Chapitre 19 : Le Champ-de-Mars

Olympe avait eu raison de penser que la fuite de Louis XVI et sa famille leur porterait un préjudice sérieux. Depuis le retour forcé de la famille royale vers les Tuileries, approcher le palais était devenu mission quasi impossible. Maintes fois la jeune femme avait quitté son domicile pour tenter d'apercevoir la Reine dans les jardins, ou au moins pêcher quelques informations auprès de madame de Tourzel, mais elle n'obtint ni l'un, ni l'autre. Fin juin, elle avait rejoint Danton au Palais-Royal, où il avait souvent l'habitude d'aller. Occupé à exposer ses nouvelles convictions - le Roi avait trahi son peuple, seule une République pouvait correspondre à la nouvelle France ! - à ses camarades Cordeliers, il vit apparaître Olympe à l'entrée du Café de Foy. S'excusant brièvement, il la rejoignit.

« Olympe ? Que fais-tu là ?

- Je te cherchais. Que se passe-t-il aux Tuileries ? D'ordinaire, Marie-Antoinette se promène dans les jardins avec ses enfants, on peut s'approcher des grilles. Là j'en reviens, un membre de la Garde Nationale m'en a vigoureusement arrachée en m'attrapant par le bras. Regarde un peu les traces qu'il m'a faites, cet idiot ! conclut-elle en désignant ses hématomes au chef des Cordeliers.

- Depuis le retour de Varennes, la surveillance de Louis XVI a été augmentée. La Fayette est le grand responsable de cette fuite, il n'a pas eu d'autre choix que de réparer sa négligence ! Toute sortie sans soldats pour les surveiller est désormais proscrite, chaque courrier est épluché, et personne ne peut plus sortir des Tuileries, seuls les gardes nationaux peuvent y entrer.

- Je vois... Merci, Georges. À bientôt ! »

Le colosse du Palais-Royal n'eut pas le temps de répondre à la jeune femme, ni même de comprendre sa réaction, qu'elle avait déjà tourné les talons et quitté le café. Haussant les épaules en la regardant partir, il soupira longuement avant de retrouver ses compères. Olympe, elle, était furieuse contre La Fayette, contre tous ceux qui réclamaient la République sans chercher à comprendre les craintes ressenties par Louis XVI et Marie-Antoinette, contre les gardes nationaux. Contre tout le monde, en fait. Désormais, elle ne pourrait plus voir sa souveraine et ses chers petits Princes, quant à madame de Tourzel, il ne fallait plus compter la voir rôder au Palais-Royal. Non seulement elle ne parlerait plus à la Reine, mais elle ne pourrait plus lui écrire. En effet, cette fuite était un bel échec. Il aurait fallu réussir ou rester, mais là, l'abîme qui séparait la famille royale de son peuple était creusé et achevé, un retour en arrière n'était plus possible. Ce ne fut que quelques jours plus tard, alors qu'Olympe dînait chez Lucile et Camille avec son fils et Charlotte, que la jeune femme en apprit davantage sur la situation. Installée à table entre Petit Ronan et sa colocataire, elle tendait son assiette à Lucile qui la remplissait de potage. Desmoulins, achevant un verre de vin, entama la conversation.

« Les tensions à l'Assemblée sont de plus en plus pesantes. Maximilien réclame la République, la déchéance du Roi et même son procès ! Mais peu de Jacobins le suivent dans cette idée. Bailly veut maintenir la thèse de l'enlèvement, cet homme est fou ! En tout cas, Louis XVI a été démis de ses fonctions une semaine après sa fuite, il n'est plus rien. Maintenant, parler de République est tabou, les députés réfutent ce terme, on parle de monarchie constitutionnelle. Mais je rejoins Danton, cette étape est révolue ! »

Olympe ne bronchait pas et préférait se taire. Elle n'aimait déjà pas Robespierre avant, mais maintenant qu'il réclamait le procès du Roi, elle le haïssait. S'il ne la considérait pas encore comme une ennemie, l'inverse était vrai. Camille, lui, continuait sa tirade sous le regard passionné de son épouse et celui, admiratif, de la jeune Charlotte.

« Hier, Chaumette nous a présenté, à Danton et moi, un Appel à la Nation où il réclame un nouveau gouvernement. Nous l'avons approuvé, le peuple nous suivra, il ne croit plus en Louis XVI qui l'a trahi, partout dans les rues Georges entend le mot République fuser. La République, c'est l'avenir ! Aujourd'hui, nous l'avons présenté à l'Assemblé avec le soutien de Robespierre et d'autres Jacobins, le texte semble avoir plu, mais nous en saurons plus dans les prochains jours. »

Olympe continuait à rester muette. Ayant fini son assiette, elle aida Petit Ronan qui avait de la soupe plein la figure et s'en amusait. Essuyant le visage de son fils, elle n'osait plus regarder Camille dont le regard se posait sur elle.

« Tu es bien silencieuse, Olympe. Je t'ennuie, avec mes discours ?

- Je t'écoute, tout simplement, sourit la jeune femme. Ne sachant pas quoi répondre, je ne dis rien. »

Sa phrase sonnait faux, mais qu'importait. Desmoulins était trop joyeux et festif par nature pour s'offusquer de quoi que ce soit, et les malheurs du petit pour manger sa soupe l'amusaient. Olympe, elle, attendait de voir la suite des évènements. L'Assemblée n'était pas prête à accepter un changement aussi radical qu'une République. Cet entêtement à vouloir enraciner la théorie de l'enlèvement dans l'esprit des Parisiens en était bien la preuve. C'était le moyen de sauver la monarchie et de réconcilier le peuple et son souverain, mais c'était hélas trop tard. Les réclamations des Cordeliers et des Jacobins seraient mal reçues, Olympe pressentait une révolte dans un bain de sang. Elle s'inquiétait pour ses souverains, mais aussi pour ses amis Danton et Desmoulins, car, bien qu'elle ne partage pas toutes leurs idées, elle les respectait énormément et les appréciait comme des amis de longue date. Enfin, l'avenir de son fils était en jeu. Des évènements à venir dépendrait la vie de Petit Ronan : dans quel monde allait-il grandir ?

...

La jeune femme avait raison : le texte ne fit qu'amplifier les tensions entre l'Assemblée et les clubs révolutionnaires. La Garde Nationale fut mobilisée plus que de coutume aux abords de la Constituante en cette deuxième semaine de juillet. Les Cordeliers, de leur côté, s'insurgeaient contre les députés qui faisaient la sourde oreille. Le 15 juillet au matin, Olympe se leva en soupirant. Déjà deux ans que son Ronan l'avait quittée pour un monde meilleur. Que penserait-il de tout cela, s'il était toujours en vie ? Rejoindrait-il Danton et Desmoulins ? Se rapprocherait-il du sombre Robespierre ? Olympe ne le pensait pas capable d'aller aussi loin. D'ailleurs, si son amant était très ami avec Camille et très proche de Georges, il préférait imiter ce dernier en ne s'approchant que de loin de l'avocat d'Arras. Toujours était-il que, prévenue par Charlotte d'une marche des Cordeliers vers le Champs-de-Mars, la jeune femme se prépara en toute hâte pour les y rejoindre. Elle voulait tout savoir, ne rien manquer. Emmenant avec elle sa jeune amie et son fils, elle constata l'ampleur de la foule sur place. Entre trois et quatre mille personnes étaient présentes. Danton était aisément repérable avec sa stature de Minotaure, Desmoulins se tenait à son côté. Trop loin pour les atteindre et leur parler, elle se contenta de patienter. Pour ce qu'elle entendait des rumeurs, il s'agissait d'une pétition allant contre le décret qui rétablissait Louis XVI dans ses fonctions.

« Jamais nous ne reconnaîtrons Louis XVI pour Roi, jamais ! hurla Danton à la foule.

- Jamais ! »

Le retour de voix impressionna la jeune femme. Charlotte les regardait avec des étoiles dans les yeux. En les voyant se battre ainsi pour leurs opinions, elle s'imaginait déjà en Minerve, marchant dans les traces de femmes révolutionnaires telles que Manon Roland et Olympe de Gouges, que son amie continuait de fréquenter ou de croiser au hasard de ses sorties. Six hommes se détachèrent de la foule, Danton en tête. Une partie des manifestants suivit alors le groupuscule, ce qui permit à la jeune femme de se rapprocher. Lorsqu'Olympe put enfin atteindre Camille avec Charlotte, qui tenait son fils avec peine - il était grand et fort pour ses seize mois ! - elle put se renseigner.

« Camille, où vont-ils ? interrogea-t-elle en désignant le détachement de Danton.

- Porter la pétition à l'Assemblée. Des Parisiens les suivent. C'est par la force et le nombre que nous parviendrons à imposer nos idées ! »

Déjà Camille repartait pour suivre ses compères. Olympe décida de les suivre pour mieux voir la tournure qu'allaient prendre les évènements. Charlotte, fatiguée de porter Petit Ronan, préféra rentrer.

« Rejoins-nous dès que tu en sauras plus ! »

Olympe acquiesça puis partit. Rapidement, elle se sentit un peu seule. Rares étaient les femmes qui faisaient partie de cette marche à travers Paris pour aller au Manège des Tuileries où siégeait l'Assemblée. Mais qu'importait, curieuse, elle voulait savoir. En arrivant, elle vit des canons tournés vers la foule et une surenchère de gardes nationaux. Cette situation n'était pas en faveur des manifestants. Danton entra dans l'Assemblée pour en ressortir, furieux, quelques instants plus tard.

« Mes amis, les députés viennent de voter le décret rétablissant Louis XVI dans ses fonctions, c'est une nouvelle trahison ! »

Déjà la foule commençait à s'agiter lorsque la cavalerie, Peyrolles en tête, arriva sur place pour éparpiller les manifestants. Olympe était bousculée par les uns, heurtée par les autres. Chacun déguerpissait de son côté, les plus courageux restaient. Lorsqu'elle se retourna, le Comte de Peyrolles, hissé sur son étalon, se tenait derrière elle.

« Mademoiselle du Puget ! Quel heureux hasard. Vous ici ? Seriez-vous devenue une 'patriote' ? Vous oubliez d'où vous venez !

- De quoi vous mêlez-vous, monsieur de Peyrolles ? Je suis là où je juge bon de me trouver, et je n'ai pas de compte à vous rendre ! »

Elle allait se retirer lorsqu'il l'empoigna par le bras.

« Vous ne faites pas partie de ce monde, mademoiselle. Vous n'avez rien à faire dans cet accoutrement et parmi ces gens ! Si vous continuez vers ce chemin-là, à fréquenter ce genre de personnes, vous vous perdrez dans l'esprit du Roi et de la Reine... Ils seront bien déçus lorsqu'ils apprendront que vous participez à leur déchéance... J'en serai bien ennuyé, vous feriez une ravissante Comtesse de Peyrolles !

- Lâchez-moi, espèce de brute ! Vous me faites mal !

- Laissez là ! hurla Georges qui s'approchait. Est-ce une façon de traiter ainsi une femme ? Lâche ! »

Danton arrivait à point nommé pour sortir Olympe des griffes de Peyrolles, dont le regard sombre fusilla le Cordelier. Il colla la jeune femme contre lui, faisant de sa grande carrure le meilleur des boucliers pour la protéger. Le Comte préféra reculer et partir avec ses soldats, mais ce n'était que partie remise.

« Ça va, Olympe, il ne t'a rien fait ?

- Non, ça va. Il m'a juste un peu serré le bras, mais rien d'important. Merci d'être intervenu, en tout cas.

- Aucun problème. Cela dit, maintenant, rentre chez toi. Là, nous partons rue Saint-Honoré, mais nous ne sommes pas à l'abri de représailles. L'Assemblée s'obstine à ne pas nous écouter, et nous n'allons pas nous laisser faire ! »

Olympe déposa un baiser sur la joue de son ami et fila rue de Condé. Danton, lui, traversa le groupe d'émeutiers restés sur place en tendant un bras vengeur.

« Au club des Jacobins, venez ! »

En marchant dans les rues pour retourner chez elle, Olympe ne cessait de se répéter la scène avec Peyrolles dans sa tête. Cet homme était fou et odieux. Se permettre de se mêler de sa vie, de lui faire du chantage et de mentir à la Reine sur ses activités, qu'était-il pour cela ? Quant à ses allusions à un éventuel mariage, rien que l'idée dégoûtait la jeune femme, mais la surprenait également : il l'avait proprement ignorée jusqu'à ce jour ! Simples menaces ? Délire purement cruel pour la terroriser ? A vrai dire, peu importait à Olympe qui ne se rendait même pas compte qu'elle en parlait à haute voix.

« Après Ramard, Peyrolles ? Mais ils se sont passé le mot ou quoi ! »

Outre que le père de son fils resterait à jamais son seul amour et son seul amant, elle refusait toute liaison avec cette brute qui tirait volontiers sur le peuple. Frottant une nouvelle fois son bras pour soulager sa douleur et effacer les dernières traces de la scène, Olympe regagna son domicile pour découvrir avec bonheur que son fils faisait ses premiers pas.

...

Deux jours plus tard, Olympe se rendit chez Lucile pour en apprendre davantage sur la suite des mouvements de foule du 15 juillet devant l'Assemblée. Alors qu'elles étaient assises toutes deux à la table du salon autour d'une tasse de thé, Olympe écoutait religieusement son amie lui raconter ce que Camille avait pu lui dire à propos de cette journée. Elle apprit ainsi que Danton et les Cordeliers restés devant l'Assemblée ce jour-là étaient partis retrouver les Jacobins rue Saint-Honoré pour leur raconter le déroulé de leur manifestation. Mais ces derniers venaient de signer leur propre pétition pour destituer Louis XVI de son trône et de ses pouvoirs. Seul Robespierre s'était dressé contre le procédé, redoutant vraisemblablement une nouvelle révolte dans la capitale. Mais Danton, Desmoulins et les autres Cordeliers ne l'avaient pas entendu de cette oreille. Le 16, ils étaient retournés au Champ-de-Mars pour soutenir les Jacobins et leur pétition.

« Et depuis, ils y sont toujours, conclut Lucile. Ils ont passé la nuit sur place, et d'après ce que j'ai pu entendre dans les rues, ils se dirigent vers les ruines de la Bastille pour signer la pétition. J'ai peur, Olympe, j'ai très peur ! La rivalité entre les clubs et la Garde Nationale est immense, La Fayette n'a rien pardonné à Danton et ses amis... »

La jeune femme voyait perler des larmes dans les yeux de l'épouse de Desmoulins. Elle lui prit doucement la main et la serra dans la sienne.

« Ne t'inquiète pas, je pars à la Bastille, je vais essayer de les retrouver et leur dire de rentrer. Ce ne sera pas chose aisée, surtout avec Danton, mais je ferai tout pour te ramener Camille. »

Olympe se leva, serra Lucile dans ses bras en déposant un baiser dans ses cheveux puis partit. L'épouse de Desmoulins avait raison de craindre pour son mari. La loi martiale venait d'être proclamée par l'Assemblée, les rassemblements publics étaient interdits et déjà La Fayette marchait à la rencontre du cortège, armes prêtes à tirer. La jeune femme arriva à temps pour constater que la place de la Bastille était fermée et pour voir Desmoulins la rejoindre.

« Camille, ne reste pas ici, Lucile est terrorisée, quitte les lieux ! Où est Georges ?

- Rassure-toi, le président Lameth vient de nous conseiller de prendre le large pour la journée. Danton vient de partir pour saluer Gabrielle avant d'aller à Arcis, pour ma part je retrouve Lucile pour l'embrasser avant de partir chez moi à Guise. Nous reviendrons demain. Et toi, rentre chez toi ! »

Olympe n'eut pas le temps de réagir que déjà Camille s'éloignait en courant. Au loin elle aperçut Danton quitter la place pour se rendre Cour du Commerce. Le soulagement était énorme. Elle pourrait ainsi suivre l'actualité tout en ne songeant qu'à elle-même si jamais les gardes nationaux venaient à s'en prendre au peuple. Des voix commençaient à s'élever. On disait que les Jacobins, craignant une répression, avaient annulé la signature de leur pétition. D'autres annonçaient leur départ vers le Champs-de-Mars, et petit à petit la foule s'éloigna pour les suivre. Olympe en fit autant, elle ne voulait rien manquer. Quelque part, tout savoir, tout connaître, était grisant. Le soleil était au plus haut, il faisait chaud et moite, la faim tenaillait la jeune femme. Des cris provenant de l'autel de la patrie, au centre de l'arène du Champ-de-Mars, attirèrent son attention. Deux hommes qui s'y étaient cachés en furent violemment tirés puis roués de coups avant d'être emmenés. L'incident fit monter les rumeurs au sein des Parisiens attroupés. Bien placée pour tout voir, Olympe guettait la suite de la journée. Deux heures plus tard, elle apprit que les deux hommes retrouvés sous l'autel venaient d'être lynchés en public, et, sur place, la foule ne faisait qu'augmenter. A vue d'œil, la jeune femme estimait à plus de huit mille personnes le nombre de manifestants, mais, paradoxalement, la place était redevenue silencieuse. Elle n'en revenait pas.

« Peuple inconstant, il y a deux ans tu prenais la Bastille l'an passé tu saluais ton Roi aujourd'hui tu le dépossèdes de ses pouvoirs... Tout ceci me révolte... »

Elle marmonnait entre ses dents, seule, mais elle s'en moquait. Personne autour d'elle ne prêtait attention à ses paroles, chacun attendait calmement ce qui allait se passer. Olympe vit alors arriver les Jacobins, avec à leur tête Robespierre, Chaumette et Hébert. Une seconde pétition réclamant une nouvelle constitution était en cours de rédaction, prête à être signée. Le mot 'République' en était banni, mais qui savait lire entre les lignes pouvait aisément le deviner. L'ambiance devint soudain douce et festive. Marat se laissait aller à des tirades, les manifestants se mirent à chanter et danser dans un climat bon-enfant. Même Olympe se laissa prendre au jeu. Entraînée par des Parisiennes qui lui prirent les mains, elle les suivit pour danser en leur compagnie, riant parfois à gorge déployée. Ses craintes se dissipaient, mais rapidement la liesse populaire ralentit. Des commissaires envoyés par l'Assemblée avaient pour mission de discuter avec les Jacobins, organisateurs de la fête. L'ordre devait être rétabli, les meneurs acceptèrent de se séparer à la première sommation. Les commissaires repartirent avec leur message de paix, la fête reprit de plus belle jusqu'à l'arrivée de La Fayette et de ses canons. Le massacre du matin était arrivé aux oreilles de la municipalité, on ne parlait plus de fête pacifique mais de lynchage en place publique et de rébellion. Un premier canon tira sur la foule, aussitôt suivi par d'autres. Les gardes nationaux, armes chargées, en firent autant. Une rangée de Parisiens tomba sous les yeux d'Olympe. Comment une manifestation si joyeuse pouvait-elle se transformer aussi vite en pugilat ? La panique s'empara de la foule, une partie des Parisiens quitta l'arène vers la Seine, d'autres vers l'Ecole Militaire. Olympe tenta de rejoindre le fleuve mais, de partout, on la heurtait. Un homme venait de s'écrouler sous son nez, les yeux exorbités, un filet de sang s'écoulant de sa bouche. A travers lui, elle revit Ronan deux ans plus tôt, tombant sous les balles des soldats de la Bastille. Un cri de frayeur lui échappa, jusqu'à ce qu'elle parvienne à se frayer un chemin parmi les Parisiens affolés pour quitter le Champ-de-Mars. Aucune balle ne l'avait atteinte, fort heureusement. Elle allait se sortir de la foule pour retrouver des rues plus calmes lorsque sa course fut stoppée par Peyrolles, planté devant elle.

« Encore vous !

- Je fais partie de la Garde Nationale, l'auriez-vous oublié ? Et vous-même, vous dansiez avec ces gens ? Vous réclamez la République ? Vous trahissez les vôtres !

- Je ne trahis personne, mêlez-vous de vos affaires et laissez-moi passer ! »

Le regard noir du Comte effrayait la jeune femme. Nul doute qu'il avait fait subir à des malheureux le même sort qu'à ceux qu'il avait tués la veille de la prise de la Bastille, et il semblait fier de lui. Olympe s'en éloigna au plus vite. Il tenta bien de la suivre, trottant derrière elle, pour l'intimider, mais le devoir l'appelait avant tout et il retourna à son poste, un rire sadique éclairant son visage. La jeune femme, elle, n'avait qu'une envie : se blottir dans les bras de son père, redevenir pendant une soirée la petite fille d'autrefois, et oublier cette journée. Au final, la peur avait été plus grande que le mal. Seuls cinquante manifestants avaient trouvé la mort, les autres n'étant que blessés ou simplement effrayés. Mais cette sensation d'étouffement, d'être perdue au cœur d'une foule apeurée, telle des bêtes traquées, avait épuisé Olympe. Sans même passer par chez elle - Charlotte saurait parfaitement se débrouiller avec Petit Ronan - elle fila rue du Temple où elle tomba en pleurs dans les bras d'André du Puget et lui raconta sa longue journée. Un grand tournant de la Révolution venait de se produire, la rupture entre le pouvoir et le peuple était consommée.