Chapitre 17 : Correspondance secrète
La vie reprenait son cours, et le temps passait vite, peut-être trop vite au goût d'Olympe. Le mois de juillet lui semblait loin, tout comme son départ de chez Lucile et Camille. Cela faisait quatre mois que la jeune femme les avait quittés pour vivre dans son appartement de la rue de Condé. La solitude était sa plus grande peur, elle la redoutait. La mort de Ronan lui avait ôté une partie d'elle-même, et, depuis, elle craignait de se retrouver seule sans plus personne pour l'épauler. Bien sûr, les Desmoulins et les Danton lui rendaient des visites fréquentes, et leurs dîners n'en étaient que plus chaleureux, mais il manquait une présence au côté d'Olympe pour qu'elle se sente pleinement en confiance. Ce n'était plus comme lorsqu'elle passait son temps avec Lucile. A cette époque, elles étaient deux, s'entendaient à merveille, elles causaient, brodaient, cuisinaient, c'était vivant. Et puis, parfois, Olympe se glissait avec son amie au club des Cordeliers pour suivre le fil des évènements politiques. Depuis, sa vie lui semblait calme, bien que ses journées fussent toujours complètes : entre le ménage, la cuisine, les soins auprès de son fils et ses sorties quotidiennes, elle ne trouvait plus de temps pour s'ennuyer, ni pour aller aux Tuileries. La dernière fois qu'Olympe avait vu la Reine, c'était le 14 juillet pour la fête de la Fédération, il lui semblait que c'était une éternité. Elle aurait aimé la revoir de loin, avec son fils dans les bras, pour que la Reine puisse le voir. En attendant, la jeune femme organisait cette nouvelle vie qui commençait pour elle. Et, entre autres, elle voyait Charlotte beaucoup plus souvent qu'auparavant. La jeune fille allait vers ses treize ans, elle devenait une adolescente, et la vie dans les rues de Paris n'en était que plus risquée. Lorsqu'elle arpentait la capitale à dix ans, on la surnommait le 'Petit Chat Écorché du Palais-Royal', parce qu'elle était mignonne comme un chaton, qu'elle se faufilait partout et qu'elle était serviable. Mais en grandissant, ses formes de jeune fille se dessinaient, elle n'était plus le garçon manqué agile qui avait tiré Ronan et ses amis de bien des mauvais pas. Ainsi, Olympe lui proposa, lorsque Charlotte en aurait décidé le moment, de venir vivre avec elle et Petit Ronan. La presque-adolescente ne pourrait pas passer toute sa vie à errer dans les rues, alternant ses domiciles provisoires entre ses bonnes adresses, et à suivre Danton un peu partout. Olympe s'engagea même à lui donner quelques leçons pour la former, comme elle le faisait jadis avec Madame Royale, la fille de la Reine. Pour la jeune maman, madame de Gouges avait raison : les femmes méritaient tout autant que les hommes d'être instruites, c'était leur meilleure arme pour s'imposer dans la société et pour ne jamais se laisser manipuler. Charlotte en aurait forcément besoin un jour ou l'autre. En contrepartie, le Petit Chat s'occuperait de Petit Ronan lorsqu'Olympe sortirait, ce qui lui offrirait l'occasion de retourner aux Tuileries, et, pourquoi pas, elle l'espérait, de pouvoir reparler à Marie-Antoinette.
...
Novembre 1790. Lorsque Charlotte finit par accepter la proposition d'Olympe, la jeune femme en fut ravie. Enfin son logis allait retrouver une vie et un entrain comme elle en rêvait. Elle avait l'impression de se fonder une nouvelle famille, avec un mélange de petite sœur et de fille adoptive, et son bébé qui grandissait à vue d'œil. Petit Ronan aurait un an dans quatre mois, c'était un beau petit garçon vif et joyeux. Curieux de tout, il faisait tourner sa maman en bourrique. Marcher à quatre pattes dans toute la maison pour toucher à tout ce qu'il trouvait était son jeu favori et, pour se faire pardonner, il alternait grimaces et adorables frimousses qui faisaient rire Olympe. L'arrivée de Charlotte imposa un certain nombre de changements dans l'appartement de la jeune femme. Désormais, le Petit Chat occuperait la même chambre que son petit frère de cœur, Olympe aurait la sienne juste à côté. Au bout du couloir se trouverait le nouveau salon, qui faisait jusqu'à présent office de chambre à la maîtresse de maison. A côté enfin se trouverait l'atelier où la jeune femme brodait et cousait, principalement pour son fils, mais également pour elle-même et pour ses amies. Cette petite clientèle arrondissait ses fins de mois, lui permettait de vivre mieux, d'héberger Charlotte et de plus gâter son bébé. On en était là lorsque l'automne se préparait à mourir pour laisser place à l'hiver. La fin du mois de novembre s'annonçait rude, mais rien n'arrêtait Olympe. Elle ne pouvait plus résister à l'envie d'aller aux Tuileries. Confiant sa maison à Charlotte, qui s'avérait une aide très efficace, elle se recouvrit avec une large cape noire et prit son fils dans ses bras. En parcourant ce chemin, Olympe se revoyait presque un an plus tôt, alors enceinte et toujours en proie au chagrin, venir timidement s'accrocher aux grilles du palais pour apercevoir Marie-Antoinette et ses enfants. Là, c'était différent. La haine n'était plus là, tout du moins était-elle apaisée. D'ailleurs, les Parisiens ne s'attroupaient plus autour des Tuileries pour voir la souveraine passer, l'effet d'attraction était terminé, ce n'était plus une nouveauté à voir absolument. Ainsi, lorsque la jeune femme arriva au niveau des grilles, elle était pratiquement seule parmi quelques rares curieux venant encore observer la promenade royale. Pour que Petit Ronan soit plus facilement visible de loin, elle écarta le bord de sa cape, et guetta le regard de la souveraine. De son côté, Marie-Antoinette marchait au bras de la fidèle Princesse de Lamballe, sa grande amie de Versailles qui avait souhaité l'accompagner aux Tuileries. Derrière les deux femmes étaient Marie-Thérèse-Charlotte et son petit frère, qui s'amusaient ensemble. Ils ne prêtaient pas attention à ce qui les entourait, mais la Reine finit par voir au loin Olympe, tenant son petit garçon dans les bras. Elle arrêta sa marche et fixa la jeune femme. Un maigre sourire se dessina sur ses lèvres. Madame de Lamballe regardait elle aussi la visiteuse, qu'elle reconnut à son tour. Elle avait côtoyé Olympe durant peu de temps lorsqu'elles étaient à Versailles, la faveur de madame de Polignac étant à son comble, Marie-Thérèse de Lamballe s'était légèrement effacée. Mais dans ses souvenirs, la sous-gouvernante des petits princes était quelqu'un de bien avec qui elle s'entendait à merveille, et très apprécié de la Reine. Petit Ronan s'amusait de voir Madame Royale et son frère jouer. Il n'avait dans son entourage enfantin que le petit Antoine Danton, âgé de cinq mois, mais aucun compagnon de jeu. A la vue de ces enfants, il s'agita en tendant ses petites menottes potelées vers les deux Princes, ce qui amusa la Reine. Olympe le retenait avec peine dans ses bras, et le retour de la souveraine et ses enfants dans les Tuileries fut le seul moyen de calmer son fils. La jeune femme se sentit triste. L'ivresse de remonter le palais jusqu'au Pavillon de Flore et de marcher dans le long couloir sombre lui manquait. Mais ce fut un jour unique et exceptionnel. Son vœu d'apercevoir Marie-Antoinette de loin était comblé, elle repartit donc chez elle.
...
Le lendemain matin, Olympe fut réveillée par des coups assenés contre sa porte. Qui pouvait venir la déranger à huit heures alors qu'elle n'attendait personne ? Ces coups répétés allaient finir par réveiller son fils, ce qui la mit de mauvaise humeur. En ouvrant la porte, elle revit cette madame de Tourzel qui l'avait conduite jusqu'à Marie-Antoinette presque un an plus tôt. Le cœur d'Olympe se mit à cogner fort dans sa poitrine. Déjà, elle était prête à aller enfiler sa cape et vêtir son fils pour marcher jusqu'aux Tuileries, mais le calme de la gouvernante des petits Princes doucha son enthousiasme. Louise-Élisabeth de Tourzel n'avait pas le même air comploteur que lorsqu'elle avait abordé Olympe en pleine rue, elle ne devait certainement pas être là pour l'emmener secrètement.
« Madame de Tourzel, que faites-vous chez moi ? Et comment m'avez-vous trouvée ?
- C'est mon secret, j'ai mes informations, cela ne vous concerne pas. Je ne peux rester bien longtemps, mais la Reine m'a donné ceci pour vous... »
Elle tendit un papier à Olympe, qui l'attrapa d'une main tremblante, redoutant ce qui pouvait se trouver à l'intérieur.
« Je dois partir. Au revoir, mademoiselle.
- Madame.
- Oui ?
- Non, je disais 'madame', pas 'mademoiselle'. Je ne me nomme plus du Puget, mais Mazurier.
- Si cela vous fait plaisir... Adieu ! »
Olympe haussa les épaules. Si, pour Louise-Élisabeth de Tourzel, ce détail était insignifiant, pour la jeune femme, il était d'importance. Outre que cela la rapprochait de Ronan, il lui permettait de rester anonyme, une Parisienne parmi tant d'autres. Refermant la porte, elle partit se blottir dans un fauteuil pour découvrir ce que Marie-Antoinette lui avait écrit.
« 3 décembre 1790.
Ma chère Olympe,
J'ai été bien heureuse de t'apercevoir hier aux Tuileries, et de voir à quel point tu as un beau petit garçon. Il te ressemble, et je suis certaine qu'il deviendra un homme bien. Comment l'as-tu appelé ? Je ne peux plus te recevoir comme je l'ai fait il y a un an, c'est trop risqué pour moi, je n'ai droit qu'à peu de visites, mais aussi pour toi, être un de mes proches n'est plus de bon ton dans ce Paris si instable. Je t'en prie, donne-moi de tes nouvelles par le biais de madame de Tourzel, elle se rend fréquemment au Palais- Royal, tu l'y trouveras aisément. Dans deux jours, nous partons à Saint-Cloud pour passer les mois d'hiver, l'air y est plus sain. Nous serons de retour en février.
Bien amicalement,
Marie-Antoinette »
Olympe serra le billet contre son cœur. La Reine ne l'oubliait pas, sa visite lui avait fait plaisir, la jeune femme était comblée. Bien décidée à lui répondre avant son départ pour la campagne, Olympe s'installa devant sa petite table pour lui rédiger un billet qu'elle porterait à la nouvelle gouvernante des Princes l'après-midi même.
« Votre Majesté,
Vous apercevoir, même de loin, fut un réel bonheur pour moi, ainsi que de vous avoir presque présenté mon fils. Il s'appelle Ronan, comme son père, et aura bientôt un an. Il est tout pour moi, ma seule raison de vivre. Je comprends vos craintes, ainsi mes visites se limiteront désormais aux grilles des Tuileries, mais je vous promets de revenir vous voir le plus souvent possible lorsque vous serez revenue à Paris.
Avec tout mon respect et mon amitié,
Olympe »
La jeune femme sabla, plia et cacheta la lettre qu'elle rangea dans son bureau, en attendant de la porter au Palais-Royal. Olympe connaissait l'antipathie profonde que la Reine inspirait à Charlotte, or l'enfant était trop bavarde. Une correspondance avec Marie-Antoinette finirait par se savoir, et cela, Olympe ne le voulait pas. Elle préféra donc la cacher en attendant de se préparer pour sortir.
...
Il était temps pour la jeune femme de sortir faire sa tournée parisienne habituelle. Confiant Petit Ronan à Charlotte, Olympe s'habilla, prit la lettre, qu'elle cacha dans son décolleté, et partit affronter le froid. Par chance, elle trouva une voiture rapidement et arriva au Palais-Royal en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire. Là commença la réelle recherche. Si Louise-Élisabeth de Tourzel s'y promenait régulièrement, le lieu était assez vaste pour que les deux femmes se croisent sans jamais se retrouver. Olympe s'installa sur un banc qui lui permettait de surveiller la rue menant aux Tuileries en venant du Palais-Royal : il lui serait impossible de manquer la gouvernante si elle passait par là. Et elle avait vu juste : quelques instants plus tard, l'ombre recouverte d'une cape noire en fourrure qui l'avait réveillée le matin marchait furtivement le long des arcades du palais. La jeune femme se leva et se précipita à sa rencontre.
« Madame de Tourzel, excusez-moi de vous aborder ainsi mais...
- Mais vous avez un billet à transmettre à la Reine ?
- Exactement. Le voici.
- Il lui sera remis dès que je rentrerai aux Tuileries.
- Merci, madame. Au revoir. »
Louise-Élisabeth ne s'éternisa pas. Elle continua son chemin, avec le billet glissé dans son aumônière. Olympe repartit vers la rue de Condé, à pied cette fois, sans se rendre compte qu'au loin, un homme l'observait. Venant du Café de Foy, Robespierre passait le long des arcades avant d'apercevoir la jeune femme parler à une autre personne. Ce n'est qu'en s'approchant qu'il put voir le visage de l'interlocutrice d'Olympe. L'avocat d'Arras ignorait son identité, mais il se promettait de savoir qui était la femme vêtue de noir qui marchait vers les Tuileries, et à qui l'amie de Camille venait de tendre un papier. Olympe, elle, errait dans les rues. L'air était sec et doux, seul le vent refroidissait l'atmosphère. C'était une belle occasion pour marcher un peu avant l'hiver et son beau manteau blanc. Errant, perdue dans ses pensées, elle heurta de plein fouet un homme d'une cinquantaine d'années.
« Olympe ! Mais où étais-tu passée ? Je t'ai cherchée durant des jours, j'ai cru que tu étais morte ! »
La jeune femme reconnut son père. Avec cette rencontre, c'était tout un lot de souvenirs qui remontaient à la surface. Elle ne l'avait plus revu depuis le jour où elle avait sauvé Ronan d'une mort certaine, en le libérant de la forteresse et en le confiant aux bons soins de Charlotte. Ce qui remontait donc à loin. Ainsi, la surprise était immense des deux côtés. Ce père aimant, bien que pas toujours compréhensif, retrouvait sa fille chérie, tandis que pour Olympe, c'étaient surtout les souvenirs qui lui étaient liés qui revenaient à sa mémoire.
« Olympe, laisse-moi te regarder. Tu as bien changé mais tu es toujours aussi belle, ma fille. Viens dans mes bras ! »
Avant d'avoir pu répondre ou réagir, la jeune femme était blottie dans les bras paternels. Elle redoutait cet instant, l'instant fatidique où elle devrait le revoir et tout lui raconter, mais, d'une certaine façon, c'était bon de se sentir protégée. Délaissant ses craintes, elle enroula ses bras autour du cou de son père et profita de ces retrouvailles inattendues. Des larmes humidifiaient les yeux de la jeune femme. Le Lieutenant du Puget représentait la Bastille et Ronan en vie, mais c'était avant tout son papa, l'homme qui l'avait élevée et lui avait permis d'entrer au service de la Reine. En un sens, elle lui devait tout, toute sa vie, qui aurait été bien différente sans lui.
« Père, toi aussi, tu m'as manqué, mais je ne pouvais pas... J'avais peur...
- Viens, allons-nous asseoir dans un café, et raconte-moi tout. »
Il déposa un baiser chaleureux sur le front de sa fille et lui offrit une tasse de chocolat. Durant deux heures, Olympe lui raconta ce qu'était devenue sa vie depuis la prise de la Bastille. La mort de Ronan - dont André se souvenait mais dont il ignorait qu'il était devenu l'amant de sa fille - son changement de nom avec le faux contrat de mariage, son hébergement chez les Desmoulins, la naissance de son fils, son appartement de la rue de Condé avec Charlotte. Elle lui expliqua aussi son long silence, la peur qu'elle avait pour lui, son espérance qu'il la croie en sûreté loin de Paris.
« Ainsi, j'ai un petit-fils, un petit Ronan. Je serais heureux de le voir, et, si tu as besoin d'aide, n'hésite pas à me le confier, je n'ai pas perdu mes habitudes de vieux père ! »
Olympe se mit à rire. André était attentionné, bon, généreux, mais parfois en décalage total avec sa fille. Il n'en était pas moins son papa, elle en était fière. Elle lui prit la main et le regarda en souriant.
« Et toi, père, que deviens-tu ?
- Je vis toujours rue du Temple. Je crois bien que seule la mort pourra me déloger de cette maison ! s'amusa le vieil homme. Après la prise de la Bastille, les soldats ont peu à peu été réaffectés dans d'autres lieux de la capitale. A mon âge, je n'étais plus très utile. J'ai quitté mes fonctions et, depuis, j'aide un de mes amis limonadier. Je n'aurais jamais pensé à une telle reconversion ! »
Olympe se blottit contre son père et posa sa tête sur son épaule. A cet instant, elle n'était plus une mère de famille, une veuve ou une jeune femme dans la tourmente. Elle redevenait une petite fille, ou l'Olympe de 1788, la sous-gouvernante des Enfants de France, dont le seul souci était la santé du premier Dauphin. Mais ce temps-là était révolu, et il fallut bien se quitter. André du Puget comprenait que désormais sa fille avait sa vie, qu'elle ne reviendrait pas vivre avec lui, mais, maintenant qu'ils savaient mutuellement ce qu'ils étaient devenus, l'ancien Lieutenant ne voulait plus perdre Olympe de vue. Ils se reverraient, d'ailleurs ils se l'étaient promis. Et il voulait connaître son petit-fils. Ces retrouvailles que la jeune femme redoutait tant s'étaient passées à merveille. Point de reproches, pas trop de questions douloureuses, tout était parfait. Une dernière accolade, un dernier signe de la main, et chacun repartit de son côté, le cœur léger.
