Chapitre 20 : Nouvelle vie

Olympe passa la nuit du 17 juillet rue du Temple, chez son père, dans sa chambre de petite fille. Le lendemain, la jeune femme retourna chez elle où elle retrouva Petit Ronan et Charlotte. Le Petit Chat s'était fortement inquiétée vu la violence du combat, elle avait redouté qu'Olympe n'ait été tuée dans la fusillade. Rassurée sur la santé de son amie, elle ne posa pas plus de questions que ça. Un sujet les tourmentait bien plus toutes les deux : Danton venait de quitter Arcis-sur-Aube pour partir se cacher en Angleterre. En effet, après le 17 juillet, la Garde Nationale avait fait mettre des canons devant les clubs des Cordeliers et des Jacobins, tous deux fermés. Elle tenait leurs têtes pensantes pour responsables de la tuerie qui s'était produite, sans oser reconnaître que ceux qui avaient ouvert les hostilités étaient ses soldats, et non les manifestants. Ainsi, Desmoulins put revenir sur Paris dès le 18 juillet, mais Danton, lui, fut invité à quitter la France pendant quelques temps, tout comme Marat, pour se faire oublier. Parti en direction de la fière Albion, il laissait sa femme enceinte et son fils seuls, première séparation depuis toutes ces années de mariage. Gabrielle était effondrée, elle craignait pour la vie de son mari, mais elle redoutait la solitude. Ainsi, Olympe ne pouvait qu'être présente pour cette amie qui, elle, l'avait soutenue lorsque Ronan était mort. Aidée de Lucile, elle fut une compagne salutaire durant cette absence de Danton, si longue aux yeux de sa femme. Chaque jour, Olympe visitait Gabrielle avec Petit Ronan qui retrouvait ainsi le jeune Antoine avec lequel il pouvait jouer. Ce ne fut que six semaines plus tard, début septembre, que le mentor des sans-culottes revint sur Paris. L'Assemblée venait de voter une amnistie générale : Jacobins, Cordeliers, gardes nationaux, Parisiens et même Louis XVI étaient blanchis de tout ce qui leur était reproché, Danton ne risquait plus rien. Cette volonté de balayer le passé sonnait faux et arrivait trop tard. Trop tard dans les faits, mais aussi dans l'esprit du peuple. Le clivage entre la bourgeoisie qui s'emparait du pouvoir parce qu'elle possédait la fortune, et les classes pauvres sans pouvoir politique et décisionnel, était immense. Au sein même des révolutionnaires, les avis étaient partagés. Suite à la fusillade et conséquence de la fuite royale à Varennes, une majorité des Jacobins avait quitté le club pour en créer un nouveau, les Feuillants, à tendance monarchiste et opposés au renversement de Louis XVI. Désormais, la principale figure des Jacobins était Robespierre. Danton, quant à lui, était devenu le favori des Parisiens, mais hélas, ce n'était pas suffisant pour être élu député. Cependant, cela ne l'empêchait nullement de crier partout ses nouvelles opinions. Désormais, il fallait une République, la déchéance du Roi, une nouvelle Constitution et l'abolition de la loi martiale si contraire aux idéaux de 1789. Ce changement d'esprit de Danton n'était pas pour plaire à Olympe. En réclamant la fin du pouvoir de Louis XVI, il allait trop loin, elle ne parvenait plus à adhérer à ses idées. Mais elle préférait se taire et garder ses opinions pour elle. La jeune femme appréciait trop Georges et Camille pour leur déclarer une guerre politique qu'elle était sûre de perdre, et elle était assez intelligente pour comprendre que la vie qu'elle avait connue était terminée. D'ailleurs, la nouvelle Constitution était à peine rédigée qu'elle était déjà votée et même approuvée par Louis XVI. Olympe voyait tout ceci d'un bon œil, c'était positif, une belle avancée diplomatique. Une fois Danton revenu, elle avait accompli sa mission auprès de Gabrielle. Il était donc temps pour elle de s'éloigner, de prendre du recul, mais surtout de prendre son avenir en main.

...

« Non, plus à gauche. Bon, maintenant, plus à droite ! Vous le faites exprès, ma parole ! »

D'une main de maître, Olympe guidait l'ouvrier qui accrochait une enseigne au-dessus de la porte d'un café. Le jeune homme, maladroit et en déséquilibre sur son échelle, se débattait comme il le pouvait avec la pancarte de bois d'un mètre sur deux et bien décidée à ne pas rester à sa place. Lorsqu'il eut terminé son ouvrage, il redescendit, prit l'argent que lui tendait Olympe et repartit en maugréant. La jeune femme se planta devant la boutique, mains sur les hanches, un sourire radieux éclairant son beau visage.

« Le Sans-Culotte, un nom prometteur. Tu ne trouves pas, Charlotte ?

- Oh que si ! Bientôt, il sera le café incontournable de Paris ! »

Situé rue de la Ferronnerie, non loin de l'auberge Au cœur couronné transpercé d'une flèche devant laquelle Henri IV avait été assassiné par Ravaillac cent-quatre-vingt-un ans plus tôt, le café qu'Olympe ouvrait était une renaissance dans sa vie. Sa localisation était idéale, en plein cœur de Paris, à quelques pas du Palais-Royal et des Tuileries, à deux ponts de chez Lucile et Gabrielle, le Sans-Culotte avait tout pour réussir. Olympe pouvait être fière de son idée. Une femme qui travaillait à son propre compte, c'était de l'inédit, c'était mal vu, mais son amie madame de Gouges l'aurait approuvée et applaudie. Alors, officiellement, ce serait André du Puget qui en serait le propriétaire et le gérant, mais dans la réalité, celle qui avait tout imaginé et tout pensé, c'était Olympe. Ce projet, elle le mûrissait depuis la mi-juillet. Suite à sa longue journée au Champ-de-Mars où elle aurait pu elle aussi périr sous les balles des gardes nationaux, elle avait compris que la vie était trop courte pour la perdre en attendant une pension et en n'étant qu'une spectatrice. Devenir enfin actrice de sa propre vie était devenu indispensable, c'était le meilleur des moyens pour enfin remonter cette maudite pente et continuer à marcher droit. C'était donc ce café qu'elle allait tenir qui serait sa nouvelle main courante. Lasse de n'être qu'une simple Parisienne qui touchait une pension de veuve, elle voulait gagner sa vie par elle-même, en faire quelque chose, avoir un bien à léguer à son fils. Il arriverait bien un jour où Danton et Desmoulins ne seraient plus là pour la protéger, les pensions accordées s'amenuisaient, bientôt elle n'aurait plus rien. Alors c'était l'occasion rêvée. Les moments qu'elle avait préférés, c'était lorsqu'elle avait bu un chocolat chaud avec Charlotte ou son père au Café de Foy. C'était la douceur, l'amitié, la protection, le refuge après les troubles parisiens, mais également un lieu de partage. Il était donc on ne peut plus naturel pour la jeune femme de recréer cette ambiance. Mais loin d'elle l'idée de faire un salon pour Parisiennes à la mode, il serait le cœur de la capitale, l'endroit où il fallait se trouver, le lieu où les gros évènements de Paris seraient racontés. Le petit frère du Café de Foy, le digne héritier du Procope. Et pour Olympe, c'était une unique occasion de reconstituer sa famille au grand complet, avec son père, son fils et Charlotte. Lorsqu'elle évoqua cette idée au détour d'une conversation avec André, celui-ci fut aussitôt réfractaire. Il ne voulait pas quitter la rue du Temple, c'était sa maison, les souvenirs de sa femme y étaient encore présents. Mais, à force de cajoleries et d'arguments, Olympe, plus têtue qu'un troupeau de mules, avait fini par le convaincre. Elle-même sacrifiait son petit appartement de la rue de Condé, son cocon, pour se lancer dans une nouvelle vie.

« Père, tu ne vas pas passer ta vie à vendre de la limonade et à ressasser les souvenirs de maman ! Tu connais un peu le métier, il y aura aussi Charlotte et moi, nous serons tous ensemble ! Tu seras auprès de ton petit-fils et tu le verras grandir ! »

Une telle proposition ne se refusait pas. Charlotte, de son côté, était ravie. Elle verrait du monde, ça lui rappellerait sa vie de chaton au Palais-Royal et elle y apprendrait un métier. Lorsque tout fut enfin convenu et approuvé, André et Olympe mirent leurs domiciles respectifs en vente, ce qui permit d'acheter ensemble un local vide et mal entretenu. Une grande salle, un espace pour la cuisine, une petite pièce qui servirait de réserve, une cave et, à l'étage, un salon et des chambres pour tout le monde. Le rêve ! Le plus difficile fut pour Lucile et Gabrielle. Olympe vivait derrière l'une, à deux cents mètres de l'autre, elles étaient on ne peut plus proches. Admettre que leur amie s'éloignait était rude, mais elles comprenaient que leur ancienne protégée vole enfin de ses propres ailes et puisse se reconstruire. En un sens, elles l'admiraient de prendre sa vie en main et de travailler ainsi, elles qui restaient dans leurs foyers respectifs. Mais leur amitié de s'arrêterait pas là. Après tout, elles n'auraient que la Seine à traverser pour retrouver Olympe, et elles y seraient toujours fort bien reçues dans le café. Lucile et Gabrielle avaient même aidé les nouveaux propriétaires à s'installer et à décorer les lieux avec goût. La jeune épouse de Desmoulins était pleine de joie de vivre et d'entrain, elle apporta une réelle touche de fraîcheur dans ces lieux un peu sombres. Une fois réaménagé et meublé, le café était charmant. Tentures vertes - couleur de Camille par excellence ! - tables en bois peint, peintures accrochées aux murs, grand tapis au sol pour cacher l'entrée de la cave, il était lumineux et coloré, un endroit chaleureux ou chacun aimerait venir pour boire un verre et discuter. André tiendrait la caisse et les commandes, Olympe et Charlotte feraient le service et la cuisine. Petit Ronan grandirait en apprenant un métier, il connaîtrait beaucoup de monde, verrait les grands noms de la Révolution passer dans l'établissement de sa mère, et elle, elle pourrait le surveiller à longueur de journée tout en travaillant. Ainsi, à la fin du mois de décembre 1791, la jeune femme pouvait inaugurer officiellement son établissement et y fêter la nouvelle année.

...

Dès ses premières semaines d'existence, le Sans-Culotte tourna à merveille. Olympe en était fière. Ses amitiés avec Danton et Desmoulins lui avaient fait une réclame incroyable au point que le café était plein de l'ouverture, vers sept heures, jusqu'à sa fermeture à minuit. Sans compter que la présence de Charlotte, très connue du côté du Palais-Royal, attirait elle aussi son petit monde. Lorsque les grands noms révolutionnaires venaient faire leur discours chez la jeune femme, celle-ci instaurait même des nocturnes, et seul le roulement des horaires d'Olympe et Charlotte permettait ces ouvertures exceptionnelles. Et, à vrai dire, le nom du café y était pour beaucoup. Fruit d'une longue réflexion entre les du Puget père et fille, il avait fini par s'imposer de lui-même. Un nom qui résonnait comme l'écho de la Révolution et de ses meneurs, qui flairait la liberté et l'égalité. Non qu'Olympe ait abandonné ses idéaux, mais il lui fallait s'adapter à sa future clientèle, et le nom de 'Sans-Culotte', les grands admirateurs de Danton, était parfait. Ainsi, depuis son ouverture, le café avait déjà vu passer à ses tables moult visages, connus ou non, de tous bords politiques. Les idées fusaient, les débats également. C'était en mars, alors que Petit Ronan venait de célébrer ses deux ans, qu'Olympe revit son amie, madame de Gouges. Attirée par la curiosité et le charme de la nouveauté, la féministe convaincue avait poussé la porte de l'établissement pour découvrir, non sans joie, que c'était la jeune femme qu'elle avait rencontrée deux ans plus tôt, et voyait de temps en temps dans les rues de Paris, qui tenait les lieux avec son père.

« Ah bah, ça pour une surprise ! Olympe Mazurier ! Ravie de vous voir ici !

- Madame de Gouges ! Votre présence fait honneur à mon humble commerce !

- Humble ? Vous plaisantez, j'espère, mignonne ? Tout Paris parle de votre Sans-Culotte comme d'une petite merveille ! Si j'avais su plus tôt qui le tenait, je vous aurais déjà rendu visite ! »

Olympe de Gouges s'installa à une table désignée par la maîtresse des lieux qui lui apporta sa spécialité, le fameux 'chocolat du Sans-Culotte', un doux breuvage fait par ses soins pour un prix dérisoire, afin de le rendre accessible à tous. Olympe s'installa en face d'elle et la regarda déguster sa boisson. Vu la vitesse à laquelle la tasse se vidait, la jeune femme fut satisfaite de voir que son chocolat plaisait.

« Un délice ! Exquis ! Je reviendrai vous voir !

- Je vous remercie de vos bien jolis compliments, sourit Olympe.

- Ainsi, vous êtes la propriétaire de ce café ?

- Officiellement, c'est mon père. Une femme qui ouvre son propre commerce, vous êtes mieux placée que moi pour savoir à quel point c'est mal vu. Mais dans les faits, c'est moi. Nous avons acheté le local ensemble, et avec les recettes, je rembourse mon père de l'argent qu'il y a investi. Bientôt, ce sera mon bien propre.

- Je suis fière de vous, Olympe ! Voilà un bel exemple à suivre pour toutes les femmes ! Vous êtes autonome et indépendante, je rêve de cela pour chacune d'entre nous ! »

Olympe de Gouges fut interrompue par un babillage d'enfant : Petit Ronan venait de faire son apparition.

« Maman ! »

Olympe se leva pour le prendre dans ses bras et l'installa sur ses genoux.

« Je vous présente Ronan, mon fils. Ma fierté et ma plus grande réussite, avec ce café.

- Il est adorable ! J'ignorais que vous étiez mariée... ?

- Pas exactement. Mon fiancé est décédé lors de la prise de la Bastille, de lui il ne me reste que des objets, mes souvenirs, et mon fils. Depuis, j'ai pris son nom, mon fils le porte également grâce à un arrangement avec le prêtre qui l'a baptisé, mais je ne suis pas mariée.

- Alors vous avez d'autant plus de courage, mignonne, de vous être lancée dans une telle aventure avec votre petit garçon à charge. Décidemment, vous êtes un modèle à suivre pour toutes les femmes ! D'ailleurs, saviez-vous qu'en septembre dernier, j'ai rédigé la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne ?

- Je l'ignorais, mais je suis heureuse de l'apprendre. J'espère que votre texte sera le premier pas vers une égalité entre les femmes et les hommes.

- Oh, le chemin sera long... Si de nombreuses femmes m'ont applaudie, en revanche, plusieurs autres, formatées par leurs maris, m'ont dédaignée. J'ai présenté mon texte à l'Assemblée, mais ces ânes l'ont refusé ! C'est scandaleux ! Ils nous parlent d'égalité entre les hommes, mais pour les femmes, rien ! »

Olympe l'écoutait parler, les yeux pétillants d'étoiles. Admirative face à un tel courage et une telle détermination, la jeune femme ne pouvait qu'adorer son homonyme et en faire une idole. Leur conversation dura plus de deux heures, un vrai débat passionné et riche, qui ne fit que renforcer la sympathie entre ces deux Olympes. Lorsque vint l'heure pour madame de Gouges de repartir, il était déjà tard. Elle promit à son amie de lui envoyer de nombreux clients - et clientes ! - mais également de la visiter plus souvent. Son chocolat valait vraiment le détour !