Chapitre 15 : L'héritier

Les fêtes du nouvel an avaient profondément attristé Olympe. Elle aurait dû les célébrer avec Ronan, en tant qu'épouse et future maman pleinement heureuse. Au lieu de cela, elle dut dire au revoir à Gabrielle et Danton qui étaient partis à Arcis-sur-Aube, chez la mère de son ami avocat, et eut le grand déplaisir de revoir Robespierre chez Camille et Lucile. Elle ne parvenait pas à comprendre ce qu'un homme brillant et joyeux comme Desmoulins pouvait trouver à cet avocat d'Arras, guindé et assez peu jovial. Malgré un 31 décembre fêté dignement autour d'un festin, la jeune femme se sentait donc en peine et avait écourté sa soirée. Aux festivités elle préférait la solitude et les rêveries. En outre, elle songeait à ce qu'allait devenir sa vie lorsqu'elle finirait par s'installer dans son propre logis. Olympe avait commencé à en discuter avec Lucile. Elle était heureuse de vivre auprès de ses amis, bien entendu, et n'oubliait pas ce qu'elle leur devait. Mais ils avaient besoin d'intimité, elle ne pourrait pas vivre avec eux indéfiniment et surtout, elle aussi voulait son propre appartement, son intérieur où elle serait chez elle et éduquerait son enfant sans toujours, ou presque, croiser du monde.

« Tu ne te plais pas chez nous ? soupirait Lucile, le regard triste.

- Si bien sûr, je n'oublie pas tout ce que vous avez fait pour moi, toi et Camille, la rassura Olympe en lui prenant la main. Mais vous avez votre vie, j'ai la mienne à réinventer, à reconstruire. J'ai ce petit bébé qui va bientôt prendre beaucoup de mon temps. Imagine s'il devait se mettre à pleurer pendant une réunion de Camille, Fabre et Georges ! »

Rien qu'à cette idée, les deux femmes se mirent à rire. Lucile imaginait mal ce géant musclé qu'était Danton bercer un nouveau-né afin de pouvoir présider l'une de ses soirées tranquillement. Force était de constater que cette vie ne serait pas possible bien longtemps, et pesante à tous.

« Bien. Tu as raison. Mais reste avec nous durant les premiers mois de ton enfant. Après, nous chercherons ensemble un petit appartement qui vous conviendrait à tous les deux... Et qui ne soit pas trop loin d'ici !

- D'accord, c'est promis, sourit Olympe. »

La jeune femme serra son amie dans ses bras. Jamais elle ne pourrait lui rendre autant de services que Lucile lui en avait rendus jusque-là, il lui faudrait au moins deux vies entières pour accomplir cette mission. Mais en un sens, cette décision rassurait Olympe. Se retrouver seule avec un nourrisson, dans les premiers temps, était une pensée terrifiante. Elle n'y connaissait rien, et n'avait plus sa mère pour la conseiller. Lucile lui serait d'un soutien précieux, tout comme Gabrielle qui a déjà eu un fils, hélas décédé. En attendant de chercher le nouveau logis d'Olympe, Camille et Danton lui avaient offert de meubler sa chambre actuelle, afin que l'arrivée de ce bébé tant attendu se passe le mieux du monde. Un berceau de bois trônait désormais au pied du lit d'Olympe, ainsi, elle pourrait le voir s'endormir tous les soirs, et aurait toujours un œil sur lui. Lucile lui avait appris à broder une couverture de laine blanche, des layettes et des langes. Une petite commode vint terminer le tout, elle contiendrait tout le nécessaire de l'enfant : biberons en étain, jouets en bois, habits prêtés par Gabrielle - un vrai petit prince ! Dans cette chambre, Olympe se sentait presque chez elle. Tout lui plaisait, tout était à son goût, elle était son refuge, le lieu où elle avait préféré vivre durant les semaines qui avaient suivi la mort de Ronan. Sous son lit, dans une boîte, elle conservait toujours précieusement le mouchoir vert que son amant s'était attaché autour du poignet en signe de ralliement, le foulard rouge qu'il portait autour de son cou, la clé récupérée à la Bastille, et le médaillon offert par Marie-Antoinette contenant des mèches de ses cheveux et de ceux de ses enfants. Ces reliques étaient, avec son bébé, ce que la jeune femme possédait de plus précieux. Elle ne comptait plus le nombre de nuits où elle s'était endormie avec le foulard de Ronan pressé contre son cœur ou contre son nez, pour respirer encore son odeur et l'imaginer allongé à côté d'elle, la serrant dans ses bras. Parfois, elle l'entendait lui murmurer de douces paroles dans son oreille.

« Olympe, mon amour, je t'aime, je veille sur toi, n'aies pas peur. Je t'aimerai toujours... »

Les réveils n'en étaient que plus difficiles. Avait-elle rêvé ces paroles, ou Ronan veillait-il réellement sur elle de là-haut ? Olympe se plaisait à le croire. A force, elle s'en était même persuadée. Mais c'était son jardin secret. Elle n'en parlait à personne, le gardait pour elle, et c'était mieux ainsi. C'était aussi pour cela que la jeune femme rêvait d'avoir son chez elle : avoir cet espace personnel où elle serait seule face au souvenir de son amant, et ainsi pouvoir se reconstruire sans jamais l'oublier.

...

L'agitation était à son comble. Pour l'occasion, Danton et son épouse étaient même venus chez Lucile, en pleine nuit, sortis de leur sommeil paisible par un Desmoulins des plus affolés. C'était le branlebas de combat chez Camille, où sa femme courait dans tous les sens, cherchant alternativement torchons humides, serviettes chaudes et autres bassines de cuivre. Le grand jour était arrivé : le bébé se manifestait, Olympe allait accoucher. Rien ne laissait pourtant présager, au matin de ce 13 mars 1790, que la jeune femme mettrait son enfant au monde le soir-même. Réveillée de bonne heure, elle s'était découvert un grand appétit. Alléchée par du pain frais - la farine était enfin parvenue jusqu'à Paris ! - et le bon café de Lucile, elle s'était laissée aller à déjeuner avec délectation. Malgré ses neuf mois de grossesse, elle continuait ses sorties quotidiennes. Plus de Tuileries, plus de Reine, et même plus de Palais-Royal : Olympe redoutait que son enfant ne vienne au monde dans une voiture ! Simplement un tour du quartier, une visite au club des Cordeliers pour apporter son déjeuner à Camille lorsqu'il y passait sa journée, ou une simple course pour aider Lucile, rien de plus. Ce jour-là, Charlotte avait même fait le déplacement jusqu'à la rue du Théâtre-Français pour voir son amie et écouter bouger son 'petit frère' dans le ventre d'Olympe. L'enfant des rues était ravie, et surtout, elle trépignait d'impatience de voir ce bébé tant attendu. Après un chocolat que la jeune femme offrit à son Petit Chat dans un café proche de la cour du Commerce où vivait Danton, elle était retournée chez Lucile et l'avait aidée à la cuisine et au ménage. Le reste de la soirée se passa calmement, à broder - son nouveau passe-temps favori ! - avec son amie, jusqu'à ce moment... Vers vingt heures, Olympe ressentit les premières douleurs de l'enfantement. Un violent cri lui échappa et elle laissa choir son ouvrage au sol. Soutenue par Camille et Lucile, elle alla s'allonger dans son lit, à respirer comme elle pouvait, en tentant de ne pas paniquer. Rapidement en sueur, supportant difficilement les contractions qui se rapprochaient, elle priait au plus profond de son cœur pour que tout se passe bien, pour que son bébé soit un garçon, et surtout pour qu'il survive. S'il venait à rejoindre son père dans l'autre monde, la jeune femme ne le supporterait pas. Quatre heures plus tard, les contractions étaient assez proches pour que Lucile puisse présager sans trop se tromper que le bébé allait arriver de façon imminente. C'est là qu'elle envoya son époux chercher Gabrielle qu'Olympe réclamait : elle connaissait déjà le processus d'une naissance, elle serait forcément de bon conseil. Et bien entendu, il était hors de question que Danton manque un tel évènement. Desmoulins attrapa le premier manteau venu et fit l'aller et le retour en un temps record. A son arrivée, un cri déchirant d'Olympe, entremêlé de larmes, interrompit la discussion qui s'était installée entre les deux amis et Gabrielle. L'épouse de l'avocat se précipita au chevet de la parturiente puis aida Lucile à lui éponger le front et à changer les serviettes ensanglantées qui recouvraient le lit.

« Allez, courage Olympe, tu y es presque !

- Respire à fond, et maintenant pousse ! »

La jeune femme pressait la main de Lucile dans la sienne tandis que Gabrielle faisait office de sage-femme improvisée. Pendant ce temps, Desmoulins et Danton plaisantaient pour se rassurer et tromper les minutes qui leur semblaient durer des heures. Ravis en cet instant d'être des hommes, ils n'en craignaient pas moins pour la vie d'Olympe et de son enfant. Après tout, la mère de la jeune femme n'était-elle pas morte en donnant le jour à une si belle petite fille ? Enchaînant les verres d'eau de vie, ils attendaient et badinaient, pour oublier. Ce ne fut qu'à deux heures, au matin du 14 mars, que le bébé vint au monde. Des pleurs stridents signalèrent aux deux compères qu'enfin le travail était terminé, et surtout que l'enfant était bien vivant. Ces deux hommes, dont l'un était bâti comme une armoire, se sentirent soudainement... timides ! Ils désiraient entrer, voir la mère et le petit, mais n'osaient pas, et préféraient attendre que leurs épouses viennent les chercher. Olympe, elle, respirait. Epuisée, pâle comme un fantôme et en sueur, elle n'en était pas moins vivante, et heureuse. De grosses larmes coulaient de ses yeux cernés, le long de son visage creusé par la fatigue. Lucile déposa alors dans ses bras un paquet de langes qui s'agitait en couinant : c'était son bébé, il était là, il était réel, c'était certainement le plus beau jour de sa vie.

« Tu avais raison Olympe, c'est un fils... »

Attendrie par ce petit bout de chou qui avait la même forme d'yeux que Ronan, Olympe lui embrassait le front et prenait ses petites mains potelées dans les siennes : les menottes lui parurent minuscules !

« Je crois que tu as deux admirateurs qui meurent d'envie de te voir, ma chère ! sourit Lucile qui fit entrer Danton et Desmoulins. »

Olympe se redressa sur ses coussins et les regardait, les yeux embués de larmes et un sourire radieux lui traversant le visage.

« Ronan a un fils ! Un beau petit garçon qui lui ressemble ! »

Les deux hommes s'approchèrent pour mieux voir le petit qui s'était endormi. Le fils de leur ami, le pied de nez que la vie venait de faire à cette mort qui avait emporté Ronan trop tôt : il était là ! Le bébé ressemblait à son père, en grandissant cette ressemblance serait certainement renforcée. Le jeune paysan revivait à travers ce petit garçon adorable et surtout très attendu.

« Comment vas-tu l'appeler Olympe ? interrogea Lucile. »

Après quelques minutes de réflexion passées à observer le bébé, la jeune femme leva les yeux vers ses compagnons, pendus à ses lèvres.

« Ronan Camille Georges Lucien Gabriel Mazurier. Ronan comme son père, Camille comme toi, dit-elle en désignant Desmoulins, Georges comme toi, ajouta Olympe en montrant Danton, Lucien pour Lucile et Gabriel pour Gabrielle, naturellement. S'il pouvait avoir deux parrains et deux marraines, je vous choisirais tous les quatre mais je vais respecter l'ordre chronologique des choses. Ronan t'a d'abord connu Camille, ainsi que toi Lucile. Je vous présente donc votre filleul... »

Elle tendit alors le petit vers Desmoulins qui le prit précautionneusement dans ses bras, aidé de sa femme. Le grand monument qu'était Danton en était ému aux larmes, qu'il effaça rapidement d'un revers de manche : il avait sa réputation à tenir ! Mais c'était trop tard, Gabrielle l'avait vu et un léger coup de coude dans ses côtes le lui fit comprendre. La jeune femme riait en voyant ce roc qui déchaînait les foules pleurer devant un nourrisson, mais c'était aussi pour cela qu'elle l'aimait, son Danton, pour sa sensibilité et pour son côté paternel très développé.

« Nous serons toujours là pour lui, je peux te le jurer, Olympe. »

Camille était fier de ce filleul en qui il revoyait nettement Ronan. Lucile, quant à elle, était déjà sous le charme du bébé. Mais l'heure était au repos, ils en avaient tous besoin, et surtout Olympe qui ne pouvait plus s'empêcher de bâiller. La nouvelle marraine déposa le bébé dans son berceau et le recouvrit avec la couverture brodée par sa maman, couverture à laquelle il faudrait désormais rajouter les initiales du nouveau-né ! Un dernier baiser sur le front d'Olympe et tout le monde était dehors, prêts à boire un ultime verre d'eau de vie avant de retrouver un sommeil bien mérité. Seule dans sa chambre, éclairée par une maigre bougie en fin de vie et vouée à s'éteindre, Olympe admirait son bébé qui dormait comme un ange.

« Ronan, tu as un fils. Il est beau, il te ressemble. Il accomplira ce que tu n'as pas pu faire, il vengera ta mort... »

Sur ces dernières paroles soufflées dans un soupir, Olympe s'endormit pour le sommeil du juste. Désormais, elle avait une nouvelle raison de vivre et de se battre : Petit Ronan était là.