Chapitre 16 : L'indépendance

Trois mois s'étaient écoulés depuis la naissance du fils d'Olympe. Si, les premiers temps, ce grand changement dans la vie de la jeune femme l'avait beaucoup déroutée et dépassée, elle était à présent maîtresse de la situation. Les semaines qui avaient suivi la naissance de Petit Ronan - le surnom du bébé pour le différencier de son père - n'avaient pas été de tout repos pour Olympe et Lucile. L'enfant ne faisait pas ses nuits et passait le plus clair de son temps à pleurer. La jeune maman le berçait, le nourrissait ou le langeait sans que la situation ne change. Pour qu'elle puisse se reposer et reprendre des forces, Lucile la remplaçait pendant des heures, salutaires à Olympe qui pouvait ainsi dormir. Cette mauvaise passe inquiétait la jeune maman, mais ce ne fut qu'un bref moment dans la vie du petit garçon. Au bout de quelques semaines, il dormait aussi profondément qu'un ours en hibernation, et ronronnait dans son berceau, au pied du lit de sa mère. Son appétit grandissait, il devenait un beau bébé tout rond et fort, aux bonnes grosses joues roses et aux boucles châtaines, héritage commun de ses parents. La forme de ses yeux rappelait fortement ceux de Ronan, il avait également son nez, et la finesse des traits d'Olympe. Dieu l'avait dessiné pour qu'il soit le savant mélange de la jeune femme et de son amant, point trop de traits d'un l'un ou de l'autre, juste ce qu'il fallait. Olympe était fière de ce fils qui grandissait bien et promettait de dépasser l'âge de la petite enfance. Elle faisait partager sa joie à ses proches : Lucile et Camille le couvraient d'attentions et de cadeaux Gabrielle et Georges également. Quant à Charlotte, elle venait plus que de coutume chez les Desmoulins pour visiter son 'petit frère'. Prévenue par l'intermédiaire de Danton de la naissance du petit, elle était venue le 17 mars, trois jours après l'accouchement, pour saluer Olympe.

« Tu veux le prendre dans tes bras, Charlotte ? »

La gamine avait hésité, souri, rougi, puis accepté.

« Oh la la, il est minuscule ! J'ai peur de le casser !

- Mais non, rassure toi, il est solide ! »

Ce bébé qui lui devait la vie charmait la jeune fille. Elle le trouvait mignon à croquer et était parvenue à trouver la meilleure des solutions pour l'endormir : elle lui racontait sa vie dans les rues de Paris, ou les aventures rocambolesques de 'Tonton' Danton. Bercé par sa voix d'enfant presque adolescente, douce et posée, Petit Ronan se calmait et fermait ses paupières.

« Si un jour j'ai besoin d'une nourrice, Charlotte, je ferai appel à toi ! riait Olympe en voyant le talent de la petite à endormir son fils.

- J'accepte la mission ! »

L'enthousiasme de Charlotte faisait plaisir à voir. Si bien entourée, devenue une mère épanouie, Olympe commençait enfin à remonter la pente. Ronan serait le seul homme de sa vie, elle refusait tout mariage ou une quelconque romance, mais elle voulait tout de même vivre. Avoir des amis, élever son fils, le rendre fier de l'image laissée par son père, reprendre possession des terres des Mazurier comme son amant en rêvait, et pourquoi pas se réconcilier avec Solène, voilà tout ce qu'espérait à présent cette jeune femme devenue plus mature que ses vingt ans ne le laissaient penser. Et, durant ces six derniers mois à regarder son fils grandir, Olympe reprenait espoir. Cette année 1790 s'annonçait calme. Aucun incident ne venait la secouer ou la troubler. Les Parisiens manifestaient à nouveau de l'amour pour leur souverain et étaient contents de le savoir à Paris, parmi eux. Ce n'étaient que de bons présages, Petit Ronan grandirait dans un monde redevenu stable. La jeune femme nourrissait même l'espoir de pouvoir revoir Marie-Antoinette, de lui parler à nouveau comme elle l'avait fait quelques mois plus tôt, et même de lui présenter son fils. Peut-être avait-elle finalement exagéré ses craintes, et que cette 'colère que personne ne pourra contenir' s'était tout simplement apaisée avec le retour des souverains dans la capitale. Ce début de mois de juillet, ensoleillé et chaud, promettait d'être magnifique. Olympe en profitait pour rechercher, aidée de Lucile, un modeste appartement qu'elle habiterait avec Petit Ronan. Elle ne voulait pas s'éloigner des Desmoulins, alors elle parcourait les rues proches de celle du Théâtre-Français pour trouver son bonheur. Et ce bonheur, elle le trouva rue de Condé, presque parallèle à celle où vivaient Lucile et Camille, et donc à quelques minutes de chez eux. Un soulagement pour la jeune femme qui ne pouvait rêver mieux. Son fils allait vers ses quatre mois et il était temps pour elle de prendre sa vie en main. Olympe ne pouvait pas travailler. Bien que la Révolution ait apporté son lot d'idées nouvelles et de libertés, les femmes n'en étaient pas mieux considérées. A cette idée, la jeune femme repensa à cette amie qu'elle s'était faite un an plus tôt, cette Olympe de Gouges, qui militait pour les droits des femmes. Sans doute serait-elle scandalisée de voir que cette jeune personne courageuse avec son fils à charge ne pouvait espérer trouver un emploi pour subvenir à ses besoins. Une ancienne sous-gouvernante des Enfants de France ne pouvait pas devenir ainsi lingère ou boutiquière ! Comment aurait-elle pu faire, de toute façon, pour travailler et garder son fils ? Olympe avait bien pensé chercher un emploi de couturière, mais avec la fin de la monarchie absolue, les femmes de la petite noblesse parisienne avaient déserté la France et ses ateliers, où les plus belles robes étaient faites sur mesure. Il n'était plus de bon ton d'avoir sa couturière attitrée et seule Rose Bertin, la modiste de la Reine, avait osé rester dans la capitale où elle continuait fidèlement d'habiller la souveraine. Ce fut une nouvelle fois grâce à Danton qu'Olympe trouva une solution. Par l'ami d'un ami, lui-même ami d'un autre ami, il obtint que la jeune femme reçoive une pension annuelle pour subvenir à ses besoins de veuve avec un enfant à charge. Une nouvelle dette qu'Olympe pouvait désormais ajouter à sa longue liste ! La séparation d'avec les Desmoulins fut difficile, et les larmes se mêlaient aux promesses. Lucile s'était habituée à avoir sa petite protégée à ses côtés, Olympe aimait se sentir entourée et redoutait quelque peu la solitude, une solide amitié les liait désormais. Mais ce n'était pas un adieu, elles le savaient, après tout Lucile et Camille étaient les parrains de Petit Ronan et ils vivaient à quelques pas de chez la jeune femme.

...

14 juillet 1790. Une date ô combien symbolique pour tout le monde. Pour les Parisiens, c'était la victoire sur la monarchie absolue. Pour Louis XVI et Marie-Antoinette, c'était le début de la descente aux enfers. Pour Olympe, c'était l'anniversaire de la mort de Ronan. Et pour tous, c'était la fête de la Fédération que les Parisiens voyaient comme la réconciliation entre le peuple et ses souverains. Depuis deux semaines, La Fayette mettait tout en place pour qu'une grande fête soit célébrée au Champ-de-Mars en l'honneur de la première année de la prise de la Bastille. Une immense arène, semblable à un cirque, avait été construite sur cette place, et pas moins de mille deux cents ouvriers avaient été mobilisés. La Fayette lui-même, en chemise, avait participé aux travaux et Louis XVI en personne avait donné le premier coup de pioche. L'ambiance était excellente et les gens étaient heureux : un contraste complet avec l'année précédente où la lourdeur du climat parisien trahissait la colère de tout un peuple. Olympe passait parfois non loin des travaux pour en observer l'avancement, et se demandait si elle assisterait à cette journée. Son cœur lui disait de partir à Barbechat pour se recueillir avec son fils sur la tombe de Ronan, mais elle n'osait pas entreprendre ce voyage seule. D'un autre côté, elle ne voulait pas manquer cette journée importante qu'elle voyait comme le renouveau de la monarchie et où elle verrait sûrement la Reine. Lorsqu'arriva le 14 juillet, Olympe trancha : elle ferait les deux. Tôt le matin, son petit garçon de quatre mois dans les bras, elle s'était rendue au Champ-de-Mars pour avoir une bonne place. Rapidement, la foule s'y pressa. Lucile, Camille, Danton et Gabrielle - qui avait donné naissance à un fils un mois plus tôt - l'y rejoignirent rapidement. Jamais Olympe n'avait vu un tel spectacle. Après que l'évêque d'Autun, Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord, ait célébré la messe, Louis XVI prêta serment et jura fidélité à la Nation. Olympe pouvait voir, de sa place, Marie-Antoinette qui tenait dans ses bras le petit Dauphin, et Madame Royale, collée à la droite de sa mère. Le cœur de la jeune femme se serra. La Reine lui semblait absente. Cette fête, que le Roi prenait à cœur, du moins le montrait-il, ne captivait pas la souveraine. Ce n'était pas Versailles, cela ne correspondait pas à l'idée qu'elle se faisait de la monarchie. Lorsque La Fayette apparut au centre de l'arène, monté sur un bel étalon blanc, suivi par ses soldats dont le sombre Comte de Peyrolles, Olympe se mit à regarder ce défilé haut en couleurs et en chaleur humaine. La ribaude tenait la main de la bourgeoise, l'officier saluait l'ouvrier. Tous étaient sur un pied d'égalité. Olympe était fascinée de voir ce peuple reprendre en cœur un Te Deum, peuple qui, un an auparavant, réclamait la tête et le cœur de la Reine, et peignait son Roi comme un pourceau.

« Les Parisiens sont versatiles. Un jour ils t'honorent, le lendemain tu n'es plus rien... souffla-t-elle à l'oreille de Lucile. »

L'épouse de Camille hocha de la tête en signe d'approbation. Lorsque la fête fut terminée, en début d'après-midi, Olympe prépara un petit bagage pour elle et son fils, et partit avec Lucile en direction de la Bretagne. Gabrielle aurait voulu les suivre, mais elle restait à Paris avec son nourrisson et les accompagnait par la pensée. Deux jours de route attendaient les deux amies et le petit garçon. Ce voyage, Olympe l'avait déjà fait un an auparavant, avec le cercueil de Ronan à l'arrière de la charrette que Danton leur avait trouvée. Elle s'en souvenait comme si c'était la veille, c'était douloureux. Ce voyage fut un épisode éprouvant dans la vie de la jeune femme, elle savait que cette sorte de pèlerinage allait faire ressurgir de nombreux souvenirs dans son esprit, mais elle l'estimait nécessaire et normal. Elle ne pouvait célébrer ce 14 juillet à Paris sans aller se recueillir sur la tombe de l'homme qu'elle aimait et qui était mort un an plus tôt pour ses convictions. Ce fut donc le 16 juillet qu'elle arriva en Bretagne avec Lucile et son bébé. L'air doux et pur qui soufflait lui chatouillait les narines, ses cheveux volaient au vent. Lorsqu'Olympe trouva la tombe de Ronan, elle resta figée un long instant. Tenant son fils dans ses bras, elle regardait la croix de bois fixement. Une larme perla au coin de ses yeux. Les souvenirs remontaient. Ce jour maudit, les premières semaines de solitude, l'enterrement, la crainte des rébellions, sa grossesse. Un an de la vie d'Olympe venait de défiler dans sa tête. Petit Ronan, quant à lui, dormait dans ses bras sans comprendre, mais pour la jeune mère, les 'présentations' étaient faites. Elle déposa quelques fleurs sur le petit carré d'herbe qui entourait la croix, et repartit vers Lucile qui l'attendait un peu à l'écart. Un jour, elle le savait, ce serait son fils qui irait fleurir cette tombe sacrée, mais, en attendant, il fallait rentrer à Paris.