Chapitre 4 : Sous-gouvernante des Enfants de France
Un mois et demi s'était écoulé depuis l'arrivée d'Olympe à Versailles. Plus que jamais, la jeune fille avait la confiance de la Reine, qui lui savait gré des services qu'elle lui avait rendus. Tout ce qu'elle avait déjà accompli avait pu montrer à Marie-Antoinette que la nouvelle sous-gouvernante de ses enfants était une personne fiable et sincère, bien différente des autres femmes rattachées au service des Princes. En outre, elle s'occupait à merveille de Madame Royale et du Dauphin, qui faisaient tous les deux de grands progrès au contact de la jeune fille. Très bientôt, d'ailleurs, le petit Duc de Normandie lui serait également confié. Pour Olympe, tout se déroulait parfaitement dans le plus joli, le plus brillant des mondes. Une sorte de bulle dorée dans laquelle rien ne pouvait aller mal. Excepté la présence trop appuyée de Ramard. Maintes fois, tandis que l'adolescente se promenait dans les jardins ou lorsqu'elle accompagnait les enfants royaux à Trianon, elle avait le malheur de croiser le mouchard. Il ne semblait nullement impressionné par la proximité de la jeune fille avec la Reine et Yolande de Polignac, et ne désarmait pas. Chaque nouvelle rencontre était sujette au même but : il voulait la séduire, en faire sa maîtresse, voire l'épouser ! Une perspective qui n'enchantait jamais Olympe, impressionnée, effrayée même par ce petit homme au physique ingrat et qui la répugnait. Il semblait pourtant très épris, parfois sincère, mais la jeune fille ne s'imaginait absolument pas mariée à cet individu. Elle comprit néanmoins rapidement qu'il représentait une menace. On ne parlait plus d'épousailles, mais bien d'espionnage. Ainsi, le Comte d'Artois avait lancé son mouchard sur les traces de la Reine, de la Duchesse et maintenant d'Olympe, pour mieux connaître les petits secrets de sa belle-sœur. Il était proprement odieux ! Surtout qu'il semblait apprécier Marie-Antoinette, ils se voyaient régulièrement et il l'accueillait même à de nombreuses reprises dans sa petite folie de Bagatelle. C'était à n'y rien comprendre. Et force fut de constater pour la sous-gouvernante que Ramard avait eu un coup de foudre pour elle, et qu'à trop la pister pour en apprendre plus, ses sentiments s'étaient accrus. De quoi en avoir la nausée ! Quelques jours à peine après son retour à Versailles, lorsqu'elle était partie porter les lettres de la souveraine au Comte de Fersen, la jeune fille dut traverser l'appartement de parade de Louis XVI. C'était le matin, la chambre royale était pleine à craquer. Se frayant un chemin pour fendre la foule, Olympe longea le salon de l'œil de bœuf pour ressortir par la Galerie des Glaces, lorsque des voix discrètes s'élevèrent. Alors, trop curieuse et prenant son courage à deux mains, elle s'approcha de la porte restée entrouverte et aperçut le Comte d'Artois en pleine conversation avec son 'prétendant'.
« Alors, Ramard ? Qu'avez-vous appris ?
- Votre Altesse, j'ai fait comme vous m'avez dit. J'ai suivi mademoiselle du Puget jusqu'au Palais-Royal, où la voiture de la Polignac l'a déposée.
- Qu'y faisait-elle ?
- Je l'ignore, Votre Altesse, je l'ignore !
- Comment cela, vous l'ignorez ? Mais bon sang, Ramard, pourquoi je vous paye si vous n'êtes même pas capable de savoir ce qu'elle faisait au Palais-Royal au lieu d'être auprès des Princes ? »
La colère du Comte était palpable. Manifestement, son fidèle mouchard n'était pas un serviteur si assidu... Rien que pour voir Artois réprimander Ramard, mielleux à souhait et étalé comme un tapis prêt à se faire essuyer les pieds dessus, Olympe ne voulut manquer cette scène pour rien au monde.
« J'ignore ce qu'elle y a fait, Votre Altesse, mais je sais qui elle y a vu !
- Et qui donc ?
- Le Comte de Fersen, Votre Altesse. Il y logeait jusqu'à son départ pour la Suède.
- Fersen, dites-vous... ? La Reine a certainement dû lui faire parvenir un message, du courrier ou je ne sais quoi d'autre... Que ne l'avez-vous arrêtée avant qu'elle ne rentre dans cette auberge, abruti ?
- Mais Votre Altesse m'avait stipulé de la suivre, non de l'arrêter ! protesta Ramard, mal à l'aise.
- Mais qu'est qu'il est... »
Artois se retint d'achever sa phrase, mais sa main posée sur son front et les traits tirés de son visage voulaient tout dire. Derrière sa porte, Olympe pouffait de rire. Ce qui ne l'empêchait nullement d'être inquiète : le Comte l'avait fait suivre, il n'hésiterait pas à recommencer...
« Bon... Et ensuite, qu'a-t-elle fait ?
- Elle a gagné le Palais-Royal où elle a retrouvé une petite fille qui rôde souvent là-bas. On l'appelle 'le Petit Chat Écorché du Palais-Royal', elle fait des tours pour amuser les passants, c'est assez drôle et elle fait aussi...
- Mais je me moque de cette enfant ! Je vous parle de votre Olympe, dont vous me rabâchez le nom depuis des semaines ! Vous rêvez si vous pensez la séduire un jour, mon pauvre vieux, elle est bien plus intelligente que vous ! Elle arriverait même à vous semer dans le château tellement vous êtes lent ! »
Ramard marmonnait entre ses dents, mais la jeune fille comprenait parfaitement qu'il maudissait son maître. En à peine quinze minutes, il venait de se faire traiter d'abruti, de pauvre vieux, de lambin, de stupide... Les petits yeux sombres et sournois de Ramard faisaient peur à l'adolescente, toujours en planque. Bien qu'elle le dépassât aisément d'une tête, elle le trouvait terrifiant...
« Bien, et après le Palais-Royal, où est-elle passée ?
- Elle s'est rendue rue du Temple, où réside son père, le Lieutenant de la Bastille. Le lendemain, elle est repartie avec la voiture de la Polignac. Je suis resté dans une auberge à proximité de la maison du Lieutenant du Puget jusqu'à ce qu'elle parte.
- Bien ! Pour une fois que vous êtes à peu près efficace... ! À présent vous allez... »
Olympe tendait l'oreille mais ne parvenait pas à entendre la fin de la conversation, les deux hommes s'éloignant vers la porte d'en face. Le lever du Roi était avancé, le Comte d'Artois était donc convié à saluer son frère, entraînant derrière lui Ramard. Mais pour la jeune fille, il était urgent d'avertir Yolande. Quittant sa cachette pour traverser ce qui restait de la Galerie des Glaces et rejoindre l'appartement des Princes, elle décida de raconter cette discussion à la Duchesse, ainsi que l'assiduité du mouchard. Il lui faudrait, sinon une protection, du moins effrayer Auguste afin qu'il s'éloigne d'elle. Deux heures plus tard, tandis que la jeune fille aidait Madame Royale à achever une partition à la harpe, la favorite de la Reine apparut pour surveiller les progrès de la Princesse.
« Olympe, tout se passe bien ?
- À merveille, madame.
- Parfait. Votre Altesse, vous pouvez rendre visite au Dauphin. »
La petite se leva et hocha de la tête vers Olympe pour la saluer, ce qui amusa la jeune fille. Décidément, elle aimait beaucoup sa petite protégée... Une fois seule avec Yolande, la sous-gouvernante attira son attention sur Ramard.
« Madame, ce matin j'ai surpris une conversation entre le Comte d'Artois et son mouchard.
- Laquelle ?
- Il m'a suivie lorsque j'ai quitté le château pour porter les lettres au Comte de Fersen. Fort heureusement, ils ignorent ce que j'y ai fait, ils n'ont que des soupçons, mais ce maudit espion sait que je l'ai vu, et il se doute également que c'est pour le service de la Reine. Ramard est resté sur place toute la nuit jusqu'au lendemain lorsque je suis partie...
- Décidément, ces deux-là... ! tonna la Duchesse en frappant le plat de sa main avec son poing. Le Comte d'Artois dit apprécier sa belle-sœur mais ne peut s'empêcher de la faire surveiller ! Moi aussi, ils m'épient. Forcément, comme vous êtes à son service, ils vous suivent également.
- Ramard ne fait pas que cela. Il s'amuse à me poursuivre lors de mes promenades, à forcer les rencontres dans les couloirs du château. Je ne vous cache pas, madame, qu'il me fait peur...
- Rassurez-vous, Olympe, je vais faire le nécessaire pour que ce rustre garde ses distances.
- Je le sens épris, mais dangereusement, maladroitement...
- Pitié, ne le défendez pas ! Cet homme est indéfendable ! Je me moque de ses sentiments, il est cruel et sournois. Même s'il vous aime - en admettant qu'il sache ce que signifie le mot aimer ! - il reste une menace. Qu'il vous adule de loin, cela sera suffisant ! »
Yolande semblait profondément énervée. Olympe espérait que la Duchesse avait dit vrai, qu'elle parviendrait à faire s'éloigner Ramard, qu'enfin il la laisserait respirer et se déplacer à sa guise sans se placer automatiquement sur son chemin.
...
Trois jours plus tard, le 15 août au matin, une tension se faisait sentir dans tout Versailles. Les courtisans semblaient agités, les valets de chambre et autres servantes couraient partout en faisant circuler des rumeurs. Ce fut dans ce climat étrange qu'Olympe entendit deux duchesses passer dans un couloir en racontant que le Cardinal de Rohan, qui avait célébré le mariage de Marie-Antoinette et Louis XVI, venait d'être arrêté en pleine Galerie des Glaces par ordre du Roi. La jeune fille ne comprenait pas le pourquoi du comment, mais cela semblait retourner tout le monde. Arrivant auprès des Princes, elle surveilla leur lever, aida Madame Royale à faire ses gammes puis accueillit la Reine en la saluant.
« Olympe, relevez-vous... »
La voix chevrotante de la souveraine inquiéta la sous-gouvernante. Marie-Antoinette était pâle, ses membres tremblaient, ses yeux semblaient absents.
« Mousseline, allez retrouver le Dauphin, ma chérie... »
Après un baiser déposé sur la joue de sa mère, la Princesse quitta son salon de travail pour voir son frère, laissant Olympe seule face à la Reine. La jeune fille n'osait pas bouger, elle ne savait pas quoi faire. La souveraine ne l'avait pas invitée à s'asseoir, alors elle resta plantée en plein milieu de la pièce, droite comme un piquet. Soudain, Marie-Antoinette éclata en sanglots. Le visage plongé dans ses mains, elle ne pouvait plus retenir ses larmes.
« Olympe, approchez... murmura la souveraine. »
La sous-gouvernante prit la main que la Reine lui tendait, déposa un coussin aux pieds de Marie-Antoinette et s'y installa en lui proposant son mouchoir de fine batiste.
« Olympe, vous n'imaginez pas à quel point c'est difficile, à quel point je suis malheureuse ! On en vient à utiliser mon nom pour me salir ! On tue ma réputation, on vole en se faisant passer pour moi, et à présent on me maudit ! J'ai entendu ces langues de vipères critiquer mon amour des parures, mon goût des belles choses. On m'injurie, on me qualifie de dépensière... Je n'en peux plus !
- Qui a osé faire tout ceci, Majesté ? Qui a usurpé votre nom pour vous salir ? tenta timidement la sous-gouvernante, incrédule.
- La Comtesse de la Motte, une intrigante qui prétend descendre des Valois par voie bâtarde. Elle n'a eu de cesse de se mettre en travers de mes pas... Pour attirer mon attention, pour obtenir de moi une quelconque charge, elle n'hésitait pas à simuler des évanouissements. Mais cela n'a pas pris. Aujourd'hui, je viens d'apprendre qu'elle a dupé cet imbécile de Rohan pour qu'il achète en mon nom le superbe collier que Bassange et Boehmer m'avaient proposé il y a sept et quatre ans. Ce bijou était trop cher, je ne suis pas folle ! J'aime les parures, mais je ne vais pas ruiner le royaume pour un caprice ! En outre, porter un collier prévu initialement pour cette maudite Du Barry... Certainement pas !
- Le Cardinal l'a acheté ? Il l'a crue ? s'étouffa Olympe, de plus en plus surprise par tant de naïveté.
- Hélas... Elle lui a fait parvenir de nombreuses lettres que je lui aurais écrites. Comme si, après quinze ans à proprement l'ignorer, j'allais mettre entre ses mains un tel projet d'achat... ! Elle est même allée jusqu'à engager une prostituée qui, dit-on, me ressemble, pour mieux le prendre au piège. Et ce benêt a plongé la tête la première dans son piège ! Ma pauvre mère avait raison de s'en méfier... Il est fourbe et candide ! Je suis effondrée, Olympe, effondrée ! Ma chère Yolande ne parvient pas à me consoler. Je l'aime tant, mais parfois j'ai l'impression qu'elle ne peut pas me comprendre... Alors que vous, Olympe, je sens que je peux tout vous dire, que vous ne répèterez jamais rien, que vous compatissez sincèrement à mon malheur...
- Je ferai toujours tout ce qu'il m'est possible de faire pour vous aider, Majesté. Je vous serai toujours fidèle quoi qu'il m'arrive, je vous en fais le serment.
- Merci, Olympe... Merci ! »
Les deux femmes restèrent ainsi, silencieuses, durant de très longues minutes - peut-être même une heure ? - que la jeune fille mit à profit pour réfléchir, tandis que la souveraine continuait de sangloter à l'abris des regards et des jugements. Olympe savait que la Reine était bafouée, trahie. Le peuple, qui ne semblait déjà plus l'aimer, n'allait pas lui pardonner cette nouvelle affaire qui venait d'éclater en éclaboussant plus que jamais le trône alors même qu'elle était innocente. Olympe avait beau être jeune, presque ingénue, elle n'en était pas moins intelligente et vive. Si l'image et l'identité de Marie-Antoinette pouvaient être à ce point usurpées pour mieux commettre de vils larcins, c'était que la souveraine avait définitivement quitté l'estime de tous, que sa personne n'avait plus rien de sacré.
...
Juin 1787. Deux ans qu'Olympe était arrivée à Versailles. Déjà deux ans. Pour l'occasion, Yolande de Polignac renouvela sa garde-robe. Son anglaise crème commençait à se découdre, à partir en morceaux. On lui en offrit une nouvelle, encore plus belle, avec plus de dentelle, plus de rubans bleus et un amas de froufrous en voile de coton sur le devant de la jupe. La jeune fille, âgée de dix-sept ans, était fière de sa progression. Elle n'était plus la même qu'à son arrivée en 1785, fraîchement sortie de son couvent, ingénue, parfois naïve. En deux ans, elle s'était rapprochée de la Reine et de Yolande. Désormais, elle était plus que la sous-gouvernante des Enfants de France, elle était une confidente de Marie-Antoinette qui n'hésitait plus à la tutoyer, et une amie sincère de la Duchesse de Polignac. Et puis, elle avait renforcé ses liens avec Charlotte, qui atteignait ses huit printemps et qui continuait d'errer au Palais-Royal tel un petit chaton. Grâce à la gamine des rues, et via son père qui lui transmettait tout par courrier, elle avait une idée de ce qui se passait dans la capitale. Et surtout, elle avait vu avec soulagement Ramard calmer ses ardeurs. Yolande avait été efficace et avait tenu ses promesses. Intervenant auprès de la Reine, elle était parvenue à ce que le Comte d'Artois tance vertement son mouchard, par trop entreprenant. La souveraine connaissait le manège de son beau-frère, elle imposa donc un échange de bons procédés : elle n'irait pas voir le Roi, il serrerait la vis de Ramard. Olympe se sentait libérée d'un poids. Bien entendu, l'espion du Prince n'abandonnait pas son projet d'en faire, sinon sa femme, au moins sa maîtresse, mais elle le croisait moins, pouvait aisément errer dans les bosquets sans être dérangée. Ramard se montrait plus galant et moins empressé. Enfin, elle put constater, sans vraiment en ressentir de la peine, que son prince charmant du bal de juillet 1785, le Comte de Peyrolles, n'était pas si charmant que cela. Ne le voyant que peu à la Cour, elle s'était tournée vers Yolande pour se renseigner.
« Lazare de Peyrolles ? Un homme séduisant, je vous le concède, mais un rien mystérieux. C'est un soldat avant tout, il est issu d'une noble famille de l'aristocratie militaire, rien ne lui fera quitter le terrain, pas même vos beaux yeux !
- Oh, mais... Je n'en avais pas l'intention ! s'offusqua la jeune fille, pourtant empourprée.
- Je vous taquine, Olympe ! Quoi que vous feriez là un beau mariage. Mais n'y comptez pas avant longtemps. Il part régulièrement récolter les impôts non payés aux quatre coins du royaume. On le dit assez assoiffé de sang, il aime la violence, les armes, le bruit des canons et l'odeur de la poudre. »
La désillusion était grande. L'adolescente ne rêvait pas de se faire épouser, loin s'en fallait - ses petits protégés avant tout ! - mais celui qu'elle avait pris pour le plus galant des hommes, au détour d'une valse, n'était en fait qu'un militaire forcené, obnubilé par son emploi et, semblait-il, un rien cruel. Alors la jeune fille, déçue de son cavalier d'un soir, éloignée de son prétendant maudit, avait préféré se consacrer aux Princes. Lorsque Louis-Charles, le petit Duc de Normandie, eut atteint sa première année, on le confia aux bons soins de la sous-gouvernante. Elle partageait son temps entre les trois enfants, sans jamais en favoriser un plus que les autres. Le Dauphin semblait faire de grands progrès, très bientôt il passerait entre les mains d'un précepteur et de différents maîtres chargés d'en faire un futur souverain. La jeune fille en tremblait d'avance. Le malheureux Prince avait toujours ses douleurs, il était maigre et fragile, elle redoutait qu'ils ne l'usent davantage. Et puis, alors que la souveraine n'espérait plus d'enfant, ayant déjà donné trois Princes à la couronne et considérant que sa tâche de Reine était terminée, les signes d'une grossesse royale se manifestèrent dès octobre 1785. D'abord fâchée de ce qu'elle considérait être un accident, Marie-Antoinette se fit rapidement à l'idée d'avoir un quatrième bébé. Olympe lui démontra tous les bonheurs que ce nouvel enfant pourrait lui apporter et lui jura qu'elle s'en occuperait avec la plus grande des attentions. Mais la petite était de constitution fragile. Alors, dès sa naissance en juillet 1786, et contrairement à son frère Louis-Charles, elle fut immédiatement confiée à Olympe. L'adolescente avait littéralement fondu devant ce joli bébé qui, hélas, présentait une malformation à la tête, un peu plus grosse que la normale. La jeune fille redoutait toujours qu'un malheur n'arriva à cette Princesse trop maigre, pas assez forte et dont la croissance semblait arrêtée. Malgré tout, la Reine vit ce bébé comme un cadeau. Cernée par les critiques et visée par les pamphlets qui faisaient d'elle une voleuse et la maîtresse du Cardinal de Rohan, Marie-Antoinette se réfugiait dans la maternité pour oublier ses malheurs. La sous-gouvernante était plus que jamais outrée de ces bruits qui circulaient sur sa souveraine. La clôture du procès, confié au Parlement, avait retenti comme un très mauvais coup porté à la monarchie. En froid avec le monarque, qu'ils accusaient de détenir trop de pouvoir, les juges n'avaient pas hésité à accabler la Reine en innocentant totalement Rohan. Par ce biais, ils prouvaient qu'au vu de sa petite vertu et de son amour démesuré du luxe, elle était tout à fait capable d'avoir agi ainsi avec le Cardinal pour obtenir un bijou, et qu'il n'était donc pas totalement naïf d'avoir écouté la Comtesse de la Motte. Le scandale était grand, la Reine était à la fois furieuse et abattue. Olympe, choquée, ne put que tenter d'apaiser la souveraine par ses habituelles paroles et manières douces, par son joli sourire. Marie-Antoinette fulminait, pleurait, hurlait de colère pour ensuite repartir dans une vague de sanglots. La sous-gouvernante voulait à chaque fois la serrer dans ses bras pour la consoler, sans jamais oser le faire. La souveraine préférait lui prendre la main pour se confier comme elle l'avait déjà fait auparavant, ou encore l'écouter jouer de la harpe. Olympe maniait cet instrument à merveille. Pour la Reine, c'était une façon de retrouver son calme. Un calme qu'elle savourait donc, également, en compagnie de sa petite Sophie-Béatrice. Mais, alors que le scandale qui avait éclaté autour de ce maudit collier semblait s'étouffer - du moins à la Cour car, selon Charlotte, à Paris, rien n'était oublié - la Reine dut affronter la maladie de sa fille. L'enfant allait fêter son premier anniversaire. Si elle parvenait à passer ce cap, on aurait espoir qu'elle vive encore quelques années. Mais depuis une dizaine de jours, le bébé semblait aller de mal en pis. Olympe s'inquiétait pour le sort de la petite et la veillait quasiment jour et nuit, sans relâche, relayée par les autres sous-gouvernantes rattachées au service des Princes. Chaque matin, chaque après-dîner, chaque soir, Yolande de Polignac, la Reine et Louis XVI se rendaient au chevet de Sophie-Béatrice. Ainsi, alors que minuit avait déjà sonné depuis un moment, la jeune fille somnolait en face du berceau. Assise sur un siège, la tête appuyée sur sa main, les paupières lourdes, Olympe s'apprêtait à céder aux appels de Morphée quand des pleurs la rappelèrent à son devoir. Se levant de son fauteuil, elle s'approcha du bébé, brûlant de fièvre et secoué de convulsions. Un spectacle affreux pour l'adolescente, qui se sentait totalement impuissante face au mal qui rongeait la Princesse. Appelant à son aide la Baronne de Mackau qui veillait dans une antichambre, Olympe dut se rendre à l'évidence : vers une heure du matin, Sophie-Béatrice avait rendu son âme à Dieu. L'enfant ne grandirait plus, ne connaîtrait pas la vie à Versailles, les fastes de la Cour, l'amour de ses parents. Le 'Petit Ange' de Marie-Antoinette reposait dans son berceau en attendant que, dès le lendemain, sa dépouille quitte le château pour la nécropole des rois à Saint-Denis. Au matin, tandis que la Reine saluait Marie-Thérèse-Charlotte après avoir embrassé ses fils, Olympe s'approcha, morose, pour la saluer. L'adolescente retenait ses larmes avec peine, elle prévoyait déjà que sa souveraine serait inconsolable de cette perte.
« Votre Majesté. J'ai... Un malheur est arrivé cette nuit... La Princesse, Madame Sophie, a cessé de vivre aux environs d'une heure du matin... Je suis désolée, Majesté, je ne suis pas parvenue à la sauver... »
Marie-Antoinette sentit ses genoux céder, elle tomba assise sur le sol. Ses sanglots, la peine d'une mère qui venait de perdre son enfant, se mêlaient à la tristesse d'Olympe. Elle aimait profondément chaque Prince qu'on lui avait confié : Madame Royale pour sa fraîcheur et son caractère proche de celui de sa mère Louis-Joseph pour sa gentillesse et son courage Louis-Charles pour son côté mignon, presque une poupée et Sophie-Béatrice parce qu'elle était un bébé adorable et fragile. La jeune fille avait l'impression d'avoir failli à sa mission de soigner ses protégés, elle redoutait que la Reine ne lui reproche un jour ce décès. Pourtant, pour la première fois, Marie-Antoinette se serra dans les bras d'Olympe. Elle avait besoin d'être consolée, écoutée, soulagée. L'amitié de Yolande n'était pas suffisante, la peine de Louis XVI ne ferait que renforcer la sienne propre. La sous-gouvernante, bien que touchée par un tel geste, n'en profita pas pour autant, toute à sa peine.
« Pardon, Majesté...
- Tu n'y es pour rien, Olympe, tu as fait de ton mieux et je le sais. Chaque jour, je redoutais que tu m'annonces cette triste nouvelle. Mais tous les soirs mes prières étaient tournées vers mon Petit Ange pour repousser le plus longtemps possible cette issue fatale... »
Dans la journée, le petit cercueil quitta Versailles pour sa dernière demeure. Le couple royal renonça à des obsèques fastueuses en ces temps de crise financière, et de toute façon la réputation de la Reine était encore trop entachée par le scandale du collier pour oser dépenser un sou de trop. Olympe, plantée derrière Marie-Antoinette, à côté de madame de Polignac, regarda partir la dépouille de sa dernière Princesse. Les larmes aux yeux, elle retourna à son service auprès de Madame Royale et de ses frères. Il lui faudrait leur expliquer pourquoi leur petite sœur était partie, pourquoi elle ne reviendrait plus. La journée de ce 20 juin s'annonçait bien triste pour tout le monde.
