Ma poupée de glace
Les fleurs sont vénéneuses
Il y a des services si grands qu'on ne peut les payer que par l'ingratitude – Alexandre Dumas.
J'ouvris les yeux et lançai un regard affolé autour de moi. J'étais dans un lit aux draps blanc tout comme les murs de la pièce que je partageais avec deux personnes. Sur ma table de chevet se trouvaient ma cloche l'Oracle, une boîte de vitamines et un joli petit bouquet de fleurs roses aux pétales innombrables.
« La marmotte s'est réveillée ? » fit une voix acerbe que je reconnus sans peine.
A ma droite, Chocolove et Ren se tenaient chacun d'une façon différente en m'observant : le premier paraissait soulagé et guettait la moindre occasion pour sortir un jeu de mots ou une blague foireuse et le second me regardait comme s'il rêvait de me crier dessus. En clair, ils étaient dans leur état normal.
« Pourquoi je me retrouve... »
« A l'hôpital ? - me coupa sèchement Ren. Mais parce que tu as joué au héros ! On revenait d'un combat fatiguant, on avait besoin de dormir, on avait presque plus de Furyoku et il a fallu que tu t'amuses à sauver... »
« … Une fille en danger, achevai-je d'une voix neutre. D'ailleurs... elle va bien ? »
« J'en sais rien, et je m'en fiche, répondit Ren en soupirant. Tu nous as flanqué la trouille, on a cru que tu n'avais plus d'énergie vitale ! »
« Kororo était terrifiée » ajouta Chocolove en désignant mon fantôme gardien perché sur son épaule.
J'eus du mal à la regarder, elle qui s'inquiétait tant pour moi alors que je ne m'étais pas soucié de ses inquiétudes.
« Je suis navré Damuko » murmurai-je à son intention.
Un petit gazouillis lui échappa tandis qu'elle me lançait un sourire réconfortant. Je sentis ma gorge se serrer. J'aurais voulu ne plus rien ressentir. Damuko, par ma faute, tu risques de souffrir une nouvelle fois..., pensai-je en me maudissant. Pourquoi fallait-il que ce soit toujours moi qui lui fasse du mal ? Elle aurait pu m'attaquer sévèrement ou m'abandonner, je ne lui en aurait pas voulu. Ça aurait été légitime après tout : c'était de ma faute si elle était devenue un koropockle.
« SI ON T'ENNUIE DIS-LE ! » s'enflamma Ren dont les yeux me lançaient des éclairs.
« Qu... Quoi ?! » balbutiai-je en sortant de mes pensées.
« JE TE DIS QU'AVEC CHOCOLOVE, ON VA NOUS ENTRAINER ! »
« Ah ! Alors... Bon entraînement » dis-je tandis que Ren tournait les talons pour sortir hors de la pièce.
« On reviendra demain » ajouta plus gentiment Chocolove en suivant notre chef d'équipe.
« A demain... »
Lorsque la porte se ferma sur mes coéquipiers, Kororo vint se placer sur le bord de mon lit et fixa les fleurs d'une façon étrange. C'était comme si leur vue l'attristait.
« Qu'est-ce qui ne va pas Kororo...? »
« C'est pas finit ce raffut ?! »
« On aimerait bien dormir ! »
Je levai les yeux vers les deux lits opposés au mien et vis alors avec qui je partageais cette chambre...
« Oh... génial...! » gémis-je.
Pourquoi avait-il fallu qu'on me mette avec eux ?! Les frères Boz...
« Oh ! Mais c'est Horo ! » s'exclama Zen.
« Tu vas bien petit ? » demanda Ryô.
« Mieux que vous on dirait » répondis-je en désignant le bras en écharpe du premier et le torse bandé du deuxième.
« Mhh ? Oh, ça c'est rien ! On guérira vite ! » s'esclaffa Ryô.
« Ouais...! On en a vu d'autres » confirma son frère avec un clin d'œil.
« Ravi pour vous... » répondis-je d'un ton absent.
« Eh dis-nous petit ! »
« On savait pas que tu avais du succès avec les filles ! »
« Comment ça ? » demandai-je en m'intéressant à la conversation.
« Ben, nous on a même pas eu de lettre de nos fans... »
Ils ont des fans ?!
« … Mais TOI tu as eu une visite... »
« Avec un cadeau ! » ajouta Zen d'un air jaloux en désignant du menton le petit bouquet de fleurs.
Je laissai mon regard se poser sur le cadeau en question, pensant que c'était Pirika qui me les avait apporté. Étant ma sœur, il était normal qu'elle soit venue me voir.
« Elle avait pas les cheveux bleus par hasard ? » demandai-je en soupirant.
« Ah non petit ! Celle-là a même pas osé rentrer par peur de te déranger dans ton sommeil. »
« Celle dont on parle, on l'a vu quand on était avec Hao » dit Ryô.
« Comment ?! » m'exclamai-je en portant de nouveau mon regard sur les deux musiciens.
« Ben ouais... C'est une petite blonde avec des couettes... »
« … Et elle a des yeux verts qui font trop flipper. »
« Son nom c'est...? » demandai-je en connaissant déjà la réponse.
« Ah hum...! Je sais plus. Et toi Ryô ? »
« Pareil... Mais alors heu... c'est pas ta petite amie ? »
« QUOI ?! Mais non ! Je... enfin... je la connais même pas ! » bredouillai-je en sentant mon cœur s'accélérer.
« Ah... » fit Zen qui parut déçu.
La porte de la pièce s'ouvrit brusquement et une infirmière entra.
« Zen et Ryô – les deux concernés se tournèrent vers l'arrivante – vous allez être transférés dans une autre chambre. »
« Pourquoi ?! » demandèrent-ils d'une même voix.
« Parce que vos blessures impliquent d'être surveillées de près pour une rééducation. »
Le déménagement des musiciens ne se fit pas en silence : ils passèrent leur temps à se vanter d'avoir survécu à bien pire pour qu'on les laisse ici. Personnellement, j'étais bien heureux qu'ils s'en aillent : je comptais me reposer, et pas répondre à leurs questions ou supporter des commentaires indiscrets !
Un peu plus tard dans la journée, alors que je repensais à celle qui m'avait offert des fleurs, l'infirmière vint de nouveau frapper à ma porte.
« Navrée de vous déranger, une jeune fille souhaiterait vous voir. Êtes-vous apte à la recevoir ? »
« Bien sûr » répondis-je du tac au tac.
« Je vais lui dire alors... Au fait ! Votre sœur m'a demandé hier de vous remettre ceci » ajouta l'infirmière en me tendant l'ikupasui que Pirika m'avait fabriqué.
Avant que j'aie pu remercier la jeune femme, elle était déjà partit. Je posai l'ikupasui sur ma table de chevet et L'attendis. Je savais que ce serait Elle. Quelle autre fille aurait pu venir me voir ? Pirika ? Non. L'infirmière n'aurait pas eu besoin de me donner l'ikupasui, ma sœur l'aurait fait.
« Ainsi tu es en vie... »
Je levai les yeux vers la personne à qui cette voix douce et torturée appartenait. C'était bien Elle. Vêtue d'une robe noire qui lui arrivait aux genoux et au décolleté en V de chaussures montantes de la même couleur la peau de porcelaine de ma visiteuse était mise en valeur comme jamais on aurait pu le faire.
Elle vint se planter à un mètre de moi, et ses grands yeux verts se fixèrent aux miens. Je ne pus rien y déchiffrer, mais lorsqu'elle parla, sa voix laissa clairement entendre qu'elle était déçue.
« Tu m'as sauvé. »
« Heu... oui » fis-je sans savoir quoi répondre à son ton qui collait mal avec l'affirmation faite.
« Et tu n'es pas mort. »
« Si ça rend triste, dis-le ! » m'exclamai-je, incapable de faire plus subtile.
Elle ne répondit rien et baissa la tête. Son corps trembla comme si elle pleurait, et ses bras serrèrent un peu plus son horrible poupée que je remarquai juste.
« Comment ose-t-il parler de tristesse à Chuck et Mari ? » murmura-t-elle à l'oreille de son fantôme.
« … Désolé » tentai-je maladroitement en sentant une immense gêne m'envahir.
« Tu devrais demander pardon à genoux, et au lieu de ça, tu voudrais entendre un joyeux... merci ? »
« Tu aurais préféré que je te laisse mourir, c'est ça ? » demandai-je sans comprendre.
Elle ne répondit rien et se contenta de faire un oui de la tête avant de plonger dans un mutisme qui dura quelques minutes. Quelques minutes ? Une éternité plutôt oui !
« Pourquoi voulais-tu mourir ? » cédai-je.
« Toi aussi tu es un assassin Usui Horokeu – mon teint vira au cramoisie. Tu devrais comprendre. »
Je ne savais pas ce que je ressentais, ni ce à quoi c'était dû. Qu'elle connaisse mon vrai prénom ? Son affirmation ? Son ton réjouis ? Ou le fait que j'ignorais où elle voulait en venir ? Son regard se braqua sur Kororo qui lui en renvoya un noir au possible. Pourtant, la noirceur de mon esprit gardien était loin de rivaliser avec celle de la jeune shaman.
« Moi aussi j'ai tué les seules personnes capables de me comprendre et de m'aimer à la fois, dit-elle sur un ton de nouveau emprunt de tristesse. Et pensant que tu mourrais aussi, je t'ai amené ces chrysanthèmes pour décorer ta tombe... »
« Sauf que je suis vivant ! la coupai-je sèchement. Et dis-moi, t'es qui pour connaître mon nom et mon passé ? »
« Marion Fauna, la dernière Dolls Master sur Terre... Repose-toi loup fougueux, et dis-toi bien que seule ma voix est douce. Certaines fleurs sont aussi délicates que vénéneuses... et mon venin viendra facilement à bout de n'importe quel animal, que ce soit un loup ou une brebis » ajouta-t-elle avec une douceur inquiétante, promesse de meurtre.
« J'en ai pas terminé avec toi ! » déclarai-je au moment où elle tournait les talons pour partir.
Elle s'immobilisa sans pour autant se donner la peine de m'accorder un regard.
« Tu pars aujourd'hui, mais tu ne m'échapperas pas toujours. Le loup que je suis n'est pas seulement fougueux et tu vas t'en rendre compte, car si je suis le loup, tu es la brebis. Tu ne peux rien entre mes griffes. »
« Encore faut-il que j'y sois » murmura-t-elle en quittant la pièce pour de bon.
Et elle me laissa là, avec des pensées agitées et des souvenirs douloureux. Mais surtout, elle me laissa avec un sentiment plus lourds que n'importe lequel de mes fardeaux : sa souffrance. Elle paraissait tellement profonde qu'elle en devenait inégalable.
Mes yeux se tournèrent vers les quatre chrysanthèmes roses dont les pétales se fanaient déjà. Je me remémorai alors ce que je connaissais de ces fleurs : dans certains pays occidentaux, elles décorent les tombes car elles représentent l'éternité... Et le fait qu'il y en ai quatre était un rapport de plus à la mort, ce chiffre étant craint au Japon.
Mon cœur se serra. Qui était-elle ? Pourquoi avait-il fallu que je la sauve ? Pourquoi l'avais-je même rencontré ? Cette fleur n'était pas seulement belle, elle était aussi extrêmement dangereuse. Et pas seulement pour moi ou les autres, mais surtout pour elle-même.
« Il semblerait que cette fleur soit aussi belle que vénéneuse » soupirai-je en prenant Kororo dans mes bras pour trouver un peu de réconfort.
