Chapitre 9 : Le temps des adieux
Olympe pressait le pas dans les couloirs de Versailles. Sa nouvelle mission avait été de récupérer des lettres de Fersen, de passage à Paris pour quelques jours, pour les donner à la Reine. Le beau Comte suédois avait galopé jusqu'au château, transmis le précieux paquet à la sous-gouvernante, puis avait filé. La jeune femme marchait dans un long corridor quasiment désert lorsqu'une petite voix l'interpela.
« Olympe !
- Charlotte ? s'exclama-t-elle, surprise. Mais qu'est-ce que tu fais là ? Comment es-tu entrée ?
- C'est Ronan, il veut te voir... »
La jeune femme poussa un profond soupir puis, agacée, s'éloigna en faisant demi-tour.
« Moi, je ne veux pas...
- Mais il t'aime ! Tu sais bien qu'il t'aime ! Il m'a dit qu'il mourrait s'il ne te retrouvait pas !
- Plus tard !
- Quoi, plus tard ?
- Chut ! »
Olympe serrait Charlotte dans ses bras pour la cacher. Quelques marquis égarés passaient dans la pièce voisine, un valet traversa le couloir en coup de vent. La jeune femme risquait d'avoir des ennuis si la petite était découverte à Versailles, et le Petit Chat aussi. Mais la gamine du Palais-Royal n'entendait pas se faire discrète. Alors, s'arrachant à l'étreinte de son amie, elle reprit son argumentation.
« Tu ne te rends pas compte ! À Paris, c'est plus qu'une émeute, c'est la révolution ! Les troupes étrangères encerclent la ville et de partout les hommes appellent au combat ! Si tu veux, je te conduis jusqu'à Ronan...
- La Reine a besoin de moi ! Je dois rester... »
Horrible tentation, cruel dilemme. L'amour et la raison se combattaient dans le cœur et la tête d'Olympe, qui s'éloigna d'un pas. Elle était songeuse, elle était tiraillée. Que pouvait-elle faire à part choisir ? Mais entre un homme qu'elle aimait et qui l'avait déçue, et une femme qui l'avait toujours tenue en haute estime, le choix s'annonçait un peu moins rude qu'elle ne le croyait.
- Ce que tu peux être butée ! Je sais que tu en meurs d'envie, allez, viens ! insista l'enfant en attrapant le poignet d'Olympe.
- Non, laisse-moi ! repartit la jeune femme en retirant vivement sa main. Charlotte, tu ne peux pas comprendre... »
La sous-gouvernante caressa doucement la joue de son amie. Son Petit Chat, adorable au demeurant, était aussi têtue qu'elle. Mais elle ne céderait pas. Qu'est-ce qu'une gamine de dix ans pouvait bien comprendre aux aléas de l'amour ? Elle n'était qu'une enfant ! Alors qu'elle allait parler, Olympe entendit la voix de Ramard, trop bien connue de ses oreilles lassées.
« Ah ça ira, ça ira, ça ira ! chantonnait le mouchard, suivi de ses hommes de main.
- Charlotte, file, il ne faut pas qu'on te voie ici, allez ! hurla-t-elle en poussant la gamine vers la sortie.
- Ah ça ira, ça ira, ça ira...
- Les aristocrates à la lant... poursuivit Loisel.
- Tais-toi, espèce d'imbécile ! Tu te rends compte de ce que tu chantes, là ? Crétin ! »
La jeune femme, une fois assurée que Charlotte avait bien filé, commença à s'éloigner à pas de loup tout en surveillant ses arrières. Ramard était invisible, mais sa voix toujours là, chantante et joyeuse. Olympe en était certaine, il préparait un mauvais coup, la nouvelle menace qui pesait sur lui ne l'effrayait plus.
« Discrètement s'avancer, d'attirer l'attention éviter, doucement se rapprocher... Attendre l'objet convoité, le bon moment à guetter, pour vous voler un baiser... »
Le mouchard, plus malin que d'ordinaire, était parvenu à coincer la sous-gouvernante derrière une colonne, et déposa un baiser sur ses lèvres.
« Voyez-vous, ma mie, vous me rendez poète ! »
Écœurée par ce contact, la jeune femme s'éloigna en s'essuyant la bouche. Les lettres bien cachées dans son décolleté, elle entreprit de s'enfuir, mais l'espion et ses acolytes lui barrèrent la route.
« Oh, monsieur Ramard ! Désolée, vraiment, je suis très pressée !
- Très pressée ? Ne me faites pas rire, ma belle ! Vous aviez bien du temps pour parler à cette enfant que je viens de voir partir... !
- C'est une aide de cuisine à qui je commandais pour la Reine... tenta timidement la jeune femme.
- Oui, bien sûr... Menteuse ! Je l'ai reconnue, c'est le Petit Chat Écorché du Palais-Royal !
- Maow ! »
Olympe, surprise, fixa Loisel avec des yeux incrédules. Ce crétin venait-il réellement de miauler pour illustrer les propos de son maître ? Au vu du regard sombre de Ramard, oui. À eux trois, ces espions - qui n'avaient d'espions que le nom, vu leur idiotie... ! - avaient bien l'intelligence d'une mouche. Et manifestement, Jules Loisel était le plus atteint...
« Tu te tais ou je te noie ! Imbécile ! Et tu veux que je te dise pourquoi tu lui parlais, à cette petite ? reprit Auguste à l'endroit d'Olympe. Parce que tu cherches désespérément ton amant, et que tu sais qu'elle a des informations à son sujet...
- Ah non ! Non, je vous assure, je ne sais rien...
- Oh, que si ! Ton révolutionnaire de pacotille ! Ton héros de la campagne !
Les mouchards étaient hilares. Olympe, elle, était figée, partagée entre la colère et la peur. Qu'allaient-ils encore lui faire ? Auguste allait-il une nouvelle fois la menacer ?
« Silence ! hurla-t-il sur ses sbires. Mais c'est terminé, tout ça... Fini ! Envolé, le bel amour !
- Monstre, vous l'avez tué !
- Oh mais non, mon cœur, ce n'est pas la peine ! Il doit être mort, à cette heure-ci ! C'est un véritable carnage, en ville... Tu vois Olympe, dans notre belle histoire, moi, je n'ai qu'un seul regret... C'est celui de n'avoir pu lui régler son compte moi-même, alors tu vas payer sa dette... »
La jeune femme était terrifiée. Ronan était en danger, une nouvelle fois. Si la situation avait réellement empiré au point que le disaient Ramard et Charlotte, alors il risquait sa vie. Et elle n'était même pas auprès de lui pour le protéger, rester en sa présence, se serrer dans ses bras ! Perdue dans ses pensées morbides, elle commençait à partir dans l'autre sens lorsque le mouchard l'attrapa par le bras et la colla contre lui. Ce contact la répugnait et l'effrayait, d'autant plus qu'il venait de sortir son poignard et qu'il repassait le contour de ses lèvres avec la pointe de la lame.
« Ce baiser dont j'ai toujours rêvé, ta bouche va me l'offrir ! Tu vois, ce n'est pas de la rancune, c'est juste un petit dédommagement en tendresse...
- Ronan est vivant ! reprit-elle pour se donner du courage.
- Bla ! Bla ! Bla !
- Je sais qu'il est vivant, je l'aime plus que ma vie ! Allez au diable ! hurla Olympe en le repoussant de toutes ses forces.
- Oh, la garce ! Viens ici ! »
La jeune femme se mit à courir vers un endroit plus fréquenté, prête à appeler à l'aide pour que Ramard la laisse en paix, mais celui-ci la rattrapa par la robe. Alors qu'elle allait une nouvelle fois l'éjecter, la voix du Comte d'Artois se fit entendre. Il n'était pas à proprement parler la personne qu'Olympe aimait le plus voir, pourtant il faisait figure de sauveur. Le mouchard, soudain figé de peur face à son maître, gardait en main la robe de la jeune femme, qu'il secouait au rythme de ses explications envers le Prince.
« Ramard ! En plein travail, je vois... !
- Absolument, Votre Altesse ! Mademoiselle du Puget et moi-même échangions des informations par rapport au révolutionnaire... Oh, vous, lâchez-moi ! maugréa-t-il, de fort mauvaise foi, lorsqu'Olympe récupéra le bas de sa jupe. Une complicité toute à votre service, Votre Altesse ! »
L'espion était décidément manipulateur et machiavélique... De bourreau, prêt à torturer moralement la jeune femme, il devint soudainement une paillasse, liquéfié devant le frère du Roi, attendant que Son Altesse daigne s'y essuyer les pieds.
« Ce qui me fascine chez vous, mon bon Ramard, c'est votre science à terroriser plus faible que vous... lança Artois en entraînant le mouchard à sa suite.
- Oh, arrêtez, je vous en prie, ça me gêne !
- Vous me dégoûtez...
- Oh bah oui, je comprends... ! Pardon... ?
- Vous ne faites plus partie de mes services, je vous chasse !
- Ah non, c'est impossible, Votre Altesse !
- Plaît-il ?
- C'est impossible !
- Et je vous dégrade. »
Tandis que le Comte délaissait son espion pour se rapprocher d'Olympe et la sermonner, Auguste se jeta à genoux et suivit le Prince jusqu'à attraper le bas de sa veste et tirer dessus.
« Non ! Tout, mais pas ça !
- Ramard, lâchez-moi !
- C'est le déshonneur assuré, Votre Altesse !
- Ramard, je vous dis de me lâcher ! »
Artois éjecta le mouchard, qui tomba face contre terre. Olympe, elle, angoissait. Le Comte se rapprochait d'elle avec un doigt menaçant, elle redoutait le pire alors qu'elle n'était pour rien dans toute cette histoire. Elle devait simplement porter un paquet précieux à la souveraine, elle était la victime de Ramard, et une nouvelle fois le frère du Roi s'en prenait à elle. Baissant la tête, la jeune femme attendit sa sentence.
« Quant à vous, mademoiselle du Puget, j'ignore quelles sont vos manigances avec cet individu, ajouta-t-il en désignant Ramard, mais je vous conseille de retourner à votre service avant qu'il ne me reprenne l'envie de vous faire arrêter !
- Je te l'avais promis, mon Prince, je vais te faire passer le goût du pain... grommela le mouchard qui s'approchait, tenant son poignard à la main.
- Votre Altesse, attention ! hurla Olympe pour avertir le Comte.
- Bon voyage en Enf... »
La jeune femme plaqua sa main sur sa bouche, horrifiée. Artois avait à son tour sorti une dague de sa manche et venait de la planter dans le ventre de Ramard, dont la bouche s'emplissait de sang. Durant de longues secondes, la sous-gouvernante ne parvint pas à savoir si seul son prétendant de mascarade avait été touché, ou si le frère du Roi s'apprêtait à rendre lui aussi son âme à Dieu.
« Non... Ce n'est pas moi ? murmura l'espion tandis que le Comte remuait le couteau dans la plaie, arrachant un cri de douleur à Auguste. Aïe, aïe, aïe ! Si, c'est moi ! »
Le mourant tendit la main vers la jeune femme qui, dans un élan de bonté pour celui qui l'avait tant torturée, menacée et traumatisée, lui rendit son geste. Elle l'avait maudit, haï, fui, pourtant elle était ébranlée par ce décès. Point de regret ni de chagrin, non, mais certainement l'horreur d'avoir vu un crime commis sous ses yeux.
« Oh, mon Olympe... Ma petite fleur... Comme c'est dommage... »
Inutile et importun jusqu'au bout, le mouchard s'éteignit appuyé contre la jambe du Comte qui le repoussa comme un vulgaire fétu de paille.
« Oh, mais quel maladroit ! »
Olympe restait plantée là, statufiée, observant le cadavre qui risquait de passer du temps sur place, au sol, avant qu'un valet ne vienne l'en déloger. La sous-gouvernante regardait Artois, entendait son rire diabolique en observant Tournemain et Loisel, devenus 'orphelins' de maître.
« Une mort bien douce pour un mouchard ! lança-t-il en direction des espions qui partirent en courant et en hurlant. Vous ne trouvez pas ? »
Cette apostrophe, Olympe la reçut comme une provocation, une menace. Effrayée, elle se hâta de quitter les lieux pour retrouver Marie-Antoinette et, enfin, lui transmettre les missives que Fersen venait de lui confier. Au bas de l'escalier de la Reine, la jeune femme reprit son souffle, fatiguée d'avoir tant couru. Sa mine était défaite, sa robe mal arrangée. Avant de se présenter devant la souveraine, Olympe remis de l'ordre dans sa tenue puis gravit l'escalier et rejoignit les appartements privés de la Reine. Elle frappa doucement à la porte puis entra lorsque l'autorisation lui en fut donnée. La sous-gouvernante fut surprise de constater la présence de Yolande de Polignac, en pleurs et en tenue de voyage, dans le cabinet doré de Marie-Antoinette. Olympe attendit en retrait, guettant pour voir ce qu'il se passait. La Duchesse allait-elle quitter la Cour ?
« Chère Yolande... Vous êtes là, droite comme un piquet, et vous ne dites rien...
- C'est que la peine m'empêche de parler... sanglotait madame de Polignac. Ne plus vous voir...
- Allons, allons, je vous en prie, aidez-moi, n'en faites pas plus qu'il ne faut... Vous quittez Versailles, c'est bien... Demain, peut-être, il sera trop tard...
- J'ai peur pour votre vie. Mon amie, je vous en conjure, partez avec nous ! suppliait la Duchesse, qui s'était jetée à genoux au sol.
- Je suis Reine, mon devoir est de rester auprès de mon époux. Je ne partirai pas...
- Majesté !
- Yolande, faites attention à vous, votre tête est mise à prix. Soyez prudente, partez sans regret, nous nous en sortirons... Adieu, mon amie... Adieu... »
Dans une dernière étreinte amicale, la gouvernante des Enfants de France salua la souveraine puis, les yeux embués de larmes, quitta la pièce en adressant à Olympe un signe de la main en guise d'adieu[1]. La jeune femme était restée muette, comme paralysée. Ce départ la touchait au plus haut point, elle appréciait beaucoup la Duchesse de Polignac, qui l'avait maintes fois aidée. Avec ce départ, c'était Versailles qui perdait de son éclat, de sa brillance et de sa joie de vivre. Le château ne serait plus jamais le même, plus rien ne serait comme avant. La sous-gouvernante, pétrifiée, retenait ses pleurs, comprenait aisément que Marie-Antoinette en faisait autant, et redoutait de ne plus jamais revoir Yolande. Ceci n'était pas un au revoir, c'était bel et bien un adieu...
« Olympe, approche... »
Suivant la demande de la Reine, la sous-gouvernante, encore troublée de ce départ soudain, s'avança, mit un genou en terre et, solennellement, tendit à Marie-Antoinette le paquet de lettres émanant du Comte Suédois.
« Majesté, voici vos lettres de monsieur de Fersen...
- Comme tu sais mal mentir à la Reine de France... Tes yeux disent ce que tes lèvres étouffent ! Je t'ai vue si triste ces derniers jours... »
Lorsque la Reine eut récupéré son courrier, Olympe se releva, fixant le sol. La fuite de Yolande sonnait le glas d'une vie qu'elle avait connue durant cinq années, la Duchesse était menacée de mort par tous les ennemis de la souveraine. Quel était ce monde qui attendait cette noblesse française, toute cette aristocratie enfermée à Versailles comme dans un cocon ? La jeune femme tressaillait, songeait à cet avenir, à son amant, à la vie qu'ils pourraient avoir ensemble. Marie-Antoinette, dans un élan de sympathie, approcha sa main pour caresser la joue de la sous-gouvernante. Bien qu'habituée à des marques d'amitié, Olympe n'était pas préparée à un geste aussi familier de la part de la Reine et fit un pas en arrière pour l'éviter.
« Depuis toutes ces années, tu me crains ? Pourtant nous partageons la même souffrance toutes les deux ! Toi aussi, tu as un amant, n'est-ce pas ? Où se trouve-t-il ? Est-il de nos amis ? »
Ce regard que la souveraine avait eu envers elle quelques semaines plus tôt, ces yeux compatissants, tandis que Madame Royale jouait de la musique... Yolande n'avait pas dû parler que de Ramard à la Reine, mais aussi de celui qui occupait le cœur et les pensées de la sous-gouvernante. En un sens, c'était vrai qu'elles partageaient une souffrance commune. Celle d'être séparées des hommes qu'elles aimaient, de ne pouvoir les retrouver, les rejoindre. Olympe, gênée à l'idée de répondre, gardait le silence. Comment avouer à Marie-Antoinette que son Ronan faisait partie de ces enragés qui la détestaient et voulaient réduire son trône à néant ? Face à cette absence de réponse, la jeune femme se doutait que la Reine comprenait : non, il n'était pas un ami...
« Est-il de nos ennemis... ? souffla Marie-Antoinette, incrédule. Le destin vous est-il contraire comme il l'est pour moi ? »
Olympe continuait de rester muette. Rien n'était à ajouter, la souveraine avait parfaitement résumé la situation. La Reine marchait à pas lents à travers la pièce, elle semblait perdue. La jeune femme l'observait, elle regrettait presque son mouvement d'écart, pourtant elle ne savait pas quoi faire d'autre.
« Regarde bien ces flammes, reprit la Reine en désignant des bougies qu'Olympe observa. Si un jour elles viennent à s'éteindre, j'y verrai pour moi un triste présage...
- Majesté... répondit la jeune femme en se précipitant vers la souveraine qui lui prit les mains.
- Si le destin est joué, si moi, je perds tout, toi, je t'en prie, ne gâche pas l'espoir qu'il te reste... Je te libère, fais tout ce que tu peux, va le retrouver ! »
La jeune femme n'en revenait pas. La Reine venait de lui retirer un énorme poids, une grosse épine du pied. Marie-Antoinette était humaine, contrairement à ce que les pamphlets laissaient entendre. Elle acceptait de se séparer d'une autre alliée dans le seul but de lui faire retrouver son amour. C'était un geste magnifique, jamais Olympe ne pourrait assez remercier la Reine pour cela. Elle n'aurait plus à choisir entre ses fonctions, son devoir, et ses sentiments pour Ronan. Elle s'était promis de ne pas retourner le voir, de le laisser venir à elle, mais le fait d'avoir envoyé Charlotte la rencontrer à Versailles n'était-il pas un geste de pardon ? La jeune femme n'avait plus de doutes, plus de craintes.
« Majesté... Merci... Merci ! »
Une dernière fois, elle plongea dans une profonde révérence, pleine de respect et de gratitude. Puis elle partit en courant, laissant la souveraine seule. Dans les couloirs, Olympe laissa libre cours à ses larmes. Elle se sentait légère, libre. Certes, elle culpabilisait d'abandonner la Reine à son sort, mais elle avait sa bénédiction, elle ne devait pas la décevoir. Retrouver Ronan, se réconcilier avec lui, tout pardonner et reprendre leurs projets d'avenir seraient sa plus belle récompense envers le beau geste de Marie-Antoinette. La jeune femme courut dans les escaliers, grimpa jusqu'à sa chambre. Par la fenêtre, elle entendit du bruit, des sabots de chevaux, des pas qui s'éloignaient à l'extérieur. Montant sur son lit, Olympe regarda et vit, en bas, la Duchesse de Polignac dans la Cour de Marbre. Yolande, recouverte d'une cape, se retourna une ultime fois pour observer le château puis suivi son époux et ses enfants dans la berline qui les conduirait vers l'exil. La jeune femme regarda la voiture s'éloigner, non sans un pincement au cœur. Mais l'heure n'était plus aux adieux. Elle devait se changer, se préparer, faire son bagage et quitter Versailles à son tour. Rassemblant ses robes, capes, rubans et autres effets personnels sur son lit, Olympe attrapa son sac et commença à tout y ranger, bien soigneusement. Ses vêtements ne lui seraient plus utiles au quotidien, mais les conserver constituerait un précieux souvenir. Rangeant ce qui fut sa chambre pendant quatre ans, la sous-gouvernante retapa son lit, remit les bougeoirs et autres petits objets en place puis changea d'habit. Une simple jupe, un corset, sa chemise et un manteau de robe, cela serait amplement suffisant. Prête à partir, le cœur battant en pensant au moment où elle retrouverait enfin Ronan, elle se précipita vers la porte puis s'arrêta net. Olympe se retourna, regarda sa chambre, puis son bagage. Après de longues minutes d'hésitation, elle reposa le sac sur son lit et l'ouvrit pour en sortir une bourse et un médaillon où se trouvaient des mèches de cheveux de la Reine et des Princes dont elle s'était occupée.
« Et ça, je n'en ai plus besoin. Ça appartient au passé... conclut-elle en refermant le bagage qu'elle abandonna sur son lit. »
Rabattant la porte, elle descendit les marches quatre à quatre, jeta un dernier regard vers les ors de Versailles qui brillaient au coucher du soleil, songea une ultime fois à ces quatre années passées ici, aux séjours à Trianon, aux Princes, aux intrigues auxquelles elle avait été mêlée pour aider la Reine, à Yolande qui était déjà en route. Les quatre dernières années qu'elle venait de passer à Versailles défilèrent subitement dans sa tête. Lorsque, enfin, son bilan fut achevé, elle se précipita vers les écuries et récupéra son cheval. En selle, cheveux au vent, le cœur vaillant et plus amoureuse que jamais, elle se sentait prête à abandonner toute une partie de sa vie pour galoper vers la capitale et retrouver son amour.
...
La nuit commençait à tomber sur le royaume. Olympe avait confiance en l'endurance de son cheval, elle serait à Paris d'ici quatre à cinq heures, le temps de faire quelques haltes pour qu'il se repose et elle aussi. La jeune femme devrait seulement patienter le temps du voyage. Dans peu de temps elle serait à nouveau dans les bras de Ronan. Après tout, elle ne l'avait pas revu depuis un mois, était-elle à un jour près ? Sa raison lui indiquait que non, son cœur lui hurlait que si. Au petit matin, tandis que le soleil se levait, les yeux à demi clos, épuisée, la jeune femme continuait son périple vers Paris. Il restait à Olympe encore deux bonnes heures de route avant de rallier le Palais-Royal et de pouvoir, peut-être, retrouver Charlotte. La jeune femme était pressée d'arriver, le temps lui semblait trop long. Chaque foulée effectuée vers la capitale la rapprochait de Ronan, pourtant elle ne lui apparaissait pas comme suffisamment rapide. Lorsque, enfin, l'ancienne sous-gouvernante arriva devant le palais du Duc d'Orléans, elle respira. Mais sa joie ne fut que de courte durée : dans tous les sens, des Parisiens s'activaient. D'aucuns avaient des fourches et des piques, d'autres hurlaient de se diriger vers l'Arsenal et la Bastille pour récupérer les armes et la poudre. Ce brouhaha incompréhensif ne rassurait guère la nouvelle arrivante qui, pour se faire un peu d'argent en attendant mieux, vendit son cheval à l'auberge où elle le laissait ordinairement. L'animal était le dernier souvenir, avec son médaillon, de sa vie à Versailles. Il avait été son fidèle compagnon de complots pour la Reine, un beau cadeau du Roi, mais leur chemin ensemble s'arrêterait là, en cette matinée du 14 juillet, dans la cour d'une auberge parisienne. Flattant une dernière fois l'encolure de l'animal, Olympe se précipita dans les jardins du Palais-Royal dans l'espoir d'y retrouver son Petit Chat. Mais, là aussi, l'agitation était à son comble. De partout on courait, on parlait, le Café de Foy grouillait de monde, certains appelaient à l'insurrection, cette rébellion qu'Olympe redoutait tant depuis deux jours, sans parvenir à réprimer ses craintes. Elle aurait aimé en parler à la Reine, mais qu'est-ce que Marie-Antoinette aurait pu faire ? L'écouter ? La jeune femme n'avait aucun poids politique. Tournant en rond dans les jardins, Olympe dut se rendre à l'évidence : son Petit Chat n'était pas là. Pour une fois, la gamine de dix ans n'errait pas dans les allées du Palais-Royal, entre les prostituées et les passants, à amuser la galerie ou à chercher à manger. L'ancienne sous-gouvernante renonça à la retrouver, elle ignorait même où se cachait Ronan. Épuisée, elle finit par s'arrêter dans l'auberge de la rue Saint-Thomas du Louvre où elle avait maintes fois rencontré Fersen. Enfin elle allait pouvoir se reposer, passer de l'eau fraîche sur son visage et se recoiffer. Ne parvenant pas à dormir, Olympe fixait le plafond de sa chambre. Elle voyait l'image de Ronan lui apparaître, celle de la capitale, de Charlotte, celle d'une nouvelle vie qui allait démarrer. Au fond, elle était surtout angoissée à l'idée de ce qui allait se passer, de ce qui se préparait. Le temps était chaud, moite, on respirait mal, la poudre se humait à chaque coin de rue. En fin de matinée, la jeune femme finit par s'endormir. Mais ce sommeil n'avait rien de reposant. Ses cauchemars et ses doutes la reprenaient. Elle avait peur. Agitée, elle se réveilla en sursaut et en sueur. Olympe ne pouvait plus rester là à attendre, elle devait se renseigner, elle devait savoir. Ronan était forcément quelque part, au pire elle irait chez Marat, rue Saint-André des Arts. Descendant de sa chambre, elle quitta l'auberge pour errer dans les avenues, retrouver son chemin et avoir les informations nécessaires pour enfin revoir son amour. Une femme, manifestement en retard, courait en sens inverse.
« Madame, excusez-moi !
- Quoi ? Que voulez-vous ? Je suis pressée !
- D'où vient cette agitation ? Que se passe-t-il ?
- Vous n'êtes pas au courant ? Des émeutiers ont pris de la poudre aux Invalides ce matin, et là, ils attaquent la Bastille !
- La Bastille ? Vous êtes sérieuse ? s'écria la jeune femme, soudain paniquée à l'idée que son père ne soit tué ou que Ronan ne commette la folie d'y aller.
- J'ai l'air de plaisanter ? Cela fait presque deux heures que des acharnés s'évertuent à faire chuter la forteresse, mais elle va céder, j'en suis certaine !
- Merci, madame ! »
Olympe n'avait plus de temps à perdre, elle devait filer, se dépêcher. André risquait d'être blessé, ou même pire, de trouver la mort. Ronan, à coup sûr, y était aussi, du côté des assaillants. Hélant une voiture, la jeune femme s'y engouffra et indiqua la rue Saint-Antoine. Plus la berline s'en rapprochait, plus la tension était palpable. Des bruits de canons se faisaient entendre, les fusils tiraient, les hommes criaient, on sentait l'odeur de la poudre dans tout le faubourg Saint-Antoine. Au fur et à mesure qu'Olympe se dirigeait vers la Bastille, son estomac se tordait. Le bonheur de revoir Ronan, la peur de perdre son père, tout se mélangeait. Enfin, vers dix-sept heures, selon l'horloge du couvent de la Visitation Sainte-Marie, la jeune femme arriva devant la forteresse. Le spectacle était effarant : le dernier pont levis venait de céder sous la pression des émeutiers, des hommes grimpaient aux arbres et le long des façades des immeubles pour entrer dans la prison par la force, d'autres belligérants investissaient les lieux par les autres ponts-levis déjà tombés. La sombre Bastille de son enfance venait de mettre le genou en terre face à ceux qu'elle effrayait depuis des siècles... Courant de droite à gauche, Olympe appelait son amant.
« Ronan ! Ronan ! »
Il n'était nulle part, elle ne le voyait pas, elle s'inquiétait. Les soldats de la Bastille, toujours armés en haut des créneaux, se faisaient menaçants. Les canons étaient chargés et prêts à tirer et, de là où elle était, Olympe reconnaissait le Gouverneur de Launay parmi ses hommes. En bas, les plus courageux investissaient le bâtiment, d'autres restaient dehors, errant entre les cadavres. La jeune femme allait repartir lorsque, au loin, elle vit son amour, étendu au sol, dans les bras d'un homme vêtu d'un costume de damas vert et jaune. Le cœur d'Olympe battait à tout rompre, son sang ne fit qu'un tour. Courant jusqu'à lui, elle se précipita, se jeta à genoux et y posa la tête de son amant.
- Ronan ! Oh, mon amour ! Parle-moi ! Mon amour, parle-moi !
- Mon Olympe... Fidèle à toi pour toujours... »
Les yeux du jeune homme se fermèrent pour ne plus se rouvrir. Son corps se fit léger, détendu, Olympe comprit. Ses dernières paroles, elle ne les oublierait jamais. Elles étaient ancrées dans son cœur, dans sa tête, elles résonnaient dans son esprit. Ce n'était pas possible. Elle n'y croyait pas. Elle ne pouvait pas y croire ! Elle avait tout quitté pour lui, son emploi, sa rente, sa souveraine, ses Princes, Versailles, sa vie, tout ! Marie-Antoinette l'avait généreusement libérée pour qu'elle, au moins, puisse retrouver l'homme qu'elle aimait, et au moment même où elle arrivait, où elle voyait son visage, il venait de s'éteindre dans ses bras. Effondrée, Olympe ne retenait plus ses pleurs. Dans un semblant de crise hystérique, elle remuait les épaules du jeune homme, l'embrassait, caressait son visage, l'appelait, le suppliait.
« Oh non... Ronan ! Regarde-moi ! Mon amour, reste avec moi ! Ne m'abandonne pas ! Ronan, reste avec moi, je t'en supplie... Non ! »
Mais non, décidément non, il ne rouvrirait pas les yeux. Elle venait de le perdre pour toujours, elle ne pouvait garder aucun espoir. Les yeux embués de larmes, tremblante, perdue, Olympe s'allongea, la tête posée sur la poitrine de Ronan. Elle rabattit son bras sur elle, se serra contre le corps de son amant, elle voulait encore sentir sa chaleur, un semblant de vie, un léger souffle. Mais rien ne venait, absolument rien. Dans le flou complet, elle entendit à peine le cri de douleur émanant d'une femme certainement située derrière elle.
« Cette vie qui me quitte... Que j'aimais plus que tout... Non ! Ronan ! Non ! »
Qui était cette femme qui pleurait en criant le nom de son amour ? Olympe se souvint de Solène, la sœur dont Ronan lui avait parlé, et songea qu'il s'agissait d'elle. Mais finalement, l'ancienne sous-gouvernante s'en moquait, l'importune était loin dans son esprit. La jeune femme revoyait simplement les images de Ronan défiler dans sa tête. Le Palais-Royal où elle l'avait réveillé, la Bastille d'où elle l'avait sauvé, l'imprimerie où elle l'avait revu, Saint-Denis où ils s'étaient aimés, Trianon où elle l'avait retrouvé, Versailles où ils s'étaient si bêtement disputés, et maintenant Paris où la mort lui arrachait la moitié de l'âme. Le Destin s'était acharné. Tous les instants passés auprès de son amour lui semblaient soudainement bien trop courts, comme si elle n'avait pas pu profiter pleinement de chacun d'eux. Ronan ne lui sourirait plus, elle ne serait jamais son épouse, elle ne connaîtrait pas ses terres en Bretagne, elle ne pourrait plus jamais le sentir contre elle, l'embrasser, être avec lui. Plongée dans une torpeur infinie, Olympe, en larmes, resta allongée contre le corps sans vie de Ronan.
[1]En réalité, Yolande de Polignac ne quitta la Cour que le 16 juillet au soir, à contrecœur.
