Chapitre 12 : Nouvelle inattendue

Deux semaines. Cela faisait déjà deux semaines que Ronan reposait sur ses terres auprès de ses parents. Olympe pensait que ce laps de temps commencerait à panser ses blessures, et que déjà elle irait mieux, mais c'était tout le contraire. Le visage de son amant se dessinait dans ses rêves lorsqu'elle dormait, et c'était souvent qu'elle se réveillait en sursaut, tremblante et en sueur. Elle le revoyait, lui souriant et lui soufflant des 'je t'aime' dans l'oreille, puis elle revoyait la main assassine de Peyrolles lui tirant une balle en plein cœur tandis que son ancien 'prétendant', l'odieux Ramard, riait à gorge déployée. La mort de Ronan la hantait sans cesse. Elle ne pouvait plus passer devant les restes de la Bastille sans que son cœur ne se serre, et conservait précieusement la clé qu'elle y avait récupérée le 15 juillet. Elle n'allait même plus rue du Temple, pour rendre visite à son père. Il devait la croire enfuie avec le Comte d'Artois ou la Duchesse de Polignac, loin des dangers de Paris. Olympe aurait aimé le revoir, au moins une fois, mais il lui faudrait tout raconter, tout expliquer, c'était encore trop tôt. Elle préférait qu'il la croie en sûreté à l'étranger, au moins songerait-il à sauver sa propre personne. Olympe avait déjà perdu l'amour de sa vie, elle ne voulait pas perdre son père en plus. Après chaque cauchemar, la jeune femme se levait et tournait en rond dans le noir de sa chambre. Parfois, elle se plaçait à la fenêtre pour voir les Parisiens circuler, un chien errant fouiller dans les ordures qui trainaient à même la rue, ou quelques voleurs dépouiller les passants imprudents. Même lorsqu'elle ne dormait pas, Olympe se sentait mal. Mal dans son cœur, certes, mais aussi dans son corps. Elle avait chaud, puis froid, et encore chaud. Sa tête tournait parfois au point qu'elle restait assise de longues minutes sans bouger. Des nausées la surprenaient. Avait-elle pris froid à Barbechat, lorsque le vent agitait ses boucles châtaines ? C'était possible, malgré le mois de juillet la température en Bretagne était fraîche, elle était restée un moment sous la pluie. Un matin où son bol de lait l'écœurait plus que d'ordinaire, Olympe le repoussa pour aller vomir. À son retour à la cuisine, Lucile la fixa avec un sourire perplexe.

« Tu ne serais pas enceinte, par hasard ? »

Olympe la dévisagea, l'air paniqué.

« Non ! Non, voyons, ce n'est pas poss... »

Mais si, en faisant le compte, c'était bel et bien possible. La seule nuit d'amour qu'elle avait passée avec Ronan, c'était après l'inhumation du premier Dauphin à Saint-Denis, le 13 juin. Olympe, rejoignant le convoi mené par le Prince de Condé, avait accompagné la dépouille de ce malheureux enfant parti trop tôt, emporté par une tuberculose qui le faisait souffrir depuis quatre ans. Interrompue en pleine prière par des paroles douces, elle s'était retournée pour voir Ronan face à elle. Olympe n'avait pas songé que de cette unique nuit passée dans les bras de son amant aurait pu découler cette grossesse qui maintenant lui faisait peur, tout en lui réchauffant le cœur. Élever son enfant seule, et surtout sans son 'mari', la terrifiait. Mais c'était une partie de Ronan qui revivait à travers ce bébé à venir. Des larmes - de joie, cette fois ! - roulaient le long des joues creusées de la jeune femme. Relevant ses yeux vers Lucile, elle lui sourit.

« En fait, je crois que tu as raison, Lucile. Je suis... Enfin, je pense que je suis enceinte. »

L'épouse de Desmoulins la serra dans ses bras. Elle-même espérait donner un fils à son Camille, mais, en attendant, elle s'imaginait à merveille dans le rôle de la tante attentive et aimante. Son époux et Danton en seraient certainement très heureux ! Et de là-haut, Ronan devait l'être également...

« Par contre, si tu veux que ton enfant porte le nom de son père, il faudra que tu prouves que tu étais bien sa femme...

- Comment le pourrais-je ?

- Il te faut un certificat de mariage.

- Tu es aussi bien placée que moi pour savoir que je n'en ai pas... !

- Je vais en parler à Camille, il trouvera une solution. Sois tranquille. »

Deux jours plus tard, Danton arrivait, tout sourire, chez les Desmoulins. Agitant un papier sous le nez de la jeune femme, il s'empressa par la même occasion de la féliciter pour sa grossesse.

« Je te remercie, Georges ! Et qu'est-ce que ce papier ?

- Bah, tu ne sais pas ? Tu as épousé Ronan en l'église Saint-André-des-Arts au matin du 14 juillet, avant qu'il ne parte combattre. Regarde, ce certificat le prouve ! »

Olympe n'en revenait pas. Prenant le papier, elle ne put s'empêcher de le lire à voix haute.

« En ce matin du mardi quatorze de juillet de l'an mille sept cent quatre-vingt-neuf, Ronan Mazurier, âgé de vingt ans, né à Barbechat, et Olympe du Puget, âgée de dix-neuf ans, née à Paris, ont été unis par les liens sacrés du mariage.

Les témoins du marié, Georges-Jacques Danton, âgé de vingt-neuf-ans, né à Arcis-sur-Aube, et Camille Desmoulins, âgé de vingt-huit ans, né à Guise, ont co-signé le présent acte.

Les témoins de la mariée, Antoinette-Gabrielle Charpentier, épouse Danton, âgée de vingt-neuf ans, née à Paris, et Anne-Lucile-Philippe Laridon-Duplessis, épouse Desmoulins, âgée de dix-neuf ans, née à Paris, ont co-signé le présent acte. »

La jeune femme était émue aux larmes. Elle embrassa Georges, Camille, Lucile et Gabrielle, très touchée qu'ils l'aient aidée, et surtout qu'ils aient tous les quatre signé le contrat. Ses nouveaux amis valaient de l'or ! Grâce à eux, elle pouvait désormais revendiquer le nom de Mazurier comme étant le sien, elle était officiellement une femme mariée. Son seul regret, à ce moment, fut que ce n'était pas tout à fait la réalité.

...

Depuis plusieurs jours, de nouvelles tensions se faisaient sentir dans Paris, mais surtout dans les campagnes. Olympe était tenue fréquemment au courant par Desmoulins, plume incontestée de la Révolution, de la tournure que prenaient les évènements. Un matin, elle avait accepté de le suivre avec Lucile au Club des Cordeliers où Danton faisait tonner sa voix de stentor dans toute la salle, pour motiver ses partisans.

« Mes amis ! Je reviens de Versailles, on ne parle que des rébellions des paysans de nos campagnes ! Partout ils s'insurgent contre les seigneurs qui les tyrannisent depuis trop longtemps, des châteaux ont déjà été saccagés, des archives brûlées, et bientôt, ce mouvement se développera dans toute la France !

- Et les députés, qu'ont-ils prévu de faire ? Interrogea Paré, l'ami d'enfance de Danton.

- Ils ne cessent de louvoyer. Certains veulent écraser ces révoltes, d'autres évoquent la création de bureaux pour venir en aide aux plus pauvres, et les plus courageux parlent d'abolir les privilèges de la noblesse et du clergé. Ils ont raison, l'égalité pour tous ! »

Orateur brillant et inégalable, Danton savait comment tourner une situation à son avantage et être suivi par les foules. Sa déclaration venait de susciter des 'bravos' et des 'hourras' dans toute la salle. Olympe était songeuse. Ronan parlait d'abolir les privilèges de la noblesse, afin d'assurer une justice pour tous. Il serait heureux de voir l'une de ses idées sur le point de devenir réelle. Mais l'agitation environnante inquiétait la jeune femme. Elle redoutait une nouvelle prise de la Bastille, avec tous les fantômes que cela comportait. À la fin de la séance, elle rentra à pied rue du Théâtre-Français avec Lucile. Olympe marchait machinalement, accrochée au bras de son amie, lorsqu'elle s'arrêta. Au loin, elle aperçut une enfant d'environ dix ans, errant plus ou moins dans une ruelle.

« Charlotte ! »

La gamine, coiffée d'un large tricorne trop grand pour elle et vêtue du même bleu que le costume habituel de Danton, se retourna et lui offrit son plus large sourire.

« Olympe ! Oh, je suis tellement contente de te voir ! »

Oubliant qu'elle était en pleine rue, la jeune femme se pencha en avant et ouvrit les bras pour accueillir la petite fille qu'elle serra contre son cœur.

« Olympe, tu m'as tellement manqué ! J'ai eu peur, j'ai cru que l'on t'avait arrêtée, ou que tu étais morte !

- Non ma petite Charlotte, rassures-toi, je vais bien. Enfin, j'essaye... Tu as sans doute appris que Ronan était... »

Un hochement de tête de la petite fit comprendre à Olympe que oui, elle savait que Ronan n'était plus. Puis, regardant Lucile à qui elle sourit, elle retrouva sa bonne humeur jamais lointaine.

« Bah alors, tu n'me présentes pas ?

- Si, bien sûr. Charlotte, voici Lucile Desmoulins. Tu as sans doute entendu parler de son mari, Camille ?

- Et comment ! C'est un héros ! Enchantée, madame ! sourit l'enfant en soulevant son tricorne.

- Lucile, voici Charlotte, qui erre près du Palais-Royal et que Danton a prise sous son aile...

- Enchantée, jeune demoiselle, rit Lucile en simulant une révérence.

- Alors, que deviens-tu, Olympe ?

- Je vis chez Lucile et Camille depuis... Le 14 juillet. Je n'ai pas voulu retourner avec mon père, ma vie est ici, maintenant. Et puis...

- Et puis ? Allons, dis-moi ! s'impatienta l'enfant qui sautillait sur place.

- Et puis j'attends un bébé. De Ronan, bien sûr...

- Han, mais c'est formidable ! »

Charlotte se serra contre Olympe, l'oreille collée contre son ventre pourtant toujours aussi plat qu'avant. A travers ce bébé, qui d'ailleurs lui devait son existence, la petite avait l'impression d'être une grande sœur. Maintenant qu'elle avait retrouvé son amie, elle ne voulait plus la lâcher. Bien entendu, elle ne s'imposerait pas chez les Desmoulins, le Petit Chat qu'elle était avait ses habitudes et ses bonnes adresses, mais il était hors de question de perdre une nouvelle fois Olympe de vue, et surtout pendant aussi longtemps.

« Charlotte, il nous faut rentrer. D'ailleurs, toi aussi, mets-toi à l'abri pendant quelques temps, la colère des Parisiens n'est pas encore apaisée... Mais promets-moi de revenir me voir dès que tu le souhaites, ou dès que tu en as besoin. Je serai toujours là pour toi. Et puis, il aura très certainement besoin d'une sœur sur qui compter, conclut-elle en désignant son ventre.

- Il ?

- Ce sera un fils, j'en suis certaine.

- Olympe, tu ne pouvais pas me faire plus plaisir ! Je serai toujours là pour ce petit frère, et pour toi ! »

Après une dernière accolade plus longue encore que les précédentes, Olympe regarda Charlotte s'éloigner en sautillant et en chantonnant. Cette petite la fascinerait toujours. Elle savait passer du rire aux larmes en un instant, elle plaisantait bien volontiers mais était également capable d'une grande maturité pour son âge. Après un dernier regard, elle reprit le bras de Lucile et s'éloigna pour rentrer.