Chapitre 2 : Premiers pas à Versailles
Cinq années de couvent changèrent profondément l'attitude d'Olympe. De petite fille un peu sauvage et parfois insolente, elle était devenue une adolescente polie et rangée, en tout cas en apparence. Cultivée, elle aimait la lecture et la musique. Aux Filles de Saint-Joseph, elle apprit à jouer de la harpe et du clavecin, on ajusta sa voix, on lui enseigna les sciences, la broderie et le latin. La jeune fille était prête à épouser un homme de sa condition et à devenir une maîtresse de maison douce et soumise. Mais au fond, elle était restée la même, bouillonnante, étonnante et vive. Les études lui avaient plu parce qu'elles avaient enrichi son esprit. Cela ne l'empêcha pas de garder son aspect rebelle et enjoué. Ayant terminé son cursus seule - sa cousine, âgée de dix-sept ans, avait déjà retrouvé son père en Normandie - Olympe put se sentir vivre et s'épanouir. Plus de comparaisons avec la brillante Louise et ses excellents résultats, plus de rivalités ni de jalousie. Elle était seulement la petite mademoiselle du Puget, une jeune fille très jolie et prometteuse. À quinze ans, elle quitta donc son couvent pour retrouver son père, rue du Temple. André avait un peu vieilli. Sans doute les absences combinées de sa femme et de sa fille l'avaient-elles assagi. La vie semblait éteinte dans la petite maison désespérément vide. Lorsque la voiture la déposa devant chez elle, Olympe en bondit pour sauter au cou de son père. Il lui avait terriblement manqué durant toutes ces années, malgré les quelques lettres qu'il lui avait envoyées.
« Ma petite Olympe ! Comme tu es belle ! Tu es devenue une vraie jeune fille, maintenant !
- Merci, père ! C'est gentil, sourit-elle, le rose aux joues.
- La chrysalide a laissé sa place à un magnifique papillon. Ta mère serait si fière ! Allez, viens, entre. »
Tout à sa joie de retrouver enfin son foyer, la jeune fille buvait les compliments d'André comme de l'eau bien fraîche. C'était agréable, c'était valorisant, elle n'avait pas fait toutes ces études pour rien. Assise à la table du salon, elle écouta son père lui raconter les différents changements qui s'étaient produits en son absence. Beaucoup de choses avaient évolué, Olympe avait l'impression d'être une inconnue et d'arriver dans un monde qui n'était plus le sien. Ce flot d'informations envahissaient son esprit, mais elle s'efforçait d'en suivre le cours jusqu'à ce qu'André lui annonce la mauvaise nouvelle de la journée.
« ... et Jeannette est morte.
- Morte ? Quand ? Ma pauvre Jeannette ! s'écria la jeune fille dont la joie s'effaça.
- L'année dernière. La tuberculose ! Son mari l'a suivie dans la tombe. J'en ai été affreusement peiné !
- Mais pourquoi ne m'as-tu rien dit ?
- Ce n'est pas le genre de nouvelle qui s'annonce dans une lettre...
- Et Charlotte ?
- Je n'ai plus de nouvelles. Lorsque Jeannette est décédée, l'entièreté de sa maison a été saisie. Elle n'avait plus de famille, on a emmené sa fille. D'après ce que je sais, la gamine erre plus ou moins dans les rues de Paris. Comme un chaton, elle va de maison en maison où on la recueille, on la nourrit.
- Mais enfin, elle a six ans ! C'est une toute petite fille !
- Personne n'en veut ! Et à l'Hôtel-Dieu ça déborde d'enfants abandonnés, ils n'ont plus de place !
- Pourquoi ne l'as-tu pas accueillie ?
- Je n'en avais pas les moyens, Olympe, tu ne te rends pas compte ! Ton oncle a financé tes études, mais j'ai payé le reste ! Et puis maintenant tout est cher, ici : le pain, la viande, le vin... Alors avoir une autre enfant à éduquer avec ma petite solde de Lieutenant de la Bastille, tu penses bien que ce n'était pas possible... ! Ton oncle n'aurait jamais accepté de financer les études de Charlotte comme il a fait pour toi.
- Tu sais vers où elle traîne dans Paris ?
- Selon certains amis qui ont aperçu une petite fille très jeune, vers le Palais-Royal. Il paraît que les prostituées qui vendent leurs charmes là-bas la trouvent adorable et lui donnent volontiers de quoi manger, ainsi qu'un toit.
- C'est affreux, ma pauvre petite Charlotte ! J'aimerais la retrouver, m'occuper d'elle comme quand j'avais dix ans...
- Tu n'en auras pas l'occasion, ma chérie.
- Pourquoi ?
- Tu te souviens que Louise devait entrer au service de la Reine ?
- Oui, eh bien ?
- Eh bien elle ne le pourra pas. Elle vient d'épouser un jeune Comte que mon frère lui a trouvé. Il est riche, pas trop vieux, assez bel homme. Il l'emmène en Gascogne, sur ses terres.
- Je ne vois pas en quoi ça me concerne. Sauf si tu comptes me faire épouser un gentilhomme... ?
- Nullement, nullement...
- Tu me rassures ! Le mariage, oui, mais par amour ! Comme toi et maman !
- Il ne s'agit pas de cela. Mais comme Louise ne peut plus entrer au service de Marie-Antoinette, j'ai suggéré à ton oncle qu'il propose ta candidature. Dans deux jours, tu pars pour Versailles, la Duchesse de Polignac t'y attend. Notre Reine vient de mettre au monde un second fils, il lui faut du personnel pour s'occuper des Princes et principalement du Dauphin, qui est toujours malade. »
Olympe se figea sur son siège. Versailles ? La Reine ? Le Dauphin ? C'était à la fois magnifique et effrayant. Magnifique parce que, dans son esprit d'adolescente romantique, ce château était un joyau, un Éden où tout ce que le royaume comptait de plus brillant se trouvait. Et effrayant, parce qu'entrer au service de la souveraine n'était pas offert à n'importe qui. Elle serait à coup sûr surveillée et devrait obéir au doigt et à l'œil à Yolande-Gabrielle de Polignac, gouvernante des Enfants de France et très grande amie de la Reine. Néanmoins, la jeune fille se sentit le courage de relever le défi. De toute façon, on ne lui laissait pas le choix.
« Tu es contente ?
- Beaucoup, père ! Ça me fait un peu peur, mais ça a l'air merveilleux ! Et puis je connais un peu les enfants, j'ai gardé Charlotte pendant un an, après tout. »
Olympe avait l'impression de mettre le doigt dans un engrenage doré et grisant, mais mystérieux et dangereux. Elle se jetait de plein fouet dans le bain de la Cour, sa vie semblait prendre un nouveau tournant.
...
« Au revoir, ma chérie ! Reviens me voir lorsque tu auras du temps, et surtout fais bien tout ce qu'on te dira de faire !
- Mais oui, père, je ne suis plus une petite fille ! »
Olympe grimpa dans la voiture qui la mènerait jusqu'au château. Son petit sac de voyage sur les genoux, elle regardait les paysages défiler. Longeant les Tuileries et le Louvre, elle regardait les Parisiens s'agiter. Le château ancestral des Rois de France faisait grise mine. Comparé aux beaux jardins du palais des Tuileries, son voisin, il était triste à pleurer. En face se trouvait le Palais-Royal, demeure du Duc d'Orléans, cousin de Louis XVI. Instinctivement, la jeune fille chercha une gamine d'environ six ans qui pourrait rôder dans les parages, mais rien. Olympe ne put s'empêcher d'être déçue, mais elle savait qu'elle retournerait à Paris et finirait bien par retrouver Charlotte. La voiture remonta les Champs-Elysées pour arriver à la limite de Paris. Au loin, les arbres du bois de Boulogne se dessinaient déjà. Longeant les parcs des châteaux de Madrid, de la Muette et de Bagatelle, tous des propriétés du Comte d'Artois, frère du Roi, Olympe se sentait d'humeur rêveuse. La vie de château semblait douce et paisible... Enfin, la voiture traversa la Seine, quittant le village de Boulogne par la route de la Reine vers Sèvres, pour prendre la direction de Versailles. Le trajet commençait à être long, la jeune fille sentait le sommeil la gagner. Être baladée sur les mauvais pavés n'était pas des plus agréables, il lui tardait d'enfin arriver et de prendre son service. Trois heures plus tard, elle se réveilla en bâillant nonchalamment. La voiture était engagée dans l'avenue de Paris, le château apparaissait à l'horizon et Olympe trépignait sur son siège. Elle avait beau être ravie de son sort, de cette nouvelle vie qui commençait, elle ne pouvait empêcher une boule à l'estomac de se former et sa gorge de se serrer. Lorsque, enfin, la voiture pénétra dans la Place d'Armes pour s'arrêter devant la Cour de Marbre, la jeune fille sentit ses jambes trembler. Descendant de son siège, elle manqua trébucher et se rattrapa de justesse avant de tomber nez à nez avec une jolie jeune femme. La perruque très haute, poudrée uniquement sur le devant - au moins, elle était originale ! - Yolande-Gabrielle de Polignac vint en personne accueillir la nouvelle arrivante.
« Vous devez être Olympe du Puget ?
- Oui, madame.
- Je suis Yolande de Polignac. Désormais, vous agirez sous mes ordres auprès des Princes, pour le service de Leurs Majestés. Suivez-moi. »
Olympe ne savait trop si elle devait se plonger dans une révérence interminable ou simplement hocher de la tête pour signaler qu'elle avait compris. Mais la Duchesse n'y prêta nullement attention et entra aussitôt dans le palais, suivie de la jeune fille. Les statues, les dorures et les peintures, tout semblait comme sorti d'un rêve. L'adolescente scrutait les décors de Versailles, admirative. C'était beau ! Les plafonds semblaient immenses, les enfilades de salons interminables. Les appartements des enfants royaux se trouvaient au rez-de-chaussée, là où tous les précédents Dauphins avaient vécu. Sur le chemin, la Duchesse marchait d'un pas actif, traînant Olympe à sa suite et lui racontant la base de ce qu'elle devait connaître.
« Les Princes vivent tous les trois dans le même appartement. Vous sortez du couvent, d'après ce que l'on m'a dit, donc je suppose que vous ne les connaissez pas... ?
- Effectivement, non... balbutia la jeune fille, gênée par son ignorance.
- L'aînée est Marie-Thérèse-Charlotte, dite Madame Royale. Elle a sept ans. Le Dauphin, Louis-Joseph, en a quatre. Il est régulièrement malade et très faible. Il part souvent à Meudon parce que l'air y est plus pur. Enfin, Louis-Charles, Duc de Normandie, est âgé de trois mois. Votre mission est de vous occuper des deux plus grands jusqu'à ce que le petit dernier vous soit confié à son tour. La Princesse reçoit chaque jour des cours de danse, de maintien et de musique, vous aurez à la faire répéter. Vous jouez également de la harpe, m'a-t-on dit ?
- Oui, madame.
- Alors vous lui en apprendrez les rudiments. Quant au Dauphin, il nécessite des soins quotidiens, il vous faudra également lui apprendre ses premiers pas. Pour l'instant, le Duc de Normandie n'est entouré que de nourrices, il ne vous concerne donc pas. Vous comprenez ?
- Oui, parfaitement.
- Fort bien ! Pour vous assister, vous serez entourée de la Baronne de Mackau de la Comtesse de Soucy, sa fille de la Marquise de Soucy, belle-mère de cette dernière de la Marquise de Villefort et de la Vicomtesse d'Aumale. Mais elles sont de la vieille garde et proprement ennuyeuses ! Vous risquez de les trouver bien rabat-joie. Vous avez compris ?
- Oui, madame.
- Parfait ! En ce cas, vous pouvez prendre vos quartiers, mademoiselle. Votre chambre se trouve sous les toits, non loin de mes appartements, je vais vous la montrer. Une garde-robe vous a été attribuée, prenez-en soin, elle ne sera pas renouvelée avant un an. Soyez demain matin à huit heures précises ici même, dans la première antichambre du Dauphin. Allez, suivez-moi. »
Olympe tentait de retenir ce flot d'informations délivrées hâtivement, mais tous ces noms lui donnaient la migraine. Elle ne put se souvenir que des prénoms des enfants dont elle aurait la charge, cela lui sembla suffisant, du moins pour le moment. Elle se contenta simplement de suivre la Duchesse de Polignac dans les dédales du château. Comment faisaient ses habitants pour ne jamais s'y perdre ? Lorsque Yolande la quitta devant sa chambre, la jeune fille se sentit terriblement seule. La gouvernante des enfants royaux était difficile à cerner. Elle semblait enjouée, pleine d'esprit et de joie de vivre, et en même temps, elle avait l'air de cacher une certaine sévérité, du mystère. C'était donc elle, cette Polastron, devenue Comtesse de Polignac par mariage puis titrée Duchesse par le Roi, la favorite de la Reine dont les pamphlets en faisaient sa maîtresse ? Elle était jeune, belle, fraîche. Olympe comprenait aisément qu'elle puisse illuminer les journées d'une souveraine qui, disait-on, s'ennuyait fermement dans une Cour réglée comme une horloge. Lorsque la nouvelle arrivante de Versailles eut terminé ses réflexions concernant Yolande de Polignac, elle entra dans sa chambre pour s'y installer et surtout, pour dormir. Un long voyage, des émotions, de la nouveauté, c'était déjà beaucoup pour une même journée.
...
Olympe se regarda une dernière fois dans la glace. Cheveux ondulés et légèrement remontés en chignon, joues à peine rosées, elle enfila une robe à l'anglaise couleur crème avec des rubans bleus, l'une des tenues qu'elle aurait à porter tous les jours sans jamais les abîmer, faute de moyens pour les changer. Elle se sentait belle, presque femme. Loin de l'habit de nonne qu'elle avait dû porter pendant cinq ans et de ses jupons de petite fille, elle avait sa propre garde-robe - qui était somme toute correcte vu sa position à la Cour - et un emploi à Versailles. Elle préférait de loin son sort à celui de sa cousine, obligée de se marier, et pas forcément par amour. Lorsqu'elle considéra qu'elle était prête, Olympe descendit jusqu'à la première antichambre de l'appartement du Dauphin. Habité successivement par le fils, puis le petit-fils de Louis XIV, il connut par la suite Louis-Ferdinand de France, unique rejeton mâle de Louis XV, puis enfin le jeune Louis-Auguste, actuel Roi. Pour l'heure, il abritait les deux premiers enfants de Marie-Antoinette. Une petite fille et un petit garçon qu'Olympe mourait d'envie de rencontrer, pour briser la glace, pour se faire connaître, pour trouver sa place. Lorsque Yolande se présenta à elle, elle la toisa des pieds à la tête.
« Vous êtes bien plus élégante vêtue de la sorte, mademoiselle ! Fort bien ! Nous allons voir les Princes, je vais vous présenter à eux. Ensuite vous devrez prendre votre service auprès de Madame Royale, sa leçon de clavecin vient de s'achever, vous allez lui faire travailler ses gammes. C'est une enfant parfois difficile, méfiez-vous et surtout - surtout ! - ne cédez jamais. »
La jeune fille trouvait exagéré de faire autant travailler une enfant de sept ans, surtout pour de la musique, alors que très bientôt sa Maison comporterait des artistes qui joueraient fort bien à sa place. Mais elle n'avait pas son mot à dire sur l'éducation des rejetons royaux, elle se contenta simplement de suivre Yolande. À une nouvelle antichambre succéda la chambre du petit Dauphin. Le garçonnet de quatre ans, tout blond aux yeux bleus, les joues rosées, observa les nouvelles arrivantes. Il reconnut aussitôt la Duchesse, qu'il appréciait beaucoup, puis fixa la demoiselle cachée derrière. Les nourrices saluèrent la gouvernante et déposèrent le Prince sur son lit, à côté duquel les médecins attendaient. Olympe sentit son cœur se serrer. L'enfant était petit pour son âge, un peu chétif, et semblait perclus de douleurs. C'était un spectacle affreux.
« Mademoiselle du Puget, voici le Dauphin Louis-Joseph. Un petit Prince adorable mais rongé, hélas, par la maladie. On ne parvient pas à guérir son mal, et sa croissance a cessé il y a un an. Depuis, il passe le plus clair de son temps dans son lit, cerné par ses médecins. Chaque jour, la Reine vient le visiter, vous la verrez très certainement tout à l'heure. À présent venez, Madame Royale nous attend. »
Olympe suivit Yolande à travers la chambre et ne put s'empêcher de jeter un dernier regard vers le Prince, qui lui fit un signe de la main en souriant. La jeune fille réprima des larmes de compassion pour cet enfant peu gâté par la vie. Traversant quatre autres pièces, le duo arriva dans le cabinet de la Dauphine réaménagé en salle d'études pour la Princesse. Assise sur son siège, Marie-Thérèse-Charlotte dévisagea les nouvelles venues.
« Votre Altesse... lança Yolande en accomplissant une révérence parfaite. »
Olympe l'imita puis se releva en observant l'enfant. Madame Royale se tenait assise devant son clavecin, ses yeux bleus toisaient la jeune fille debout en face d'elle et qui ne semblait pas des plus à son aise.
« Votre Altesse, voici mademoiselle du Puget, votre nouvelle sous-gouvernante. Désormais, c'est elle qui vous aidera à travailler vos leçons de clavecin, de danse et de maintien. Elle vous enseignera également la pratique de la harpe et des notions de latin. Je vous incite donc à l'écouter et lui obéir en tout. Sa Majesté viendra vous voir tout à l'heure. Olympe, je compte sur vous ! À présent je vous quitte, la Reine m'attend ! »
La jeune fille aurait préféré que Yolande reste avec elle pour l'assister dans l'éducation de la Princesse, tout du moins dans les premiers instants. Se retrouver ainsi seule face à cette enfant qui semblait la regarder avec dédain impressionnait l'adolescente de quinze ans qu'elle était. La Princesse était loin des gazouillis tout mignons de Charlotte, lorsqu'Olympe la gardait quand elle avait dix ans. S'approchant de Madame Royale, elle s'assit à son côté devant le clavecin.
« Votre Altesse, je vous propose de commencer la leçon dès maintenant. »
Olympe attrapa la partition et la déposa devant le clavier.
« Allez-y, je vous observe. »
La Princesse continuait de regarder la jeune fille sans réagir. Elle semblait détachée de son instrument, de son enseignement, et avait plus l'air de s'ennuyer qu'autre chose.
« Vous ne jouez pas ?
- Je ne veux pas.
- Pourquoi ?
- Cela m'ennuie. Je veux voir mon frère.
- Votre frère se repose, il est souffrant.
- Je le sais ! Je le connais mieux que vous ! Et je veux le voir.
- Votre Altesse, je vous prierai de cesser ce caprice qui ne vous gratifie en rien, et de jouer votre partition, tenta timidement Olympe.
- Je m'en moque. Vous n'avez rien à me dire !
- Ah oui ? Pourtant je réfèrerai de votre attitude à la Duchesse de Polignac ainsi qu'à la Reine. Elles en seront bien fâchées et vous serez punie. Tandis que si vous jouez dès à présent, je suis sûre que Sa Majesté acceptera de vous emmener voir le Dauphin. »
Olympe s'efforçait de rester douce et calme. Elle pressentait un fort caractère chez cette petite fille qui ne serait pas commode à éduquer. Son air quelque peu hautain, son détachement et ses caprices allaient donner du fil à retordre à la nouvelle sous-gouvernante, mais celle-ci était bien décidée à s'imposer et à ne pas se laisser démonter. Sa place à la Cour s'y jouait, la réputation de son oncle et de son père également. Si elle ne parvenait pas à dompter Marie-Thérèse-Charlotte, elle serait à coup sûr renvoyée et devrait retourner rue du Temple. À force de persuasion, de douceur mais aussi de fermeté, la sous-gouvernante parvint à obtenir satisfaction. Madame Royale se laissa aller à quelques notes, puis à une gamme entière, pour enfin finir sa petite partition. L'attitude posée d'Olympe ainsi que son joli sourire semblaient convenir à la Princesse et parvenaient à la faire céder. Durant une heure, l'exercice se déroula à merveille. Un début de relation de confiance semblait lier la jeune fille à Marie-Thérèse-Charlotte, et l'adolescente n'en était pas peu fière. Tandis que l'enfant achevait son morceau, la porte s'ouvrit sur Marie-Antoinette, qui pénétra dans la pièce. Les traits fins, la peau laiteuse, les yeux bleus, une petite bouche rosée, la Reine était une jolie femme de trente ans, toujours bien mise et très élégante. Elle désirait être la plus belle femme de son royaume, nul doute qu'elle y était parvenue. En la voyant entrer, Olympe se leva de son siège et plongea dans une profonde révérence.
« Mademoiselle du Puget, relevez-vous. Ma chère madame de Polignac m'a parlé de vous, c'est un réel plaisir de vous rencontrer.
- Plaisir mille fois partagé, Majesté.
- Je vois que vous aidiez ma fille à travailler ? J'ai entendu jouer lorsque j'étais avec le Dauphin, était-ce elle ?
- Oui, Majesté. La Princesse est très douée, elle connaît sa partition par cœur et la reproduit à merveille.
- Fort bien, fort bien. Mousseline, venez, ma chérie. »
La Reine s'était accroupie en tendant les bras vers sa fille, qui se leva de mauvaise grâce pour aller la saluer. Marie-Antoinette perdit un peu de son sourire en voyant Marie-Thérèse-Charlotte traîner les pieds pour l'embrasser. Olympe resta perplexe.
« Maman, puis-je aller voir Louis-Joseph ?
- Oui, allez-y. »
Tandis que la Princesse quittait la pièce, la Reine s'installa sur un fauteuil en face du clavecin et en désigna un autre pour Olympe qui s'y assit timidement. Être face à la souveraine, presque en tête à tête si l'on faisait abstraction des gardes et des valets, était impressionnant pour une demoiselle de quinze ans. Elle semblait fascinée par Marie-Antoinette et ne parvenait pas à détacher son regard des prunelles bleues qui l'observaient. Quelque chose chez cette femme l'intimidait fortement tout en l'attirant irrémédiablement. C'était inexplicable, pourtant elle sentit dès cet instant qu'elle ne pourrait jamais la trahir, qu'elle lui resterait toujours fidèle.
« Vous aurez sans doute remarqué la froideur de ma fille, mademoiselle...
- Je dois avouer, Majesté, que j'en ai été étonnée.
- Ma petite Mousseline est une enfant difficile. Je l'ai attendue durant sept ans, je l'aime de tout mon cœur, mais elle me préfère le Roi. Il la voit trop peu pour la punir ou la réprimander. Tandis que de mon côté, je soutiens madame de Polignac et tente de lui inculquer le respect des autres. Forcément, cela ne lui plaît pas. »
Un profond soupir échappa à la Reine, qui continuait de regarder Olympe. La jeune fille se sentait toute petite face à cette femme que l'on décriait tant et qui, pourtant, semblait être comme toutes les autres femmes, à l'exception près qu'elle était à la tête de la première puissance d'Europe.
« Vous sortez du couvent, m'a-t-on dit ?
- Oui, Majesté, des Filles de Saint-Joseph.
- Un établissement prestigieux ! Ainsi, vous devez ignorer toutes les rumeurs qui circulent sur ma personne... ?
- N... non, Majesté, souffla timidement Olympe.
- Ne soyez pas gênée, mademoiselle. Un couvent n'est pas une forteresse infranchissable et coupée du monde, je me doute tout à fait que vous avez entendu ce que tout le monde répète. J'osais seulement espérer que vous ne me jugeriez pas aussi sévèrement que tous ces gens qui ne me connaissent pas et qui pourtant salissent ma réputation.
- Jamais je n'oserais, Majesté ! Je n'en ai pas assez entendu pour me forger une opinion et je ne tiens nullement compte des ragots. J'espère assez gagner votre confiance pour vous connaître davantage et avoir mon propre point de vue.
- Vous êtes bonne et généreuse, mademoiselle. Je me sens seule, Yolande anime mes journées mais elle n'est pas toujours avec moi, et ma chère Princesse de Lamballe s'absente régulièrement. Les autres personnes de la Cour ne m'approchent que pour une aide, une charge, un avantage pour eux ou leurs proches. Puis-je espérer de votre part... un quelconque soutien ?
- Je ferai tout pour vous satisfaire, Majesté. »
Olympe était perplexe. La Reine ne la connaissait que depuis quelques heures à peine et pourtant elle s'épanchait déjà, lui confiant ses secrets, ses peines, ses doutes. Elle devait se sentir bien seule et bien incomprise pour ainsi se laisser aller à des confidences auprès d'une demoiselle moitié moins âgée, et à ce qui s'apparentait franchement à une demande d'amitié. Néanmoins, l'adolescente, bien qu'admirative de la souveraine, la craignait également. Marie-Antoinette avait de la hauteur, de la fierté, quelque chose qui forçait le respect. Malgré tout, la jeune fille était fière de ce moment privilégié. Elle se sentait prête à relever ce défi, et elle se promit de toujours se montrer à la hauteur des attentes de Marie-Antoinette.
