Et on se retrouve aujourd'hui pour le dernier chapitre de cette histoire. Je remercie Mama-Milie et Embrouillamini pour leurs review et je vous laisse lire, on se retrouve après :)


Chapitre 8 : In between

Ils étaient là, tous les trois, assis autour d'une table avec des tasses à la main. L'air lourd et les nuages qui s'amoncelaient ne semblaient pas les inquiéter. Ils étaient penchés les uns vers les autres, dans une discussion animée, parfois même ponctuée d'éclats de rire. Des éclats de rire. Il y avait tant d'amertume dans sa pensée. S'il avait eu besoin de preuve qu'ils étaient mieux sans lui, il n'aurait pas pu en imaginer de plus parfaite. Il s'écroulait, craignant de les entraîner dans sa chute, et eux ne prenaient même pas la peine de le regarder tomber. C'était une idée horrible, plus douloureuse qu'un Endoloris.

Il savait qu'il aurait dû s'en réjouir, lui qui avait peur de lui-même depuis si longtemps. S'il se détestait tant en cet instant précis, c'était bien parce qu'il les avait déçus, blessés, les uns après les autres, sans raison et sans excuse. Qu'on lui laisse un jour de plus et il serait capable de faire pleurer Harry ou de pousser Tonks à la démission, malgré lui. Alors, ce n'était pas si mal, finalement, qu'ils parviennent à en faire abstraction.

Non, ce n'était pas si mal, mais Merlin que ça faisait mal.

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Patmol vit l'éclair avant qu'ils n'entendent le tonnerre. La vue du flash lumineux le fit revenir à la réalité. Il était tapi dans ce buisson depuis trop longtemps. Il recula prudemment pour ne pas attirer leur attention. Il coupa à travers champs, silhouette solitaire qui n'interpellait personne. Il avait erré un long moment dans le Londres moldu après avoir claqué la porte du Bureau des Aurors. Mais, tout comme la moto ne l'avait pas réconforté après sa dispute avec Luth, rien ne semblait pouvoir l'apaiser non plus. Quand la ville s'était révélée trop étouffante, il avait transplané.

Pourquoi ici ? Il était bien incapable de le dire. Il ne savait pas pourquoi, il n'avait aucune raison de venir ici dans son état. Remus ne pouvait rien pour lui – d'ailleurs, il ne lui devait rien. Sirius ne voulait même rien lui demander, et aurait été bien embêté de devoir s'excuser, maintenant, tout de suite. Ebranlé de ne même plus comprendre ses propres réactions, un vieux réflexe lui était venu. Enfin, vieux… Il lui semblait faire cela depuis douze ans, mais seulement depuis une obscure cellule d'Azkaban dont il rêvait depuis une semaine. Finalement, peu importait le temps, le stratagème fonctionnait encore : Patmol avait pris sa place – tout était plus simple lorsqu'il était Patmol. Toujours.

Quand l'orage vint, il trouva refuge derrière le poulailler d'une ferme en bordure de route. Si la planche de bois lui évitait le gros de la tempête, elle ne le protégeait pas des gouttes déviées par le vent. Il ne s'en apercevait pas vraiment. Après la colère et le désespoir, Patmol était vidé, épuisé. Il luttait contre le sommeil, terrifié à l'idée de s'endormir à nouveau. L'eau qui venait le gifler à intervalles réguliers, quand le vent la transportait sous son abri précaire, le tint éveillé un moment. Les pensées morbides ne quittaient pas son esprit, tels des vautours guettant leur proie. Que voulait-il, finalement ? Dormir, ou réentendre inlassablement les disputes, revoir les regards de reproches, donner un sens à des silences qui n'en avaient pas ?

Combien de temps avait-il erré ? Le ciel était sombre, même pour une météo aussi peu clémente. L'après-midi devait être bien avancé. Cela changeait-il quelque chose ? se demandait son esprit fatigué. Probablement pas. Comment pouvait-il rentrer maintenant ? Il était allé trop loin, et il n'avait aucune explication à fournir. De toute façon, ils ne le croiraient pas. Ils ne le croiraient pas… Les yeux humides, il s'assoupit sans même s'en apercevoir. Une larme coula le long de sa joue, fugitivement éclairée par un rayon de soleil qui perçait au milieu du ciel sombre. Elle prit une teinte arc-en-ciel.

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Il dormit plus profondément qu'il ne l'avait fait ces derniers jours. Le tonnerre, la pluie et le vent ne le réveillèrent pas. Il rêva, encore, mais le rêve avait changé : il flottait à la croisée des chemins. Cette fois, il s'agissait de choix. Il semblait plus réel encore que les Détraqueurs et Azkaban. Peut-être n'était-ce pas un rêve, songea Sirius du fond des limbes. Bien sûr, cela se passait dans sa tête, mais pourquoi devrait-il en conclure que ce n'était pas réel ?

Elle était là, la culpabilité qu'il portait en lui depuis le 31 octobre 1981. Elle ne cessait de grandir avec les années. Qu'il soit à Azkaban ou endormi auprès de Luth, elle ne l'avait jamais quitté. Et ce soir, elle lui offrait le choix que, dans chaque univers, il avait désespérément réclamé. Car, si même la magie ne pouvait réécrire le passé, elle le laissait choisir l'avenir.

Pour beaucoup, c'était le plus pur des cadeaux. Lui y voyait un poison. Il ne choisissait pas uniquement son futur. Il choisissait le futur. Sans savoir pourquoi, il savait, avait la certitude qu'il porterait ce choix toute sa vie. S'il ne pourrait plus rejoindre le chemin dont il se détournerait ce soir, ce dernier n'en disparaîtrait pas pour autant. Il continuerait d'exister, inatteignable, et Sirius ne saurait jamais ce qu'il adviendrait dans cet autre monde délaissé. Il ne saurait jamais s'il avait fait le bon ou le mauvais choix. C'était une autre sorte de poids à porter – était-ce donc cela, le prix final à payer pour la mort de Lily ?

Il flottait, regardant se dessiner devant lui deux routes qui s'éloignaient l'une de l'autre. Quelle était la bonne ? Quelle était la simple ?

Sur la première, une existence froide et misérable, enfermé derrière les barreaux pour des crimes qu'il n'avait pas commis. Douze années de perdues et bien d'autres encore à perdre, à contempler sa triste vie lui filer entre les doigts. Une éternité de remords qui ne seraient jamais enfouis sous d'autres souvenirs. Il sentait déjà le froid s'insinuer en lui et la terreur des Détraqueurs le prendre à la gorge.

Sur la seconde, la vie. Un univers coloré, plein de rires et de repas animés, de chaleurs, et d'amitiés. Les rires d'Adèle et la douceur de Luth, l'assurance tranquille de Remus, les prouesses de Harry et les regards fiers de James. James !

Il ne pouvait se résoudre à retourner dans un monde où James n'était plus. Il avait désespérément besoin de lui, même si les choses ne seraient plus jamais comme avant. Il pouvait faire mieux, il le savait. Aller s'excuser, chercher à comprendre, ne plus le décevoir de la sorte. Que dirait James s'il connaissait le choix qui lui était offert ?

Oh ! Sirius savait. Sur le chemin d'Azkaban, il était le seul à connaître la vérité. Personne, pas même Albus Dumbledore, ne pouvait protéger Harry de Peter. Harry, qui là-bas était orphelin, qui ne le connaissait pas, alors qu'il était son parrain. Qu'on avait envoyé vivre, paraissait-il, chez les moldus – comme si les moldus de Lily pouvaient le protéger de quoi que ce soit ! Bien sûr qu'il devait retourner à Azkaban. Il ne pouvait laisser le fils de James seul, ce serait faillir aux Potter une deuxième fois. Comment regarder James dans les yeux, jour après jour, s'il ne choisissait pas cette voie ? Il ne pourrait ne lui cacher, ni lui mentir. Comment voir Harry grandir en sachant, que quelque part, il risquait perpétuellement sa vie alors que lui aurait pu le protéger ? Il ne pourrait pas. Sirius se tourna résolument vers le chemin sombre.

« Papa ! » Le cri éthéré semblait venir de très loin. Pourtant, il était suffisamment puissant pour retenir son pas. L'image de sa fille, les joues rouges de contentement alors qu'elle descendait de moto, surgit sur la route de Tintagel. Il ne pouvait l'abandonner. Il voulait la voir grandir, entrer à Poudlard et recevoir les hiboux d'indignation du professeur McGonagall à son sujet. Il voulait lui apprendre à améliorer sa propre moto et faire peur à son premier petit ami, juste pour le plaisir, pour le cliché. Elle ne lui pardonnerait jamais s'il disparaissait, s'il choisissait Harry au lieu d'elle. Ce ne serait que la confirmation de ce qu'elle croyait aujourd'hui. Il devait être là pour elle, la détromper, la chérir.

Mais il ne pouvait pas, désespéra-t-il. Adèle avait une mère, elle avait James, elle avait Remus. Il n'était pas indispensable. Peut-être même serait-elle mieux sans lui : après tout, rien ne disait qu'il pourrait se racheter, changer ce qu'elle pensait de lui. On ne rattrapait pas les blessures de l'enfance, il était bien placé pour le savoir : lui-même, qui s'était émancipé de sa famille dès que possible, ne s'était jamais débarrassé de sa rancœur. Allait-elle faire pareil lorsqu'elle arriverait à Poudlard ? La pousserait-il à supplier le Choixpeau de ne pas l'envoyer à Gryffondor, juste pour le provoquer ? Quitter la maison en claquant la porte, en vouloir à Harry comme il en avait voulu à Regulus ? Non, ils seraient tous mieux sans lui. Il ferma les yeux pour dissiper la vision et se prépara à aller là où le devoir le menait, là où il était le seul à pouvoir traquer Peter et faire justice à ses amis.

« Sirius ! » Cette fois, le cri était plus autoritaire, plus sec et plein de désespoir. Ce n'était plus une voix d'enfant, mais de femme. Ses pensées se rangèrent au rythme des intonations raisonnables de Luth. Non, il n'avait pas besoin d'y retourner, dirait-elle. Elle ne parlerait ni d'elle, ni d'Adèle, elle le connaissait trop bien. Elle lui demanderait plutôt comment il comptait s'évader d'Azkaban, ce que personne n'avait jamais réussi ? Et si, par miracle, il s'échappait, comment comptait-il retrouver Peter ? Il existait des milliards de rats dans le monde, et encore plus d'endroits où se cacher. Si Queudver avait un minimum de jugeote – et il en avait, après tout, il les avait tous bernés ! Le sous-estimer encore serait une grave erreur – il aurait filé dès que possible à l'autre bout du monde, en Amérique latine ou en Australie, et vivrait discrètement chez les moldus. Non, Sirius devait arrêter de se punir. Il avait payé le prix, dans les deux vies. Douze ans à Azkaban pour une idée, aussi mauvaise soit-elle, n'était-ce pas cher payé ? Il n'était pas coupable !

Pas coupable, peut-être, mais responsable, répondit Sirius. Il devait réparer le mal qu'il avait causé. Il n'y avait rien qu'il puisse faire en restant chez eux. Au contraire, il allait continuer à se détruire, et ses proches avec lui. Il ne voulait plus voir ses regards déçus et tristes, son incompréhension. A quoi bon faire un second enfant s'ils ne se comprenaient plus ? Cela ne reviendrait qu'à faire souffrir trois personnes au lieu de deux ! Alors que là-bas… là-bas, il pouvait tout réparer. « Non, tu vas juste fuir » lui rétorquerait-elle. « Tu en es au point où traquer Queudver te semble plus facile que de résoudre tes problèmes ». Oh… Elle avait raison, comme d'habitude. Elle avait toujours été là pour lui. Il lui devait la pareille. Il resterait et lui prouverait qu'elle pouvait compter sur lui.

« Mais personne ne compte plus sur toi, mon pauvre Patmol ! » Cette fois, la voix avait les intonations de Remus. C'était le genre de choses qu'il ne formulerait jamais, mais qu'il pensait probablement. Et il avait raison. Sa famille ne pouvait lui faire confiance – Luth le lui avait dit le matin même - et James lui avait fait clairement comprendre qu'en dépit de tous ses efforts, il n'attendait plus rien lui. Quant à Remus… Remus n'en avait pas besoin. Ils l'avaient cru traître douze ans auparavant, et lui avait réussi à leur pardonner. Lunard avait encaissé le choc, s'était relevé, avait tracé son chemin avec dignité. A tel point qu'on lui confiait maintenant un poste de professeur à Poudlard, après deux années où Harry y avait rencontré Voldemort. C'était une marque de confiance absolue. C'était lui qui veillerait sur le Survivant, et même sur sa fille – après tout, soufflait la voix, n'était-ce pas pour cela qu'il l'avait fait parrain ? Oh, bien sûr, Luth avait insisté dans ce sens, mais pour lui, Sirius, c'était une toute autre raison qui l'avait poussé à accepter, à lui faire la proposition de lui-même. Il voulait lui montrer qu'il lui faisait confiance, qu'il ne se méfierait plus jamais, qu'il était prêt à lui confier, par ce rôle, plus que sa propre vie.

« L'as-tu jamais dit ? » La voix était clairement accusatrice, désormais. Non, il ne l'avait pas dit. N'était-ce pas assez évident ? Non, ça ne l'était pas. Bien sûr que ça ne l'était pas. Comment Remus aurait-il pu comprendre que ce choix n'était pas seulement l'œuvre de Luth ? Comment aurait-il pu deviner qu'il s'agissait d'une excuse et non de pitié, comment aurait-il pu savoir qu'il avait choisi en conscience et non par défaut, pour éviter à James une responsabilité supplémentaire ? James lui-même avait-il seulement compris, ou n'avait-il vu dans ce geste qu'une marque d'éloignement de sa part ?

Non, plus personne ne comptait sur lui, et c'était bien ainsi. Peu importaient ses choix, dans ce monde, il blesserait toujours quelqu'un. Merci, Remus, songea Sirius en se tournant à nouveau vers Azkaban, de me remettre une fois encore dans le droit chemin. « Quel droit chemin ? » cru-t-il encore entendre. Pour qui se prenait-il, en allant en prison tel un martyr vengeur ? Que croyait-il ? Que quelqu'un allait l'écouter s'il se mettait subitement à parler de Peter ? Que Remus accepterait son innocence sur parole et lui tomberait dans les bras ? Où que ce soit, il n'avait besoin de lui. Douze ans avaient passé depuis sa trahison. Il avait continué sa vie, probablement. Quand bien même apprendrait-il qu'il lui restait un ami, cet ami n'était pas complètement innocent, il avait été irresponsable. Pourtant…

Le tonnerre gronda. Il suspendit sa réflexion. Devant lui, les chemins s'effaçaient lentement, des deux côtés. L'instant allait passer, l'entraînant inexorablement dans une vie qu'il subirait, quelle qu'elle soit. Il devait choisir avant que les nuages ne recouvrent le soleil, sous peine de perdre sa chance. Oh ! Sirius n'était ni un lâche, ni un indécis. Il choisit.


Et voilà! J'espère que cette histoire vous a plu. Que vous soyez lecteur de la première heure ou non, que vous lisiez à l'heure de la publication ou des années après (je traîne mes doigts sur ce site depuis dix ans, votre commentaire ne sera pas perdu!), je serai heureuse d'avoir un petit mot de votre part pour me dire ce que vous avez pensé de Happiness Therapy.

Et pour ceux qui hyperventilent: je vous rassure, on se retrouve encore la semaine prochaine avec un épilogue de quelques lignes qui vous en dira légèrement plus... ;)