Chapitre 13 : Aux larmes citoyennes
Olympe avait raison de penser que la situation allait évoluer. Le soir même du 4 août, l'Assemblée Constituante votait l'abolition des privilèges. C'était le premier pas vers une nouvelle France, qui, elle se l'avouait, lui faisait un peu peur. Ne l'avait-elle pas dit à Ronan ?
« J'ai peur de cette foule qui crie vengeance sans savoir et sans connaître. J'ai peur de cette colère que personne ne pourra contenir... »
La jeune femme pressentait que la situation ne s'arrêterait pas là. Dans quel monde son bébé allait-il naître ? Durant combien de temps pourrait-elle se reposer sur Lucile et Camille, ou compter sur l'amitié de Gabrielle et Georges ? Peut-être son passé allait-il les faire se retourner contre elle... Ces pensées la tracassaient, mais Olympe faisait tous les efforts possibles pour les oublier, juste penser à elle et son enfant, aider Lucile aux tâches ménagères et guérir sa plaie au cœur. Chaque jour, elle se tenait au courant de l'avancée de la situation politique. Grâce à Camille et à Danton lorsqu'il leur rendait visite, Olympe apprenait les dernières nouvelles. C'est ainsi qu'elle prit connaissance de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen, rédigée en partie par Mirabeau, en rivalité avec Danton, et qui venait d'être adoptée le 26 août. Marchant dans les rues de la capitale, son panier sous le bras, elle passait devant un café lorsqu'une voix féminine haut perchée l'interpela. Elle entra timidement dans la salle et vit une femme debout sur une table, à l'image de Desmoulins appelant les Parisiens à la révolte après le renvoi de Necker.
« Citoyennes ! La déclaration des droits de l'homme et du citoyen est une belle avancée ! Mais nous, les femmes, le 'sexe faible', à quoi avons-nous droit ? À rien ! À quand une déclaration des droits de la femme, messieurs les députés ! »
Les ribaudes de passage, occupées à attirer des clients, avaient délaissé leur travail pour se rapprocher de l'oratrice. Un 'bravo' de satisfaction s'élevait, pour la plus grande joie de la femme montée sur la table, qui continuait ainsi son discours. Olympe s'installa à une table sur le côté. De là où elle était, elle écoutait parler cette femme courageuse, qui dédaignait le silence ou les insultes des hommes occupés à boire. Son regard s'arrêta un instant sur une femme brune, les cheveux relevés en longues boucles et retenus par une fleur blanche : Solène. Sa 'belle-sœur' assistait elle-aussi à la scène, et répondait volontiers à l'oratrice. Elle semblait captivée par son discours. Lorsque la femme eut terminé son argumentaire, elle s'installa à une petite table plus loin, à côté de celle où Olympe s'était assise. Les ribaudes retournèrent à leurs occupations, et Solène quitta les lieux avec un nouveau client. Olympe regardait timidement l'oratrice, puis osa une parole.
« Bravo pour votre discours, madame, je l'ai trouvé courageux et juste.
- Je vous remercie, mademoiselle... ?
- Madame Mazurier. Olympe Mazurier.
- Ah, ça, pour une coïncidence ! Olympe de Gouges, enchantée ! Entre Olympes, non allons nous comprendre ! rit-elle en lui serrant la main comme à un homme.
- Ravie, répondit la jeune femme en subissant cette poignée de main plus qu'autre chose.
- Les hommes nous traitent comme du bétail. Bonnes à épouser et à engrosser, rien de plus ! Combien de femmes sont mortes en couches ou sous les coups de leur époux ? Je veux changer cela ! Pouvoir obtenir le divorce, être élue député, pouvoir voter. Après tout, ils nous envoient bien à l'échafaud comme les hommes, pourquoi n'irions-nous pas nous aussi à la Tribune ?
- Vous avez entièrement raison. C'est un beau combat que vous menez là, je vous souhaite bien du courage pour le continuer. Mais je dois partir, j'espère vous revoir, madame de Gouges.
- Appelez-moi juste Olympe, mignonne, je ferai de même ! J'espère qu'à notre prochaine rencontre, la déclaration des droits de la femme sera un texte approuvé et signé par le Roi lui-même ! »
Olympe la salua d'un sourire, lui rendit une nouvelle poignée de main - à laquelle elle s'était préparée, cette fois ! - et sortit. Revoir Solène, entendre parler de Louis XVI, voilà qui la replongeait plus d'un mois en arrière. Manifestement, la sœur de Ronan ne l'avait pas vue. En un sens, Olympe était soulagée. Elle n'aurait certainement pas su comment réagir si elles s'étaient retrouvées face à face. Solène ne l'aimait pas, elle le savait, le sentait. Reprenant son panier, elle fila chez Lucile.
...
« Olympe, tu ne devrais pas sortir. Je reviens de chez Danton, Gabrielle m'a parlé de l'agitation qui règne dans les rues.
- Ne t'inquiète pas pour moi, je vais bien, tu peux être tranquille. Je serai rapide comme le vent ! »
Lucile leva les yeux au ciel tandis qu'Olympe lui embrassait le front. Le mois d'octobre annonçait l'automne, avec son lot de feuilles d'arbres orangées et de premiers vents frais. La jeune femme atteignait son quatrième mois de grossesse, et sans jamais oublier Ronan - c'était impossible, de toute façon - se battait pour passer à autre chose, pour continuer à vivre pour lui, pour elle, pour leur enfant. Toujours aussi têtue qu'auparavant, elle continuait de sortir tous les jours pour voir de nouveaux visages, faire ses propres courses ou retrouver Charlotte au Café de Foy, sous les arcades du Palais-Royal. Ce lieu était sacré pour elle, parce que c'était là qu'elle avait vu Ronan pour la première fois. Ainsi, dès que la jeune femme souhaitait voir son Petit Chat, elle lui donnait rendez-vous dans ce café. Ce fut à l'occasion de l'une de ses sorties qu'Olympe croisa Danton, qui s'apprêtait à monter quatre à quatre les marches de l'escalier menant au logis de Camille et Lucile.
« Olympe, tu ferais mieux de rester ici. Je viens chercher Camille, nous nous rendons sur la place de l'Hôtel de Ville, nous allons appeler le peuple au soulèvement. C'est dangereux de sortir dans ton état !
- Je ne suis pas en sucre, mais c'est gentil de t'inquiéter, lui sourit la jeune femme. Je vais simplement faire une course, je ne serai pas longue.
- D'accord, mais promets-moi d'être prudente et de rentrer rapidement ! »
Un hochement de tête lui assura qu'elle promettait d'être raisonnable. Un dernier sourire et Olympe partit en direction du Palais-Royal. Rapidement, elle ressentit des tensions dans les rues. La foule était prête à éclater. De partout, elle entendait des cris de 'le Roi à Paris !', ou voyait des boulangers molestés, faute d'avoir du pain. Accélérant le pas, elle fit ses courses au plus vite et repartit, curieuse, vers l'Hôtel de Ville avant de rentrer chez Lucile. Des cris de femmes l'interpelèrent alors qu'elle s'éloignait. Un attroupement de prostituées s'était formé devant une boulangerie restée close. Tambourinant à la porte, les filles de joie s'impatientaient.
« Boulanger, ouvre nous !
- Nous avons faim !
- Ouvre la porte !
- Nous voulons du pain ! A manger pour nos enfants ! »
Tentant une sortie, un homme d'une quarantaine d'années ouvrit la porte et y passa sa tête.
- Pas d'pain, pas d'farine !
- Il y en a bien pour les soldats du Roi !
- C'est la réquisition !
- Tu mens ! Tu le gardes dans ton fournil pour le revendre deux fois plus cher ! hurlait une prostituée furieuse.
- Mais non ! Mais non ! protestait l'artisan, apeuré. Bon... Revenez demain...
- Non, maintenant ! Espèce de traître ! »
Sorti de sa boutique par le col de sa chemise, le pauvre homme se trouvait roué de coups par les filles de joie du Palais-Royal. Ces femmes, ces mères, qui ne supportaient plus de ne pouvoir nourrir leurs enfants, s'en prenaient à celui qu'elles pouvaient atteindre. Olympe assistait à la scène de loin. Elle ne voulait pas trop s'approcher, elle ne manquait pas de courage et l'avait prouvé à maintes reprises, mais là elle pensait surtout à son enfant et ne voulait pas prendre un mauvais coup. Deux hommes de haute stature empoignèrent le boulanger que les prostituées avaient cessé de frapper, et le pendirent à un poteau.
« Voilà le sort réservé aux traîtres ! »
Sortie de nulle part, Solène arriva auprès de ses compagnes. Furieuse, elle apportait des piques et des fourches.
« Les filles, je reviens de l'Hôtel de Ville ! Danton, Desmoulins et d'autres appellent au retour du Roi à Paris ! Suivez-moi, marchons sur Versailles, allons récupérer la farine des griffes de ce tyran, et demain vos enfants mangeront, je vous le jure ! A Versailles !
- A Versailles ! reprirent en cœur les filles de joie.
- Allons chercher le boulanger, la boulangère et le petit mitron ! scanda Solène, le poing levé. »
La sœur de Ronan entama sa marche lorsqu'elle aperçut Olympe au loin. Laissant ses compagnes marcher pour les rattraper plus tard, elle s'approcha de sa 'belle-sœur', la dévisagea de la tête aux pieds et vit malgré sa large cape qu'elle était enceinte. Elle allait ouvrir la bouche lorsqu'un homme armé de piques et de fourches, prêt à les distribuer, arriva.
« Vous ne devriez pas rester là, madame... ?
- Mazurier.
- Madame Mazurier, circulez, ça pourrait être dangereux pour vous, acheva-t-il en s'éloignant pour distribuer sa cargaison.
- Madame Mazurier ? Pour qui tu te prends ! La seule femme du nom de Mazurier, ici, c'est moi, tu entends ? Même si tu attends son enfant, tu n'étais pas mariée avec mon frère, que je sache ! Une amie de l'Autrichienne ne fera jamais partie de la famille ! »
La bousculant de son épaule, elle partit rejoindre la foule qui marchait vers Versailles, laissant libre cours à ses larmes. Olympe était trop choquée pour répondre. De toute façon, elle n'en avait pas envie. Sa 'belle-sœur' n'avait pas tout à fait tort, elle n'était mariée à Ronan que sur le papier... Et puis Solène avait parlé sous le coup de la colère, la jeune femme préféra appliquer les conseils de Lucile et Danton, et de rentrer au plus vite. Un jour, elle affronterait sa 'belle-sœur' et lui prouverait qu'elle avait sa place dans cette famille qu'elle s'apprêtait à agrandir avec la venue de son enfant. Sur le chemin du retour, des scènes similaires à celle du boulanger se déroulaient. Nombreux étaient les malheureux que l'on retrouvait pendus à une lanterne, et que les soldats de La Fayette, qui avaient pour ordre de ne pas réagir, décrochaient. Enfin rentrée chez Lucile, Olympe referma la porte pour s'y adosser.
« Cette colère que personne ne pourra contenir... Ce n'en est que le commencement... »
...
Décidée à rester raisonnable, Olympe se contenta de s'occuper chez Lucile sans en sortir. La rage des parisiennes n'avait trouvé de repos que lorsque, menacée par la foule en furie, la famille royale avait cédé. Ramenés à Paris et installés aux Tuileries, à deux pas du Palais-Royal, Louis XVI, son épouse, sa sœur et ses enfants étaient devenus les prisonniers de leur peuple, qui pourtant passa de ses cris vengeurs à des acclamations de 'Vive le Roi ! Vive la Reine ! Vive le Dauphin ! Vive la Nation !'. Olympe ressentait un pincement au cœur. Depuis la prise de la Bastille, jamais elle n'avait été aussi proche de la Reine et des enfants dont elle s'était occupée pendant plusieurs années. Que devenaient-ils ? Elle espérait les revoir, ou au moins les apercevoir. Montrer à Marie-Antoinette que malgré tout, elle la soutenait et ne l'oubliait pas. Après tout, Olympe n'était-elle pas des leurs ? L'amour ne peut pas tout changer, du moins pas ce que l'on est au plus profond de soi. Déjà tiraillée entre sa position à Versailles et ses sentiments pour Ronan, la jeune femme était à présent écartelée entre sa nouvelle vie, son amitié pour ceux qui l'avaient soutenue lorsqu'elle était 'au bord du vide', et sa fidélité inébranlable envers la Reine qui l'appréciait beaucoup. La famille royale était devenue la nouvelle attraction parisienne. Depuis que Louis XV avait choisi de retourner vivre à Versailles à la fin de la Régence, Paris n'avait plus eu son souverain en son sein. Et c'était là le cœur du problème : Louis XVI était trop loin de son peuple pour pouvoir vraiment en mesurer toute la souffrance. A chaque apparition de la Reine et de ses enfants dans les jardins des Tuileries, c'était l'attroupement. Les Parisiens se pressaient devant les grilles du palais pour voir le petit Dauphin jardiner ou sa sœur, Madame Royale, se promener avec leur mère. Apprenant que l'on pouvait les voir, et même de très près, Olympe se promit d'aller un jour aux Tuileries. Mais cela, la jeune femme le garda pour elle. Lors du dernier dîner organisé chez Danton, où elle fut conviée avec Lucile, des débats avaient animé la soirée. Le chef des Cordeliers réclamait une monarchie constitutionnelle, l'acariâtre Marat demandait la tête des tyrans et préconisait la République. Bien que très attachée à sa nouvelle famille, Olympe n'en oubliait pas l'ancienne, et elle préférait taire ses convictions et ses sentiments afin de vivre en paix. D'autant que plusieurs fois elle avait croisé Maximilien Robespierre, l'ami de Camille, et qu'elle n'avait aucune confiance en lui. Il parlait peu, ne serait-ce que parce que souvent ses oratoires endormaient l'assemblée, mais écoutait beaucoup, et surtout semblait tout retenir. Elle aussi, elle écoutait. Les idées de Danton n'étaient pas si dénuées de sens, du moins elles l'étaient beaucoup moins que celles, extravagantes et dangereuses, de Marat. Le pressentiment d'Olympe se confirmait lorsqu'elle l'écoutait parler. Cette colère incontrôlable la terrifiait, pour elle, pour son enfant. L'abîme qui séparait le peuple de ses souverains était trop grand pour revenir en arrière, et laissait présager un avenir délicat, menaçant de s'écrouler. Les deux partis ne se comprenaient pas, se craignaient même, et étaient prêts à s'affronter. Un environnement peu idéal pour une jeune femme enceinte qui devrait au contraire se détendre et préparer au mieux la venue de son bébé.
