu'il le faisait malgré lui, voire même que c'était l'influence de Luth, et il la comprenait. C'était pour ça qu'il n'avait rien dit. Mais cela n'avait pas empêché la rancœur de grandir, son sentiment de solitude de s'épanouir. Il avait perdu son meilleur ami aussi cette nuit-là, et leur nouvelle relation n'était pas suffisante pour lui.
Jamais il n'aurait pu se douter qu'au contraire, Sirius essayait désespérément de franchir le gouffre qu'il avait lui-même instauré entre eux. Pourtant, c'était logique. Connaissant Sirius comme il le connaissait, il aurait dû faire lui-même les déductions de Luth. Pourtant, même avec ces clés en mains, ce qu'il lui échappait encore, c'était pourquoi Sirius n'avait pas réussi à construire un pont en douze ans !
Décidant qu'il n'avancerait pas plus de lui-même, James se résolut à se rapprocher de Luth.
- Ecoute, à propos de tout à l'heure… Je suis désolé de m'être emporté comme ça.
Elle pinça les lèvres, retenant visiblement l'envie de dire quelque chose comme « j'espère bien que tu es désolé », mais sembla, elle aussi, prête à faire un effort.
- Excuses acceptées, répondit-elle simplement.
Il se retint de s'offusquer à son tour, s'étant attendu à ce qu'elle lui demande pardon de l'avoir ensorcelé. Ca n'était pas de cette façon qu'ils allaient progresser. Ils étaient aussi butés l'un que l'autre, lorsqu'ils s'y mettaient. Ce n'était peut-être pas pour rien que Sirius l'avait trouvée à son goût. De son côté, Luth sembla suivre le même raisonnement :
- Bon. Désolée aussi, marmonna-t-elle assez bas.
Elle n'aimait pas passer pour l'immature du groupe, quand bien même elle se trouvait tout à fait légitime dans sa vexation.
- Ecoute… je suis désolé d'insister et de remettre ça sur le tapis mais j'ai vraiment besoin de comprendre. Pourquoi est-ce qu'il en est encore là, douze ans après ?
Il s'était assis en face d'elle, les mains croisées sur la vieille table de jardin rouillée.
- Pourquoi est-ce que ça ne va pas mieux ? Je sais que ça ne sera plus jamais comme avant mais je croyais qu'on avait appris à vivre avec. Qu'on était redevenus amis… Que le temps avait fait son œuvre.
Car il l'avait fait pour lui.
- Laisse-moi deux minutes pour trouver une façon de te dire ça…
Luth regretta ses mots aussi vite qu'elle les avait prononcés. Essayer de réfléchir avec quelqu'un qui vous regardait dans le blanc des yeux n'était pas la chose la plus simple au monde. Elle se passa une main sur le visage et regarda résolument ailleurs. Comment trouver une façon de parler à James qui ne provoquerait pas de nouvel esclandre ? La seule idée qui lui venait manquait résolument de tact. Peut-être pouvait-elle cependant la formuler de manière plus… moins…
- Je vais te demander quelque chose d'horrible, grimaça-t-elle, mais… est-ce que tu t'es déjà mis à sa place ?
Il la contempla avec de grands yeux – au temps pour le tact. Demander à l'homme qui avait perdu sa femme de se mettre à la place de celui qui avait eu la brillante idée qui avait mené à cela… Bah ! Elle n'était pas psychomage, il avait voulu savoir, elle ne pouvait pas faire des miracles non plus. C'était Lily qui était douée pour apaiser les gens, pas elle !
- Essaye d'imaginer que ce soit moi qui soit morte parce que tu avais eu une idée qui s'est avérée dramatique, tenta-t-elle tout de même de reformuler.
Cette fois-ci, James fronça les sourcils dans un effort de concentration. Essaye d'imaginer, avait-elle dit. C'était plus concret que juste « se mettre à sa place ». Il ferma les yeux à demi, tentant de se projeter. Il voulait vraiment comprendre, mais il était dur de s'extraire de sa propre position. D'oublier la douleur qu'il avait ressenti à la mort de Lily, la terreur en voyant son corps dans la chambre de leur fils, la culpabilité d'avoir été au grenier lorsque Voldemort était entré, de n'avoir rien pu faire pour les défendre, ni l'un, ni l'autre… Et de savoir que Harry ne devait la vie qu'à la chance, presqu'au hasard, et qu'il aurait tout aussi bien pu mourir à son tour. Le poids de toutes ces émotions à porter alors que le monde entier faisait la fête et célébrait « le Survivant ». Le deuil vécu, seul, au milieu des explosions de joie, parce que ceux qui auraient pu le soutenir étaient aussi cruellement blessés par la mort et la trahison.
Il ne souhaitait cela à personne, jamais, même à son pire ennemi, même à cette ordure, ce moins que rien de Rogue. Alors à ses amis… Il imagina Sirius et Adèle en deuil et ne rien pouvoir faire – car il n'y avait rien à faire. Il l'avait traversé lui-même et le soutien, s'il était vital et nécessaire, ne réparait rien. Etre incapable de pouvoir guérir un ami en souffrance… être responsable de cette souffrance… parce qu'il avait été orgueilleux… ça n'était pas si difficile à imaginer, après tout. Sirius avait eu l'idée, mais lui l'avait approuvée, l'avait soumise à Lily… Il s'était senti si intelligent, si rusé… Mais c'était lui qui l'avait payé son arrogance. Pas un autre – il eut un sursaut involontaire.
- Ok, j'arrête.
Il se redressa subitement et plongea son regard dans celui de Luth. Elle y lut son trouble et sut qu'il avait fait l'effort qu'elle lui avait demandé. Cela l'apaisa. Ils savaient tous les deux que désormais, la conversation serait plus simple et plus accessible.
- Qu'aurais-tu fait ? lui dit-elle simplement, et il savait à quoi elle faisait référence.
- Je me serais jeté du haut de la volière – sa voix était blanche. Mais je n'aurais pas pu… je n'aurais pas vraiment eu le droit…
Parce qu'il y avait Adèle – Harry, désormais exposé… Parce qu'il avait la responsabilité de l'aider. Parce qu'il avait commis une erreur qui avait coûté une vie et qu'il devait maintenant la sienne. C'était comme ça qu'ils fonctionnaient, tous les deux. Entre eux. Entre frères…
Luth avait penché la tête, trouvant la formulation curieuse. "Sirius n'avait pas le droit" ? Elle n'avait pas envisagé les choses comme cela. Elle sembla cependant comprendre que, plus que la culpabilité qu'elle le voyait porter, Sirius considérait qu'il avait une dette, dette qu'il essayait inlassablement d'honorer, tout en sachant qu'il ne le pourrait jamais. Etrange paradoxe qui le conduisait à penser qu'il ne pouvait disposer de sa propre vie. Cette formulation lui fit froid dans le dos.
- J'aurais fait tout ce qu'il me demandait, conclu enfin James.
- Et que lui as-tu demandé ?
- … Rien. Tout.
Sa voix se brisa sur ce mot, alors qu'il comprenait enfin toute l'ampleur de leurs silences.
Lui et Sirius n'avaient jamais vraiment parlé de tout cela. Après la mort de Lily, James avait été en colère. En colère contre lui-même, pour avoir été si orgueilleux. Et en colère contre Sirius, qui était là, palpable, présent, Sirius qui avait eu « l'idée du siècle ». Il était en colère parce qu'il était en deuil et qu'il fallait trouver un responsable à douleur. Il n'y avait pas d'exutoire à en vouloir à un mage noir transformé en âme errante, ni à un rat enfermé à Azkaban. Il avait d'abord été furieux parce que Sirius n'avait pas eu la décence de se montrer à l'enterrement de Lily, puis car il n'était pas là pour lui. Oh, il était en colère, en rage, en fureur – quand il n'était pas profondément perdu et malheureux. Et seul. Il n'osait plus regarder Remus dans les yeux, honteux de l'avoir soupçonné à tort. Luth s'occupait de Harry, mais son regard rencontrait rarement celui de James. Il ne savait pas bien pourquoi elle le faisait, d'ailleurs. Et Sirius, qui aurait pu le tirer de là, Sirius n'était pas là.
C'avait duré des semaines, peut-être des mois. Jusqu'au jour, au détour d'une conversation, Remus avait lâché que Luth était enceinte, et que Sirius avait disparu depuis. La raison pour laquelle cela avait fait réagir James lui restait mystérieuse. Après tout, Luth n'avait jamais été son problème. Pourtant, il avait vu rouge et avait foncé vers le bar où Patmol se réfugiait depuis des mois pour noyer sa culpabilité dans l'alcool. Il l'avait attendu, trois heures dans le froid et la pluie de mars, son énervement augmentant à chaque minute qui passait.
Quand Sirius était apparu, il avait pourtant gardé son calme. Comment, il l'ignorait encore. Il l'avait salué et lui avait demandé, de but en blanc, feignant la négligence, ce qu'il comptait faire vis-à-vis de Luth. Sirius n'avait pas répondu.
- Tu comptes fuir ?
Son ton avait perdu toute trace d'indifférence, il l'avait regardé franchement dans les yeux, laissant transparaître toute son agressivité. La suite, James ne s'en souvenait que peu. Sirius avait dû lui demander quelque chose comme « tu m'en veux ? », ou peut-être était-ce « qu'est-ce que tu veux », il ne savait plus – avait-il seulement écouté ? Il l'avait plaqué au mur et avait déversé sa colère sur son meilleur ami, son presque frère. Son discours avait sans doute été peu cohérent. Bien sûr qu'il lui en voulait, avait-il probablement hurlé, il lui en voulait de le fuir, de se comporter comme un lâche, comme quelqu'un qu'il ne reconnaissait pas. Il avait intérêt à arrêter de faire le con et à assumer les conséquences de ses actes, et quand il disait ça, il parlait autant de prendre une décision avec Luth que d'endosser son rôle de parrain et d'ami.
- On n'en a plus jamais reparlé après ça, conclut-il. Parce qu'il est revenu auprès de toi, auprès de moi… Il faisait des efforts et j'avais trop peur d'être à nouveau seul pour remettre le sujet sur la table. Il n'y avait pas grand-chose à en dire, de toute façon… Le mal était fait.
Il réalisait maintenant que Sirius avait pris ses mots littéralement. Il avait cru recevoir l'autorisation d'avoir un enfant et une famille. Il était revenu parce que James le lui avait ordonné. Et, aujourd'hui inconsciemment (du moins, il l'espérait), il continuait.
Luth secoua la tête – comment ça, « il n'y avait rien à en dire » ! C'était bien un point de vue d'homme, songea-t-elle in petto.
- En fait, je ne l'ai jamais « absous »…
- Tu étais en deuil, tu sais… c'était normal. Il avait besoin de ta colère aussi. C'était sans doute sa façon de se punir. Rien ne prouve que, même si tu l'avais fait, il se serait pardonné.
Il n'y avait bien que Sirius pour réagir de façon absolue, aussi définitive. Si personne ne l'avait compris, c'était parce qu'il n'avait pour autant pas vécu aux ordres de James depuis lors. Pendant l'enfance de Harry, les choses s'étaient améliorées. Le quotidien avait repris son cours et les conséquences de ce 31 octobre s'étaient faites plus discrètes, plus subtiles. C'était la résurgence de Voldemort qui ravivait le passé.
- Mais je pensais qu'il avait dépassé ça… moi, je l'ai fait.
- Peut-être devrais-tu le lui dire ?
James releva la tête, le son de la voix de Luth étant étrangement étranglé. Elle semblait mettre beaucoup d'espoir dans cette suggestion.
- Tu voudrais que je le fasse ?
Elle acquiesça timidement.
- Mais pas seulement parce qu'on s'est disputé... - il fronça les sourcils : qu'est-ce qui t'inquiète ?
Sans s'en rendre compte, Luth se tordit les mains.
- Il est tellement extrême… par rapport à Harry, tout ça… J'ai peur que si Voldemort revient…
Car ça ne pouvait qu'être inéluctable, n'est-ce pas ?
- Il finisse par… en faire trop. Faire une bêtise.
Se sacrifier pour payer sa dette. Pour être en paix avec lui-même. Mais ça, elle ne pouvait se résoudre à le dire à voix haute. C'était une idée trop douloureuse, de savoir que son époux était prêt à les abandonner, elle et leur fille, parce qu'il pensait avoir un gage de sang. Il n'y avait besoin de rien dire. James avait bien compris et l'idée fit son chemin dans sa tête. Avec tout ce qu'il venait d'apprendre…. Ça n'était qu'une suite logique. S'il avait osé, il aurait pris la main de Luth pour la réconforter.
- Je te promets d'essayer.
Il ne pouvait pas lui promettre de réussir. On parlait d'une tête de mule patentée, qui s'était bourré le crâne de bêtises et de culpabilité pendant douze ans. Il n'y changerait pas en un jour, mais il allait essayer.
La discussion continue dans la partie 2. Ils ont tellement du mal à se parler, ces deux-là, que je ne pouvais pas faire plus court! J'espère que la suite vous plaira, et en attendant je serai ravie de lire vos impressions sur cette première discussion. A la semaine prochaine ! Caprice
