Chapitre 6 : Succomber à la tentation
Cela faisait deux semaines qu'Olympe avait libéré Ronan de la Bastille et lui avait ainsi épargné une mort certaine. Les États-Généraux venaient de s'ouvrir, l'agitation était à son comble à Versailles. La Reine était anxieuse, Louis XVI préoccupé, et cela se faisait sentir jusqu'à leur comportement à la Cour. Les festivités étaient moins importantes, le Roi s'enfermait souvent avec Necker dans son cabinet privé. Quant à la Reine, elle veillait plus que jamais sur ses enfants, parce que c'étaient eux, et seulement eux, qui lui permettaient de trouver le courage d'avancer. Fersen était loin dans son esprit, l'escapade du Palais-Royal s'était peu à peu effacée. Olympe, une fois revenue de la Bastille, avait relaté à la Reine son entrevue avec Artois. La souveraine se méfiait de son beau-frère, et surtout du mouchard. Prévenante, elle avait imposé à la sous-gouvernante de ses enfants la plus grande discrétion, et surtout de rester sur ses gardes. Bien que stupide, Ramard savait à merveille se fondre dans les décors pour mieux écouter des conversations qui auraient dû rester privées. Maintes fois, la jeune femme l'avait repéré dans les couloirs du château. Il semblait la suivre. Elle avait eu beau le repousser, le faire menacer par Yolande, lui flanquer un coup de sac, l'envoyer paître, il n'en démordait toujours pas. La soupçonnait-il d'avoir sauvé Ronan ? Sans doute pas... De toute façon, il était trop stupide pour ça. Essayait-il d'en apprendre plus sur les manigances de la Reine et de la Duchesse de Polignac ? Assurément. Les jours passant, la sous-gouvernante avait du mal à oublier Ronan. Il hantait ses rêves la nuit, occupait ses pensées le jour lorsqu'elle se retrouvait seule. Songeait-il toujours à elle ? Ou au contraire l'avait-il totalement oubliée ? À trop tourner et retourner ses interrogations, la jeune femme était assaillie par les doutes. Alors, pour s'évader de ses tourments sentimentaux, Olympe se consacrait davantage aux Princes. Madame Royale avait beaucoup progressé au clavecin et, à la harpe, elle excellait tant sa professeur avait été efficace. De son côté, le Dauphin avait annoncé son envie d'assister au défilé des députés des États-Généraux. Louis XVI accepta, touché par un tel courage et une telle volonté de se plonger dans les affaires du royaume chez son fils de sept ans. Ainsi, le 4 mai au matin, Olympe prépara le petit Louis-Joseph pour sa parution lors du défilé. On lui aménagea un balcon au premier étage des Petites Écuries, sur la Place d'Armes, en face du château. Un vaste fauteuil, recouvert de nombreux coussins, attendait le Prince pour ce court moment où il serait arraché à son lit d'enfant malade. Engoncé dans son corset de fer, l'enfant fut installé sur sa chaise roulante sans jamais se plaindre, et la jeune femme le poussa jusqu'à la Cour de Marbre où elle retrouva Louis XVI, mal à l'aise dans son costume blanc rebrodé d'argent, avec son chapeau emplumé. Marie-Antoinette rejoignit son époux, suivie de ses belles-sœurs et de ses beaux-frères. S'approchant d'Olympe, elle l'entraîna à part pour lui murmurer quelques mots.
« Olympe, d'ici quelques jours, tu partiras à Meudon avec Yolande et le Dauphin. Sa santé s'est détériorée ces derniers temps, il lui faut de l'air pur et du repos.
- Bien, Majesté. »
La sous-gouvernante regarda ensuite l'ensemble de la famille royale s'éloigner vers la Place d'Armes où se trouvaient les berlines qui les conduiraient jusqu'à la chapelle Saint-Louis, et devant lesquelles ils assisteraient au défilé des députés. Si Louis XVI fut tièdement acclamé, ses frères reçurent un long silence. Quant à la souveraine, couverte de sa plus belle parure, les cheveux entremêlés de fleurs, elle fut accueillie par un 'vive le Duc d'Orléans !' qui la troubla fortement et manqua la faire défaillir. Olympe sentit son cœur se serrer, mais elle ne s'attarda pas. Suivie de la fidèle Baronne de Mackau, elle marchait au côté de la Duchesse de Polignac. Tel était le maigre convoi qui emportait le Dauphin jusqu'à son balcon de parade, recouvert d'un large drapé de velours bleu brodé de fleurs de lys dorées. Louis-Joseph assistait donc au défilé des députés, qui remontèrent l'avenue de Paris jusqu'au château, passèrent devant l'édifice, pour ensuite arpenter les rues de Versailles et enfin terminer par une messe du Saint-Esprit. Olympe, restée en retrait, contrairement à Yolande, regardait tous ces hommes marcher et se félicitait de les reconnaître rien qu'à leurs tenues. Les députés de la noblesse défilaient en blanc et or, ceux du Clergé en violet et rouge, et enfin les représentants du Tiers-État en noir et blanc. Puis elle admira son protégé, digne, fier d'avoir surmonté son mal pour assister au spectacle, mais dont le regard semblait pourtant éteint. La mort rôdait autour du petit Prince, malgré tout heureux d'être là, à voir ce défilé qui avait l'air d'être à son goût. Deux heures plus tard, sur ordre de la Duchesse, la jeune femme ramena le Dauphin jusqu'au château, puis jusqu'à son lit. Il était épuisé. En passant, elle observa le convoi royal qui s'ébranlait tristement jusqu'à l'église Saint-Louis. Plus que jamais, elle ressentait cette opposition, cette presque haine, qui émanaient de Louis XVI et de Marie-Antoinette, envers ces États-Généraux qui leur avaient été quasiment imposés. Désormais, le centre de toutes les attentions durant les prochaines semaines serait l'hôtel des Menus-Plaisirs, situé sur l'avenue de Paris, à moins d'un kilomètre du château. Véritable ministère des amusements royaux, on y stockait les accessoires de sport, les décors de théâtre et le matériel pour les jeux lors des soirées d'appartements. Mais cette fois-ci, il serait le siège des États-Généraux, bien loin des réjouissances de la Cour. En arrivant dans la Cour de Marbre, prête à raccompagner le Dauphin jusqu'à sa chambre de malade, Olympe resongea à l'ordre de la Reine de partir pour Meudon dès le lendemain. Elle obéirait, elle n'avait pas le choix, même si quitter Versailles maintenant, c'était sombrer encore plus dans le calme et le silence. Au moins, auprès de la souveraine, de Madame Royale et du Duc de Normandie, Olympe pouvait songer à autre chose, oublier Ronan, le chasser de ses pensées. Mais se retrouver dans une Cour très réduite, enfermée à Meudon avec le Dauphin, et ce malgré la présence assidue de Yolande, lui faisait peur.
...
À Meudon, le temps avait l'air de s'arrêter. Les journées étaient lentes, calmes. La jeune femme les passait au chevet de Louis-Joseph, à lui lire des histoires ou des passages de la Bible. Il demandait à prendre ses leçons depuis son lit, aussi lui fit-elle travailler son latin, sa géographie et des notions d'histoire. Mais ce qui plaisait le plus à l'enfant, c'était la musique. La sous-gouvernante jouait quotidiennement de la harpe et du clavecin à côté du lit du Dauphin. Il applaudissait chaque morceau, félicitait la jeune femme. Mais, une fois le soir arrivé, elle retrouvait ses rêves et ses cauchemars. Ramard la poursuivait, Ronan apparaissait soudainement lorsque Loisel et Tournemain l'attrapaient et le jetaient dans la Seine. Parfois Olympe parvenait à le sauver, mais au moment où elle allait lui avouer ses sentiments, il disparaissait. Et chaque réveil était d'autant plus difficile qu'elle quittait ses mauvaises nuits pour retrouver les tourments d'un petit garçon rongé par la maladie. Néanmoins, le mois de mai se déroula avec la régularité d'une horloge suisse, jusqu'au début de juin. Là, le même schéma sembla se répéter. Olympe se revoyait deux ans plus tôt, au chevet de la petite Sophie-Béatrice, à la veiller sans relâche, jusqu'à ce qu'une nuit, l'enfant décède sans qu'elle ne puisse rien faire pour la sauver. Face à une fièvre qui ne le quittait plus, les médecins s'acharnèrent sur le malheureux Dauphin qui, pourtant, acceptait son sort. Alertés par le mal de leur fils qui augmentait dangereusement, Louis XVI et Marie-Antoinette vinrent s'installer eux aussi à Meudon. Le Prince, qui, tous en étaient à présent sûrs, allait vers sa fin, soutenait ses parents avec des paroles chrétiennes. Pour la jeune femme, c'était un comble. Elle était impuissante face à la maladie de son protégé, elle ne pouvait rien faire d'autre que soutenir la Reine et Yolande pour imposer que l'on retira le corset en fer de l'enfant. Il était inutile de lui infliger de nouvelles douleurs alors qu'il s'en allait lentement vers un monde meilleur, rongé par une tuberculose osseuse qui ne le lâchait plus depuis des années. Le mois de mai avait commencé doucement, celui de juin commençait tristement. Dès le début du mois, Olympe accepta de rester au chevet du Dauphin durant la nuit. On lui installa alors un lit de camp au pied de celui de Louis-Joseph, rassuré de savoir sa sous-gouvernante préférée le surveiller de près. Parfois, il la réveillait, il avait soif, mal au dos ou des cauchemars, mais jamais la jeune femme ne se sentit dérangée de l'aider. Elle voulait apaiser ses derniers jours. Marie-Antoinette prenait chacun de ses repas en compagnie de son fils, et chaque bouchée était entrecoupée par les larmes de cette souveraine qui voyait peu à peu son monde s'effriter. Finalement, tôt le matin du 4 juin, le Dauphin, pris de fièvres et de nausées, finit par s'éteindre dans les bras de sa mère. Il avait sept ans. En pleurs au pied du lit de Louis-Joseph, enfin libéré de ses tourments, la jeune femme resongeait à la petite sœur de l'enfant. Elle n'avait pas pu la sauver, tout comme elle n'avait pu sauver le Dauphin. La Reine ne supportait pas cette perte, il fallait pourtant l'aider à la surmonter avec la plus grande des douceurs. Marie-Antoinette, effondrée, se laissa tomber au sol, aussitôt aidée par son amie et Olympe, qui l'assirent sur un siège. Elle pleurait son fils, elle venait de perdre une partie de son cœur de mère. Louis XVI, achevé lui aussi par ce décès, en oublia les affaires de l'État. Les députés n'étaient-ils pas, comme lui, des pères ? Aucun répit ne leur serait-il laissé pour qu'ils puissent faire leur deuil ? Dès le lendemain, la petite Cour qui s'était créée à Meudon retourna vers Versailles. Les États-Généraux rappelaient leur monarque, Marie-Antoinette devait suivre son époux pour l'assister. De toute façon, ils n'avaient plus rien à faire à Meudon. Le corps du Prince allait être embaumé, tout comme son cœur. Les obsèques furent prévues pour la semaine suivante, le 13 juin. En attendant, la Reine avait deux autres enfants à chérir, le Roi ses États-Généraux à diriger, et Olympe, profondément attristée, son emploi à retrouver. Comment annoncerait-elle à sa petite 'Mousseline la sérieuse' que son frère adoré était mort ? Comment réagir auprès du Duc de Normandie devenu, par la force des choses, le nouveau Dauphin ? Un Dauphin de quatre ans, qui ignorait tout des nouvelles charges qui lui incombaient et du nouvel espoir qu'il représentait. Deux jours après le retour des souverains et d'Olympe à Versailles, la Cour reprit son rythme malgré ses habits noirs de deuil. La mort de Louis-Joseph était passée totalement inaperçue auprès du peuple, ce qui foudroya la Reine de douleur. Elle ne comprenait pas comment les Françaises, mères elles aussi, pouvaient à ce point dénigrer son propre malheur. Olympe la soutenait de son mieux, elle tentait d'apaiser sa peine comme elle le pouvait, comme elle l'avait déjà fait par le passé. Mais rien ne semblait suffisant. Marie-Antoinette passait beaucoup de temps seule, à pleurer, ou auprès de son époux. Les malheurs avaient fini par les rapprocher, la sous-gouvernante était émue de voir ce couple, au premier abord pas très bien assorti, se solidifier face aux aléas de la vie. Et à trop observer le Roi et la Reine, elle se remit à penser à Ronan. Elle espérait trouver dans le décès du Dauphin une raison d'oublier le jeune paysan, mais malgré tout il prenait une grande place dans son esprit. Le reverrait-elle un jour ? Au moment où elle allait perdre espoir, elle surprit une conversation des plus intéressantes. Depuis son retour à Versailles après la mort de Louis-Joseph, elle avait obéi à l'ordre de Yolande de surveiller, autant qu'elle pouvait le faire, le mouchard d'Artois. L'espion devenait l'espionné, et la jeune femme se révéla fort habile à ce petit jeu. Tandis que Marie-Antoinette se préparait à enterrer son fils le lendemain matin, Olympe était restée seule, de son côté, pour suivre Ramard à la trace. Il se dirigeait vers les appartements du frère du Roi, d'un pas rapide, l'air agité. Il préparait certainement quelque chose, la jeune femme voulait en avoir le cœur net... Marchant dans les pas du mouchard, elle se planta derrière la porte du cabinet privé où le Comte d'Artois l'avait si vertement réprimandée, l'oreille collée contre le bois.
« Ramard !
- Votre Altesse...
- Enfin vous voilà ! Rappelez-moi pourquoi je vous ai engagé à mon service ?
- Mais pour vous servir, Votre Altesse !
- Mal ! Me servir mal ! Envolé, Ronan ! Evadé de la Bastille ! Ah, bravo ! Vous êtes vraiment très fort !
- Enfin, Votre Altesse, je n'y suis pour rien !
- Alors écoutez-moi bien, Ramard, vous allez me le retrouver séance tenante ! »
La jeune femme n'était pas bien discrète, n'importe qui pouvait passer dans le petit couloir et la surprendre. Pourtant, elle semblait s'en moquer. Le Comte parlait de Ronan, elle pressentait le pire pour le jeune paysan. Le silence se fit d'un coup, Ramard devait se liquéfier de peur face à son maître, qui ne plaisantait que rarement.
« Ou alors... C'est vous qui finirez sacrifié sur l'autel du devoir ! Vous voyez ce que je veux dire ?
- Non, Votre Altesse. Qu'est-ce que vous voulez dire ?
- Au fond de la Seine, avec un poids attaché aux chevilles, là où il devrait être ! En compagnie des carpes...
- J'ai horreur de l'eau !
- Je sais.
- Votre Altesse est trop bonne !
- Je sais ! Allez, exécution !
- Oui exécution ! »
Olympe ne put réprimer un rire. Son Altesse était vraiment trop bonne, effectivement... Pourtant, elle donnerait cher pour voir Ramard se débattre dans les flots de la Seine, faire des bulles et couler lamentablement... ! Lorsque la conversation sembla terminée et que les pas du mouchard se rapprochèrent de la porte, elle fit un bond en arrière, prête à se cacher derrière un rideau. Mais la voix d'Artois résonna de nouveau, rappelant son espion à l'ordre.
« Ramard !
- Oui, Votre Altesse ?
- Où courez-vous si vite ?
- Eh bien, Votre Altesse, dans les sombres cabarets, au détour de ruelles putrides ! C'est là que se cache la vermine ! C'est là que planque le chasseur ! sautilla Ramard en faisant grincer le parquet. Votre Altesse, je...
- Mais taisez-vous ! hurla Artois, exaspéré. Rue Saint-André des Arts, au numéro 8 ! Il travaille chez un certain Marat...
- Chez un marin ?
- Mais pas un marin, abruti ! Marat ! Un médecin illuminé, un gribouilleur de pamphlets...
- Oh, vous savez, c'est toujours pareil avec les gribouilleurs... »
La jeune femme leva les yeux au ciel en haussant les épaules. Le mouchard était décidément un crétin fini. Par moments, elle ressentait de la compassion pour le frère du Roi qui devait supporter un tel incapable. Mais d'un autre côté, c'était lui qui l'avait engagé à son service... Alors elle ne le plaignait pas tant que cela !
« Ramard... Comment vous le dire calmement... Ne serait-il pas habile de l'y surprendre ?
- Oh, Votre Altesse, vous savez...
- Ramard !
- Oui ?
- Hors de ma vue, imbécile ! Vous êtes fatigant !
- Bien, Votre Altesse ! Célérité ! Efficacité ! »
Cette fois-ci, la discussion était bel et bien terminée. Olympe n'eut que le temps de se cacher derrière le rideau d'une fenêtre avant que Ramard ne sorte, bouillonnant de colère, du cabinet du Prince. Une nouvelle fois, la jeune femme devrait se lancer dans une course contre la montre pour sauver Ronan. Elle ignorait qui était ce Marat, qui étaient les amis du paysan, pourtant ils risquaient tous leur liberté, voire leur vie. Elle prit seulement le temps de changer de robe pour une plus discrète, toute noire, et enfila sa cape couleur lilas, puis partit récupérer sa monture. Le chemin vers la capitale était long, il lui fallait trois heures pour relier Versailles et Paris, Ramard était déjà certainement en route. Fort heureusement pour Olympe, il était tellement stupide que, le temps qu'il trouve la rue Saint-André des Arts, elle y aurait déjà envoyé Charlotte. Vers treize heures, elle mit pied à terre. La gamine errait, comme à son habitude, au Palais-Royal.
« Charlotte !
- Olympe ! Que fais-tu là ?
- J'ai besoin de toi.
- Encore ? Que se passe-t-il ?
- C'est Ronan, il est une nouvelle fois en danger. Tu connais un certain Marat, qui vit rue Saint-André des Arts ?
- Bien sûr ! Il tient plusieurs journaux républicains dans son imprimerie, mais ça ne plaît pas beaucoup.
- Ronan est là-bas, les mouchards vont l'y arrêter, pressons-nous ! »
La gamine attrapa la main d'Olympe et la tira derrière elle. Traversant les jardins des Tuileries, les deux complices rejoignirent à la hâte les quais, qu'elles remontèrent jusqu'à la rue Dauphine, qui débouchait là où vivait Marat. Charlotte allait entraîner son amie à sa suite lorsque celle-ci s'arrêta net.
« Charlotte, je ne veux pas y aller... Vas-y, toi !
- Qu'est-ce qui te gène ? Tu as peur ou quoi ?
- Non ! Mais... Je ne peux pas voir Ronan, je... Je t'attends ici. Dès qu'il sera seul avec toi, je m'approcherai en restant cachée, mais pas avant...
- Oh la la, je rêve ! Faut lui dire si t'es amoureuse de lui, hein !
- Charlotte, file au lieu de te moquer de moi ! »
Aussitôt, le Petit Chat partit en courant jusque chez le médecin révolutionnaire en hurlant 'les mouchards ! Attention les mouchards ils arrivent !', ce qui fit sourire Olympe. Elle était vraiment mignonne, cette petite ! Quelques secondes après, elle vit passer Ramard, suivi de ses sbires. Il était temps qu'elle arrive ! En un instant, la jeune femme entendit un groupe d'hommes partir en courant, l'espion d'Artois maugréer en aboyant le nom de Marat, mais ils étaient sauvés. Olympe respirait. Au loin, elle entendait Charlotte parler - un peu fort, d'ailleurs - puis se rapprocher.
« Tu restes là et tu ne bouges pas !
- Charlotte, attends ! objecta une voix masculine.
- Chut ! »
Olympe guettait la petite, qui allait l'attirer vers elle. Toujours cachée derrière son mur, elle en sortit, suivant Charlotte. À l'angle d'une ruelle, elle vit la manche de la veste jaune de Ronan dépasser. Son cœur se mit à battre plus fort, plus vite : il était là.
« Ronan... murmura-t-elle.
- Olympe ? s'étonna le jeune paysan.
- Ne vous retournez pas et écoutez-moi ! Fuyez Paris au plus vite, le Comte d'Artois veut votre mort.
- Le Comte d'Artois ? Mais pourquoi me poursuit-il ?
- Je ne peux rien dire de plus, mais oubliez ce que vous avez vu au Palais-Royal et disparaissez !
- Je ne fuirai pas. Je n'ai pas peur d'un Comte, et même si c'est le frère du Roi !
- Mais croyez-moi, ils n'auront de cesse de vous traquer ! Ils reviendront, et je ne pourrai plus vous protéger bien longtemps...
- Me protéger... Pourquoi veillez-vous sur moi ? »
Oui, pourquoi ? Olympe se posait la question. Pourtant, au fond, elle le savait. Elle le savait mais elle ne pouvait pas le lui avouer, du moins pas comme ça, pas maintenant, pas devant Charlotte qui pourtant semblait s'en douter. Après quelques secondes d'hésitation, elle déglutit et reprit la parole.
« Parce que je suis cause de votre malheur... Parce que vous êtes courageux, fier, et...
- Tsss ! »
Sous le coup de l'émotion, emportée par ses sentiments, elle s'était rapprochée de Ronan au moment où Charlotte, son couteau à la main, la stoppa net. La jeune femme se ravisa.
« Et je voudrais tant que vous me pardonniez le tort que je vous ai fait...
- Vous êtes plus que pardonnée ! Laissez-moi vous regarder, revoir votre visage ! s'écria Ronan, lui aussi tenté de se rapprocher d'Olympe.
- Eh oh ! Qu'est-ce que j't'ai dit, là ? menaça la gamine avec sa petite arme.
- Oubliez ce visage... balbutia-t-elle les yeux humides.
- Jamais ! Je ne l'oublierai jamais...
- Adieu... s'étouffa la sous-gouvernante qui retenait ses larmes.
- Non, ne partez pas, un instant encore ! Donnez-moi votre main ! »
La tentation était grande de rester, marcher, tendre la main pour toucher celle de Ronan. Elle allait céder, mais Charlotte la repoussa. Alors, refoulant un sanglot, elle partit en courant. Elle n'eut que le temps d'entendre un 'Olympe' interrogatif. Manifestement, le jeune paysan la cherchait aussi. Une nouvelle fois, la sous-gouvernante sentit qu'il se passait quelque chose entre eux. Était-ce vraiment de l'amour ? Galopant vers Versailles, Olympe ne pouvait s'empêcher de pleurer, partagée entre sa crainte de ne jamais revoir Ronan et le souvenir du petit Dauphin qu'elle allait accompagner dans sa dernière demeure le lendemain matin.
...
Versailles semblait éteint. Chacun respectait le deuil royal, les festivités avaient été annulées. Louis XVI et Marie-Antoinette se tenaient dans l'appartement du Roi, en petit comité, avec Madame Élisabeth, la sœur du monarque, et les Comtes d'Artois et de Provence. De son côté, Olympe veillait les Princes. Le Duc de Normandie ne comprenait pas ce qui se passait, il venait d'hériter du chien de son frère, c'était le seul changement qui le touchait. Madame Royale, elle, préférait prier avec sa sous-gouvernante pour l'âme de son cadet. Les bougies éclairaient la chambre de la princesse, elles étaient seules toutes les deux, Marie-Thérèse-Charlotte laissait ses larmes couler en silence. Vers minuit, Olympe souffla sur les chandeliers et monta se coucher. Sa journée avait été mouvementée, celle du lendemain serait du même ordre. Tôt le matin, la jeune femme quitta sa chambre pour retrouver les souverains, Madame Élisabeth, les Comtes de Provence et d'Artois ainsi que leurs épouses, tous debout dans la Cour de Marbre, à observer le cercueil. Cette fois, ce serait la Comtesse de Soucy qui s'occuperait des enfants royaux, car Olympe accompagnait la dépouille de Louis-Joseph jusqu'à Saint-Denis, avec la Baronne de Mackau et le Prince de Condé. L'Étiquette, que Marie-Antoinette avait très longtemps combattue, la privait de ce dernier instant à passer avec son fils : elle ne pouvait suivre le cercueil elle-même jusqu'à la nécropole des Rois. Ce serait donc son cousin, Louis V de Bourbon-Condé, descendant direct du Grand Condé et de Louis XIV, qui ferait office de croque-mort. Vêtue d'une robe noire, la sous-gouvernante avait enfilé par-dessus une cape de mousseline assortie. La forme sombre qu'elle était s'engouffra dans la seconde berline où l'attendait la Baronne. Le Prince, lui, serait dans la première, avec son épouse et ses enfants. Avant que le convoi ne parte, Yolande se présenta à la fenêtre et interpela la jeune femme, qui retenait ses larmes pour ne pas rajouter à l'ambiance lourde qui régnait dans la voiture.
« Olympe, je vous en prie, revenez vite. La Reine aura plus que jamais besoin de nous.
- Bien, madame. »
La sous-gouvernante passa sa tête par la fenêtre pour apercevoir la Reine, qui sanglotait dans son mouchoir. Louis XVI, dans un dernier geste, s'inclina devant la bière où reposait son fils. Soutenu par le Comte d'Artois, il recula pour retrouver son épouse et la prendre dans ses bras. En voyant le cercueil qui commençait à s'éloigner vers la route menant à Saint-Denis, Marie-Antoinette, enlacée dans les bras de son époux, s'effondra au sol. Aussitôt aidée par Yolande et le Roi, elle se releva avec peine, les yeux embués de larmes, et se mit à hurler.
« Non ! Laissez-moi, ne me touchez pas ! Mon bébé ! »
Marie-Antoinette, sous l'effet de la colère et du chagrin, en arracha sa coiffe de voiles noirs et la jeta au sol. Olympe, assistant de loin à la scène et ayant entendu le cri déchirant de sa souveraine, laissa libre cours à ses larmes. Compatissante et elle aussi fort peinée, autant par ce décès que par la réaction de la Reine, la Baronne de Mackau posa sa main sur celle de sa compagne, et pleura avec elle. Durant le trajet, la jeune femme, qui tentait de quitter cette atmosphère pesante, regardait par la fenêtre pour voir le paysage défiler. Le train des deux berlines était lent, il ne fallait pas compter arriver avant au moins treize ou quatorze heures à la basilique de Saint-Denis. Crise financière oblige, les funérailles se devaient d'être raisonnables, sans faste, sans pompes. De toute façon, le peuple ne suivit pas le passage de ce Dauphin dont ils avaient pourtant acclamé la naissance. Seuls quelques curieux se placèrent sur le chemin des voitures, et lorsque le convoi arriva enfin devant la nécropole, rares furent les badauds qui se pressèrent pour rendre un dernier hommage au jeune Prince. Olympe descendit la première de la berline, imitée quelques instant après par Angélique. Le petit cercueil, porté par quatre personnes, entra dans la basilique, aussitôt suivi par le Prince et la Princesse de Condé, le Duc de Bourbon, Mademoiselle de Condé, les deux sous-gouvernantes et les quelques personnes rattachées au convoi. La jeune femme trouvait l'intérieur de l'édifice calme et apaisant. Tournant le dos aux tombeaux des précédents monarques, la jeune femme s'installa sur un banc, isolée, pour prier. Elle laissait les Princes du sang unis, entre eux, à l'avant de la nef. La cérémonie devait durer une heure et demie, elle aurait ainsi le temps de pleurer à son aise. Lorsque la messe prit fin et que la grille de la crypte se referma, Olympe observa les personnes qui l'entouraient et resta silencieuse. Ce spectacle lui faisait mal au cœur. La jeune femme songeait tristement qu'il avait mieux valu pour la souveraine de n'avoir pu assister aux funérailles, comme elle l'avait fait pour Sophie-Béatrice, parce le spectacle aurait été trop douloureux à supporter. Enfin, le petit groupe commença à repartir vers la sortie. La Baronne s'approcha de sa collègue.
« Vous venez, mademoiselle ?
- Si vous me le permettez, madame, je préfère rester ici pour me recueillir encore un peu. Pourrez-vous prévenir la Duchesse, je vous prie ?
- Bien entendu, elle comprendra. Mais, et vous ?
- Je vous rejoindrai par mes propres moyens. Il y a des voitures, je rentrerai comme cela.
- Très bien, mais ne restez pas trop longtemps, rappelez-vous la recommandation de madame de Polignac.
- Je ne l'oublie pas. Mais je me sens encore trop abasourdie, trop émue, pour être d'un quelconque secours à la Reine.
- Fort bien, je vous comprends. Au revoir, mademoiselle.
- Au revoir. »
Olympe hocha de la tête pour saluer Angélique, qui repartit pour rejoindre la berline. Le calme, rompu par le mouvement général en direction de la sortie, revint à nouveau. La jeune femme était seule, pas un bruit ne venait interrompre ses prières et ses larmes, elle pouvait rendre un dernier hommage à Louis-Joseph. Après son long moment de recueillement, la sous-gouvernante se signa et repartit vers la porte lorsqu'elle entendit des pas se rapprocher. Surprise, elle vit, à l'entrée de la basilique, Ronan, debout, presque timide. Instinctivement, elle se recula tandis qu'il se dirigeait vers elle.
« Olympe !
- Ronan ? Que faites-vous ici ? Comment m'avez-vous trouvée ?
- Je ne peux pas vous le dire...
- Je comprends... C'est Charlotte ? souffla-t-elle en se promettant de dire à la gamine sa façon de penser.
- Je voulais vous voir, Olympe, j'avais besoin de vous revoir...
- Besoin ? Ne devriez-vous pas être déjà loin de Paris ? Vous risquez votre vie ici !
- Je ne fuis pas devant le danger. Je n'ai pas peur ! »
Ronan prit les mains de la jeune femme dans les siennes. Elle voulait s'éloigner encore, pourtant elle ne le pouvait pas. Ses jambes refusaient de marcher, son cœur lui indiquait de rester.
« Olympe... Vous êtes tellement belle... Tellement courageuse, passionnée... »
Petit à petit, Ronan se rapprochait, se collait à elle. Il caressa sa joue, remit une mèche de cheveux à sa place, ses lèvres effleuraient la bouche de la jeune femme, qui tressaillait. Elle rêvait de l'embrasser, il ne le fallait pas. Tout un monde les séparait, quel avenir auraient-ils ? Recouvrant la raison, elle s'arracha aux bras du paysan et sortit précipitamment de la basilique.
« Je ne peux pas...
- Olympe, revenez ! »
Quand bien même elle céderait à ses sentiments, elle ne voulait pas le faire dans un édifice religieux, pas sous le regard de Dieu, pas si près des dépouilles royales, de celle du Dauphin... Le vent commençait à souffler, elle respira, humant l'air à pleins poumons, puis sentit Ronan arriver derrière elle. La prenant dans ses bras, il la serra contre lui. Cette présence, cette proximité, la chaleur de son corps... Elle sentait ses jambes trembler.
« Ronan... Tout nous sépare, j'essaye de résister, de lutter contre mes sentiments, mais je ne peux pas...
- Alors cesse de résister... Je t'aime, Olympe ! Je t'aime plus que tout depuis ce jour où tu as risqué ta vie et ta place pour me sauver de la Bastille. Alors au diable tout le reste ! Quand je te vois, j'oublie qui nous sommes, où tu vis, d'où je viens, je ne vois que nous, je ne vois que toi... »
La tentation était de plus en plus grande. Ce qu'elle avait ressenti devant la cellule de Ronan, c'était bel et bien un coup de foudre réciproque. Pourtant rien ne semblait simple. Comment allait-elle se partager entre son amour naissant et sa souveraine, ses devoirs auprès des Princes ? Accepterait-il longtemps que la femme qu'il aimait soit au service d'un homme qu'il considérait comme un tyran ? Le paysan s'éloigna de quelques pas, tournant le dos à Olympe.
« Es-tu prête à t'oublier pour moi ? M'aimes-tu à ce point ? »
Se rapprochant à pas lents, elle passa ses bras le long des côtes de Ronan et l'enlaça. Il était beau, fort, bien fait, il l'aimait, il voulait oublier jusqu'à leurs différences pour l'aimer sans entraves.
« Bien sûr que je t'aime. Je ne me sens bien qu'avec toi, quand je suis dans tes bras... »
Front contre front, il la serrait contre lui. De sa force transparaissait sa passion dévorante, son désir. Et cette passion, ce désir, Olympe les ressentait aussi. Elle avait besoin de tout évacuer de son esprit, de se laisser aller à cet amour naissant, de se lover dans les bras de Ronan. Il lui fallait oublier le Dauphin, la Reine, la Cour, Versailles, tout. Balayant l'horizon du regard, elle vit à quelques mètres de là une auberge. Tendant la main vers le jeune homme, elle fit un signe de tête pour indiquer ce qui serait leur refuge.
« Viens... »
Il se laissa guider, il brûlait de la coller contre lui. Le couple se précipita dans la petite maison à deux étages, attrapa la clé tendue par la tenancière, gravit les marches d'un escalier et se planta devant la porte de leur chambre. Un regard, la respiration qui s'accélérait, le souffle de Ronan qui se rapprochait de son visage... Olympe défaillait. Maladroitement, elle attrapa le col de la veste du jeune homme pour la lui enlever. Le geste était timide, incomplet, il finit de la retirer lui-même tandis qu'elle ouvrait la porte de la chambre. Elle y entra, avisa le lit au fond de la pièce, attira Ronan contre elle. Il lui défit sa cape, qu'il jeta sur un siège, et serra la jeune femme contre lui pour l'embrasser fougueusement, peut-être un peu trop à son goût. Il l'entraînait vers le lit en défaisant sa chemise, elle délaçait sa robe, retirait ses jupons. Olympe était prête à succomber, à s'abandonner totalement. Seul l'avenir lui dirait si elle avait fait le bon choix...
