Chapitre 8 : Un vent de révolution
À peine revenue au château, Olympe se sentait monstrueusement seule. Cette dispute entre elle et Ronan, la jeune femme l'avait ressentie comme un coup de poignard en plein cœur. Plus que jamais, elle avait besoin de soutien. Elle prit la décision de ne pas retourner voir son amant. S'il tenait à elle, s'il voulait vraiment l'aimer sans tenir compte de ce qu'elle était, il n'avait qu'à venir la chercher, lui présenter des excuses. Il ne prenait pas ses sentiments en considération, piétinait sa fidélité envers la Reine, reniait sa nature. C'était trop douloureux, ça faisait mal, c'était comme une trahison. Fatiguée à la fois par son cauchemar et sa profonde déception, Olympe regagna sa chambre. De toute façon, son service était terminé pour la journée. À moins d'un problème, elle ne serait pas demandée par Marie-Antoinette ou par ses enfants. Grimpant jusqu'à son petit coin personnel, la sous-gouvernante se jeta sur son lit pour pleurer puis, lassée, finit par s'abandonner au sommeil. Lorsque la jeune femme se réveilla, la nuit était tombée sur Versailles. Pas un bruit ne venait troubler ce silence, pas une lumière, rien. Presque le néant. Olympe n'avait pas la notion de l'heure qu'il était. Elle savait seulement que le ciel était dégagé, que les étoiles brillaient, que la température augmentait, ce qui rendait l'atmosphère un peu moite. Assise sur son lit, elle se sentait à part, comme coupée du monde. Elle avait dormi pendant une demi-journée, elle devait à nouveau se reposer si elle ne voulait pas avoir un rythme décalé et, de ce fait, faillir à sa tâche quotidienne de servir ses Princes. Mais le sommeil tardait à revenir. Elle avait épuisé son quota, désormais ses pensées se dirigeaient, une nouvelle fois, vers les évènements de ces derniers jours. Tout avait défilé si vite ! Trop vite... Une semaine auparavant, Olympe était heureuse. Elle était avec son amant, ils s'aimaient, tout allait bien, ils auraient pu projeter de se marier. Cette nuit-là, à l'inverse, la jeune femme était torturée par sa dispute avec Ronan, la crainte de croiser Ramard, les troubles qui sévissaient du côté des députés, la maladresse du couple royal. Comment avait-elle pu, en huit jours, passer d'un bien-être quasi parfait à cette tempête houleuse qui lui remuait le cerveau ? À trop se poser des questions, la sous-gouvernante en ressentit une affreuse migraine. Un linge humide et frais posé sur le front, un peu de lecture à la lumière d'un reste de bougie, et elle finit, peu à peu, par se laisser aller au sommeil. Morphée la rappelait, il était temps de lui céder. Au petit matin, bien réveillée et reposée, elle prit son service auprès des Princes comme si rien ne s'était passé. La jeune femme avait décidé de camper sur ses positions : elle ne cèderait pas. De toute façon, Marie-Antoinette avait, plus que jamais, besoin de sa présence et de son soutien. Arrivée au service de Madame Royale, déjà vêtue pour une fois, Olympe plongea dans sa révérence habituelle puis s'installa sur le siège en face de la harpe. La princesse, âgée de onze ans, maniait son instrument fort habilement. La mélodie résonnait doucement dans la tête de la sous-gouvernante, fière de son élève. La reprenant sur quelques accords, elle ne put que l'applaudir pour sa performance lorsque la Reine entra, suivie de la Duchesse de Polignac.
« Olympe !
- Majesté...
- Relève-toi. Je te félicite pour les progrès que tu as fait faire à ma fille ! Mousseline, pouvez-vous rejouer pour moi ? »
La Princesse s'exécuta sous l'œil attendri de sa mère. Pourtant, derrière cette apparente douceur, se cachait le trouble de la Reine. Elle avait peur, cela se ressentait. Olympe s'approcha de la souveraine et de Yolande, toutes deux assises.
« Majesté, vous semblez troublée...
- Les soucis, Olympe, rien d'autre. Les députés du peuple se sont enfermés dans l'église Saint-Louis. Je ne sais plus quoi faire. Le Roi a fait venir des troupes jusqu'à Paris et Versailles, mais je crains que plus rien ne soit suffisant pour apaiser la folie qui s'empare de tout un chacun en ce moment... »
La sous-gouvernante regardait douloureusement la Reine. Cette femme, bien jeune encore, n'était nullement préparée pour affronter un tel désastre politique. C'était à peine si elle était prête à devenir Reine à la mort de Louis XV ! Alors dompter un peuple en colère et qui la haïssait depuis des années... Olympe s'éloigna de Marie-Antoinette pour se rapprocher de son élève. La princesse semblait en difficulté sur un passage de sa partition, la sous-gouvernante l'aida à résoudre son problème. Une fois sa tâche accomplie, elle se retourna et vit Yolande murmurer dans l'oreille de la souveraine, cachée à moitié par son éventail. Les deux femmes regardaient Olympe tout en continuant à parler. La principale intéressée comprenait aisément quel était le sujet de conversation de la Reine et de la Duchesse : elle-même. Que pouvaient-elles se dire ? Cela avait-il un lien avec son service auprès de Madame Royale ? Parlaient-elles de Ramard et de ses menaces répétées deux jours plus tôt ? Perplexe, Olympe se rassit en face de la harpe et applaudit Marie-Thérèse-Charlotte, qui venait d'achever son morceau.
« Mousseline, c'est très bien, ma chérie ! Vous jouez à merveille ! Venez, nous allons voir le Dauphin. Au revoir, Olympe !
- Majesté... »
La jeune femme resta seule dans la pièce pour ranger les partitions avant de se retirer pour sa prière quotidienne. Juste avant de sortir, Yolande se pressa vers Olympe.
« Ne craignez plus rien de Ramard, ma chère. La Reine fera ce qu'il faut pour qu'il vous laisse enfin en paix. Dès ce soir, le Comte d'Artois sera averti de l'odieuse attitude que son mouchard a eue envers vous. A moins qu'il ne se rebelle contre l'autorité de son maître, ce fléau devrait prendre ses distances.
- Merci, madame ! Merci ! »
La sous-gouvernante se sentit libérée de ce poids. Ainsi, la Duchesse venait de parler de Ramard à la Reine... Pourtant, l'œil de Marie-Antoinette trahissait autre chose. Comme une vague de compassion, de la compréhension, sans doute un peu de pitié et de tristesse. Haussant les épaules, faisant mine de tout oublier, Olympe quitta la pièce pour vaquer à ses occupations.
...
Trois semaines s'étaient écoulées depuis la dispute qui avait opposé Olympe à son amant. La mi-juillet approchait rapidement, avec son lot de complications politiques. Louis XVI avait espéré une accalmie suite à la rébellion des députés du Tiers-État, il n'en fut que plus déçu. Un écrivain et homme politique bien connu du mouvement révolutionnaire, le Comte de Mirabeau, avait osé défier le souverain via son messager, le Marquis de Brézé, par une phrase désormais répétée et commentée à tout va dans les couloirs de Versailles. 'Nous sommes ici par la volonté du peuple et nous n'en sortirons que par la force des baïonnettes !', avait-il lancé. C'était un nouveau revers pour la monarchie, un nouveau coup porté à l'autorité royale. L'Assemblée refusait de quitter l'église Saint-Louis, réclamait une Constitution, entendait imposer la réunion des trois ordres. Figurante, simple observatrice, Olympe constatait l'énergie que la Reine mettait pour soutenir son époux. Cette femme était assurément forte, courageuse et digne. Elle l'avait prouvé maintes fois depuis le scandale du collier, quatre ans plus tôt. Mais là, en cette occasion, elle impressionna fortement la jeune femme. Comment Ronan avait-il pu croire que son amante quitterait Versailles et le service de la Reine ? C'était bien mal la connaître ! Déjà toute dévouée à Marie-Antoinette, Olympe n'en était que plus déterminée à la soutenir jusqu'au bout. Voyant les jours défiler, la sous-gouvernante ne put que constater l'échec de la politique menée par Louis XVI. Il céda, encore, et accorda la réunion des trois ordres pour les votes. Au début de juillet, la monarchie absolue de droit divin, instaurée par la politique de feu Louis XIV, Louis le Grand, le Roi Soleil, semblait prête à vaciller. Et comme les malheurs n'arrivent jamais seuls, il fallut ajouter les mauvaises récoltes, la famine, les débuts d'émeutes, la menace d'une population prête à éclater. Louis XVI avait fait venir des bataillons étrangers pour maintenir un semblant de calme à Paris, ils devaient éviter les révoltes, assurer la protection de la capitale, et, en dernier recours, celle de la famille royale. Olympe n'avait donc, entre son soutien sans faille pour la Reine et son emploi auprès des Princes, que peu de temps pour songer à elle-même. Malgré tout, le temps passant, elle repensait à Ronan. Était-il toujours en colère ? Toujours prêt à la voir comme une ennemie ? Bien que très déçue, elle continuait de l'aimer. Pourrait-elle seulement faire autrement un jour ? Son amant lui manquait terriblement, elle voulait le revoir, se presser contre lui, sentir la chaleur de son étreinte. Au vu des évènements qui se précipitaient, Ronan devait certainement être en pleine activité révolutionnaire à Paris. La veille, Louis XVI avait renvoyé Necker, son ministre. Ce départ, loin d'apaiser les tensions, avait au contraire fait un tollé. Olympe avait rendu visite à Charlotte en toute hâte, pour s'assurer que son Petit Chat allait bien et était en sécurité. Elle apprit même que Camille Desmoulins, un ami de son amour, avait appelé les Parisiens à se soulever contre l'autorité de Louis XVI tandis que le Royal-Allemand du Prince de Lambesc venait de charger la foule aux Tuileries. Rien que d'imaginer le peuple se dresser contre son Roi, le sang de la jeune femme se glaça. Obligeant Charlotte à prendre soin d'elle et à ne surtout pas s'exposer, Olympe reprit le chemin de Versailles sans même passer voir son père. Paris sentait trop la poudre, la lourdeur du climat était trop forte. André du Puget vivait fort bien de son emploi, sans sa fille sans cesse collée à lui. À son retour auprès des Princes, la sous-gouvernante se sentit à nouveau dans une bulle dorée et sécuritaire. Quel contraste avec la capitale ! Les jeux avaient repris, un bal était d'ailleurs prévu deux soirs plus tard, le Roi revenait de sa chasse habituelle. Olympe n'en revenait pas. Tous ces gens, dont les principales préoccupations étaient leur perruque, leur rente annuelle ou l'attention que la Reine leur avait portée, ne semblait absolument pas concernés par l'agitation qui secouait Paris.
« En fait, ils sont totalement coupés du monde réel... souffla la jeune femme entre ses dents tandis que Madame Royale répétait ses pas de danse. »
Olympe était effarée de voir que, tandis que les Parisiens s'apprêtaient à créer une brèche dans cet ordre établi depuis plus de mille ans, la Cour de Versailles vivait dans l'insouciance. Seuls Marie-Antoinette, Louis XVI, ses frères et sa sœur semblaient être parfaitement conscients que leur politique les menait tout droit dans un mur solide, dans un abîme sans fond. La sous-gouvernante avait peur du lendemain, peur de ce qui allait se passer. Au soir du 12 juillet, Olympe se coucha en regardant les étoiles par la petite lucarne de sa chambre. Ses prières allaient vers la Reine, vers Madame Royale, vers le Dauphin, vers Charlotte, vers son père, mais surtout vers Ronan. Peinant à s'endormir, elle finit enfin par trouver le sommeil.
