Chapitre 5 : La rencontre
Avril 1789. L'État était officiellement en banqueroute depuis un an. Dès l'été 1788, les rapports des ministres sur la santé financière du royaume furent de plus en plus alarmants, on redoutait des rébellions. Une nouvelle fois, le Comte de Peyrolles avait quitté Versailles pour aller réclamer les impôts impayés. Cette fois-ci, il était parti pour la Bretagne. Trois paysans condamnés aux galères qui avaient attendu leur bourreau pour être emmenés à Marseille. L'officier en était revenu fier comme un paon : à part un rebelle exécuté sommairement, tous avaient obtempéré, l'argent était rentré dans les caisses de l'État. Exposant son récit lors d'un bal auquel la jeune femme participait, il l'avait surprise en train de le fusiller du regard : Olympe avait définitivement changé d'avis sur son cavalier d'un soir. Elle le trouvait soudainement moins beau, moins raffiné, moins charmant, moins attirant. Pour elle, il faisait le dernier des métiers, à harceler des malheureux, victimes des mauvaises conditions climatiques. La sécheresse, le désarroi, plus de blé, la farine manquerait, le pain serait rare. Et malgré tout, avec le temps, la jeune femme voyait la Reine continuer à s'amuser, comme coupée des réalités du royaume. Certes, Marie-Antoinette était loin de l'adolescente arrivée en France en 1770 pour épouser le Dauphin. Elle ne quittait plus Versailles la nuit pour aller à l'Opéra, elle ne dépensait plus sans compter dans des jeux d'argent où elle avait perdu des sommes folles. La souveraine prêtait même attention à l'image qu'elle renvoyait depuis l'affaire du collier. Pourtant, elle semblait toujours s'ennuyer. Elle noyait sa peine et sa lassitude en passant du temps avec ses enfants, en revoyant occasionnellement le Comte de Fersen, en résidant régulièrement à Trianon et en tenant ses soirées d'appartements. Le Pharaon et le Hoca avaient même fait leur grand retour à Versailles malgré leur interdiction des années plus tôt, afin d'éviter la faillite à des familles de courtisans. Mais désormais, Marie-Antoinette évitait de perdre les sommes astronomiques d'autrefois, que son époux avait bien trop remboursées. Olympe voyait tout cela d'un œil critique. Bien qu'adulant sa souveraine, prête à la servir jusqu'au bout, elle estimait que le scandale du bijou de Rohan méritait que l'on en tire des leçons concrètes. Pourtant, malgré tous ces changements, la situation ne semblait pas avoir beaucoup évolué. Et à vrai dire, ce qui tracassait le plus la sous-gouvernante en cette fin d'avril, loin des derniers caprices de la Reine, c'était le Dauphin. Depuis deux ans, le Prince était devenu bossu, ses membres le soutenaient à peine. L'un des médecins, qu'Olympe considérait comme des ânes, avait même cru bon de lui faire porter un corset en fer pour redresser sa colonne vertébrale. Une souffrance de plus infligée à un malheureux enfant qui ne quittait plus le lit et ne se déplaçait qu'en chaise roulante, en de rares occasions. La jeune femme passait ses journées auprès du Prince, entourée de Madame Royale et du petit Duc de Normandie. La présence de son frère et de sa sœur réchauffait le cœur du Dauphin, Olympe les regardait avec attendrissement. Chaque matin, elle était obligée, aidée de la Baronne de Mackau, de remettre l'horrible corset de Louis-Joseph. Chaque soir, elle le lui retirait avec un immense soulagement. Voir l'enfant souffrir la faisait souffrir elle-même, la peine qu'en ressentait la Reine était communicative. Néanmoins, le Prince se soumettait à l'Étiquette, tant combattue par sa mère, et au protocole. Il était le futur Roi - bien que tous soient sceptiques sur sa longévité - il devait participer un minimum à la vie de Cour. Un soir, la Reine tenait salon dans ses appartements. Les tables de billard étaient dressées, celles du Hoca également. Dans la pièce voisine se trouvaient les instruments de musique, et un petit orchestre s'évertuait à adoucir l'ambiance. Olympe, qui était parvenue à faire faire quelques pas au Prince dans l'après-midi, attendait dans l'antichambre de la Reine avec le Dauphin. L'enfant, souffrant le martyr, avait pourtant accepté d'assumer son rôle. Revêtu de son beau costume bleu, celui que la jeune femme préférait, il arborait fièrement le cordon bleu de l'ordre du Saint-Esprit, parce qu'il était l'aîné des fils et appelé un jour à régner. Olympe tendait l'oreille. Contrairement à son tout premier bal à la Cour, cette fois-ci elle ne participerait pas aux festivités. Attendant avec Yolande qui lisait, elle écoutait à travers la porte la Reine rire et jouer. Elle était toute à sa partie de billard, entourée de nombreux courtisans, fidèles à la souveraine. Ils semblaient s'amuser. La sous-gouvernante, elle, tenait la main du Dauphin en lui racontant de jolies histoires pour qu'il oublie son mal. Un grand rire éclata soudain, ce qui fit sursauter le Prince et la jeune femme.
« Le Roi de France ! brama l'aboyeur royal. »
Olympe leva les yeux au ciel. Cet aboyeur était pénible, à hurler ainsi... Comme si les courtisans risquaient de manquer le souverain ! Louis XVI venait d'entrer dans la pièce, ses pas faisant grincer le parquet. Il semblait calme face aux extravagances de son épouse que la jeune femme entendait rire à travers la porte. Au vu des bruits qui émanaient du salon des Nobles, certains courtisans s'adonnaient à une partie de colin-maillard qui divertissait la souveraine et devait probablement ennuyer le monarque, qui ne s'amusait qu'en se cultivant. Cette facette de Marie-Antoinette déplaisait beaucoup à Olympe, mais la Reine ne changerait pas, alors la jeune femme décida d'oublier cet aspect déplaisant pour ne voir que la femme et la mère qui sommeillaient en la souveraine.
« Mademoiselle, que font tous ces gens à côté ?
- Ils s'amusent, Votre Altesse. Ils jouent, chantent, font de la musique, mangent, rient, boivent.
- Croyez-vous qu'un jour, je m'amuserai comme eux ?
- Je vous le souhaite, Votre Altesse, sourit Olympe en caressant la joue du Dauphin. »
Pourtant, la jeune fille n'était pas convaincue par ses paroles. Oui, elle souhaitait à Louis-Joseph de pouvoir s'amuser ainsi lorsqu'il serait plus grand, parce que cela signifierait qu'il aurait pu guérir de ses maux, que sa croissance aurait repris, que son dos se serait redressé. Mais au plus profond de son cœur, Olympe savait que cela ne se produirait jamais. L'enfant était trop fragile et trop malade. Ses séjours au château de Meudon le soulageaient mais le mal persistait, la mort semblait une conclusion inéluctable.
« Monsieur Necker ! hurla une nouvelle fois l'aboyeur.
- Necker ! Venez, entrez ! Avez-vous finalement décidé de participer aux festivités ? »
Olympe restait attentive aux bruits qui venaient de la pièce voisine. Le silence s'était fait à l'arrivée du ministre, plus un son ne parvenait à ses oreilles. Au parquet qui craquait encore fois, elle comprit que Louis XVI était allé accueillir le nouvel arrivant et laissa échapper un profond soupir, toujours assise sur son siège. Qu'avaient-ils tous besoin de parler fort comme si le château entier devait les entendre ? Il ne serait donc donné aucun répit au Prince qui tentait de se reposer avant de paraître ?
« Nullement, Sire ! Je viens vous entretenir d'un sujet des plus urgents.
- Comme d'ordinaire, monsieur Necker ! maugréa la Reine, lassée par ce ministre trop libéral à ses yeux. Ne trouverez-vous donc jamais le temps de vous divertir ?
- Pas lorsque l'état de la France est au plus mal, Votre Majesté !
- Monsieur le Comte d'Artois ?
- Majesté...
- Je vous confie le Roi, votre frère. Conseillez-le, mais surtout, entraînez-le à la fête ! »
Olympe tressaillit. Artois était présent ? Elle sembla tout d'un coup fort abattue. Elle n'aimait pas le cadet de Louis XVI depuis qu'il l'avait fait suivre et que, par conséquent, Ramard traînait derrière elle comme le carlin de la Reine suivait sa maîtresse. La voix mielleuse du Prince n'annonçait rien de bon, et la jeune femme priait pour que son mouchard ne soit pas présent lors de la soirée. Elle s'annonçait déjà pénible, autant pour elle que pour le Dauphin, mais si elle devait en plus supporter Ramard... Curieuse, elle continuait de tendre l'oreille vers la porte en attendant que Yolande lui donne l'ordre de se lever. Les pas de la souveraine semblaient l'emporter loin dans la pièce, sans doute l'avait-elle même quittée pour un autre salon où ne se trouverait pas Necker, ou alors elle s'était rapprochée d'un buffet pour se délecter d'un verre de vin de Champagne.
« Je vous écoute, Necker.
- La situation est grave, Sire ! lança le ministre. De nouveaux créanciers viennent de se manifester, ils réclament leur dû, or nous ne pouvons plus les payer.
- Eh bien, empruntez ! Encore une fois, empruntez !
- Personne ne veut plus prêter, Sire ! Depuis la banqueroute, depuis l'aide apportée aux États-Unis d'Amérique, rares sont ceux qui acceptent encore de nous venir en aide. Par ailleurs, nous n'avons plus les fonds pour rembourser à ceux à qui nous devons...
- Alors augmentez les impôts ! intervint le Comte d'Artois. Mon frère, vous avez réuni les États-Généraux pour cela, je vous le rappelle... »
Olympe leva les yeux au ciel. De quoi le frère du Roi se mêlait-il ? Le peuple ne payait-il déjà pas assez d'impôts comme cela pour en rajouter de nouveaux ? La jeune femme avait maintes fois entendu son père qui évoquait tout ce qu'il versait à l'État, et il était loin d'être le seul... Quant à cette convocation des États-Généraux, elle ne lui inspirait que peu confiance. Ils n'avaient pas été appelés depuis le règne du bon Roy Henri, plus d'un siècle auparavant. L'état du royaume devait être bien déplorable pour en arriver à un tel résultat...
« Les députés du Tiers-État n'accepteront pas un nouvel impôt !
- Et pour quelle raison ? renchérit Artois.
- Parce qu'ils représentent ce peuple qui croule déjà sous les taxes, et qu'ils refuseront de les en accabler davantage !
- Vous êtes là pour les y obliger, monsieur Necker. N'est-ce pas votre fonction que de remplir les caisses de l'État ?
- Je ne suis là que pour servir le Roi, et non pour dresser le pays contre la monarchie !
- Bon, alors, Necker, que proposez-vous ? s'écria Louis XVI, soupirant et coupant court à la dispute naissante.
- Une réforme fiscale ! Qui sera fondée sur l'équité, et la justice.
- Ah, les grands mots sont lâchés ! Voyez mon frère, monsieur Necker est à la mode ! Il ne parle plus que de justice... Alors, où trouverez-vous cet argent juste, monsieur le banquier ?
- Par un effort de tous... Imposez selon la fortune, pesez sur les rentes du Clergé, obligez chaque ordre à payer les taxes, limitez les pensions des nobles. Ainsi, et seulement ainsi, vous soulagerez les plus humbles de nos villes et nos campagnes.
- Vous voulez donc une révolution ! s'écria le Comte.
- Au contraire, je veux l'éviter ! Partout l'on s'indigne des fastes de la Cour ! Savez-vous que la cassette de la Reine a plus que doublé cette année ?
- Cela suffit Necker, vous devenez insolent... !
- Réaliste, Votre Altesse. Simplement réaliste ! »
Olympe connaissait mal Necker. Elle l'avait croisé en quelques rares occasions, néanmoins elle ne pouvait que le comprendre. Ancien ministre de confiance du Roi, celui-ci avait fini par le renvoyer, parce qu'il jugeait ses idées trop révolutionnaires. Contraint de le rappeler un an plus tôt, Louis XVI ne supportait l'ancien banquier genevois qu'à petites doses, à l'instar du Comte d'Artois. Pourtant, le Contrôleur Général des Finances avait raison, Marie-Antoinette avait eu plus de dépenses que l'année précédente. Or, ce n'était pas le moment d'augmenter le déficit de l'État. La sous-gouvernante, bien que fidèle à la souveraine, lui reprochait secrètement ses choix maladroits en matière financière. Mais qui était-elle pour conseiller la Reine ? Les reparties du Comte d'Artois penchaient très clairement du côté de sa belle-sœur, pourtant la jeune femme sentait que le Roi était tiraillé entre sa raison, qui le poussait à écouter en partie son ministre, et sa famille qui le tirait dans le mauvais sens. Tristement, Olympe regarda le Dauphin, qui patientait sagement. S'il parvenait à l'âge adulte et à monter sur le trône, quel royaume ses parents et leurs ministres lui laisseraient-ils ? La jeune femme le pressentait, très certainement un monde chaotique où le nouveau monarque serait déjà haï de son peuple comme l'était sa mère... Sortie de ses douloureuses pensées par Yolande, la jeune femme se leva. Il était temps de faire son entrée, de présenter le Dauphin à ses parents. Malgré son corset et ses jambes frêles, il était parvenu à faire quelques pas dans sa chambre durant la journée. C'était l'occasion de montrer tout cela au couple royal.
« Monseigneur le Dauphin ! Madame la Duchesse de Polignac !
- Allons, messieurs, du calme ! intervint le Roi, tandis que le ton montait entre Artois et le ministre. Monsieur Necker, je vous prie de vous retirer, nous continuerons la conversation demain, lors du Conseil. Monsieur mon frère, vous viendrez également...
- Bien, Sire. »
Olympe poussa la chaise roulante du petit Prince en suivant la Duchesse, qui plongea dans une profonde révérence. La sous-gouvernante bloqua les roues du fauteuil puis, passant devant le Dauphin, l'aida à descendre ses pieds des reposoirs où ils étaient. Avec quelques difficultés, Louis-Joseph était debout sur ses jambes. Cela relevait quasiment du miracle pour ce petit qui, pourtant, semblait ne plus pouvoir marcher.
« Papa, Maman, regardez... J'y arrive tout seul... »
Olympe regardait son protégé avec des yeux brillants d'une fierté et d'un amour quasi maternel. Il était gentil, adorable même, et surtout il avait une sacrée volonté pour faire un tel effort. Louis XVI, ému, s'accroupit devant son fils tandis que la Reine, qui depuis était revenue, se tenait derrière lui. Ce tableau familial aurait presque pu faire oublier à la sous-gouvernante que ce couple croulait sous les problèmes et que leur premier garçon était voué à une mort certaine avant même de devenir un adulte. Yolande, elle, s'était placée à côté de la jeune femme, tout sourire également.
« Madame de Polignac, je vous félicite ! Le Dauphin a fait de grands progrès ! salua le Roi en tenant les mains de son fils.
- Majesté, notre petit prince a répété son pas toute l'après-midi avec Olympe, elle a accompli des merveilles ! C'est à elle qu'il doit tous ses progrès, répondit Yolande, fière de la jeune femme qui se mit à rougir.
- Bravo, mon fils... »
Louis XVI quitta la salle qui commençait à se vider. Il emmenait avec lui le Prince afin qu'il regagne sa chaise roulante pour ensuite aller se coucher. La soirée s'achevait, les courtisans partaient à quelques exceptions près. Olympe avait discrètement fait un tour de salle avec ses yeux : point de Ramard en vue, elle respirait. Même le Comte d'Artois avait fini par s'en aller, les moments de tendresse entre son frère et son neveu ne l'intéressant pas. Marie-Antoinette se rapprocha alors de son amie.
« Madame de Polignac, le médecin a-t-il donné sa potion au Dauphin ?
- Olympe, approchez, dites à la Reine !
- Oui, Majesté, et la fièvre est bien tombée... repartit la jeune femme en saluant la souveraine qui lui souriait.
- Merci, Olympe... »
Lorsque la salle se fut presque entièrement vidée, en dehors des valets et de quelques ducs ou marquis qui achevaient leur partie de cartes, la Reine entraîna Yolande à part, dans un recoin de la pièce. Olympe tendait l'oreille pour écouter leur conversation.
« Il est de retour ? trépigna la Reine.
- Oui, mon amie, dans le plus grand secret ! Monsieur de Fersen loue une chambre à Paris !
La jeune femme tressaillit. Le beau Comte suédois était donc revenu en France ? Nul doute que la souveraine souhaiterait le revoir. La Duchesse de Polignac avait vaguement évoqué le sujet avec la sous-gouvernante, mais celle-ci n'avait pas imaginé que ce retour serait aussi rapide. Il avait été question de rejoindre Fersen à Paris et d'accompagner la souveraine. Rien que d'y penser, la jeune femme en frémissait.
« Parlez haut, on nous regarde ! murmura Yolande, cachée par son immense éventail en plumes de paon.
- Madame Royale a-t-elle bien appris sa leçon de clavecin ce matin ? s'écria clairement la Reine avant de murmurer à son tour. Pourquoi ne vient-il pas à Versailles ?
- La Princesse connaît sa partition à merveille, Votre Majesté ! imita la Duchesse. Vous y avez trop d'ennemis ! souffla-t-elle doucement.
- Bien ! Mais alors que faire ?
- Il propose de vous retrouver demain soir à Paris, au Palais-Royal.
- En plein Paris, mais c'est une folie ! J'y suis par trop allée pour assister à des opéras, on m'y reconnaîtra aisément !
- Non, justement, mon amie ! reprit la gouvernante en prenant les mains de la Reine. Vous ne fréquentez plus l'opéra depuis longtemps, personne ne penserait vous voir dans la capitale par les temps qui courent ! Olympe vous accompagnera. »
La jeune femme se rapprocha de la souveraine et s'adressa à elle doucement. Elle se trouvait un air comploteur qui ne lui allait pas, et se sentait inquiète. Olympe se contenta de se remémorer les instructions de Yolande de Polignac et de les annoncer à la Reine.
« Sous les arcades près du Café de Foy, Votre Majesté, monsieur de Fersen nous attendra... Tout est prévu, je connais quelqu'un qui nous guidera...
- Si le Roi l'apprend, je suis perdue...
- Majesté, je vous demande votre confiance... »
Olympe en était sûre : la Reine avait confiance en elle. Elle le lui avait maintes fois prouvé, en lui imposant plusieurs missions de la plus haute importance. La remplacer à la harpe durant une après-midi, lui donner des lettres à porter à Fersen, éduquer ses enfants et en prendre soin, lui raconter ses peines et ses tourments... Mais là, n'était-ce pas aller trop loin ? S'aventurer en dehors des limites qu'imposait la décence ? Quittant la pièce, non sans saluer la Reine, Olympe croisa une femme qu'elle trouva étrange, fort peu naturelle. L'espace d'une minute, elle resta plantée sur le pas de la porte avant de se convaincre qu'elle rêvait, qu'à trop risquer d'être découverte par le Roi, elle en était devenue paranoïaque. Pourtant, la femme qu'elle venait de voir, n'était autre que Ramard, revêtu d'une longue robe et à demi caché par un éventail. La perspicacité d'Olympe venait de lui faire défaut...
...
Le Dauphin était déjà couché, son frère et sa sœur également. Pour une fois, c'était le Roi, aidé de la Baronne de Mackau, qui avait supervisé ce moment privilégié du Prince, car il se libérait enfin de son maudit corset. Olympe put donc regagner sa chambre aussitôt la soirée terminée. La personne qui guiderait la Reine le lendemain, c'était Charlotte. La gamine avait maintenant dix ans. Elle était presque une grande fille, mais elle continuait de rôder comme un chaton. La jeune femme ne l'avait pas oubliée, elle allait la voir régulièrement à Paris. Dès le lendemain matin, la sous-gouvernante devrait se lever tôt. Son programme serait chargé, d'autant plus que Yolande allait se consacrer entièrement aux enfants royaux, puisque son employée était réquisitionnée pour aider la Reine. Au petit matin, Olympe passa un peu d'eau fraîche sur son visage et dans son cou. Son anglaise crème et bleue enfilée, elle brossa longuement ses cheveux, noua un ruban derrière sa nuque et descendit. Il lui fallait préparer la Reine puis galoper vers la capitale afin de prévenir Charlotte. Le temps passait vite, pourtant chaque minute comptait. Olympe retrouva Marie-Antoinette dans son cabinet de la Méridienne. Cette minuscule pièce, cœur du château et véritable refuge de la souveraine, était un cocon aux tentures bleues et aux boiseries dorées. Un charmant petit endroit offert à la Reine suite à la naissance du Dauphin. La souveraine attendait la jeune femme qui se pressait, un panier sous le bras.
« Majesté, il nous faudra faire vite. Dans une heure, je pars à Paris pour préparer votre entrevue avec le Comte de Fersen, puis je reviens pour vous accompagner. Une voiture nous attendra à côté de la pièce d'eau des Suisses, pour plus de discrétion. Madame de Polignac vous remplacera dans votre lit lorsque vos femmes de chambre penseront que vous êtes couchée. Voici une robe discrète ainsi que votre perruque. Vous aurez également cette large cape. Majesté, tout devra être prêt pour dix-huit heures. À tout à l'heure ! »
Quittant sa révérence, la jeune femme sourit à la Reine, qui semblait aussi inquiète qu'elle. Les affaires de la souveraine étaient prêtes, il ne restait plus qu'à accorder les violons de Charlotte et de Fersen, et tout irait parfaitement bien. Sur la route qui remontait du château vers Paris, Olympe galopait, cheveux au vent. Le cheval que le Roi lui allouait aux écuries royales était rapide et vif. En deux heures et demie, elle serait dans la capitale, où elle chercherait Charlotte. Vers onze heures, Olympe mit pied à terre et confia sa monture à un garçon d'auberge chez qui elle descendait à chaque fois, afin que son père ne la sache pas à Paris. Il était trop curieux, parfois un peu indiscret. La jeune femme préférait garder secrets ses allers et retours fréquents dans la capitale. Retrouvant le Palais-Royal et ses filles de joie, la sous-gouvernante se mit à chercher son Petit Chat. Elle devait être soit dans les jardins à amuser les passants, soit au niveau des arcades pour se chercher à manger. À peine quelques minutes après son arrivée, Olympe aperçut la gamine qui grignotait un vieux quignon de pain.
« Olympe ! Que fais-tu là ?
- Charlotte, j'ai besoin de toi.
- De moi ? Pourquoi ?
- Ce soir, la Rei... Une amie doit venir ici, à côté du Café de Foy. Son ami de cœur l'y attend, ils n'auront que quelques instants pour se retrouver. J'ai besoin que, de nuit, tu nous guides jusque là-bas. Nous arriverons vers vingt et une heures au Louvre, je compte sur toi ! Et sur ta discrétion aussi !
- D'accord ! Rien d'autre ?
- Si. Voici une lettre, je te la confie. Va au 36 de la rue Saint-Thomas du Louvre. Au premier étage, chambre 2, tu trouveras un jeune homme. Donne-lui la lettre sans poser de questions, puis tu repars. Tu as tout compris ?
- Bien sûr ! Je ne suis pas idiote !
- Mais non, voyons, sourit Olympe en lui tendant une petite bourse.
- Qu'est-ce que c'est ?
- Un peu d'argent, pour que tu manges. Et pour te remercier.
- Je ne veux pas qu'on me fasse la charité ! Je te rends service parce que tu es mon amie, Olympe, pas pour que tu me donnes de l'argent...
- Cela me fait plaisir de te le donner. Regarde ton bout de pain, tu vas te casser une dent dessus ! Je t'en prie, accepte, prends ça et achète-toi un chocolat chaud.
- Bon, d'accord... Merci, Olympe ! À ce soir ! »
La gamine attrapa la missive pour Fersen et la bourse, puis partit en courant vers l'auberge indiquée par la jeune femme qui souriait, bien que toujours très inquiète. En fin d'après-midi, la sous-gouvernante aida la Reine à se vêtir pour leur escapade nocturne. Son aller-retour à Paris l'avait fatiguée, mais elle devait tenir. Pour Yolande, pour Marie-Antoinette, pour leur montrer une nouvelle fois sa persévérance et sa valeur. La robe de la souveraine était à peine lacée que déjà la jeune femme lui enfilait sa perruque.
« Majesté, c'est parfait. Faites savoir que vous vous sentez mal, que vous préférez garder le lit pour la soirée. Madame de Polignac vous rejoindra dans votre chambre où elle s'installera jusqu'à notre retour. De mon côté, je vais chercher ma cape, j'emmène la vôtre, et je vous attends à côté de la grille du château.
- À tout de suite, Olympe. Et merci encore... murmura la Reine en prenant les mains de la jeune femme. »
Une demi-heure plus tard, la sous-gouvernante, qui avait revêtu une cape de mousseline couleur lilas, trépignait devant la berline qui conduirait les deux complices jusqu'à Paris. Enfin, au loin, elle vit une silhouette presque discrète descendre les escaliers menant à l'Orangerie puis remonter l'allée jusqu'à la grille des jardins.
« Majesté, pressons-nous ! Montez, vite ! »
S'ébranlant sur les pavés de Versailles, la voiture démarra sur les chapeaux de roues. Il leur fallait aller vite, le soleil se couchait, le temps était compté, Charlotte et Fersen n'attendraient pas bien longtemps. Vers vingt et une heure, la berline s'arrêta devant le Louvre. Les rues étaient presque vides, le soleil était déjà bien couché, il faisait un peu frais. Les Parisiens préféraient rester chez eux, la ville n'étant vraiment vivante qu'en pleine journée. Les deux jeunes femmes remontaient le Louvre et se trouvèrent en face du Palais-Royal. Au loin, une silhouette avec un tricorne attendait.
« Hé ! »
Charlotte venait de héler Olympe et la Reine qui se précipitèrent vers la gamine.
« Là, près de la colonne, fais vite ! lança la petite en montrant une arcade avec le doigt.
- Majesté, vous n'avez que quelques minutes... souffla Olympe tandis que la souveraine s'éloignait pour retrouver Fersen.
- Majesté ? Non, sans blague ! se moqua la gamine.
- Charlotte ! Tu m'avais promis !
- Chut ! »
La sous-gouvernante serrait la gamine contre elle et regardait le joli couple formé par la Reine et son beau Comte suédois. Elle était attendrie, ils semblaient si amoureux. La jeune femme appréciait et respectait beaucoup Louis XVI, elle le savait épris de son épouse, pourtant elle se doutait qu'entre eux ne régnait pas un amour passionné comme celui qui unissait Marie-Antoinette à Axel, seulement du respect et de la sympathie.
« Majesté ! lança Fersen en s'agenouillant.
- Axel, mon ami... Relevez-vous ! lui répondit-elle en l'embrassant.
- Enfin je vous retrouve...
- Revenez-moi, je vous en prie ! Ma vie est si triste sans vous ! Vous me manquez tant... Je me sens cernée, je suis la victime des pires calomnies, on intrigue dans mon dos, on me courtise pour obtenir mes services...Vous êtes mon seul ami... Mon seul espoir... »
Charlotte se lovait dans les bras d'Olympe. De temps à autre, elle lui murmurait des 'ils sont mignons tous les deux' qui faisaient sourire la jeune femme. Néanmoins, elle restait sur ses gardes et veillait à ce que personne ne vienne interrompre cette entrevue. La nuit, le Palais-Royal était toujours une zone active de la capitale.
« Et mon désespoir, madame... Revenir serait vous exposer au scandale, attirer davantage de foudres sur vous ! Pensez au Roi, au Dauphin !
- Le Roi a l'esprit ailleurs, ces États-Généraux qui se préparent... Au contraire, votre présence lui apparaîtra comme rassurante ! Je vous installerai à Trianon, je supplierai le Roi de vous rattacher à un commandement plus proche de Paris...
- C'est une folie, madame, je ne puis revenir...
- Mais qu'importe puisque je vous aime !
- Je quitte Paris demain matin... »
Un silence se fit soudain. Olympe n'aimait pas le ton que prenait cette conversation. Ils commençaient à parler trop fort, des gens risquaient d'entendre et de venir voir ce qu'il se passait.
« Vous partez ? Vous ne m'aimez pas comme je vous aime, sinon vous resteriez ici alors que j'ai tant besoin de vous... Mais je comprends... ajouta la Reine en s'éloignant de quelques pas. Vous avez peur, n'est-ce pas ? Peur du scandale, peur pour votre réputation !
- Jamais, madame, je n'en ai que faire !
- Vous mentez !
- Je mourrai pour vous !
- Vous mentez ! hurla-t-elle, les larmes aux yeux. »
D'un seul coup, une ombre devant la colonne s'agita. Un homme était allongé sur un banc et la dispute qui venait d'éclater semblait l'avoir réveillé. Olympe se mit à trembler, l'importun risquait de tout découvrir, de tout faire rater, de mettre la Reine en danger. Sa belle machine qui tournait si bien commençait à s'enrayer, un petit caillou venait de se coincer dedans.
- Oh ! Que se passe-t-il ici ?
- Majesté, il faut partir ! souffla la jeune femme en courant vers la Reine, tandis que Fersen s'éloignait.
- Adieu, madame...
- Quand vous reverrai-je ?
- Hé, la bourgeoise ! Va beugler ailleurs et laisse-moi dormir ! bougonna le réveillé.
- Monsieur ! On ne parle pas ainsi à une dame de qualité ! s'interposa Fersen, la main prête à tirer l'épée de son fourreau.
- Quoi ? De qualité, ici ? Il n'y a que des filles de joie !
- Vous me rendrez raison !
- Je suis votre homme !
- Non ! Monsieur ! Non ! supplia la jeune femme en cachant la souveraine avec sa large cape. »
Face à l'altercation qui promettait d'éclater, Olympe fut prise de panique. Pour le coup, des passants risquaient vraiment de venir, il ne fallait surtout pas que la Reine soit vue. Se précipitant vers Fersen et l'homme dérangé dans son sommeil, elle n'eut que le temps de voir, avec un grand soulagement, le Suédois quitter les lieux.
« Police ! Au nom du Roi ! brama Ramard, arrivé d'on ne sait où. »
Olympe sursauta. Une nouvelle fois, ce maudit mouchard l'avait suivie. Comment faisait-il pour toujours savoir où elle se trouvait ? Les murs versaillais avaient de sacrées oreilles ! La jeune femme se sentait perdue, elle était certaine qu'il connaissait tout, que la Reine risquait d'avoir de gros ennuis. Pour la protéger, elle envoya Charlotte raccompagner la souveraine jusqu'à la berline.
« Charlotte ! Fuyez ! cria-t-elle, rassurée de voir Marie-Antoinette hors de portée. »
À présent, il lui fallait se débarrasser de Ramard, ce qui s'annonçait bien plus compliqué. Auguste se planta en plein milieu du passage, suivi par ses sbires. La jeune femme réfléchissait à toute vitesse. Il lui fallait trouver un plan, une idée, tout faire pour éloigner les soupçons de l'espion afin que la Reine soit tranquille. Après moult hésitations, elle opta pour un gros mensonge, et surtout pour beaucoup de culot. En un instant, elle se jeta sur l'homme réveillé par les cris de Marie-Antoinette, simulant une agression.
- Au secours ! hurlait-elle en agitant son aumônière.
- Mais qu'est-ce qui vous prend ? Mais lâchez-moi !
- Célérité ! Efficacité ! s'écria Ramard en se rapprochant.
- Oh, mais lâchez-moi, espèce de brute ! protestait la jeune femme. »
Olympe faisait mine de se débattre, et l'inconnu sur qui elle s'était lancée semblait totalement perdu. Ramard, excité comme une puce, sautillait sur place en bousculant Loisel et Tournemain.
« Personne ne bouge ! Bien... Alors... Que se passe-t-il ici ? ajouta-t-il en se collant à la jeune femme. Oh, mademoiselle Olympe !
- Monsieur Ramard... »
La sous-gouvernante se sentait mal à l'aise. L'écœurement qui la saisissait à chaque fois qu'elle voyait son 'prétendant' la reprenait. Non contente de voir que son plan venait d'échouer, elle se retrouvait avec l'espion sur le dos. Il devint soudain tout sucre, tout miel. Perdant son air hautain et ses manières agressives, il se liquéfia presque devant la jeune femme, pour lui plaire.
« Mademoiselle Olympe, enfin que faites-vous ici en pleine nuit au Palais-Royal ? J'arrive à temps, il me semble... ?
- Eh bien... Nous rentrions de dîner, mes amis et moi, quand...
- Vos amis ? Ah oui, bien sûr... ricana-t-il, non convaincu.
- Quand cet homme, ajouta Olympe en désignant du doigt l'inconnu, nous a sauvagement agressés !
- Mais pas du tout ! protesta le malheureux. Je dormais sur un banc et j'ai été réveillé par des cris ! Il y avait une femme et un homme qui se querellaient.
- Mais c'est faux ! Il nous suivait ! Il a essayé de nous frapper... Et de voler mon sac !
- La peste ! Ne l'écoutez pas !
- Taisez-vous ! intervint Ramard, trop fier de se montrer autoritaire pour impressionner sa belle. Tournemain, Loisel, fouillez-le ! »
Olympe était figée, effrayée. Elle se tenait droite comme un piquet, son aumônière collée contre elle, et attendait que les sbires d'Auguste aient fini leur sale besogne.
« Auguste ! Auguste regarde ! beugla Loisel en tendant un papier.
- Donne-moi ça, imbécile ! Bien ! Alors, je lis... 'La République est le seul gouvernement qui convienne aux hommes libres. Plus de Roi, plus de priv...' Plus de privilèges ? Oh... ? Alors monsieur est donc... Comment dit-on déjà... ? Républicain ! »
Le mouchard gloussait de son rire gras et machiavélique, aussitôt imité par Loisel et Tournemain. La jeune femme, tremblante, les regardait tenter d'intimider l'inconnu qui, pourtant, ne se démontait pas face à eux. Pour ce qu'elle en avait vu, il semblait avoir environ son âge. Il était plus grand qu'elle, portait des vêtements simples, un peu sales. Il ne semblait pas venir de Paris, il avait la mine campagnarde. Mais surtout, il avait l'air courageux de répondre ainsi à Ramard, de revendiquer haut et fort ses convictions. Et puis, il était beau... Agacé par les gesticulations de Loisel, Auguste interrompit leur rire en faisant sursauter la jeune femme.
« Tais-toi, crétin ! Quel est ton nom ? ajouta-t-il en visant l'inconnu.
- Ronan Mazurier, fils de paysan ! Vive la République, mort au tyran, et mort aux mouchards !
- Ah ! Ton compte est bon ! hurla Ramard en sautillant. Au cachot, à la Bastille ! Allez hop !
- Lâchez-moi !
- Et en silence ! »
La jeune femme regarda ce Ronan passer devant elle, mains liées dans le dos et cerné par Loisel et Tournemain. Elle se sentait affreusement mal à l'aise. Pour sauver sa souveraine, elle avait été capable du pire des mensonges, de faire accuser un innocent. Il fallait vraiment qu'elle soit fidèle à Marie-Antoinette pour arriver à de telles extrémités ! Le malheureux Ronan allait être incarcéré par sa faute. Si seulement elle ne l'avait pas accusé à tort... Elle connaissait la Bastille comme sa poche pour y avoir passé son enfance. Et elle redoutait le pire car, dès à présent, Ronan, républicain convaincu, était le prisonnier personnel du Comte d'Artois... Redevenant soudain tout mielleux, Ramard s'approcha d'Olympe. Sa voix doucereuse exaspérait la sous-gouvernante. Manifestement, les menaces proférées par Yolande et la Reine étaient loin. Une nouvelle fois, il tentait de la séduire.
« Mademoiselle Olympe, permettez-moi de vous remercier pour cette prise de choix...
- Oh, ce n'est pas la peine... murmura-t-elle, désorientée et rongée par le remord.
- Ah si, j'insiste ! C'est très bon pour l'avancement ! Et votre père, le Lieutenant de la Bastille, sera fier de savoir sa si belle et si charmante fille au service de la sûreté de l'État... »
Dieu qu'il était pénible ! La jeune femme était dégoûtée, il l'approchait de trop près, avait tenté de saisir sa main, rien que ce contact la répugna. Tandis qu'il continuait ses élucubrations en regardant en l'air, elle s'éloigna à l'abri d'une colonne, dans l'ombre, en espérant qu'il ne la voie pas tout de suite.
« Mademoiselle ? Où êtes-vous ? Ah, vous voilà ! Mademoiselle Olympe...
- Oh ! protesta-t-elle en arrachant sa main de celle d'Auguste.
- Demain soir, vous et moi... Dans ma petite chambre, avec quelques chandelles... Oh, trois fois rien, quelque chose de simple et d'intime ! Un peu de vin doux, un petit dîner et puis... Et puis je vous dirai des mots... Des mots tendres... »
Plus il parlait, plus il se collait contre la sous-gouvernante. Non seulement il était pénible, mais en plus il était envahissant... Petit à petit, elle faisait des pas sur le côté pour s'en détacher, mais il revint à la charge. Lorsqu'il se fut tout à fait rapproché d'elle, Olympe le repoussa d'un geste du coude et s'éloigna d'un bon mètre, aussitôt suivie par son 'prétendant' qui saisit sa main pour y déposer des baisers jusqu'à son coude.
« Oh mon Dieu, je vous ai choquée ! Mademoiselle, je suis impardonnable... Mais permettez-moi de...
- Mais non ! »
À peine éloignée, aussitôt collée. Il ne lâchait jamais rien. En cet instant, la jeune femme aurait apprécié que la Duchesse de Polignac soit présente à son côté. Assurément, elle aurait envoyé Ramard paître et il l'aurait ainsi laissée tranquille.
« Mademoiselle, vous savez vous faire désirer ! Permettez-moi de...
- Oh, mais ça suffit ! »
Trop, c'en était trop. Lassée, fatiguée, ennuyée et surtout inquiète pour la Reine, pour elle-même et pour Ronan, Olympe était excédée par l'attitude du mouchard. Pour couper court à toute conversation désagréable et le stopper net dans sa parade amoureuse de vieux paon défraîchi, elle lui asséna un violent coup de sac dans les parties intimes. Plié en deux, Ramard lui apparut encore plus petit et ridicule qu'il ne l'était déjà. Si les circonstances avaient été différentes, elle en aurait volontiers ri, mais là, le moment ne s'y prêtait pas.
« Ah ! Permettez-moi de remercier votre père de votre part ! balbutia-t-il avec une voix haut perchée. Célérité ! Efficacité ! »
Enfin, il s'éloigna pour retrouver Loisel et Tournemain et escorter Ronan jusqu'à la forteresse. Olympe en profita pour partir en courant jusqu'à la rue Saint-Thomas du Louvre où, normalement, la Reine l'avait attendue. Les rues étaient sombres et puantes, un chat errant passa à côté de la jeune femme, peu rassurée, et lui cracha dessus sur son passage. Enfin elle parvint à retrouver la berline. À l'intérieur, Marie-Antoinette tremblait.
« Olympe ! Olympe, je me suis fait un sang d'encre ! Où étais-tu passée ?
- C'est ce maudit Ramard qui m'a retenue pour me faire la cour, Majesté. Je ne suis pas parvenue à m'en débarrasser immédiatement, veuillez me pardonner.
- Tu es toute pardonnée, Olympe. Allons, rentrons. Il faudra d'ailleurs que je reparle à mon beau-frère de son espion, j'aimerais qu'il cesse de t'importuner. »
Le silence s'imposa dans la voiture. La sous-gouvernante tombait de sommeil, les deux femmes étaient anxieuses, angoissées. Olympe était prête à parier que le Comte d'Artois ne s'adresserait jamais à la Reine pour lui faire des reproches sur sa conduite, et de toute façon, il était fort mal placé pour parler au vu de ses relations extra-conjugales. Mais elle, pauvre petite gouvernante, fille d'un Lieutenant à la Bastille, elle était parfaitement atteignable. Si Marie-Antoinette ne risquait pas grand-chose, en revanche le frère du Roi n'hésiterait pas à s'attaquer à elle... Olympe redoutait ce qui l'attendrait le lendemain ou dans les prochains jours. Elle pressentait que le Prince la ferait appeler, ou lui enverrait Ramard, pour lui expliquer sa façon de penser. Et puis, elle songeait à ce paysan qui allait finir en prison par sa faute. Elle s'en voulait affreusement. Le mensonge était contraire à ses principes, à son éducation. Mais si seulement il ne s'était pas baladé avec ses papiers républicains sur lui ! Il avait sa part de responsabilité dans ce qu'il lui arrivait, après tout ! La jeune femme eut honte d'arriver à penser de telles choses pour mieux se dédouaner. Car, au final, la seule coupable, c'était elle... Mais, en attendant, ses paupières, bien lourdes, commençaient à se fermer dans la berline. La souveraine, elle, pleurait en silence. Un reniflement réveilla la sous-gouvernante.
« Majesté, vous pleurez ?
- Ma dernière entrevue avec monsieur de Fersen avant longtemps... Il part, il m'abandonne... Et tout ceci gâché par cet imbécile de mouchard ! Olympe, je me sens si triste...
- Je suis persuadée que vous reverrez le Comte de Fersen, Votre Majesté. Ne perdez pas espoir... »
La souveraine essuya ses larmes et adressa un sourire à la jeune femme.
« Tu es toujours là pour me consoler et m'écouter, Olympe, je t'en sais gré. »
La sous-gouvernante rendit son sourire à la Reine. Elle était touchée par de telles paroles, pourtant elle ne parvenait pas à en mesurer toute la saveur. L'ombre d'Artois régnait toujours dans son esprit... Vers une heure du matin, la berline s'arrêta à côté de la grille qui menait au jardin. Discrètement, les deux complices remontèrent l'allée puis gravirent les marches de l'escalier de l'Orangerie et entrèrent enfin dans le château par l'arrière. Il n'y avait pas un chat, tout le monde dormait, Versailles était plongé dans la torpeur de la nuit. Fort heureusement pour elle, Marie-Antoinette avait sa chambre privée au rez-de-chaussée. En un instant, elle salua Olympe et partit réveiller Yolande, qui occupait sa place, pour aller dormir. De son côté, la sous-gouvernante rejoignit les escaliers de service et grimpa jusqu'aux toits, où se trouvait sa chambre. En quelques minutes, elle fut en chemise de nuit et s'installa dans son lit. Malgré ses craintes de représailles du frère du Roi, malgré le remord qui la tenaillait en repensant à ce Ronan, les émotions et la fatigue de la journée se faisaient fortement sentir, et le sommeil l'emporta rapidement.
...
À huit heures, Olympe était prête à prendre son service auprès des Princes. Sa nuit avait été courte mais au moins, elle était reposée. Elle avait redouté de ne pouvoir fermer l'œil de la nuit, pourtant sa rude journée l'avait épuisée. Presque fraîche, elle se rassura de ne voir aucun papier glissé sous sa porte et la convoquant chez le Comte d'Artois. Revêtant sa jolie robe anglaise, elle se prépara en toute hâte et descendit retrouver ses petits protégés. Le Dauphin semblait calme, il avait passé une bonne nuit. Madame Royale eut un réveil plus difficile mais, influencée par sa chère Olympe, elle se leva de bonne grâce. Enfin, le Duc de Normandie balbutia quelques mots en saluant la jeune femme avec un sourire. Leur insouciance, leur douceur apportaient du baume au cœur de la sous-gouvernante. Avec eux, elle oubliait ses problèmes pour ne se consacrer qu'aux soins qu'elle leur procurait. Une heure après son arrivée dans l'appartement du Dauphin, Olympe fut rejointe par la Reine pour son passage quotidien auprès de ses enfants. Les deux jeunes femmes échangèrent un regard complice. Elles agissaient naturellement, personne ne soupçonnerait rien. Voyant que ni l'une, ni l'autre, n'avait eu de retour du frère du Roi, elles étaient presque soulagées. Alors que Marie-Antoinette s'apprêtait à quitter la chambre de son fils, une femme de chambre arriva et tendit un papier à Olympe.
« Tenez, mademoiselle.
- Qu'est-ce que c'est ?
- Un message pour vous, de la part du Comte d'Artois. »
La jeune femme se mit à trembler comme une feuille et se retourna vers la Reine, visiblement inquiète. Dépliant la missive, Olympe la lut à haute voix.
« Mademoiselle du Puget, vous êtes convoquée dans mon cabinet privé à onze heures très exactement. »
Un regard entre les deux femmes leur fit comprendre que leur escapade nocturne était plus qu'éventée, que Ramard avait parlé, que les ennuis allaient commencer. La sous-gouvernante s'approcha de la souveraine, qui déplia son éventail pour les cacher, puis murmura dans son oreille.
« Ne craignez rien, Majesté. Quoi qu'ait pu dire Ramard, je vous retirerai toute culpabilité, rien ne pèsera sur vous. Je vous le promets.
- Merci, Olympe... »
Marie-Antoinette quitta l'appartement, rapidement suivie par Olympe qui rejoignit l'aile nord du château où se trouvaient les appartements des frères et belles-sœurs du Roi. Elle fréquentait peu cette partie de Versailles où, d'ordinaire, elle n'avait rien à faire. Rattachée au service des enfants royaux, elle se contentait de laisser ses pas la porter chez eux, chez la Reine, parfois chez le Roi, dans la Galerie des Glaces et autres salons, et dans les jardins. La jeune femme ne fréquentait même pas la chapelle royale, qu'elle jugeait trop pleine à son goût. Elle se sentait donc presque comme une intruse dans ces corridors bien calmes en comparaison avec le brouhaha du corps central de l'édifice. Seule dans un couloir, sa convocation à la main, elle frappa à une petite porte.
« Entrez ! »
La voix du Comte d'Artois sonnait comme un glas, froide et sèche. Entrant timidement dans le cabinet du Prince, elle le salua jusqu'à ce qu'il lui donne l'ordre de se relever. Dans le coin du cabinet, Ramard se tenait debout, raide, le regard mauvais, le sourire narquois, avec derrière lui ses deux acolytes. Il se sentait tout puissant, prêt à écraser Olympe entre ses mains pour mieux la posséder. La jeune femme avait peur, seule face à ses ennemis, sans personne pour la protéger.
« Vous vous doutez de la raison de votre présence ici, mademoiselle ?
- Probablement, enfin... Oui, Votre Altesse... »
Olympe, plantée en plein milieu de la pièce, attendait dans le calme ce qui allait s'apparenter à un jugement. Elle était comme pétrifiée. Face à elle, Artois était debout, figé, et la fusillait du regard.
« Vous êtes complètement inconsciente ! Un rendez-vous secret la nuit au Palais-Royal, mais qu'est-ce qui vous a traversé l'esprit ?
- Je... Enfin... Mais... Je ne sais pas... balbutiait-elle en fondant en larmes.
- Je ne comprends rien, articulez !
- Oui, pardon, Votre Altesse... Je ne suis qu'une humble gouvernante... J'ai obéi à madame de Polignac, pour le service de la Reine...
- Pour le service de la Reine ? Vous vous fichez de moi ! Et tout cela sous les yeux d'un dangereux révolutionnaire, vous imaginez le scandale s'il parle ! Vous vouliez donc la perdre en favorisant ces pamphlets qui circulent sur son compte ?
- Votre Altesse... Votre Altesse, j'implore votre clémence ! suppliait la jeune femme en se jetant aux pieds du Prince. Je ne pouvais pas savoir qu'il serait là ! Nous devions être seuls !
- Ma clémence ! Rien que cela ! Si vous n'étiez pas appréciée de Sa Majesté, je vous ferais chasser, arrêter, juger ! Et emprisonner comme ce...
- Mazurier ! s'écria Ramard, fier d'être enfin utile à son maître.
- Mazurier ! reprit le Comte.
- Ronan Mazurier ! répéta le mouchard.
- Ronan Mazurier, oui, voilà ! Merci.
- Mais je vous en prie, Votre Altesse !
- Votre Altesse, reprit Olympe qui s'était relevée, libérez cet homme... Libérez Ronan, il n'y est pour rien, tout est de ma faute ! C'est moi qui ai conduit la Reine sous les arcades ! Et c'est moi qui ai donné rendez-vous au Comte de Fersen ! »
Ramard sortit de son coin et s'approcha de la jeune femme, visiblement inquiet. Olympe avait l'impression de se couler elle-même, d'aggraver sa situation, d'être assaillie par les doutes. Ses reparties étaient comme des provocations pour le Prince. Artois ne la lâchait pas, il allait jusqu'à la menacer. Ses arguments ne semblaient pas le convaincre, pourtant elle était soulagée de voir qu'il ne s'en prendrait pas à la Reine. Néanmoins, il avait l'air de vouloir s'acharner contre Ronan, et cela, elle le refusait. Il était trop jeune, trop courageux, trop joli garçon aussi, pour qu'elle le laisse payer pour ses propres erreurs. Les sœurs des Filles de Saint-Joseph ne lui avaient-elles pas enseigné la charité chrétienne, le repentir, le pardon et l'expiation des péchés ? Ronan n'avait pas à être puni à sa place, d'autant qu'il n'avait très certainement pas reconnu Marie-Antoinette. Reprenant son courage à deux mains, Olympe continua son argumentaire.
« Il faisait si noir... Il n'a rien pu voir, je vous assure... !
- Mon Dieu, Votre Altesse ! lança Ramard qui s'interposa. »
Olympe dévisagea le mouchard. Elle le détestait, mais manifestement il entrait dans le conflit pour la défendre. Ses sentiments pour la sous-gouvernante étaient, pour une fois, d'une grande utilité.
« Mademoiselle a raison, il faisait noir, il faisait nuit, même ! On n'y voyait rien, mais alors rien du tout ! Je n'ai pas reconnu la Reine tout de suite, d'ailleurs ! Quant à monsieur de Fersen...
- Ramard ! repartit Artois en s'éloignant avec son espion. Je ne veux courir aucun risque, il ne faut pas de témoin... S'il parle, ce Ronan peut à lui seul faire tomber la monarchie ! Vous allez donner ceci au Lieutenant de la Bastille, conclut-il en donnant un papier que Loisel attrapa. »
La jeune femme, qui s'était approchée pour mieux entendre, tendait l'oreille. Des bribes de conversation lui parvenaient, mais dans l'ensemble tout était flou, pourtant elle devait savoir ce qu'ils préparaient contre le prisonnier.
« Ce Ronan doit disparaître cette nuit...
- Comptez sur moi, Votre Altesse...
- C'est cela ! C'est pour ça que je vous paye ! gronda le Prince en poussant son espion et Olympe jusqu'à la sortie.
- Et grassement, je vous en remercie !
- Abruti ! Maintenant, dehors ! Disparaissez ! Quant à vous, mademoiselle du Puget, retournez à votre travail, et n'outrepassez plus vos fonctions ! »
À peine sorti du cabinet d'Artois, Ramard perdit sa voix doucereuse de lèche-botte en puissance. Il se mit à grogner en se retournant vers la porte désormais fermée.
« Abruti toi-même... Tu me paieras toutes ces humiliations, mon Prince, je t'en fais le serment ! ajouta-t-il en brandissant un couteau.
- Monsieur Ramard ! l'interrompit Olympe en secouant son bras.
- Quoi ? hurla le mouchard en se retournant. Oh, pardon, ma belle... Que se passe-t-il ?
- Que vous a demandé le Comte ?
- À propos de... ?
- De cet homme, ce Ronan. Vous devez me le dire !
- Ah ! Dans la Seine, avec un poids attaché aux chevilles !
- Oh mon Dieu ! gémit-elle, les mains plaquées sur sa bouche, effrayée.
- Quoi, vous le plaignez ?
- Non...
- Ah, je préfère cela... Voyez-vous, mademoiselle Olympe, je suis terriblement jaloux... »
Olympe culpabilisait et se sentait affreusement inquiète. Ronan ne risquait plus seulement la prison, c'était carrément sa vie qui était mise en danger par sa faute. Il n'avait rien fait et pourtant il allait périr noyé. N'écoutant plus le rire sadique de Ramard, elle le sentit pourtant collé à elle, avec des yeux de chien battu.
« Me permettez-vous... de vous embrasser ? osa-t-il timidement.
- Vous n'y pensez pas ? émit-elle, choquée.
- Si ! Bien sûr que si, j'y pense, mon Dieu... Le jour, la nuit... La nuit, surtout ! Vous savez, mademoiselle, je ne suis pas riche, mais très bientôt je serai un bon parti... Le Comte me fera Marquis, et vous, ma mie, vous serez ma Marquise Olympe de Ramard ! Marquise, vous entendez ? Finie, votre condition de fille du Lieutenant de la Bastille !
- La Bastille ! »
La jeune femme retrouva son sourire. Cet imbécile de Ramard, à trop se pavaner, venait de lui donner la solution. La forteresse ! Ronan s'y trouvait, le mouchard irait très certainement le chercher là-bas ! La sous-gouvernante avait pour elle sa vivacité, le galop rapide de son cheval et surtout la stupidité des espions du Prince. Si elle se débrouillait bien, elle arriverait à Paris avant eux... Il ne lui resterait plus qu'à convaincre son père et Charlotte de l'aider...
« Ne tardez pas, le devoir vous attend !
- Oui, vous avez raison... Le devoir avant tout, mais pour vous revenir au plus vite... Toujours pas de baiser, mademoiselle Olympe... ?
- Non.
- Non... Un petit baisemain ?
- Non plus, souffla la jeune femme, lassée.
- Non plus... Bon, que pourrais-je vous proposer... Une promenade en ma compagnie le long du Grand Canal, au moins... ?
- Mais non ! Laissez-moi tranquille ! »
Plus lourd que lui, il y avait le plomb des fontaines dans les jardins, et encore... À lui seul, il rassemblait les sept plaies d'Égypte et le châtiment éternel des flammes de l'Enfer. Olympe le planta sur place et se dépêcha de rejoindre les écuries. Elle n'avait pas le temps de se changer, il lui fallait faire vite. Le château était immense, chaque corridor traversé, chaque escalier gravi lui donnaient l'impression de perdre des minutes qui lui étaient pourtant précieuses. La jeune femme relia les deux extrémités de Versailles le plus vite possible, quitta la place d'Armes et atteignit les écuries royales. À peine avait-elle enfourché sa monture qu'elle filait déjà vers la capitale. Ramard devait certainement être en train de passer ses nerfs sur Loisel et Tournemain, loin de se presser d'aller accomplir sa mission. Olympe avait donc bon espoir d'arriver à temps au Palais-Royal. Trois heures plus tard, elle descendit de son cheval et entreprit de trouver Charlotte. Une nouvelle fois, la gamine errante des rues lui apporterait une aide précieuse... Quand, enfin, la jeune femme l'aperçut, elle courut vers elle.
« Olympe ! J'ai eu peur pour toi l'autre soir ! Quand j'ai ramené l'Autrichienne à sa voiture, je ne savais pas où tu étais passée !
- Ne t'en fais pas, Charlotte, j'ai pu m'en sortir. Mais j'ai absolument besoin de toi, c'est très urgent. L'homme que nous avons réveillé l'autre soir au Palais-Royal, tu t'en souviens ?
- Vaguement ! Pourquoi ?
- Il a été arrêté à cause de moi. Je lui ai imputé la responsabilité de cette rencontre secrète...
- Oh, Olympe ! Tu exagères ! Le pauvre !
- N'en rajoute pas Charlotte, je me sens déjà assez mal à l'aise comme ça !
- Bon... Et en quoi je peux t'aider ?
- Il est à la Bastille. Je vais aller voir mon père, le supplier de le faire sortir, et ensuite je l'amènerai jusqu'aux douves. De là, tu le conduiras loin de la prison, loin de Paris. Il faut qu'il s'en aille au plus vite, il risque sa vie !
- D'accord, je t'accompagne !
- Merci, Charlotte ! Viens, pressons-nous ! »
Le temps défilait trop vite aux yeux d'Olympe. Entraînant la gamine à sa suite, elle arrêta une voiture, qui la conduisit rapidement jusqu'à la forteresse. Charlotte quitta son amie pour faire le tour de la Bastille et arriver jusqu'aux douves par une entrée cachée. La jeune femme, quant à elle, se planta sur le pont-levis qui débouchait de la rue Saint-Antoine et demanda l'autorisation de rentrer.
« Que voulez-vous, mademoiselle ?
- Je viens rendre visite à mon père, le Lieutenant du Puget.
- Bien, suivez-moi. »
Olympe marcha dans les pas du garde. Traversant la Cour de l'Avancée qu'elle connaissait depuis sa plus tendre enfance, elle regardait les boutiques desquelles les commerçants la saluaient, puis la petite maison habitée par le Gouverneur de Launay. Enfin, elle parvint jusqu'à l'entrée de la prison en elle-même. Remerciant le garde qui repartait, Olympe entra précipitamment dans l'office de son père.
« Père, tu dois m'aider !
- Olympe ? s'exclama André, étonné de voir ainsi sa fille arriver.
- Il n'a rien fait ! Il a été arrêté à cause de moi et là, les mouchards vont l'emmener pour le noyer dans la Seine ! »
Olympe faisait les cent pas devant la table où se trouvait le registre d'écrou de la forteresse. Elle parlait à une vitesse folle, ses membres tremblaient, elle laissait son père, un peu lent, totalement perplexe. Se levant, plein de bonhomie, il se rapprocha de sa fille et lui prit le bras tandis qu'elle trépignait sur place.
« Je ne comprends rien ! Calme-toi...
- C'est Ronan !
- Ronan ? Ah oui ! Le jeune prisonnier de la tour du Puits, celui qui est arrivé hier !
- C'est ça ! Tu es le maître ici, n'est-ce pas ?
- Euh... Oui. Presque...
- Alors libère-le pour moi par l'entrée secrète. Charlotte nous attend dans les douves !
- Oui ! Ah non ! Non, je ne peux pas, c'est impossible ! Jamais je ne manquerai à mon devoir ! Comment tu veux que je justifie sa disparition après ? Tu es inconsciente ! s'écria André en s'asseyant solennellement à sa table. Et puis regarde... Son nom est inscrit dans le registre d'écrou, les mouchards ne peuvent rien contre lui !
- Mais si, ils peuvent tout, ce sont les hommes du Comte d'Artois ! »
Olympe était de plus en plus angoissée. Son père n'avait pas envie de coopérer, il était trop lent, trop détaché. Alors qu'elle balayait d'un regard rapide le registre où le nom de Ronan figurait, la jeune femme sursauta en entendant frapper à la porte.
« Lieutenant du Puget ! Auguste Ramard, ouvrez cette porte !
- Les voilà ! Donne-moi les clés !
- Non, pas question !
- Lieutenant, ouvrez cette porte immédiatement ! répéta l'espion en tambourinant contre le bois. »
Olympe, têtue comme une mule, profita de ce que son père se leva afin d'aller ouvrir à Ramard pour attraper furtivement le trousseau de clés et la lampe à huile posés sur la table. Prête à partir, elle regarda une dernière fois André, l'air désolé, et se précipita vers les couloirs sombres de la forteresse.
« Pardon, Père...
- Olympe ! »
La course-poursuite commençait pour la jeune femme. Les cellules étaient assez peu nombreuses dans cette prison comparée à d'autres, et elle savait que Ronan se trouvait dans la tour du Puits. La recherche était donc facilitée, néanmoins il lui fallait le temps de traverser la Bastille et de tomber sur la bonne geôle. Le temps était compté, Olympe savait que Ramard et ses hommes, ainsi que son père, étaient à ses trousses. Tournant sur sa droite, elle prit un escalier qu'elle descendit en courant, puis partit sur sa gauche. Elle devait faire le tour de ce quartier de la prison, scruter chaque cellule, chaque corridor. Si elle n'avait pas connu la Bastille depuis son enfance, elle aurait été effrayée de voir tous ces couloirs mal éclairés, tous ces malheureux enfermés, toutes ces sentinelles aux aguets. Et surtout, jamais elle n'aurait pu entreprendre cette tentative d'évasion risquée. Voyant au loin une patrouille, elle se blottit dans un recoin et, une fois les soldats passés, elle repartit en courant. Au bout d'un couloir, elle aperçut son père.
« Olympe ! Reviens ici immédiatement ! »
En une seconde, elle s'éloigna en sens inverse. Essoufflée, la jeune femme ne s'arrêta pas pour autant. Au loin, elle entendait résonner la voix de Ramard pestant après ses sbires, comme à son habitude. À l'autre bout, c'était son père qui criait son nom. Presque cernée, elle poussa une porte et arriva devant un couloir où se trouvaient sept cellules, les sept dernières qu'elle n'avait pas encore vérifiées : Ronan y était forcément. Regardant au travers des grilles des portes, Olympe vit trois hommes, attirés par le bruit des clés, puis tomba enfin nez à nez avec le jeune paysan.
« Quoi, encore vous ! »
La sous-gouvernante, à bout de souffle, faisait fi de Ronan qui râlait. En quelques tours de clé, la serrure céda, la porte s'ouvrit. Attrapant le prisonnier par la manche, elle l'entraîna en dehors de sa geôle.
« Suivez-moi !
- Alors là, certainement pas, je reste ici ! Vous m'avez déjà causé assez d'ennuis comme ça !
- Mais ne soyez pas idiot ! On me suit, on vient pour vous tuer !
- Je suis un prisonnier politique ! Prêt à mourir pour la liberté ! »
Olympe n'en revenait pas. Quelle tête de bois ! On la disait têtue, mais là elle était battue à plates coutures. Choquée d'un tel comportement alors qu'elle prenait des risques pour lui éviter la noyade, elle se retourna dans son coin, prête à bouder, et il fit de même.
« Et d'abord, quel est votre nom ? Je veux connaître votre nom ! Je ne suis pas les inconnues ! reprit-il pour rompre le silence.
- Alors là, jamais ! ironisa-t-elle comme une gamine capricieuse et mécontente.
- Très bien, je ne bougerai pas d'ici !
- Oh, ce que vous êtes borné ! Je m'appelle Olympe ! »
Il avait beau être courageux, fier et très beau, il n'en était pas moins agaçant. Cédant à ses nerfs mis à rude épreuve, elle lui attrapa la manche pour le retourner vers elle et lui flanqua une gifle bien sonore, laissant la trace rouge de ses doigts sur la joue du jeune homme.
« Et ça, c'est pour votre caprice, monsieur le révolutionnaire ! »
Alors qu'elle s'apprêtait à retourner à sa bouderie, Ronan lui empoigna le bras à son tour et ils restèrent bloqués, comme figés, l'un face à l'autre. Le visage du prisonnier était à quelques centimètres de celui de la jeune femme. Ils n'avaient jamais été aussi proches, elle pouvait sentir son souffle sur son visage, respirer son odeur, le voir de plus près... Olympe ressentit que quelque chose se passait en elle. Son estomac se nouait, une explosion se fit dans son ventre, son cœur battait plus vite. Plus elle l'observait, plus elle le trouvait beau, charmant... Le temps s'était arrêté. La sous-gouvernante était loin de ce qu'elle avait pu ressentir lorsqu'elle avait dansé avec le Comte de Peyrolles. Elle était fascinée lors du bal. Là, c'était différent. Elle se sentait comme littéralement attirée...
« Pardon, je... »
Mais ce doux moment en tête à tête s'interrompit. Au loin, ils entendirent André et Ramard se rapprocher d'eux, alors Ronan prit la main de la jeune femme.
« Venez ! »
Olympe suivit Ronan. La course folle entre les murs de la prison reprenait, mais au moins, là, il était en sécurité, ou presque. La sous-gouvernante ne voulait cependant pas que son plan de libération échoue. Une fois les corridors traversés et les escaliers remontés, ils se trouvèrent à l'entrée du passage secret qui menait aux douves. En fond, la voix de Ramard continuait de faire trembler les murs.
« Allez-y, filez !
- Et vous ?
- Ne vous inquiétez pas pour moi, je reste ici pour les retenir si jamais ils arrivent. Allez, partez vite, quelqu'un vous attend pour vous conduire en lieu sûr ! »
Olympe regarda Ronan partir, à la fois inquiète et triste. Elle priait pour qu'il parvienne jusqu'à la sortie sans problème, mais également pour qu'elle n'ait pas à diriger Ramard sur une mauvaise piste, n'ayant aucune explication à lui donner au sujet de sa présence dans la prison. Au bout de quelques minutes, tandis que les bruits de pas s'éloignaient, la jeune femme jugea qu'ils étaient repartis dans l'autre sens. Le danger était loin, elle pouvait donc sortir à son tour par les douves. Au fond, elle espérait que Ronan l'attendrait avec Charlotte. Elle voulait le revoir, lui parler, le regarder... Remontant quelques marches, elle ouvrit une porte qui menait à un long couloir entièrement noir. Reposant sa lampe au sol, elle emprunta le chemin et referma derrière elle. Olympe marchait en tâtonnant, les mains posées contre les murs, pour se repérer. Au fond, une lumière - le jour ! - apparut. Elle arrivait au bout de ses peines. Enfin sortie de la forteresse, elle courut en longeant le fossé rempli d'eau et rejoignit Charlotte, assise par terre, en tailleur, en train de jouer avec un petit couteau. Mais la désillusion fut grande : elle était seule...
« Charlotte ! Charlotte, où est-il ?
- Parti, ton révolutionnaire ! Ventre à terre, comme une musaraigne !
- Je... Je voulais lui dire...
- Lui dire quoi ? interrogea la gamine, moqueuse. C'est vrai qu'il est mignon !
- Charlotte !
- Eh bien, débouille toi ! Moi, j'ai fini ma mission ! Salut ! rit-elle en quittant les lieux en courant.
- Charlotte ! Charlotte ! »
Mais c'était trop tard, son Petit Chat était déjà loin, et Ronan aussi. Olympe resta là, plantée durant plusieurs minutes, immobile, les yeux perdus dans le vague. Elle ne pouvait s'empêcher de repenser à ce jeune révolutionnaire qu'elle venait de sauver. Ce qu'elle avait ressenti tout à l'heure, lorsqu'ils étaient presque collés l'un à l'autre, n'était-ce pas un début de sentiment amoureux ? Cette boule à l'estomac qu'elle sentait vibrer à chaque fois qu'elle pensait à lui, elle en était certaine, signifiait qu'il lui plaisait, qu'elle avait mis le doigt dans un engrenage dont on ne ressort jamais indemne. Elle avait eu un coup de foudre pour le paysan, lui qui, pourtant, était loin de sa classe sociale. Plus elle y pensait, plus ses idées tournaient et se retournaient dans sa tête. La migraine n'était pas loin, mais la plaie au cœur était pire. Etait-il épris lui aussi ? C'était difficile à dire. Peut-être lui en voulait-il toujours de l'avoir fait envoyer en prison, et ce malgré son aide pour le libérer. Elle ne l'avait pas assez vu pour se prononcer, pourtant elle était prête à jurer qu'il s'était passé quelque chose entre eux lorsqu'ils étaient restés devant la cellule vide. Et qu'allait-elle pouvoir faire ? Il vivait dans les rues, dormait sur un banc, elle ignorait jusqu'à son emploi, ses amitiés, ses habitudes... Et elle, tout à l'opposé, avait sa chambre et son travail à Versailles, elle était dans les petits papiers de la souveraine, la fidèle gouvernante des enfants royaux. Quel avenir pouvaient-ils bien avoir ensemble, si jamais il l'aimait aussi, et qu'elle le revoyait ? Comment pourrait-elle conjuguer sa vie à Versailles et ses sentiments envers ce révolutionnaire farouchement opposé à Louis XVI et Marie-Antoinette ? Olympe le savait, sa plus grosse erreur avait été de poser les yeux sur Ronan, de le voir, de l'aimer... Ses sentiments la terrifiaient. L'amour était une chose nouvelle pour la jeune femme, habituée aux contes pour enfants que lui lisait son père, aux sentiments romanesques, aux chevaliers qui faisaient leur cour aux gentes damoiselles. L'amour, pour Olympe, c'était cette belle union entre ses parents, qu'André lui avait maintes fois racontée. C'était aussi ces doux sentiments qui liaient Marie-Antoinette à Fersen. Quelque chose de merveilleux. Était-elle en train, elle aussi, de vivre la même chose... ? Au bout d'un certain temps, quelques minutes, une heure, plus, à vrai dire la jeune femme n'en savait rien, elle quitta les douves. L'odeur pestilentielle qui en émanait commençait à lui monter à la gorge, il faisait froid et le vent faisait virevolter ses cheveux. Sa mission de sauver Ronan de la mort étant accomplie, elle n'avait plus besoin de se presser. Alors, errant dans les rues de Paris, elle regagna lentement l'auberge où son cheval l'attendait, puis reprit le chemin de Versailles.
