Deuxième partie : A l'ombre de la guillotine

Chapitre 10 : Le deuil

Le ciel était gris en ce 15 juillet 1789. Errant dans les rues de Paris, Olympe pouvait ressentir toute la moiteur de l'air ambiant. On étouffait dans cette capitale où les odeurs nauséabondes s'entremêlaient avec celles des canons qui avaient tant tonné la veille. En effet, au Faubourg Saint-Antoine, la Bastille, forteresse ancestrale des Rois de France et ombre terrifiante de Paris, avait lâché prise face à l'assaut des émeutiers. Durant cinq heures, les canons de la Bastille avaient hésité, reculé, puis encore avancé, prêts à tirer, et puis finalement non, ce furent les soldats qui tirèrent en premier sur la foule. Et des Parisiens, las de cette vie miséreuse où la monarchie absolue les avait conduits, en avaient profité pour prendre d'assaut cette sinistre prison, triste symbole d'une royauté en déclin. Grimpant le long de la forteresse grâce aux arbres, ils étaient parvenus à ouvrir le dernier pont-levis de ce monstre de pierres. Par bonheur, le Lieutenant du Puget, le père d'Olympe, en était sorti indemne, contrairement au gouverneur de Launay dont la tête ornait encore la place de Grève après avoir voyagé dans tout Paris. Et c'était là que le malheur avait eu lieu... Alors que, fier de son combat, il sortait de la Bastille enfin assaillie pour appeler ses amis à y entrer, Ronan tomba sous deux coups de fusil tirés dans son dos. La main armée qui avait commis ce crime restait dans l'ombre, il était même certain que jamais Olympe ne saurait qui avait tué son seul amour, l'homme de sa vie, celui qu'elle était prête à épouser et suivre sur ses terres bretonnes... Mais pour le moment, la jeune femme marchait, errait plutôt, dans les rues parisiennes. La gorge nouée, elle ne pouvait s'empêcher de revoir la journée de la veille, de repenser à ce long trajet qu'elle avait effectué en voiture entre le Palais-Royal et la Bastille, au moment où son amant venait de tomber sous les balles des soldats. Comme un hommage rendu à Ronan, elle passa devant la forteresse qu'elle connaissait si bien. Déjà, on commençait à la démonter, et on donnait les pierres aux plus intéressés. Ces énormes masses valaient leur pesant d'or : une immense trace laissée dans l'Histoire ! Les clefs de la prison s'écoulaient comme des petits pains, les pierres partaient plus vite encore, chaque Parisien voulait son morceau de caillou à exposer chez lui, victoire d'un peuple sur un régime sourd et révolu. Olympe s'arrêta un instant devant l'édifice, là où elle avait retrouvé son amour. Après avoir quitté son service auprès de la Reine Marie-Antoinette au soir du 13 juillet, elle avait délaissé sa robe de sous-gouvernante des Enfants de France pour une tenue de simple parisienne - une chemise, un corset, deux jupons et une jupe - puis avait récupéré le cheval qui lui était alloué aux écuries royales de Versailles. Durant une bonne partie de la nuit, elle avait galopé jusqu'à la capitale prête à exploser. Rester ainsi fâchée avec Ronan, le quitter sur une dispute, c'était trop pour elle, son amour était plus fort. Mais, à peine retrouvé, son amant était déjà loin d'elle. Un 'fidèle à toi pour toujours' évanoui dans un dernier souffle, et le jeune paysan retrouvait son père à la droite de Dieu. Effondrée, Olympe ne put que s'appuyer sur Camille Desmoulins, fidèle ami de Ronan depuis qu'il était arrivé à Paris, ainsi que sur sa douce épouse, Lucile[1]. Ne parvenant pas à surmonter son chagrin, elle espérait trouver en Solène, celle qui aurait pu - qui aurait dû ! - devenir sa belle-sœur, un quelconque soutien. Mais la jeune femme était fière et têtue, une forte tête qui haïssait tout ce qu'Olympe, issue de la petite noblesse et vivant à Versailles, pouvait représenter. Même la mort de Ronan ne parvenait pas à les rapprocher, alors qu'au contraire elle aurait dû être leur lien. Devenue l'une des filles légères du Palais-Royal, Solène vendait son corps pour vivre. Elle maudissait la Reine, cette 'Autrichienne' qui prenait du bon temps à Versailles tandis qu'elle et ses compagnes crevaient de faim à Paris. Aussi amoureuse soit-elle de son frère, une jeune femme qui avait aidé la Reine et éduqué ses enfants ne pouvait être qu'une ennemie, ou du moins quelqu'un que Solène ne comprendrait jamais. D'ailleurs, au soir de ce 14 juillet, la fille de joie, ravagée de douleur d'avoir perdu son petit frère, était retournée au Palais-Royal auprès de sa clientèle, pour oublier son chagrin au fil de ses passes. Alors Olympe suivit le cortège qui emmenait le corps de Ronan au Club des Cordeliers[2], dont le chef suprême était Georges-Jacques Danton, grand ami de Desmoulins, mais aussi de son amour.

« Mes amis ! Voyez ce que la folie monarchiste a fait ! 'Nous sommes libres', voici les dernières paroles que Ronan a adressées à Camille ! Et aujourd'hui, il est mort pour ses idées, pour ses convictions ! Nous ne laisserons pas ce crime impuni ! »

La voix tonnante de Danton avait frappé. Faisant trembler les murs de l'ancien couvent des Cordeliers, l'avocat d'Arcis-sur-Aube avait parlé. Son allure taurine et sa grande taille en faisaient un personnage haut en couleurs. Adulé des Parisiens, président incontesté du district des Cordeliers, il était une personnalité tonitruante avec laquelle il fallait compter. Cette apostrophe aux citoyens présents dans la salle était un dernier hommage rendu à Ronan. Les bras en croix sur le torse, sa dépouille trônait au milieu de la salle, comme jadis celles des Rois défunts avant que leurs corps ne soient ensevelis à la nécropole de Saint-Denis. Un 'hourra' suivi l'intervention de Danton. Plus que jamais ils étaient décidés à venger la mort de leur jeune ami, si courageux et fier. Gabrielle, l'épouse éprise de Danton, avait proposé à Olympe de l'héberger chez elle, et de hâter l'inhumation de Ronan au cimetière Sainte-Marguerite, mais la jeune femme avait poliment refusé. Non qu'elle n'aimait pas madame Danton, à vrai dire elle ne la connaissait que depuis deux heures, mais elle se sentait plus à l'aise avec Lucile Desmoulins. En outre, elle songeait que Ronan aurait préféré, il était tellement ami avec Camille... Après tout, c'était grâce à lui qu'il avait obtenu un emploi auprès de Marat, sombre médecin aux idées cruelles, qu'il véhiculait à travers son journal intitulé L'Ami du peuple[3]. Et puis, il aurait voulu reposer auprès de son père, sur ses terres bretonnes. Terres qui lui avaient été saisies un an plus tôt, et qu'il rêvait de récupérer. Danton avait accepté de financer le voyage et les obsèques. Ayant quitté Marie-Antoinette, Olympe ne recevait plus de pension, elle avait vendu son cheval pour récupérer un peu d'argent, et elle refusait de demander quoi que ce soit à son père. Elle l'adorait, mais il ne la comprendrait pas, il ne le pouvait pas... En outre, il ignorait l'idylle de sa fille avec le jeune paysan. Alors, l'offre de cet homme imposant la rassurait et lui retirait une grosse épine du pied. Secouée par cette douloureuse perte et ayant du mal à quitter le Club des Cordeliers où reposait Ronan, la jeune femme insista pour embrasser une dernière fois les lèvres pâles et froides de son amour, puis dénoua le foulard rouge qu'il portait autour du cou ainsi que le mouchoir vert qu'il s'était noué au poignet. Ils seraient ses souvenirs. Par la suite, alors qu'elle aurait voulu veiller la dépouille de Ronan, elle fut quasiment emmenée de force chez les Desmoulins, à quelques pas de là, rue du Théâtre-Français. La nuit fut courte pour Olympe. Elle découvrait un monde qu'elle ignorait et passait la nuit la plus atroce de sa vie. Elle qui espérait tant pouvoir la passer dans les bras de son amant, elle restait seule à revoir son visage, avec 'son sourire au fond de l'âme'...

...

En se réveillant, Olympe se sentait comme une étrangère, déposée là par le hasard des évènements. Loin du cocon de Versailles, loin du nid familial de son père, elle s'était levée, avait regardé le plafond en soupirant, et s'était mise à pleurer. Le doux visage de Ronan, son sourire l'avaient accompagnée en rêve, alors le retour à la réalité n'en fut que plus dur. Elle refusa le pain et le café que Lucile lui proposait, elle n'avait pas faim, elle ne voulait rien, rien sauf Ronan, mais ce n'était plus possible. Alors Olympe avait préféré marcher pour tenter d'oublier sa peine... Les Parisiens, fiers de leur prise de la veille, la saluaient amicalement dans la rue, et elle leur répondait par un timide sourire qui n'avait rien de convaincant. On en était là lorsqu'elle s'arrêta net devant cette Bastille qui lui avait pris l'amour de sa vie. Elle aussi voulait sa part du gâteau. Trop frêle pour porter l'une des pierres de la forteresse, elle se contenta d'une clé qui la marqua spontanément : son embout formait une sorte de cœur. N'était-ce pas cette même clé qui lui avait permis de sortir Ronan de cette prison un mois plus tôt ? Peut-être... Un signe divin, sans doute. Alors il n'en fallut pas plus à la jeune femme pour la choisir et repartir avec. Malgré la victoire de la veille, l'ambiance restait pesante, les Parisiens prêts à éclater derechef. Alors que ses pas la portaient au hasard des rues, un mouvement de foule la fit sursauter. Une nouvelle prise de la Bastille ? Curieuse, étonnée, la jeune femme retourna sur ses pas pour observer la scène. Apercevant Danton, elle mit un certain temps à comprendre ce qu'il faisait : absent la veille car donnant un discours au Procope, il reprenait la forteresse de son côté, pour laisser son emprunte dans l'Histoire et attirer à lui des partisans déjà séduits. Un léger sourire éclaira le visage d'Olympe : décidément, elle l'aimait bien, ce Danton. Il lui serait certainement d'un grand soutien, elle n'en doutait pas. Rassurée de voir que c'était le neveu du gouverneur de Launay, abattu la veille, et non son père, que le grand homme trainait à sa suite, elle repartit. Les troupes de La Fayette circulaient dans tout Paris pour prévenir une nouvelle insurrection, et elle croisa même Lazare de Peyrolles suivi fidèlement par ses troupes et prêt une nouvelle fois à tirer sur la populace. Olympe le maudissait : il fallait être bien cruel et dépourvu de tout sentiment pour accepter de tuer des innocents... Fuyant ces hommes en armes qui la dégoûtaient, elle acheva sa promenade sentimentale et retomba sur ses pas, retrouvant ainsi la demeure de Lucile et Camille Desmoulins, modeste bâtisse parisienne qui grouillait de vie lorsque celle de Danton était vide. Or aujourd'hui, elle était vide, l'avocat réécrivant sa propre page de l'histoire...


[1] En réalité, Camille Desmoulins n'épousa Lucile Laridon-Duplessis qu'en décembre 1790

[2] Le club des Cordeliers ne sera créé, entre autres, par Danton, Desmoulins, Fabre d'Églantine et Marat, que le 27 avril 1790

[3] En réalité, le journal de Marat ne commença à paraître qu'en septembre 1789