Chapitre 7 : Amour impossible ?
Le lendemain, au petit matin, Olympe ouvrit une paupière lourde, puis la seconde. Elle cherchait où elle était, ce qu'elle faisait dans cet endroit inconnu au lieu d'être dans sa chambre à Versailles. Et soudain, tout lui revint : les funérailles, sa prière, Ronan, leur amour, l'auberge, leurs ébats... Se redressant dans le lit, elle observait son amant qui dormait. Tout s'agitait dans sa tête, tout allait vite. La jeune femme se sentait différente, changée. Elle se sentait enfin femme, Ronan l'avait faite sienne, elle ne serait plus jamais comme avant. Elle continuait de le regarder, ne pouvant détacher ses yeux de cet homme qu'elle aimait plus que tout et qui dormait, sur le ventre, à côté d'elle. Le temps était passé trop rapidement. Olympe se revoyait encore, la veille, embrassant son amant pour la première fois, retirant sa robe, s'abandonnant dans ses bras. Et là, il était sept heures du matin, il était déjà tard. Bientôt, il lui faudrait se lever, remettre sa robe, repartir auprès de la Reine, s'excuser pour son retard. Combien de temps devrait-elle attendre avant de pouvoir serrer de nouveau Ronan dans ses bras ? Partager une nouvelle fois un doux moment d'intimité avec lui ? Un mouvement, la tête qui se tourne, le jeune homme ouvrit les yeux et regarda Olympe en souriant.
« Bonjour...
- Tu as bien dormi ?
- Auprès de toi, toujours. »
Il se redressa et serra la jeune femme dans ses bras pour l'embrasser. Plongeant son nez dans ses cheveux, déposant des baisers le long de son cou, sur son épaule, il sentait cette chaleur remonter entre eux. Mais il ne le fallait pas... Olympe était attendue, lui aussi.
« Tu retournes à Versailles ?
- Oui, la Reine m'attend, elle a besoin de moi... Et toi ?
- Je t'accompagne, je dois rejoindre mes amis à la salle des Menus-Plaisirs. »
La jeune femme prit son courage à deux mains pour lutter contre la tentation de rester ainsi lovée dans les bras de Ronan, de céder une nouvelle fois à leur passion. Debout, elle attrapa corset, jupons et autres bas qu'elle enfila comme elle le put, puis elle endossa sa robe de deuil. Prête à partir, elle fit le chemin inverse de la veille, descendit l'escalier, rendit la clé à la patronne de l'auberge, sortit dans la rue. Son amant la suivait de près, il héla une voiture qui les conduirait à Versailles. Le chemin, qui pourtant durait plus de trois heures, leur sembla passer trop vite. Le temps passait toujours trop vite, de toute façon, lorsqu'ils étaient ensemble. Olympe se sentait bien, heureuse. Ses pensées ne la dirigeaient plus vers le malheureux enfant qu'elle avait porté en terre la veille, elle oubliait ses soucis, ses tracas, son travail. Ils profitèrent de ce long moment passé à deux pour mieux se connaître, se découvrir. Ils s'étaient aimés sur un coup de foudre, mais que savaient-ils l'un de l'autre ? Il apprit qu'elle travaillait à la Cour, au service des Princes, qu'elle était proche de la Reine, que son père vivait à Paris, qu'elle connaissait Charlotte depuis l'enfance. Elle sut qu'il avait perdu son père un an plus tôt, exécuté pour n'avoir pas payé ses impôts, qu'il avait une sœur, Solène, devenue prostituée au Palais-Royal et avec qui il s'était disputé, qu'il rêvait de racheter ses terres bretonnes pour s'y installer, qu'il était l'ami d'un député dénommé Robespierre, et de deux membres réputés du district des Cordeliers appelés Danton et Desmoulins. Deux parcours si éloignés, pourtant l'amour les avait rassemblés. C'était à peine croyable. Olympe, bien calée dans les bras de son amant, l'écoutait lui parler. Mais, déjà, l'avenue de Paris se dessinait au bout de la route, bientôt il leur faudrait se séparer. Devant l'hôtel des Menus-Plaisirs, les députés s'affairaient. Ronan descendit de la berline, imité par son amante.
« Tu descends ici ?
- Oui, je préfère. Le cocher n'a pas besoin de tout entendre, et je ne suis pas bien loin du château à pied. »
L'entraînant un peu à l'écart, la jeune femme l'embrassa et se serra contre lui pour profiter une dernière fois de la chaleur de son corps avant de repartir. Elle ne savait pas quand ils se reverraient, cela pouvait être le lendemain comme dans plusieurs semaines.
« Quand te reverrai-je ? murmura-t-elle, les yeux humides.
- Je ne sais pas. Je pense rester ici tant que mes amis y seront également, ensuite je retournerai à Paris. Où pouvons-nous nous retrouver ?
- La Reine va se retirer à Trianon, je l'y suivrai. Dans les jardins, derrière le château, il y a un petit temple avec un Amour en son centre. Il est éloigné de tout, tu pourras m'y rejoindre...
- Alors j'irai là-bas. Au revoir, mon amour... »
Olympe embrassa une dernière fois son amant puis le regarda partir pour rejoindre ses amis.
« Bon, Ronan, tu viens ? On t'attend, là ! s'écria un homme gigantesque, à la carrure d'armoire.
- J'arrive, Georges ! J'arrive ! »
La jeune femme acheva son chemin à pied. Le château n'était pas très loin, ce fut donc rapide. À peine arrivée dans sa chambre, elle se nettoya le visage, remit ses cheveux en ordre et changea de robe. Le deuil était terminé pour elle, elle adapta l'adage qui voulait que les rois ne meurent jamais, et partit pour retrouver le nouveau Dauphin ainsi que sa sœur. Il lui semblait que le temps allait passer plus lentement, sans Ronan. Avant qu'ils ne se retrouvent, elle se torturait l'esprit pour savoir si ses sentiments étaient réciproques. Maintenant qu'ils s'étaient retrouvés, elle continuerait à penser à lui chaque jour pour savoir où il se trouvait, ce qu'il faisait, quand il reviendrait la voir le matin, lors de sa prière. Durant combien de temps resterait-il à Versailles ? N'étant pas député, normalement, il n'avait rien à y faire. Ses amis l'avaient sans doute fait venir pour assister aux débats dans le public, mais il ne pourrait rester bien longtemps. Continuant dans ses réflexions, elle ne sentit par Ramard s'approcher d'elle par derrière.
« Mademoiselle Olympe ! »
La jeune femme sursauta puis se retourna vivement.
« Monsieur Ramard ! Que faites-vous ici ? Vous me suivez où je rêve ?
- Mais je vous retourne la question, ma belle, vous me semblez bien en retard ! D'où venez-vous ainsi ?
- De quoi je me mêle ? Retournez à votre espionnage, laissez-moi à mes Princes !
- Je vous ai vue arriver de Paris, vous n'êtes pas revenue des funérailles avec Monsieur le Prince ?
- Occupez-vous de vos affaires et laissez-moi tranquille ! Le Dauphin m'attend ! »
La jeune femme, exaspérée, repoussa son assaillant tout en courant vers sa destination. Ramard se mettait à l'espionner dès le matin, il était plus motivé que jamais pour la poursuivre. Qu'est-ce qui lui prouvait qu'il ne l'avait pas vue avec Ronan, devant l'hôtel des Menus-Plaisirs ? Rien que d'y songer, elle trembla. Elle ne se sentait plus en sécurité nulle part...
« Je n'ai pas dit mon dernier mot, ma belle, je saurai ce que tu faisais dehors aussi tard au lieu d'être auprès du Dauphin ! Tu ne pourras plus rien me cacher ! »
La sous-gouvernante pressa le pas en collant ses mains contre ses oreilles pour ne plus entendre le mouchard crier. Elle avait passé une merveilleuse nuit, et pourtant Ramard semblait vouloir à tout prix la lui gâcher. Quand, enfin, elle arriva devant l'appartement du Dauphin, elle poussa un profond soupir puis ouvrit la porte. Il était temps pour elle d'oublier son amant pour se consacrer à son travail.
...
Le chagrin avait poussé Marie-Antoinette à se retirer au Petit Trianon. Dans ce cocon de verdure, entouré de jardins qui lui donnaient un air de demeure campagnarde à taille humaine, la Reine tentait d'apaiser sa douleur. Naturellement, Olympe l'avait suivie. Plus que la sous-gouvernante des enfants royaux, elle était devenue l'une des personnes de confiance de la souveraine et elle n'aurait manqué pour rien au monde de la suivre à Trianon. Les Princes avaient bien assez de sous-gouvernantes pour survivre sans voir la jeune femme durant quelques jours, et elle-même en profitait pour s'aérer l'esprit. Les évènements s'étaient bousculés dans sa vie, elle avait cédé à sa passion pour Ronan, enterré le petit Dauphin et subi une nouvelle attaque de Ramard, ça faisait beaucoup trop. Aussi, les interrogations se pressaient dans sa tête, elle ressentait encore de la peine suite à la mort de Louis-Joseph, elle espérait retrouver son amant le plus tôt possible. En outre, Olympe avait appris par Yolande le retour de Fersen à Paris, sur demande expresse de la Reine. Inquiet de la tournure que prenaient les évènements, il avait fait demi-tour, quitté la Suède et délaissé sa chambre louée dans la capitale pour en prendre une à Versailles, plus près de Marie-Antoinette. La Cour n'avait pu s'empêcher de jaser, mais au fond, la jeune femme était contente, parce qu'elle savait sa souveraine heureuse et rassurée par cette présence. Elle savait par ailleurs que le beau Comte allait venir régulièrement à Trianon, il était donc possible, durant les prochains jours, qu'elle ait à venir en aide à la Reine afin de cacher leurs moments d'intimité et ainsi éviter de nouveaux ragots. Naturellement, la Duchesse de Polignac et la Princesse de Lamballe avaient été du voyage. Les favorites de la Reine logeaient dans l'Attique, au dernier étage. Ce qui fut l'appartement de Louis XV, réaménagé pour son petit-fils, n'avait jamais vu Louis XVI dormir en son sein. Aussi, les amis intimes de Marie-Antoinette y étaient logés, comme Yolande et, parfois, dans le plus grand secret, Fersen. Olympe, elle, faisait partie de la domesticité. Son lit était donc situé dans l'un des entresols, entre le premier étage et l'Attique, juste au-dessus de la chambre qu'occupait la Reine. Par la maigre fenêtre qui éclairait la pièce, la jeune femme avait une pleine vue sur le jardin anglais où l'homme avait pris soin d'imiter la nature. Elle pouvait donc aisément surveiller le Temple de l'Amour où Ronan devait venir la retrouver dès qu'il le pourrait. Plusieurs fois par jour, elle observait l'édifice, guettant son amant, prête à le rejoindre si elle l'apercevait. Deux jours après son installation à Trianon, Olympe commençait à s'impatienter. Déjà deux longues journées passées sans lui, deux longues journées qui la séparaient de cette si belle nuit passée dans ses bras. Elle désespérait de le revoir, craignait qu'il ne l'ait oubliée ou se soit joué d'elle pour se venger. Que faisait-il ? Était-il toujours là ? Elle n'en savait rien, elle ne pouvait de toute façon rien savoir, Trianon semblait coupé du monde, loin de tout. Il était un inconnu parmi tant d'autres, même pas un député, il n'était que l'ami de quelques révolutionnaires comme Marat, chez qui il œuvrait. La jeune femme s'angoissait pour son amant, elle redoutait chaque jour que Ramard ne remonte jusqu'à lui et finisse par le tuer. Elle se sentait espionnée, traquée par le mouchard qui avait poussé le vice jusqu'à venir à Trianon tous les jours. Il ne la lâchait quasiment plus pour enfin parvenir à savoir ce qu'elle faisait ce fameux matin du 14 juin. Alors, pour oublier, la sous-gouvernante se concentra ailleurs. La Reine, qui tentait d'occuper ses pensées pour oublier la mort de son fils, était de plus en plus inquiète parce que la situation des États-Généraux semblait s'échapper des mains du Roi. Tournée vers Yolande, Olympe constatait les tensions qui montaient au sein de la famille royale. Marie-Antoinette envoyait à son époux des billets, dictés par Fersen, où elle le conseillait de ne rien lâcher, de maintenir l'ordre des choses tel qu'il avait toujours été, et le Comte d'Artois faisait de même à Versailles. Chaque jour, la souveraine apprenait par le Roi qu'un nouveau membre du Clergé avait rejoint le Tiers-État, que plusieurs députés réclamaient la réunion des trois ordres. Pour le couple royal, c'était à chaque fois un nouveau coup porté à la monarchie. Aussi Louis XVI la pressait-il de quitter son cocon, la réclamait au château, parce qu'il avait besoin de son soutien. Pour Olympe, c'était la suite de ses craintes. Elle redoutait autant pour Ronan, embringué dans un mouvement qui risquait de le dépasser et poussé par son envie de revanche que pour sa souveraine et ses Princes, clairement menacés de perdre les pouvoirs qui leurs étaient dus jusqu'à maintenant, par la force des choses. Plus que jamais, la jeune femme se sentait tiraillée entre ce qu'elle était réellement, ses affinités à la Cour, son emploi auprès des enfants royaux d'un côté, et son amour pour ce jeune paysan révolutionnaire résolument courageux et brave, mais dont la vie était le total opposé de celle d'Olympe, de l'autre. Devrait-elle choisir ? Allait-elle être obligée de s'arracher la moitié d'elle-même par amour ou par fidélité ? Au matin du 17 juin, la jeune femme se leva de bonne heure. Avant d'aller assister la Reine à son réveil, elle souhaitait se recueillir et prier dans la petite chapelle attenante au Trianon. Éclairé par deux seules fenêtres, les murs lambrissés de gris, l'édifice comportait une décoration modeste convenant parfaitement à Olympe, qui détestait la foule. Agenouillée sur un prie-Dieu, seule face à elle-même - et face au Divin - les mains jointes, elle laissait ses pensées la guider vers le Ciel. Ses prières allaient vers les Princes dont elle avait la garde, vers sa Reine, mais surtout vers Ronan. Allait-il venir aujourd'hui ? Peu à peu, des pas se rapprochaient derrière la jeune femme qui, malgré tout, conservait ses yeux fermés et s'efforçait de se concentrer sur sa prière. Sans doute un garde, Yolande ou la Princesse de Lamballe étaient-ils venus la rejoindre.
« Alors, ma belle Olympe, vous êtes en pleine prière ? Vous êtes bien matinale ! »
La voix de Ramard résonna dans la chapelle déserte. Olympe sentit la main du mouchard se poser sur son bras. En un instant elle se leva, arracha sa main de cette étreinte importune et foudroya l'espion du regard. Il ne valait même pas la peine qu'elle lui réponde. Son attitude la révoltait au plus haut point parce qu'il avait osé la suivre jusqu'au refuge de la Reine et qu'il la suivrait tant qu'il ne saurait pas où elle se trouvait trois jours plus tôt. Sortie précipitamment de son recueillement, Olympe savait pertinemment qu'il ne la laisserait pas reprendre ses pieuses pensées et préféra quitter la chapelle pour retrouver Marie-Antoinette. Là, au moins, il ne pouvait pas entrer, parce qu'il n'y avait pas été invité. D'un pas actif, elle se précipita au dehors de l'édifice en espérant qu'il ne la suivrait pas, et longea le petit jardin mitoyen de la chapelle pour regagner la salle des gardes. Arrêtée dans sa course par Ramard qui attrapa derechef la manche de sa robe, elle se retourna vers lui, les yeux noirs de colère.
« Mademoiselle Olympe ! Ne partez pas si vite ! Attendez-moi...
- N'allez-vous donc jamais me laisser en paix ?
- Pas tant que je ne saurais pas où vous étiez, ma belle... Et ce départ précipité à Trianon, ça cache quelque chose... Me prenez-vous pour un idiot ?
- Vous êtes pire que cela... »
La jeune femme reprit son chemin tout en sentant, collé à ses talons, le mouchard qui la suivait toujours. La harcelant d'un flot de paroles toutes plus inutiles que mauvaises, Ramard ne comptait pas la lâcher d'une semelle. Olympe préférait l'ignorer. Il finirait bien par se taire. Arrivée dans le grand vestibule marquant l'entrée de Trianon, la sous-gouvernante grimpa une marche de l'escalier en marbre menant à la chambre de la Reine puis se tourna vers l'espion.
« Vous n'êtes pas un intime de Sa Majesté, vous ne devriez même pas vous trouver ici. Sortez, monsieur, vous n'y êtes point le bienvenu !
- Je ne m'avoue pas vaincu, ma belle, miaula-t-il dans une révérence. Je reviendrai, vous ne pourrez pas me cacher vos secrets bien longtemps ! »
Haussant les épaules, Olympe gravit les marches de l'escalier et retrouva la Reine, qui s'éveillait. Elle ne voulait pas affoler la souveraine en évoquant la présence de Ramard. Marie-Antoinette était déjà bien assez troublée pour ne pas lui rajouter des tracas supplémentaires. L'assistant dans son lever, elle lui apporta un plateau avec des viennoiseries - importées d'Autriche par la souveraine - ainsi qu'une tasse d'un chocolat préparé avec le lait tiré le matin même à la laiterie du Hameau voisin. Tandis que la Reine picorait son déjeuner, Olympe s'éloigna dans l'embrasure d'une porte avec Yolande de Polignac, savamment cachée par son immense éventail.
« Madame, Ramard est ici.
- Ici ? À Trianon ? Vous plaisantez ?
- Nullement. Il m'a surprise en pleine prière tout à l'heure et a poussé l'audace jusqu'à me suivre en bas de l'escalier du vestibule. Je l'ai mis dehors comme je l'ai pu, mais il reviendra. Il va rôder autour du domaine pour me surveiller, et je suis certaine qu'il a la Reine dans sa ligne de mire.
- Oh, celui-là ! Il faudrait lui attacher un boulet de canon aux chevilles et l'envoyer dans le Grand Canal ! Maudit mouchard ! Olympe, n'en parlez pas à la Reine. Elle est fatiguée et épuisée nerveusement. Se savoir une nouvelle fois espionnée, même dans sa propriété, lui porterait un nouveau coup.
- Telle n'était pas mon intention, madame. Mais j'ai préféré, malgré tout, vous en faire part.
- Et vous avez bien fait. Tout à l'heure, le Comte de Fersen arrivera ici pour retrouver Sa Majesté avant de la raccompagner jusqu'à Versailles, où le Roi l'attend. Par les temps qui courent, il préfère la savoir à ses côtés, et il a toute confiance en monsieur de Fersen. Mais il ne faut pas que Ramard le sache ! Il irait tout raconter au Comte d'Artois... Or, pour tout le monde, monsieur de Fersen doit venir de Paris, et non d'ici !
- Que proposez-vous ?
- Lorsqu'elle sera prête, la Reine ira se retirer dans son boudoir. Nous l'y suivrons, et vous viendrez avec nous. Quand les miroirs auront été remontés pour masquer les fenêtres et que nous ne serons plus visibles, vous pourrez retourner vaquer à vos activités. Quant à moi, j'accompagnerai la Reine jusqu'au Grand Trianon où elle retrouvera monsieur de Fersen. L'essentiel est que Ramard, qui doit certainement surveiller chaque fenêtre, nous pense occupées dans le boudoir. Cela ne le satisfera pas longtemps, mais je l'espère assez pour que Sa Majesté puisse s'esquiver.
- Bien, madame. »
Olympe suivit à la lettre les indications de Yolande. De toute façon, elle n'avait pas le choix, même si elle trouvait la parade de la Duchesse un peu trop légère. Lorsque Marie-Antoinette fut prête, la jeune femme suivit la souveraine et ses amies jusqu'au boudoir attenant à sa chambre. Tandis qu'une demoiselle, assise bien en évidence devant la fenêtre, faisait la lecture à la souveraine, une suivante arriva pour remonter les miroirs amovibles permettant d'isoler la pièce et alluma les chandeliers. Olympe échangeait de nombreux regards complices avec Yolande. Elle guettait le moment où la Reine et son amie s'échapperaient discrètement du château par les communs et le jardin à la française pour rejoindre le Grand Trianon. Car, dès cet instant, elle retournerait dans sa chambre pour reprendre sa surveillance du côté du Temple de l'Amour, tout en priant pour que Ramard ne se trouve ni sur son chemin, ni sur celui de la souveraine. Quelques instants plus tard, Marie-Antoinette s'excusa auprès de l'assistance - madame de Lamballe et Madame Élisabeth - et s'esquiva avec la Duchesse. Olympe les suivit tout naturellement en dehors du boudoir mais, contrairement à la Reine, elle remonta par l'escalier sud, qui menait à l'Attique afin de retrouver sa chambre. Elle se sentait nerveuse et ne cessait de maltraiter son tour de cou qui, elle le croyait, l'étranglait. Balayant le jardin anglais des yeux, elle ne vit pas l'ombre d'un espion à l'horizon. Soulagée, elle espérait que Ramard avait fini par se lasser et était parti, ou du moins qu'il se trouvait ailleurs. Tandis qu'elle errait dans sa chambre, elle finit par revenir devant la fenêtre et aperçut, au loin, un homme qui attendait à côté de l'une des colonnes du Temple de l'Amour. Un sourire éclaira soudainement le visage d'Olympe : Ronan. Il était venu, enfin ! La jeune femme, toute à sa passion et à son envie de retrouver son amant, se précipita en dehors de sa chambre pour redescendre l'escalier sud, enchaîner avec le grand degré de marbre et se retrouver dans le vestibule, essoufflée par sa course folle. La sous-gouvernante entra dans la salle de billard, contourna la table de jeu et sortit du côté du jardin anglais. Remontant l'allée bordée de buissons, Olympe regardait dans la direction du Temple de l'Amour pour essayer d'apercevoir Ronan. Il semblait se cacher. De temps à autre, la manche d'une veste jaune apparaissait au détour d'une colonne, sinon elle parvenait à entrevoir une ombre. Toujours souriante, radieuse, la jeune femme pressait le pas. Si Marie-Antoinette allait retrouver l'amour de sa vie, elle ne serait pas la seule, et Olympe aurait aussi droit à son petit moment romantique avec son amant. Plus ses pas la rapprochaient du Temple de l'Amour, plus son cœur battait à tout rompre. Déjà bien avancée, elle n'était séparée de Ronan que par la petite rivière qui remontait jusqu'au Hameau. Enfin, elle traversa le petit pont qui reliait la terre ferme à l'îlot où se trouvait l'édifice et gravit les quelques marches du Temple de l'Amour. Elle ne voyait plus Ronan, ses yeux balayaient l'horizon pour le voir. Au loin se détachait l'ombre de Trianon. Un petit bruit attira l'attention de la jeune femme qui regarda vers la passerelle. Un bout de manche dépassait d'une colonne.
« Ronan ! »
Olympe se précipita vers le tissu jaune et tomba nez à nez avec son amant, avec qui elle échangea un baiser passionné.
« Mon amour...
- Je t'ai guetté chaque jour, chaque instant... Dès qu'il m'était possible de rester seule, je surveillais à ma fenêtre pour enfin te voir...
- Je suis là. Je suis avec toi. Tu m'as manqué... »
La jeune femme se pressait contre Ronan, se lovait dans ses bras. Elle était bien, simplement bien. Elle était elle-même et se sentait soulagée de toute fonction, de tout devoir. Durant ce moment de tendresse, elle savourait chaque minute passée auprès de son amant. Qu'il était bon de le retrouver ! Olympe ne l'avait pas vu depuis deux jours, pourtant cela lui avait semblé durer une éternité. Ils n'avaient pas besoin de parler, ils se comprenaient. Assis sur les marches du Temple de l'Amour, le petit couple observait paisiblement l'horizon, sans se rendre compte qu'au loin, Ramard voyait toute la scène. Au bout d'un certain temps, Ronan se releva.
« Je dois repartir, Olympe.
- Déjà ?
- Oui, on m'attend. J'ai pu m'absenter pour te voir mais le devoir m'appelle.
- Très bien, dans ce cas, murmura-t-elle, un peu déçue de le voir s'en aller si vite.
- Je reviendrai te voir dès qu'il me sera possible de le faire. Je te retrouverai ici, comme aujourd'hui. Cela te convient ?
- Impossible. Demain la Reine retournera à Versailles, notre pause champêtre prendra fin.
- Où, alors ?
- Je vais prier chaque matin à l'église Notre-Dame, rue de la paroisse. Je fuis la chapelle du château, toute la Cour y va... Tu m'y trouveras forcément.
- Alors je viendrai. Au revoir, mon amour. »
Olympe embrassa une dernière fois son amant et le regarda partir, le cœur serré. Cette entrevue, elle l'avait espérée si fort qu'elle avait l'impression d'être restée sur sa faim. La jeune femme gardait au fond de sa gorge un goût d'inachevé qui la troublait. Elle savait Ronan fort occupé auprès de ses amis aux États-Généraux, elle l'imaginait bien peu à son aise dans ce domaine qui symbolisait tout ce qu'il combattait, mais elle avait espéré qu'il resterait plus longtemps en sa compagnie. Olympe avait même eu, l'espace d'un instant, le fol espoir de parvenir à le faire entrer discrètement à Trianon pour qu'il reste avec elle durant la nuit. Lorsque l'image de Ronan eut tout à fait disparu à l'horizon, la jeune femme estima qu'elle n'avait plus rien à faire là et rebroussa chemin jusqu'au château.
...
Au matin du 20 juin, l'agitation régnait dans Versailles. Les députés du Tiers-États s'étaient proclamés Assemblée Nationale trois jours plus tôt et avaient voté plusieurs décrets fidèles aux idées nouvelles qui se répandaient. En réponse à ce qu'il estimait être une gifle, le Comte d'Artois poussa son frère à fermer l'accès de l'hôtel des Menus-Plaisirs aux députés du Tiers-État, ce que le Roi, trop faible, accepta. Louis XVI prévoyait de réunir l'ensemble des protagonistes deux jours plus tard afin de casser leurs décisions et de faire en sorte que les délibérations reprennent dans des salles séparées. Olympe avait vu la Reine changer d'attitude, se refermer, conseiller son époux. Elle était moins amicale envers la sous-gouvernante de ses enfants. Ce changement intriguait la jeune femme, elle craignait un peu Marie-Antoinette, elle la savait capable de faire de mauvais choix sous le coup de la peur. Or cette peur, la souveraine la ressentait de plus en plus. La situation leur échappait totalement, ils n'étaient plus les maîtres de ces États-Généraux. La jeune femme sortit du château pour faire sa prière quotidienne et vit, au loin, des hommes remonter l'avenue de Paris, d'autres courir de gauche à droite. Que faisaient-ils ? Où allaient-ils ? En traversant la Place d'Armes, Olympe croisa le Comte de Peyrolles, son cavalier d'un soir qui désormais ne lui inspirait plus aucune sympathie, simplement du dégoût. Suivi fidèlement par ses soldats, il se dirigeait vers le quartier de Saint-Louis, le regard noir et cruel. Elle n'eut que le temps de l'accoster : il fallait qu'elle sache...
« Monsieur de Peyrolles, que se passe-t-il ? Où allez-vous ?
- Mademoiselle du Puget ! Une heureuse surprise de si bon matin ! Pour vous répondre, les députés du Tiers se sont vu interdire l'accès à l'hôtel des Menus-Plaisirs, ils viennent de se réunir dans la salle du jeu de paume, restée vide. J'ai reçu l'ordre de les disperser. »
Olympe n'attendit pas plus d'explications, elle fila droit vers l'église Notre-Dame pour prier. Prier pour la Reine, pour ce Roi dépassé par les évènements et qui aurait mieux aimé n'être qu'un particulier, pour ces malheureux enfants qui s'apprêtaient à grandir dans un monde incertain, pour Ronan qui, Olympe n'en doutait pas, était certainement auprès de ses compagnons. Le connaissant, il ne manquerait ce genre d'évènement pour rien au monde, et cela effrayait quelque peu la jeune femme. Marchant dans les rues de Versailles, elle s'efforçait de songer à autre chose, de s'aérer l'esprit pour prier plus à son aise. À son retour, alors qu'elle allait se rendre chez Madame Royale pour sa leçon quotidienne de clavecin, Olympe se retrouva nez à nez avec le mouchard.
« Que me voulez-vous, monsieur Ramard ?
- J'ai tout compris ma belle, tout !
- Compris quoi ? murmura-t-elle en tremblant.
- Compris pourquoi ce Ronan n'a cessé de m'échapper ! Je n'ai pas fait le rapprochement plus tôt, pourtant c'était l'évidence même ! Il te plaît trop, Olympe, beaucoup trop ! C'est toi qui l'as libéré de la Bastille ! Et c'est lui que tu as retrouvé après l'enterrement du Dauphin !
- Mais non, je vous assure que...
- Ne nie pas ! Je sais tout ! Absolument tout ! Je vous ai vus à Trianon ! Il t'a rejointe au Temple de l'Amour, tu l'y as retrouvé. Il ne venait pas en ami, je vous ai vus vous embrasser, c'était écœurant ! Tu en as fait ton amant, tu trahis les tiens !
- Vous mentez ! Vous êtes odieux ! Et vous osez me suivre, en plus, espèce de lâche !
- Il t'utilise, Olympe, il se venge de nous, de ce que tu es, pour mieux te briser par la suite ! ajouta-t-il en saisissant la main de la jeune femme pour y déposer un baiser. Tandis que moi, ma mie, je t'aime, tu comprends ? Je suis comme toi, Olympe, nous sommes du même camp, je ne t'enverrai jamais à la potence, moi ! Je ferai de toi ma Marquise, mieux, ma Duchesse ! Viens, Olympe, viens avec moi... »
Le mouchard l'attirait à elle pour l'embrasser, la serrer contre lui. Plus grande qu'Auguste, plus déterminée que jamais à le repousser, elle s'extirpa de son emprise pour s'éloigner de quelques mètres.
« Ne me touchez pas ! Vous êtes fou, mesquin et sournois, vous me répugnez ! Je ne vous appartiendrai jamais ! Jamais !
- Ne t'avance pas trop, ma belle ! Oublie ton Ronan, et vite ! Il ne t'aime pas, il se sert de toi et te fera souffrir ! Pense à ton rang, tu souilles ton nom et celui de ta famille pour ce miséreux ! Tu seras à moi, Olympe, à moi ! Quant à lui, il ne vivra pas assez longtemps pour te posséder !
- Ramard ! Laissez mademoiselle du Puget tranquille ou je fais appeler la garde ! Disparaissez, votre place est aux écuries, avec le purin ! »
La voix de Yolande résonna dans l'escalier de la Reine, resté vide. Cette apparition avait un air d'arrivée du messie pour la jeune femme. Olympe se précipita, sanglotant, dans les bras protecteurs de son amie. La Duchesse fusillait le mouchard de ses beaux yeux marron et désigna la sortie avec son éventail. Ramard venait de perdre une bataille, cependant il estimait ne pas avoir perdu la guerre. Mais pour l'heure, il céda face à l'autorité de l'amie de la Reine. Marie-Antoinette restait plus puissante que le Comte d'Artois, et, bien que fragile suite aux évènements qui venaient de se passer, elle n'hésiterait pas à user de son pouvoir pour éjecter Ramard loin de la Cour. Lorsqu'il se fut éloigné, Yolande tendit son mouchoir à la sous-gouvernante et posa sur elle un regard compatissant.
« Reprenez-vous, Olympe. Que vous a-t-il dit ? Il ne vous a pas touchée, au moins ?
- Il a tenté de m'embrasser, j'ai eu le temps de le repousser. Il me menace, me poursuit. Il menace également l'homme que j'aime. Il m'a dit des choses horribles... »
Secouée par une nouvelle vague de larmes, Olympe renifla puis se moucha avant de finir par se calmer. La Duchesse de Polignac laissa l'orage passer puis raccompagna la jeune femme jusqu'aux appartements du Dauphin. Là, au moins, la sous-gouvernante serait en sécurité.
...
Le lendemain matin, Olympe avait presque oublié Ramard et ses menaces. La fin de la journée s'était passée calmement, dans le cocon où vivaient les princes, éloignés de tous les problèmes politiques de leurs parents, et la nuit fut apaisante. Après son service, la jeune femme partit rue de la Paroisse. La Cour se pressait à la chapelle, il devait y avoir foule, surtout vu les temps orageux qui s'annonçaient. Les rues étaient désertes, presque trop calmes. Entrant dans l'édifice, la sous-gouvernante se précipita sur un banc, au premier rang de la nef, pour prier. Elle avait besoin du réconfort que Dieu lui apportait, besoin de se recentrer, de calmer les idées qui se bousculaient dans son esprit. À la fin de son recueillement, elle se redressa sur son siège et se mit à attendre. Comme chaque jour depuis son entrevue avec Ronan à Trianon, elle guettait son amant, en espérant qu'il viendrait la retrouver. Elle l'attendait depuis trop longtemps, il lui manquait, elle voulait ressentir la chaleur de son corps contre le sien. Seules ses paroles l'apaiseraient. Olympe attendait là depuis plus d'une heure, le temps se faisait long. Elle sentait le sommeil la gagner petit à petit et, finalement, céda aux appels de Morphée. Lorsqu'elle se réveilla, elle se trouvait devant l'autel, ne comprenant pas ce qu'elle y faisait. Comment avait-elle pu arriver là alors qu'elle s'était assoupie sur son banc ? L'avait-on déplacée ? Qui l'avait fait ? Se frottant les yeux, elle entendit soudain une voix résonner dans toute l'église.
« Olympe ! Regarde-moi... Écoute ta conscience... Je suis ton cauchemar, Olympe, je suis ton cauchemar ! »
Cette voix la fit trembler. La jeune femme ignorait d'où elle venait, à qui elle appartenait, elle semblait presque émaner du Divin. S'éloignant pour chercher qui lui jouait ce mauvais tour, elle se retourna et vit Ramard apparaître derrière l'autel, suivi de près par Loisel et Tournemain. Cette voix... C'était donc lui ! Toujours ! Faisant un écart vers l'arrière, elle recula, l'écoutant partir dans ses délires. Il se prenait pour un dieu, vantait sa plastique et ses mérites, sa vaillance au lit, l'amour que lui portaient les femmes. Pour un peu, Olympe aurait cru rêver. En d'autres circonstances, elle aurait pu en rire : il était petit, malingre et au physique ingrat, les femmes devaient plus le fuir qu'autre chose ! Plus elle s'éloignait, plus il se rapprochait dans une danse infernale effectuée entre ses deux hommes de main qui, comme toujours, l'imitaient.
« Tu ne pourras pas m'échapper, Olympe ! Toutes celles qui ont refusé mes avances hurlent encore mon nom chaque jour, prises de remords et recluses dans un couvent trop strict ! Viens, Olympe, viens ! »
S'échappant, elle courut vers la sortie mais se heurta à Peyrolles, dont la tête était celle d'un perroquet assorti à son uniforme. Là, elle en était certaine, elle rêvait ! Ce n'était pas possible autrement... À moins que le mouchard n'ait mis en scène toute cette mauvaise plaisanterie pour la terroriser ? Mais le Comte n'aurait certainement pas accepté, il devait avoir mieux à faire auprès des députés... Effrayée, elle repartit dans l'autre sens pour s'agripper à l'autel où Ramard vint la rejoindre.
« Je ne suis pas ingrat, ma belle, ni avare ! Beaucoup de petits Ramard peuplent le royaume. Un jour, toi aussi, tu me donneras un fils ! Je n'oublie pas lorsque l'on m'aime, je le rends toujours bien... »
Attrapant la jeune femme par le bras, il passa sa main le long de son visage. Olympe se sentit soudain faible, comme dépourvue de force, littéralement attirée vers le mouchard. Il posa sa main sur l'épaule de la jeune femme, la mit à genoux devant lui puis la jeta au sol. Secouée, malmenée, elle resta immobile quelques secondes avant de parvenir à se relever. Remettant sa robe en place, la sous-gouvernante profita de ce que Ramard hurlait sa beauté et son essence divine en plein milieu de l'église pour tenter une nouvelle sortie, par l'arrière cette fois. Mais aussitôt, le Comte d'Artois apparut, sombre comme la mort, avec une tête de corbeau, l'oiseau annonciateur de malheur. Là, c'était définitif, elle rêvait. Si le Comte de Peyrolles aurait, à la rigueur, pu accepter d'aider Ramard, le frère du Roi, lui, l'aurait violemment envoyé paître. Un cauchemar qui ne semblait pas prendre fin, qui la prenait aux tripes, qui l'effrayait au plus haut point. Criant, elle repartit en sens inverse et retomba sur Peyrolles qui l'attirait vers lui d'un signe de la main. Olympe se sentait encerclée, perdue, coincée, elle ne voyait plus d'échappatoire à cet enfer qui se dessinait devant elle. Reculant face à Peyrolles, elle fut rejointe par Ramard.
« Tu salis le sang de tes ancêtres, Olympe ! Tu es de la noblesse, tu n'as rien à faire avec un paysan ! Imagine vos enfants, des bâtards qui sentiront le purin ! »
Alors qu'elle reculait, le cruel Comte l'attrapa aux épaules et la projeta dans les bras du mouchard, trop heureux de la récupérer. Saisie au poignet, elle tentait de se débattre mais, pour une fois, il était plus fort qu'elle. La tenant par le bas du dos, il la fit basculer vers l'arrière, la main posée sur son front comme pour l'hypnotiser.
« Ton amant n'est pas de ton côté. Un jour il t'emmènera droit à l'échafaud, comme nous tous ! Il t'utilise, il abuse de ta confiance et de tes sentiments pour assouvir sa vengeance ! Tu trahis tes amis, ta famille et la Reine en l'aimant ! »
Soudain, elle se sentit légère, il la propulsa au sol, soutenu par Peyrolles et Artois. Plaquée par terre, elle était immobilisée, terrorisée, révoltée face au mouchard qui hurlait de rire, fort de sa toute puissance. Quand les deux Comtes eurent lâché leur prise, elle se releva et Ramard la prit dans ses bras.
« Oh, mon Olympe, comme tu es belle ! »
Il ne doutait de rien, elle ne supportait plus de sentir ses mains contre elle, alors la jeune femme profita de ce qu'il lui caressait le visage pour le mordre jusqu'au sang.
« Ah ! Elle m'a mordu, la garce ! Tu ne paies rien pour attendre, Olympe, rien ! Allez, mes mignons, portez-moi ! »
Le mouchard, soulevé par Loisel et Tournemain, s'éloigna vers l'arrière de l'église pour rejoindre une assemblée de courtisans aux visages d'animaux. Grenouille, mouton, hibou, poule et renard s'entremêlaient comme dans les fables de La Fontaine, s'adonnant à une fête infernale autour d'une table, tel un banquet de Satan. Ramard, dressé sur le meuble, riait à gorge déployée. Les vitraux de l'église éclatèrent pour laisser place à des flammes, les rideaux s'embrasaient, la pièce était rouge sang. Olympe, apeurée, traquée, se sentit saisie par Peyrolles qui l'entraînait vers le mouchard.
« Non, ne me touchez pas ! Lâchez-moi !
- Amenez-la-moi, qu'on en finisse ! Viens voir Auguste Ramard, ma belle, viens ! »
Dans les bras de l'espion, elle se sentait molle, vidée de son énergie. Il la balançait de gauche à droite, de droite à gauche, puis la propulsa vers ses convives infernaux, qui la réceptionnèrent. Brinqueballée dans tous les sens, Olympe étouffait, elle voulait hurler, pleurer, supplier qu'on la laissât partir, mais elle n'y arrivait pas. Elle était résolument seule face à ses plus grandes peurs, ses alliés, ses amis n'étaient plus là pour la protéger. Retrouvant enfin la position verticale, debout sur les épaules d'un courtisan-animal, elle entendit la voix de Ramard résonner de nouveau et son amant apparaître entre les hommes de main de l'espion.
« Tournemain, Loisel, amenez-moi ce prisonnier, ce Ronan ! Monsieur de Peyrolles, il est à vous, faites-en ce que vous voulez !
- Olympe ! hurla le jeune homme en la voyant au loin. »
Le Comte, emporté par une danse tribale, s'arrêta net, visa Ronan de son pistolet et tira. Le paysan s'écroula pour tomber dans les ténèbres, la jeune femme ne pouvait plus retenir ses larmes.
« Ronan ! Non ! »
Le rire de Ramard ne s'amenuisait pas, elle se laissait porter, traversant l'église, puis se relâcha, entendant son 'prétendant' lui parler.
« Olympe ! Olympe, comme tu es belle... Regarde-moi ! Je suis ton cauchemar ! Ton cauchemar ! »
Toujours dressée sur les épaules de son porteur improvisé, les menaces de l'espion faisant encore vibrer les murs de l'édifice religieux, la jeune femme priait. Mettant ses bras en croix, tel Jésus durant son supplice, elle se laissa tomber en arrière, dans le vide, dans les ténèbres. Enfin, le silence. Un sursaut, un essoufflement, la sous-gouvernante ouvrit les yeux.
« Oh mon Dieu ! »
La jeune femme se redressa pour s'asseoir sur son banc, elle venait de se réveiller. Agitée, les cheveux défaits, elle essuya son front sans vraiment comprendre ce qu'il se passait. Un cauchemar, un horrible cauchemar, Ramard qui la poursuivait, aidé du menaçant Comte d'Artois, assisté du sadique Lazare de Peyrolles... Les menaces qu'il avait proférées la veille venaient d'être mises à exécution dans ce rêve maudit. Un jour, la jeune femme en était certaine, il s'en prendrait à Ronan, le tuerait de ses propres mains ou enverrait un assassin le faire à sa place, il chercherait à la récupérer, à la faire sienne, et personne ne serait là pour la sauver. Traumatisée, toujours aux prises avec les doutes, Olympe vit passer furtivement un homme d'église derrière la nef.
« Non ! Attendez ! S'il vous plaît, attendez !
- Olympe ! »
Cette voix... C'était lui, il était là ! Depuis toutes ces journées passées sans le voir, enfin elle l'entendait, et cette fois c'était bien réel, il n'était pas mort. Se retournant, Olympe se précipita vers son amant et se jeta dans ses bras. Elle n'osait y croire, elle devait toucher son visage, passer sa main dans ses cheveux pour s'assurer que c'était bien Ronan en chair et en os.
« Ronan ! Oh Ronan, mon amour ! Mon amour, j'ai rêvé qu'on te tuait, tu m'appelais à l'aide mais on me bloquait, je ne pouvais rien faire... s'affolait-elle.
- Arrête ! Arrête, s'il te plaît, je suis là ! Je suis avec toi... Et je suis l'homme le plus heureux du monde, parce que je t'aime. Personne ne pourra plus nous séparer, maintenant... »
La douceur de son amant commençait à la calmer, pourtant la crainte était toujours là. Déposant un baiser longtemps attendu sur ses lèvres, Olympe savoura l'instant présent. Il était en face d'elle, il l'embrassait, c'était apaisant.
« Ce rêve... Mon amour... Ce rêve comme une douleur, il me disait ta mort.
- Mais quelle mort ? Regarde-moi... Je suis en vie ! En vie pour toi... Et bientôt tu seras ma femme ! Nous nous marierons et nous irons vivre chez moi, en Bretagne, lorsque j'aurai récupéré les terres de mes ancêtres... Nous y serons libres ! J'en ai fait le serment sur le corps de mon père... »
La jeune femme, blottie dans les bras de son amour, sentit de nouveau la peur la saisir. Ronan avait pu la rassurer, pourtant ses paroles étaient pleines de rage et de vengeance. Elle voulait l'épouser, bien sûr qu'elle voulait l'épouser ! Elle l'aimait plus que tout, elle redoutait pour sa vie, mais tout quitter pour s'enterrer à la campagne... ? Non, elle ne le pourrait pas... Jamais... La Reine avait besoin d'elle, les Princes aussi, et puis il y avait Yolande, son père, Charlotte... Sa vie était là. Que croyait-il ? Il avait juré sur le corps de son père de reprendre leurs terres, d'écraser cette noblesse qu'il ne connaissait pas mais qu'il haïssait. Se rendait-il au moins compte, lorsqu'il prononçait ses paroles, qu'elle en faisait partie, de cette noblesse ? Se détachant des bras de son amant, elle le dévisagea, inquiète.
« Non, Ronan, je...
- À l'Assemblée, l'interrompit-il, j'ai vu les députés de la noblesse et du clergé s'unir à ceux du peuple ! Il n'y avait plus qu'une seule voix, un seul idéal de justice pour tous les hommes !
- Non... osa-t-elle une nouvelle fois.
- Mais si, ma dame ! Et je vous invite à danser... rit-il en simulant une révérence. À danser sur les dépouilles des méchantes personnes qui vous ont humiliée ! Finis Versailles, la Reine, les intrigues ! Vous serez vengée, vous serez libre ! »
Emporté par son envolée lyrique de belles promesses et de belles idées, il en avait saisi le visage d'Olympe, de plus en plus effrayée par une telle attitude. Ses bras, pourtant salvateurs quelques minutes plus tôt, se faisaient plus fermes, plus brusques. Il la secouait, convaincu de détenir la bonne parole. La jeune femme s'arracha de cette étreinte et recula d'un pas.
« Mais arrête ! Que vois-tu en moi ? Une revanche sur le monde que tu combats ? Suis-je seulement l'instrument de cette revanche ? Moi, je ne voulais que toi... »
Ses mots le touchaient-il, au moins ? Olympe n'en était pas sûre... Il semblait aveuglé par la colère, par la rage. Comment pouvait-il s'imaginer qu'elle était quotidiennement humiliée à Versailles ? La Reine la tenait en haute estime, les Princes l'aimaient beaucoup, Louis XVI la félicitait pour son travail. Elle n'était nullement la victime de moqueries et de brimades ! Qu'allait-il inventer, dans son imagination fertile, pour s'en convaincre ? Entendait-il ses appels de femme amoureuse et partagée entre son devoir et ses sentiments ? Manifestement pas. Croyait-il qu'elle pourrait tout renier pour lui, aller jusqu'à se renier elle-même ? Pourquoi ne faisait-il pas l'effort de la comprendre, de s'oublier pour lui plaire ? Ses mots tendres, lorsqu'il l'avait retrouvée à Saint-Denis, n'avaient-ils été là que pour mieux l'apprivoiser et la faire sienne ? Et si Ramard avait finalement raison... ? Faisant quelques pas, elle marcha vers l'autel.
« Je n'abandonnerai pas ceux qui me sont fidèles... Je suis des leurs ! Et je crois en Dieu ! Je crois que seul Dieu est justice...
- Olympe...
- J'ai peur de cette foule qui crie vengeance sans savoir et sans connaître... J'ai peur de cette violence que personne ne pourra contenir ! »
La jeune femme plaqua ses mains sur sa bouche, elle était terrifiée. Tous ces députés qui bafouaient le pouvoir royal, toute cette populace qui crachait sa rage au visage de la Reine en l'appelant 'l'Autrichienne', 'madame Déficit' ou 'la Louve', c'était trop... Et Ronan s'y mettait aussi. Il se rapprocha d'elle, allait caresser sa joue lorsqu'elle le repoussa.
« Non, ne m'approche pas ! Toi aussi, tu me fais peur... Il y a tellement de haine en toi...
- La haine que ceux de ton camp ont su déposer quand ils sont venus ruiner ma vie, et massacrer ma famille ! »
En un éclair, Ronan traversa furtivement la nef, furieux, pour se précipiter au dehors. Elle ne l'avait jamais vu ainsi. Il ne lui parlait plus de mariage, d'avenir, d'amour. Il parlait de haine, de séparation, de camps. N'était-elle donc que l'une de ces aristocrates que les badauds du Palais-Royal rêvaient d'envoyer à la lanterne ? Une ennemie ? Une fidèle à la Reine ? Il était aveuglé par sa colère, étourdi par la haine, ivre de revanche, et il ne la voyait plus, elle, Olympe, la femme qui s'était donnée à lui, qui ferait tout par amour, il ne voyait que la sous-gouvernante des enfants royaux. Elle redoutait de ne plus le revoir suite à cette altercation, qu'il finisse par regretter les sentiments qui les avaient pourtant réunis malgré leurs oppositions et leurs différences. En elle, les idées se battaient. Partagée entre la peine et la colère, elle se signa puis quitta les lieux. Olympe ne rêvait plus que d'une chose, alors que Ronan l'avait profondément déçue, c'était de retrouver les Princes et de leur accorder tout son temps, toutes ses pensées. Il ne la voyait que comme un instrument de sa revanche, comme un élément d'un monde qu'il ne comprenait ni n'acceptait. Elle le lui avait demandé, il n'avait pas répondu. Et comme qui ne dit mot consent, cela signifiait qu'elle avait vu juste. Alors à quoi bon lui accorder plus de temps et d'énergie ? La rupture semblait se profiler.
