Chapitre 3 : Complicité royale

Deux jours après cette entrevue en petit comité, Olympe préparait les enfants royaux pour les emmener chez la Reine. Les deux dernières journées avaient été consacrées aux diplomates étrangers venus à Versailles pour parlementer au sujet de l'opposition entre l'Autriche et les Pays-Bas, et qui venaient de repartir en direction de Paris avant de rejoindre leurs patries respectives. Ainsi, le calme revenait peu à peu au château. La jeune fille avait suivi les évènements d'un œil lointain, se contentant simplement des quelques explications données par Yolande de Polignac. De nombreux États s'étaient trouvés représentés durant ces deux jours, dont la Suède, par un jeune Comte séduisant : Hans-Axel von Fersen. Olympe avait remarqué l'attitude de la Reine à son égard et comprenait aisément qu'ils étaient très liés, amicalement du moins, sinon amoureusement. Discrète, elle n'en fit jamais mention et se doutait parfaitement que la Duchesse ne lui en parlerait pas. Après tant de mouvements et de mondanités, la souveraine avait voulu la présence de ses enfants pour passer une journée au calme et en famille. Olympe poussait la chaise roulante de Louis-Joseph, toujours affable, et avait à son côté Madame Royale. Tandis que la jeune femme entrait dans le salon des nobles où la Reine recevait les invités de la Cour, elle se rendit compte qu'elle venait d'interrompre une conversation on ne peut plus animée entre Marie-Antoinette et Yolande. La Reine avait les yeux humides, sa lèvre supérieure tremblait. La Duchesse de Polignac, quant à elle, semblait désolée.

« Majesté, les Princes sont là.

- Parfait, Olympe, je vous remercie. Je vous en prie, prenez place... »

La jeune fille s'exécuta et s'installa sur le siège désigné par la Reine, qui avait l'air à la fois gênée et triste. Assise, elle entama discrètement la lecture d'un recueil de poésie aux Princes, qui l'écoutaient attentivement tandis que la souveraine reprenait, derrière son éventail, sa conversation interrompue avec Yolande. Olympe tentait, de temps à autre, de tendre l'oreille. Elle pressentait qu'il se passait ou s'était passé quelque chose qui avait ému la Reine, ou du moins qui l'avait troublée. Mais ses réflexions furent rapidement arrêtées.

« Le Roi ! »

Louis XVI, de sa haute stature, était imposant. Jeune, musclé, il n'avait pas la majesté de son aïeul Louis XIV mais avait malgré tout une certaine prestance. Souriant, il entra dans le cabinet, où il rejoignit son épouse. Tandis que Louis XVI arrivait, la jeune fille aperçut, au sol, un mouchoir marqué d'un 'F'. Le morceau de tissu, qui semblait abandonné ou oublié, attira également l'attention de Marie-Antoinette. La jeune fille vit le visage de la souveraine pâlir et se pétrifier, elle était manifestement troublée et inquiète. Olympe toisait la Reine, dont le regard alternait entre le mouchoir et le Roi, et comprit rapidement ce que signifiait le 'F' brodé dessus : le fameux Comte de Fersen qu'elle avait vu tourner autour de Marie-Antoinette. Le mouchoir risquait d'être découvert alors qu'il n'aurait pas dû se trouver là, ce qui mettrait, assurément, la souveraine en bien mauvaise posture. Olympe hésitait, se doutant parfaitement que si elle se levait pour le ramasser, Louis XVI lui demanderait de quoi il s'agissait, mais le laisser au sol était encore plus risqué. Réfléchissant à toute vitesse, la jeune fille cherchait le moyen le plus discret de cacher le mouchoir à la vue du Roi qui, de son côté, prit la main de son épouse pour y déposer un baiser.

« Madame de Polignac, je vous salue.

- Votre Majesté...

- Madame, reprit le Roi à l'égard de sa femme, je viens vous saluer avant de partir à la chasse. L'on m'a informé de votre désir de quitter Versailles pour Trianon ?

- Oui, mon ami, je pars ce soir pour quelques jours, en compagnie de madame de Polignac, de madame de Lamballe et de mademoiselle du Puget, la nouvelle sous-gouvernante des Princes. Olympe, approchez... »

En entendant son nom, la jeune fille se leva promptement et sauta ainsi sur l'occasion d'aider la Reine, qui, sous le coup de l'émotion, n'écoutait son époux que d'une oreille. Plongeant dans une majestueuse révérence, elle recouvrit savamment le mouchoir avec les plis de sa robe. Fière de rencontrer le Roi, elle ne profita pas pour autant de l'instant, tant elle était inquiète à l'idée de commettre un impair ou que l'étoffe ne soit vue. Droite comme un i, elle restait dans la même position jusqu'à ce que Louis XVI l'autorise à se relever.

« Mademoiselle, je suis ravi de vous rencontrer. Aux visages réjouis de mes enfants, je ne puis que constater à quel point ils vous apprécient, je vous en sais gré.

- Majesté, tout le plaisir et l'honneur sont pour moi... »

Olympe se releva mais ne bougea pas. Elle fixait le Roi, regardait attentivement le couple, veillait à ce qu'aucun morceau d'étoffe n'apparaisse sous sa robe. Marie-Antoinette la dévisageait avec soulagement et se mit même à sourire à son époux. Lorsque, enfin, Louis XVI quitta la pièce, la jeune fille se recula et attrapa le mouchoir qu'elle tendit, sans un mot, à la Reine.

« Merci, Olympe... Merci... »

La sous-gouvernante ne répondit pas. Il n'y en avait pas besoin, elle n'avait pas à savoir. Elle avait fait son devoir en aidant la Reine, le reste n'importait pas. Le regard de la souveraine en disait long sur ce qu'elle ressentait, c'était suffisant. La première entrevue entre Marie-Antoinette et Olympe s'était bien passée, elles s'appréciaient, mais désormais, quelque chose de nouveau semblait lier la Reine à la sous-gouvernante. La confiance et l'amitié d'un côté, le respect et la fidélité de l'autre.

...

Olympe tournait en rond dans sa chambre, ne parvenant pas à se calmer. Deux semaines après son installation à la Cour, elle semblait bien intégrée dans son nouvel emploi. La petite Madame Royale avait fini par s'attacher à sa nouvelle gouvernante, bien moins revêche que les autres, et surtout beaucoup plus jeune, plus fraîche, plus belle aussi. Une sorte de modèle pour la Princesse. Quant au Dauphin, un enfant gentil et attachant, il avait d'office adopté l'adolescente qui s'était prise d'une affection toute particulière pour lui. Les jours passant, Olympe était donc parvenue à nouer des liens, sinon d'amitié, du moins de confiance, avec Marie-Antoinette. La jeune fille voyait la Reine tous les jours lorsqu'elle quittait ses appartements pour voir ses enfants et superviser leur éducation. Suite à son intervention presque divine en cachant le mouchoir importun, la Reine avait estimé qu'elle était assez digne de confiance pour être mise au courant, par la Duchesse, de la situation de sa vie privée. Il était encore une fois question du Comte de Fersen, de rendez-vous secrets dans les jardins du château, de visites impromptues au Petit Trianon, en un mot de doux sentiments amoureux. Marie-Antoinette avait vu dans ces révélations un excellent moyen de vérifier l'impression qu'elle avait eue de la jeune fille lors de l'incident du mouchoir. Elle allait donc éprouver la fidélité d'Olympe, tester son amitié et ainsi voir à quel point elle pouvait avoir confiance en l'adolescente. Si la sous-gouvernante parvenait à relever le défi haut la main, elle serait d'une aide indéniable et qu'il ne fallait surtout pas négliger pour la souveraine et pour Yolande.

« Mademoiselle du Puget, la Reine a besoin de vous. Demain, le Comte de Fersen repartira à Paris pour ensuite rejoindre la Suède d'ici une semaine. Sa Majesté en est tout attristée. Elle veut le revoir une dernière fois avant son départ, vous allez l'y aider. »

Les paroles de la Duchesse de Polignac venaient de lui faire l'effet d'une douche froide. Olympe n'était que la fille du Lieutenant de la Bastille, une demoiselle de petite noblesse, orpheline de mère et qui n'avait pu bénéficier de l'éducation d'un couvent que parce que son oncle avait été généreux. Et malgré ce passé presque anecdotique, elle allait se plonger dans les intrigues de la Cour et dans les petits manèges de la souveraine, conséquences de l'amour passionné et interdit qui unissait la Reine de France à son bel amant suédois. Yolande lui avait alors intimé l'ordre de patienter dans sa chambre jusqu'à ce qu'elle l'y rejoigne pour lui donner les instructions de sa mission du jour. On en était donc là lorsque la jeune fille s'agitait devant son lit comme un ours en cage. Elle ignorait ce qui l'attendait, mais elle aurait préféré être bien loin de Versailles à ce moment-là. Priant pour que, quoi qu'elle ait à faire, tout se passe bien, elle fut surprise par la Duchesse, qui rentra en portant dans ses bras un gros paquet. Olympe analysa la nouvelle arrivante des pieds à la tête puis fixa le chargement qu'elle tenait dans les mains.

« Mademoiselle du Puget, vous allez revêtir cette robe et mettre cette perruque. La Reine va se retirer dans son cabinet doré pour y jouer de la harpe, vous allez donc l'y rejoindre discrètement, par la porte de derrière, celle qui mène à sa salle de bains. Vous jouerez à sa place tandis qu'elle quittera la pièce avec votre robe habituelle pour retrouver le Comte de Fersen à la grille du château, à côté de la pièce d'eau des Suisses. Allons, pressons-nous ! »

La jeune fille n'eut qu'à peine le temps de réagir que déjà Yolande l'aidait à retirer sa tenue crème et bleue pour lui permettre d'enfiler une large robe à paniers rose pâle. Bien lacée dans son dos, sur son corset, la toilette avait un tombé splendide. Olympe avait du mal à retrouver son reflet dans le miroir, et pourtant, la belle demoiselle vêtue d'une robe de Cour dans la glace, c'était bien elle. Rassemblant ses cheveux en chignon, elle mit la perruque et le pouf sur sa tête, ajouta une plume, un éventail, un joli collier de perles, et le tour était joué. Elle n'était pas à proprement parler un sosie de la Reine, loin s'en fallait, mais, de loin, la jeune fille pouvait aisément passer pour Marie-Antoinette, et c'était la seule chose qui comptait. Yolande l'entraîna à sa suite, traversant les nombreuses pièces, jusqu'aux appartements privés de la souveraine. Véritable cocon, il était l'endroit où, avec Trianon, la Reine redevenait une femme comme toutes les autres. Elle n'y recevait que ses amis et sa famille, jouait au billard, à la harpe, aux cartes, et y organisait des dîners en compagnie de ses belles-sœurs, les Comtesses de Provence et d'Artois. Longeant le cabinet de la Méridienne, rejoignant la salle à manger, Olympe descendit un étage pour retrouver la bibliothèque puis le salon doré où la Reine, revêtue comme la jeune fille l'était chaque jour, l'attendait. En la voyant, l'adolescente effectua une révérence dont Marie-Antoinette la releva en lui prenant les mains.

« Mademoiselle du Puget... Olympe... Je vous remercie de ce que vous faites pour moi. Vous n'imaginez pas à quel point vous me comblez ! Je vous confie ma harpe, jouez-en jusqu'à mon retour. J'ai renvoyé mes dames de compagnie ainsi que les gardes, valets et autres serviteurs qui pourraient entrer ici, et j'ai demandé à ne pas être dérangée pour jouer de la musique tranquillement. Je vous laisse donc seule, rassurez-vous, personne n'entrera. À tout à l'heure ! »

La jeune fille regarda la Reine partir, le cœur léger, afin de retrouver une dernière fois son amant avant qu'il ne quitte la France pour plusieurs mois. Marie-Antoinette devait être loin de soupçonner le tourment d'Olympe, pétrifiée à l'idée d'être découverte vêtue comme la souveraine et jouant de son instrument. Pourtant elle se prêta au jeu - elle n'avait de toute façon pas le choix, sinon elle risquait de décevoir à la fois Yolande et la Reine - et entama un morceau à la harpe. Fort heureusement pour elle, les sœurs des Filles de Saint-Joseph lui avaient enseigné l'art de cet instrument, cela se révéla d'une grande aide. Ainsi, durant plus d'une heure, Olympe ne cessa de jouer. Il fallait agir comme si Marie-Antoinette n'avait jamais quitté son petit cabinet doré et, prise de vague à l'âme, s'était enfermée seule pour noyer sa peine dans la musique. À chaque grincement de parquet, à chaque bruit de pas, la jeune fille tressaillait sur son siège. Elle redoutait qu'un valet ne vienne frapper à la porte ou n'entre. Qu'aurait-elle pu faire en pareil cas ? Répondre ? On aurait immédiatement su qu'il ne s'agissait pas de la voix de la Reine. Faire mine d'être Marie-Antoinette ? Elle ne lui ressemblait pas assez pour cela, son déguisement n'aurait trompé l'intrus que durant quelques secondes à peine. Lorsque, enfin, la souveraine reparut par la même porte qu'elle avait empruntée plus tôt, la jeune fille souffla, soulagée. La Reine se changea en un temps record - rapidement imitée par Olympe, que Yolande aida pour aller plus vite - puis s'installa sur le siège qu'avait occupé la gouvernante. De son côté, l'adolescente quitta le cabinet aussi discrètement que possible pour retrouver ses petits Princes et faire comme si rien ne s'était passé.

...

Marie-Antoinette n'était pas ingrate, et Olympe put le constater deux jours plus tard. Tandis que le Comte de Fersen galopait vers la capitale, la souveraine avait convoqué la gouvernante de ses enfants. Grâce à elle, la Reine avait un parfait alibi, personne ne soupçonnerait qu'elle avait passé du temps auprès du bel Axel. Ainsi, la jeune fille avait prouvé sa valeur, son honnêteté et sa fidélité. Tout s'était déroulé le mieux du monde, c'était presque idyllique. Alors, pour la remercier et lui montrer la confiance qu'elle mettait en elle ainsi que son estime, Marie-Antoinette convia l'adolescente au prochain bal de la Cour. Madame Royale y apparaîtrait furtivement - elle n'avait que sept ans ! - et serait accompagnée de sa gouvernante qui ferait ainsi ses premiers pas dans les mondanités versaillaises. Olympe, qui était habituée aux corridors secrets, aux appartements privés et aux escaliers de service, en fut transportée de joie. Être ainsi distinguée et remerciée par la souveraine, c'était gratifiant, c'était grisant ! Pour l'occasion, Marie-Antoinette fit parvenir à la jeune fille une de ses anciennes robes, l'une des nombreuses qu'elle portait durant quelques heures pour ne plus jamais les revêtir. Il s'agissait là d'un superbe cadeau - le vêtement sortant directement de l'atelier de la grande Rose Bertin ! - Olympe devait se montrer à la hauteur du présent et de l'honneur qui lui étaient faits. Au moment où la femme de chambre de Yolande lui laça sa robe de taffetas bleu rebrodée d'or, l'adolescente songea à sa peste de cousine. Hautaine et impertinente, elle lui avait maintes fois lancé la pauvreté de son père au visage, de même que sa propre importance, la richesse de son géniteur et ce que serait son avenir à Versailles auprès de la Reine. Olympe tenait là une belle revanche : celle qui allait briller à la Cour ce soir-là, c'était elle, la petite mademoiselle du Puget dont le père gérait le registre d'écrou de la Bastille, tandis que sa chère Louise enchaînerait les grossesses quelque part au fin fond de la Gascogne. Une victoire ! Une fois coiffée, maquillée et équipée d'un éventail, la jeune fille put quitter sa chambre pour retrouver Madame Royale, prête elle aussi à paraître durant quelques heures dans la Galerie des Glaces. Olympe se sentait belle, presque à la hauteur de toutes ces anciennes familles de la noblesse Française, le prestige en moins. Peut-être rencontrerait-elle le Marquis de ses rêves lors de cette soirée... ? Rien n'était moins sûr, mais elle resta malgré tout concentrée sur sa tâche. Avant d'être l'invitée de la Reine en remerciement de ses bons et loyaux services, elle était surtout présente pour surveiller Marie-Thérèse-Charlotte et rester à son côté durant le temps qu'elle passerait au bal. Vers vingt heures, tandis que la musique résonnait dans une bonne partie du château, la jeune fille marchait lentement vers la Galerie des Glaces, derrière la Princesse et avec Yolande. La soirée s'annonçait féérique, c'était unique, sans doute n'aurait-elle plus jamais l'occasion de briller à Versailles. L'adolescente voulait en profiter.

« Son Altesse, Marie-Thérèse-Charlotte de France ! Madame la Duchesse de Polignac ! hurla l'aboyeur royal. »

Olympe ne fut pas citée. Mais à vrai dire, qu'était-elle dans cet immense palais ? Une simple fourmi au service de la Reine, perdue parmi tant d'autres. Elle n'avait pas la naissance de Madame Royale, ni la faveur et la situation de Yolande. Néanmoins, elle profita de ce que les courtisans tournaient leurs regards vers les nouvelles arrivantes pour s'imaginer qu'ils étaient pour elle, et elle seule. La Princesse s'installa sur un petit trône installé spécialement pour elle. Il n'était pas question qu'elle danse, elle assisterait seulement au bal de loin. Olympe prit place à sa droite et observa l'assistance. Toutes ces plumes, tous ces rubans, ces diamants, tant de belles robes brodées et rebrodées d'or ou d'argent, c'était à en avoir le vertige. Sortie de ses pensées par une petite voix douce, la jeune fille tourna la tête vers Madame Royale.

« Mademoiselle, cela me rassure de vous avoir près de moi. Je n'ai pas l'habitude de paraître ainsi devant tant de monde.

- Rassurez-vous, Votre Altesse, la soirée se passera bien. Et puis, vous ne serez là que pour quelques heures seulement.

- Ensuite, vous m'accompagnerez pour mon coucher ?

- Naturellement, Votre Altesse.

- Vous retournerez danser après ?

- Certainement, Votre Altesse. La Reine m'a offert l'honneur de participer à la soirée, je ne voudrais la décevoir pour rien au monde. »

Marie-Thérèse-Charlotte déposa sa main sur celle d'Olympe. Bien que difficile à cerner et à faire obéir, elle était pourtant très proche de sa sous-gouvernante. La jeune fille était même la seule personne à pouvoir obtenir tout ce qu'elle voulait de la Princesse, excepté Louis XVI, adoré par sa petite 'Mousseline'. La présence de l'adolescente apaisait Madame Royale, qui restait avant tout timide. Le monde avait l'air de lui déplaire. Olympe regardait les couples danser et virevolter. Yolande était gracieuse et légère, Marie-Antoinette semblait ne même pas toucher le sol lorsqu'elle valsait, tel un oiseau. La jeune fille aurait aimé danser, mais tant que sa Princesse serait là, elle ne bougerait pas. Au bout d'un long moment, elle sentit un regard appuyé se poser sur elle. Tournant les yeux vers l'homme qui la fixait, l'adolescente le toisa à son tour sans savoir de qui il s'agissait. Petit, la trentaine bien entamée, les cheveux sombres et courts avec une calvitie naissante, il portait un costume noir et rouge, était collé par deux hommes presque insignifiants et suivait à la trace le Comte d'Artois. Olympe tressaillit en le détaillant. De loin, il maintenait son regard en lui souriant, mais ce sourire était plus effrayant qu'engageant. Lorsque la Duchesse de Polignac cessa de danser pour prendre des nouvelles de la Princesse et demander à la sous-gouvernante si tout se passait bien, Olympe saisit sa chance d'en savoir plus.

« Mademoiselle du Puget, tout va bien ? Madame Royale est à son aise ?

- Tout se passe à merveille, madame. La Princesse est sage comme une image, elle admire le spectacle qui lui est offert.

- Fort bien. D'ici vingt minutes vous, l'emmènerez se coucher, ensuite vous serez libre de revenir ici et de danser à votre guise, conclut-elle en commençant à s'éloigner.

- Madame... !

- Oui ?

- Il y a un homme qui ne cesse de m'observer depuis tout à l'heure. Sauriez-vous me dire de qui il s'agit ? C'est celui qui suit le Comte d'Artois comme un petit chien... »

Yolande ne put s'empêcher de rire en entendant la comparaison. Prête à railler Olympe sur un potentiel prétendant qui la sortirait de son anonymat en l'épousant, elle se ravisa et perdit son sourire.

« Il s'agit d'Auguste Ramard, le mouchard du Comte.

- Le mouchard ?

- L'espion, si vous préférez. Je n'aime pas ce regard qu'il porte sur vous. Méfiez-vous-en, il est fourbe et mauvais. C'est l'âme damnée du frère du Roi, il surveille même la Reine ! S'il vous approche, fuyez-le, et surtout prévenez-moi. Je retourne danser, mademoiselle, n'oubliez pas la Princesse !

- Merci, madame. »

Olympe se sentit soudain mal à l'aise. Ramard avait cessé de la fixer de façon intensive, comprenant que Yolande l'avait repéré. Mais, de temps à autre, ses petits yeux noirs et sournois revenaient vers la jeune fille. Il était angoissant, elle en avait froid dans le dos. Préférant oublier l'importun qui risquait de lui gâcher sa soirée, elle se tourna vers la Princesse, qui semblait s'amuser à voir tout le monde danser. Lorsque vint l'heure d'emmener Madame Royale au lit, la jeune fille se leva, présenta l'enfant à Marie-Antoinette et Louis XVI pour leur souhaiter une bonne nuit, puis quitta la Galerie des Glaces jusqu'aux appartements de la Dauphine. Il était vingt-trois heures, la nuit était noire, les étoiles brillaient dans le ciel et la petite Princesse fermait ses paupières. La fin de la fête serait belle, Olympe comptait en profiter. Sortant de l'appartement, elle allait remonter par l'escalier de la Reine lorsqu'une voix l'interpella.

« Mademoiselle, je vous ai vue en compagnie de la Princesse tout à l'heure, mais je n'ai pas le plaisir de vous connaître... Je me présente, Auguste Ramard, humble serviteur du Comte d'Artois, et vous ? »

Ramard prit la main de la jeune fille pour y déposer un baiser. Sa voix faussement mielleuse et ses manières un peu brusques dégoûtaient Olympe, qui arracha sa main de celle du mouchard.

« Je m'appelle Olympe du Puget, je suis la sous-gouvernante attachée au service des enfants royaux. Mais à présent, souffrez que je m'en aille... repartit-elle sèchement en gravissant une marche.

- Du calme, mademoiselle Olympe ! Je ne vais pas vous croquer... Pourquoi partez-vous si vite ? J'aimerais tant faire plus amplement connaissance avec vous... Vous êtes charmante ! Les Princes ont bien de la chance d'avoir une sous-gouvernante telle que vous !

- Je ne peux pas rester, la Reine m'attend ! Maintenant je vous prierai de me lâcher, je dois partir...

- J'espère avoir l'occasion de vous revoir. M'accorderez-vous une danse au bal ?

- Je ne sais pas ! Adieu ! »

La jeune fille n'était cependant pas dupe. Il ne pouvait s'agir d'un adieu, seulement d'un au revoir, probablement d'un 'à tout à l'heure'... À présent que Ramard l'avait repérée et semblait la trouver à son goût, Olympe redoutait qu'il ne la poursuive de ses assiduités à maintes reprises, que cela soit à la soirée ou ailleurs. L'appartement des Princes était un cocon, une protection, mais elle ne pourrait y passer toute sa vie. Elle sortait, errait souvent seule dans les jardins, traversait moult corridors pour rejoindre la Reine ou accomplir une tâche pour son service. Elle pressentait que le mouchard n'allait pas la lâcher aussi facilement. Ayant remonté l'escalier en courant, prête à fuir Ramard s'il s'avisait de la suivre, Olympe se retrouva de nouveau dans la Galerie des Glaces. Vu la foule qui s'y amassait encore, elle ne risquerait pas d'être une nouvelle fois importunée. Marie-Antoinette la vit revenir et lui fit signe de la rejoindre.

« Olympe, ma fille dort-elle ?

- Comme un ange, Votre Majesté. Le bal lui a beaucoup plu mais elle était fatiguée.

- Parfait ! Vous êtes décidément d'une aide précieuse, Olympe. Que ferais-je sans vous ? À présent, amusez-vous, vous l'avez mérité. Dansez, allez jouer au billard dans le salon de Vénus, riez, buvez, faites tout ce que bon vous semble ! Ce soir, vous êtes mon invitée.

- Je vous remercie, Majesté ! »

L'adolescente la salua une nouvelle fois puis se rapprocha de Yolande, seule à côté d'un rideau entre deux danses.

« Madame, ce Ramard, il est venu me parler...

- Quand ? Où ?

- Tout à l'heure, au pied de l'escalier de la Reine. Je sortais de l'antichambre de la Dauphine lorsqu'il m'a abordée. Je le soupçonne de s'être caché là pour m'attendre...

- Que vous a-t-il dit ?

- Il s'est présenté, m'a demandé mon nom puis m'a fait quelques avances.

- C'est bien ce qu'il me semblait... Son regard... On aurait dit un chat prêt à sauter sur une souris pour la savourer ! Oubliez-le, je vais demander à Sa Majesté qu'elle le fasse surveiller pour qu'il ne vous approche pas de trop près.

- Merci, madame. »

Olympe sourit à Yolande. Elle avait beau être sa supérieure hiérarchique, elle semblait avant tout devenir presque une amie. Naturellement, la jeune fille n'agirait jamais avec elle comme elle avait agi avec sa cousine Louise, ni même comme elle l'aurait fait avec Charlotte si elle l'avait vue grandir. Mais leur lien était solide, elles se complétaient. Olympe faisait dans l'ombre ce que Yolande, en pleine lumière, ne pouvait faire. À l'inverse, la Duchesse pouvait user de son influence pour aider et protéger la sous-gouvernante. L'adolescente, oubliant Ramard qui était pourtant reparu dans la salle - vivement tancé par le Comte d'Artois pour s'être absenté ! - se laissa aller à des danses avec des inconnus qui semblaient bien plus avenants que le mouchard. Elle bénissait les sœurs de son couvent pour lui avoir enseigné quelques pas, elle ne passait ainsi nullement pour une novice en la matière, ses cavaliers louant son talent.

« M'accorderez-vous cette danse, mademoiselle ? »

Une voix chaude et grave fit sursauter la jeune fille. Se retournant, elle tomba nez à nez avec un homme - très probablement un officier au vu de son uniforme bleu et argent - qui devait avoir environ vingt-cinq ou vingt-six ans. Grand, brun, ses longs cheveux noués par un ruban de velours, il était séduisant, beau même. Olympe accepta volontiers l'invitation. Il ne serait sans doute pas l'homme de ses rêves, mais il était indéniablement agréable à regarder, galant et bien plus sympathique que Ramard. Entraînée par le rythme de la musique, la jeune fille en oubliait l'heure. Pour un peu, elle se serait sentie telle la Cendrillon décrite par Charles Perrault un siècle plus tôt. Lorsque la danse prit fin, elle se sépara de son cavalier, qui la gratifia d'un baiser sur la main en lui lançant un regard de braise.

« Comte Lazare de Peyrolles, officier de l'armée du Roi, pour vous servir, mademoiselle...

- Olympe du Puget, sous-gouvernante des Enfants de France. Ravie, monsieur le Comte... sourit-elle, le rose aux joues.

- J'espère avoir le plaisir de vous croiser de nouveau à Versailles, mademoiselle... Au revoir ! »

La jeune fille se sentait légère. Il lui semblait gentil, aimable. Elle venait de passer une soirée digne des bals de contes de fées que son père lui lisait lorsqu'elle était enfant. Mais la nuit touchait à sa fin. Dès le lendemain à la première heure, elle devrait reprendre son service auprès de ses Princes et tout oublier - ou presque ! - de ce magnifique bal. Ce soir-là, le sommeil peina à venir tant ses yeux brillaient encore de milliers d'étoiles. La Reine lui avait fait un magnifique cadeau.

...

Le lendemain du bal, Olympe se sentait fatiguée. S'étirant dans son lit, elle rêvait de dormir quelques heures de plus, de rester à paresser en attendant qu'une femme de chambre vienne la tirer de son sommeil pour la vêtir et la conduire chez la Reine qui l'attendait. Mais ce n'était rien de moins qu'un rêve et sa journée s'annonçait bien remplie. Mollement, la jeune fille se leva, passa un peu d'eau fraîche sur son visage puis enfila sa robe anglaise couleur crème - plus commode car se fermant sur le devant - et descendit prendre son service. Point de femme de chambre, point de chocolat chaud, point d'invitation de Marie-Antoinette. Seulement le réveil de Madame Royale et du petit Dauphin, les leçons à donner, les prières à effectuer - Yolande avait interdit que les enfants aillent chaque jour à la messe - les soins à apporter à Louis-Joseph, dont les membres continuaient de le faire souffrir. C'était son lot quotidien et, malgré sa folle soirée de la veille, il lui fallait s'y plier. En fin de matinée, Louis-Joseph était prêt à affronter sa journée, perclus de ses douleurs habituelles mais sans jamais se plaindre. Olympe entourait affectueusement cet enfant si courageux qu'elle aimait beaucoup. À la fin de la leçon de danse de Madame Royale - très douée pour son jeune âge - Yolande de Polignac apparut, fraîche, radieuse. On avait peine à croire qu'elle avait passé sa nuit à danser et virevolter au rythme endiablé des musiciens de la Cour. Saluant la Princesse, elle l'autorisa à faire sa visite quotidienne à son petit frère pour mieux attirer la jeune fille dans un coin.

« Olympe, la Reine va avoir une nouvelle fois besoin de vous.

- Que dois-je faire, madame ?

- Sa Majesté a des lettres à transmettre au Comte de Fersen avant qu'il ne quitte Paris demain matin à l'aube.

- La Reine n'a pas de service de courrier ?

- Si, mais à Versailles, toutes les lettres sont lues et épluchées par le Cabinet Noir. Rien ne quitte le château sans avoir été vérifié auparavant. Ainsi, vous comprendrez aisément que Sa Majesté ne veuille pas que le Roi lise ses lettres...

- La Reine veut donc que je me rendre à Paris pour porter son courrier au Comte de Fersen ?

- C'est tout à fait cela. Mais il faut vous hâter. Vous partez dans une heure, une voiture vous attendra devant la Cour de Marbre. Pour n'éveiller aucun soupçon, officiellement vous irez vous reposer chez votre père durant deux jours. Préparez votre bagage rapidement, voici les lettres, ajouta-t-elle en lui tendant un paquet de papiers. Rangez-les dans vos affaires et surtout ne les perdez pas !

- Bien, madame, je serai à la hauteur.

- J'étais sûre que vous mèneriez cette mission à bien. Le Comte de Fersen loge au 36 de la rue Saint-Thomas du Louvre, juste à côté du palais. Dès que vous arriverez à Paris, vous lui remettrez les lettres de la Reine puis vous irez chez votre père. Je compte sur vous, et la Reine aussi ! »

En un éclair, Yolande quitta la pièce, laissant Olympe seule. La jeune fille haussa les épaules en soupirant. Le métier de sous-gouvernante des enfants royaux était compliqué... ! Surtout si elle en venait à outrepasser ses fonctions pour le bon plaisir de la souveraine. Mais l'adolescente avait promis... et elle ne se sentait pas capable de résister. Elle appréciait beaucoup trop Marie-Antoinette pour se dresser contre elle. Cette femme l'avait touchée, elle ne voyait pas la Reine décriée des pamphlets, mais simplement la mère, l'épouse, l'amante, le pion lâché dans un pays inconnu pour satisfaire les ambitions politiques de l'Impératrice d'Autriche. Cachant les lettres dans son décolleté, la jeune fille quitta la bibliothèque de la Dauphine qu'occupait Madame Royale pour retourner dans sa chambre et préparer son sac. Deux robes, du linge propre, les lettres bien cachées entre les morceaux de tissus, quelques babioles, et elle partait pour une nouvelle mission. Bien installée dans la voiture qui la menait vers Paris, elle ne se retourna pas pour voir Versailles avec le soleil à son zénith. Le château lui manquait un peu mais, d'ici deux jours elle le retrouverait. Pourtant, si elle s'était retournée, elle aurait vu trois cavaliers suivre la berline à distance raisonnable. L'un d'eux n'était autre qu'Auguste Ramard, le maudit mouchard du Comte d'Artois, suivi de ses sbires, les deux mêmes qui l'avaient collé la veille, au bal. Yves-Marie-Pierrick de Tournemain et Jules Loisel n'étaient que des espions de bas étages, à eux deux ils équivalaient bien l'intelligence de Ramard, et à eux trois ils étaient la méchanceté et la fourberie personnifiées. Mais Olympe était loin de soupçonner que le Comte d'Artois l'avait fait suivre. Après tout, qu'est-ce qu'une sous-gouvernante de quinze ans, rattachée au service des Princes, pouvait bien représenter comme menace ou comme danger, surtout si elle partait rendre visite à son père ? En fin d'après-midi, la jeune fille descendit de la voiture à côté du Palais-Royal pour remonter la rue Saint-Thomas du Louvre. Passant devant ce qui fut le brillant hôtel de la belle 'Arthénise', la Marquise de Rambouillet, précieuse parmi les Précieuses, Olympe ne put retenir un soupir d'admiration. Malgré les moqueries de Molière au siècle précédent avec ses 'Précieuses ridicules', elle aurait bien aimé, elle aussi, tenir un si prestigieux salon pour y recevoir ce que Paris comptait de plus élégant et de plus cultivé. Arrivant enfin devant l'auberge du numéro 36, elle gravit les marches jusqu'à l'étage. Suivant les instructions que la Reine lui avait glissées parmi les lettres, elle frappa à une porte et tomba nez à nez avec le Comte de Fersen.

« Monsieur, c'est la Reine qui m'envoie. Elle m'a demandé de vous donner ceci. Tenez... »

Axel prit le paquet et en respira l'odeur. Un effluve de rose et de jasmin : la Reine n'avait pas manqué d'asperger ses missives de son eau de toilette pour qu'elle le suive jusqu'en Suède. Déposant les lettres sur son cœur, il remercia Olympe, qui le salua puis repartit comme elle était venue. La mission était accomplie haut la main, mais, avant de retourner rue du Temple chez son père, la jeune fille voulut faire un tour du côté du Palais-Royal... Si Charlotte y errait comme on le disait, elle ne manquerait pas de la trouver. Une petite fille de six ans se repère facilement ! Remontant la rue Saint-Thomas du Louvre jusqu'au palais du Duc d'Orléans, Olympe entreprit d'en faire le tour. Croisant plusieurs filles de joie qui vendaient leur corps pour vivre, elle ne manqua pas de répondre aux gentilshommes galants qui la saluaient sur leur passage. Le Palais-Royal était assez imposant, ses arcades abritaient de nombreux commerces ainsi que des cafés, dont le célèbre Café de Foy, et ses jardins étaient grands, vivants, toujours occupés par des badauds de passage. Enfin, au loin, Olympe aperçut une petite fille qui courait dans tous les sens, amusant les Parisiens attroupés autour d'elle, et qui lui lançaient des pièces. La jeune fille n'eut aucune hésitation. Cette enfant, vêtue de bleu et de rouge, avec un semblant de jupe et un large tricorne, c'était bien sa petite Charlotte. Elle était loin du joli bébé tout rose de sa chère Jeannette. C'était à présent une mignonne petite fille, et l'adolescente lui trouva, elle aussi, un petit air de chaton des rues. S'approchant du petit groupe, elle arriva à la fin du numéro de la gamine, qui saluait l'assemblée en riant et en récoltant sa monnaie. Quand tout le monde se fut éloigné, Olympe s'accroupit pour se mettre à la hauteur de la petite.

« Qu'est-ce que tu veux ? C'est mon argent ! Si t'en veux, tu n'as qu'à le gagner !

- Je n'en ai pas après ton argent. Mais dis-moi, ton prénom, ce ne serait pas Charlotte, par hasard ?

- Comment tu sais ça, toi ?

- Oh, tu ne dois plus te souvenir de moi. Je suis Olympe, Olympe du Puget ! Ta maman, Jeannette, était ma voisine. Vous habitiez rue du Temple, en face de chez mon père. Quand j'avais dix ans, je te gardais. Tu étais encore un bébé. Je suis partie au couvent quand tu avais un an. À ma sortie, ma pauvre Jeannette était morte et je ne savais pas où te trouver... »

Le sourire d'Olympe apaisa la gamine, qui s'était aussitôt mise sur la défensive. La petite toisait la jeune fille de pied en cap, partagée entre l'envie de fuir en pleurant et celle de lui sauter au cou.

« Je me rappelle quand j'étais petite, Maman me parlait souvent d'une Olympe qui me surveillait, bébé. C'est bien toi ? Je ne me rappelle de rien, moi...

- Oui, c'est bien moi. Tu as tellement changé... !

- Normal, depuis le temps ! Pourquoi tu ne me retrouves que maintenant ?

- En quittant le couvent je suis aussitôt partie à Versailles, au service des enfants de la Reine.

- À Versailles ? Whaou ! C'est pour ça que tu as une belle robe de princesse ! »

Olympe se mit à rire. La petite était mignonne comme tout, quoi qu'un peu agitée, toujours méfiante, mais au fond elle semblait surtout être gentille et débrouillarde. D'un autre côté, passer un an à errer dans les rues pour survivre parce que personne ne voulait d'elle, cela avait dû lui forger le caractère. Elle ne manquait pas de répondant malgré ses six ans !

« Je suis quand même contente de te retrouver, Olympe ! Même si je ne me souviens pas de t'avoir connue, je t'ai imaginée dans mes rêves quand Maman me parlait de toi. Et maintenant que je te vois en vrai, je me dis que je n'avais pas tant rêvé que ça ! »

Olympe ouvrit les bras dans l'espoir que la petite ne la rejetterait pas, qu'elle viendrait s'y lover et que ce serait le début d'une belle amitié. Charlotte se colla vivement contre l'adolescente. C'était comme retrouver une grande sœur, une compagne d'enfance.

« J'aimerais tellement te sortir de ce cauchemar, Charlotte... T'emmener avec moi à Versailles... Mais ce n'est pas possible, outre que ma chambre est minuscule, la Reine ne le permettrait sûrement pas.

- Oh, rassure-toi ! J'ai mes habitudes ici. Les boutiquiers m'aiment bien. Avec mes petits tours, j'amuse les passants, qui restent pour acheter ou consommer.

- Mais où dors-tu ?

- Ici, là. Ça change tout le temps, selon mon humeur.

- Et tu es heureuse, comme ça ? Je ne peux pas le croire...

- J'ai appris à l'être. Ça m'amuse ! Je connais tout le monde, et tout le monde me connaît !

- Je dois rentrer chez mon père, Charlotte, mais promets-moi que, si tu as besoin d'une aide, quelle qu'elle soit, fais-le-lui savoir, fais-le-moi savoir surtout. Je ferai tout ce que je peux pour te rendre service. Ça me fait mal au cœur de te voir ici !

- Merci, Olympe ! Mais ne t'en fais pas, ici, c'est ma maison ! À bientôt, alors ! sourit la gamine en s'éloignant pour attirer de nouveaux badauds en quête d'amusement. »

Le cœur de l'adolescente se serrait en voyant ce petit bout d'enfant de six ans agir comme une grande fille, se débrouiller seule pour gagner sa vie alors qu'elle aurait dû grandir dans une petite boutique tranquille de la rue du Temple avec ses parents. Olympe songea à Jeannette. Que penserait-elle de voir sa petite dans les rues, au Palais-Royal, à ne vivre que de la charité de ses occupants ? Que dirait-elle en apprenant qu'André avait refusé de la récupérer par manque d'argent ? Si sa place à Versailles et la Reine n'étaient pas aussi importantes aux yeux de la jeune fille, elle aurait volontiers tout quitté pour prendre Charlotte avec elle et l'éduquer. Mais ce n'était pas possible, il en était hors de question... Alors, toujours suivie de plus ou moins loin par Auguste Ramard et ses acolytes, elle s'éloigna du Palais-Royal, lentement, pour retrouver son père rue du Temple. Dès le lendemain, la voiture de Yolande viendrait la récupérer devant le Louvre et elle devrait reprendre son service auprès de Madame Royale et du Dauphin.