Chapitre 21 : Un vent de poudre
Les évènements semblaient s'accélérer. Grâce à son café, Olympe voyait défiler du monde et pouvait ainsi savoir ce qui se passait dans la capitale. Plusieurs fois, elle avait confié le café à son père et à Charlotte pour aller arpenter les rues de Paris et se tenir au courant. En outre, elle restait très proche de Lucile et Gabrielle, qu'elle voyait souvent. Par leur biais, la jeune femme savait ce qui se passait du côté de Danton et Desmoulins. Depuis le retour d'Angleterre de Georges, elle ne l'avait pas revu. Bien qu'Olympe aimait toujours autant ses amis, qui avaient été ceux de Ronan avant d'être les siens, elle ne parvenait toujours pas à les suivre. Leurs chemins allaient-ils définitivement cesser de se rejoindre ? Peut-être... En tout cas, s'ils maintenaient leur cap vers une République, et surtout vers la déchéance du Roi, c'était fort possible. Ce fut donc grâce à Lucile, venue déguster la spécialité de son amie, qu'Olympe apprit les rumeurs de guerre contre l'Autriche qui s'amplifiaient.
« Et qu'en disent Camille et Danton ?
- Ils sont totalement pour ! L'Empereur d'Autriche voit la Révolution comme l'ennemi à abattre, plus pour assurer son propre pouvoir que pour sauver sa tante, à vrai dire. Le seul à se dresser contre le conflit, c'est Robespierre. Il estime que la France en serait plus affaiblie qu'autre chose. »
Encore ce Robespierre ! Il serait toujours là, inépuisable malgré son teint pâle et ses maigres membres ! Cette menace de conflit faisait peur à Olympe. Si la France perdait et devenait un territoire autrichien, quelles seraient les chances pour que François II replace sa tante Marie-Antoinette sur son trône ? Et si la France gagnait, malgré son armée quasi inexistante ? Cela reviendrait à la chute totale de la monarchie, à l'instauration d'une République ? Que deviendraient les souverains ? Souverains que la jeune femme n'avait d'ailleurs plus revus depuis leur retour aux Tuileries après leur évasion manquée, six mois plus tôt. Lucile constata que son amie semblait perdue dans ses pensées, alors elle l'interpela pour la ramener sur Terre. Olympe débarrassa aussitôt la table où restaient leurs tasses vides.
« A présent, je dois te quitter pour me reposer. Je suis épuisée ! Je comprends ce que tu as vécu avec Petit Ronan ! »
En effet, Lucile était enceinte de cinq mois et, vu sa taille de guêpe habituelle, elle semblait énorme ! Olympe prévoyait un fils, la future mère, elle, s'en moquait, elle était simplement heureuse d'avoir un enfant de son mari. Une dernière accolade puis madame Desmoulins quitta le café sous le regard amical d'Olympe. La voir ainsi lui rappelait sa propre grossesse, il y a bientôt trois ans. Voyant l'heure, la jeune femme appela Charlotte pour la remplacer : il était temps que sa jeune amie, qui allait vers ses quatorze ans, prenne son service afin que la maîtresse des lieux aille se reposer et profiter un peu de son fils.
...
L'ambiance était tendue. Depuis que les premières rumeurs de guerre contre l'Autriche avaient circulé, les Parisiens s'étaient enflammés. On redoutait un tel ennemi, on traquait tout sympathisant royaliste, même jusque dans les rues où avaient lieu des exécutions sommaires. Olympe pouvait être tranquille, à part ses amis proches, personne ne connaissait son passé, et, de toute façon, Danton et Desmoulins la protégeaient. En outre, le nom de son café était le meilleur bouclier possible : qui penserait qu'une femme dont l'établissement se nomme le Sans-Culotte pouvait avoir des penchants pour la monarchie ? Mais ce n'était pas le cas pour tous. Chaque matin, les gardes nationaux retrouvaient de pauvres bougres pendus à des lanternes, simplement parce que des Parisiens enragés leur trouvaient l'allure royaliste. Lorsque la jeune femme, qui sortait pour réapprovisionner son établissement, les voyait ainsi accrochés à leurs poteaux, elle ne pouvait s'empêcher de resonger au jour où les Parisiennes étaient allées chercher la famille royale à Versailles. Les prostituées, des amies de Solène, avaient roué de coup un malheureux boulanger, et un homme de haute stature l'avait pendu comme un traître. Pourquoi tant de violences inutiles qui n'arrangeraient rien ? Ce mois d'avril sentait la poudre, l'air était moite, tout rappelait les tensions de juillet 1789 : la population allait éclater, restait à savoir quand. Chacun songeait à un potentiel conflit, l'armée du Roi était défaite, ce seraient alors les citoyens qui partiraient se battre sous l'étendard de la Révolution, pour défendre leurs nouvelles idées, leurs victoires et leur territoire. A l'Assemblée, on espérait au moins la neutralité de l'Angleterre et de la Prusse, sinon leur soutien. Mais rien n'était moins sûr. Ce fut le 20 avril que la France déclara la guerre à Léopold II, neveu de Marie-Antoinette, et farouchement opposé à toute idée révolutionnaire. Par répercussion et contrairement aux attentes des députés, la Prusse s'engagea à son tour dans le conflit, s'alliant à l'Autriche. L'Angleterre, victorieuse de l'Espagne depuis peu, restait neutre, mais ce qui passait pour une débâcle française outre-Manche les arrangeait énormément. Olympe apprit la nouvelle lorsqu'elle achetait ses réserves de la journée pour le café. Déjà inquiète de la tournure qu'allaient prendre les choses, elle redoutait encore plus les nouvelles qui arriveraient du front. L'Autriche était prête à combattre et fort bien armée, la France n'avait à sa disposition que des citoyens courageux et prêts à tout pour défendre leurs acquis. En voyant des troupes entières quitter Paris pour le Rhin, la jeune femme pensa à Ronan. Lui aussi aurait pu partir. Au lieu de mourir en martyr à la Bastille, peut-être serait-il mort en héros lors de cette guerre qui occupait tous les esprits. Le résultat aurait été le même... Mais au moins, il aurait eu le temps de connaître son fils... Et Marie-Antoinette ? Olympe y songeait également. Elle en était persuadée, la Reine attendait de ce conflit qu'il la délivre de sa prison des Tuileries, qu'il étouffe le mouvement révolutionnaire et lui permette ainsi de retrouver son trône. Une défaite autrichienne lui serait insupportable. Quant au Roi, Olympe se demandait ce qui l'avait poussé à accepter une telle décision. Il ne disposait plus que de quelques pouvoirs, voulait-il simplement endormir la confiance des députés mais rejoignait-il les espérances de son épouse ? Ou, au contraire, était-il sincère lorsqu'il avait approuvé la nouvelle Constitution, et n'espérait qu'une victoire de la France sur l'ennemi étranger ? Toutes ces interrogations noyaient les pensées d'Olympe. Elle avait ses craintes et ses espoirs, mais aussi les retours de Camille et Georges, qu'elle revoyait depuis peu, ceux-ci fréquentant régulièrement son café. Elle apprit donc les premières défaites françaises ainsi que l'avancée des troupes Autrichiennes qui, passant par la Belgique, étaient entrées dans le nord de la France. Dans la capitale, les Parisiens s'échauffaient plus encore. Chaque jour, des bandes d'émeutiers ratissaient les rues pour hurler leur haine de la monarchie, leur rage face aux défaites. Piques et fourches s'agitaient devant les Tuileries pour mieux montrer leur colère. Certains, placés face aux fenêtres des appartements du Roi, passaient leur pouce sur leur gorge en guise de menace. Menace d'ailleurs accentuée par l'adoption d'un nouveau moyen de mise à mort lors des peines capitales. C'était une invention proposée par le Docteur Guillotin, machine actionnée par une corde, et dont la lame biseautée permettait une mort rapide et instantanée, à la différence de l'épée du bourreau, toujours aléatoire. Cette machine à tuer venait de fonctionner pour la première fois à Paris, en place de Grève. Lorsqu'un témoin de l'exécution annonça dans les rues la première action de la guillotine, Olympe en eut le sang glacé. Un nouvel instrument de torture, une nouvelle façon de donner la mort. Rien de plus. Qu'avaient donc les hommes à tous vouloir se tuer ? Déjà, dans le nord de la France, les soldats jugés les moins vaillants au combat, les chefs n'ayant pas assez tiré sur l'ennemi, étaient lynchés et pendus en place publique. Et à Paris, les bords politiques s'opposaient. Olympe, peu orientée vers ces questions, demandait pourtant fréquemment à Danton comment se déroulaient les débats, car de chaque décision prise, de chaque rivalité entre clubs, pouvait se déterminer l'avenir de la France. Les Girondins, faction ayant quitté les Jacobins et menée par Brissot, s'opposaient aux Montagnards dont faisaient partie Danton, Desmoulins et l'inévitable Robespierre. Et ces rivalités se ressentaient même dans les rues. Les Parisiens se divisaient en clans, criant leur haine et déchaînant leurs revendications à l'encontre des vétos successifs imposés par Louis XVI, dont la garde personnelle venait d'être dissoute. Plus que jamais, Olympe tremblait, songeant à cette 'colère que personne ne pourra contenir', et à cette 'foule qui crie vengeance sans savoir et sans connaître'...
...
« À bas Monsieur Véto ! À mort l'Autrichienne !
- Vive la République ! »
Ces cris menaçants émanaient des Parisiens, rassemblés en émeute dans la rue. Olympe quitta son comptoir et ses clients pour sortir voir ce qui se passait. Des hommes menés par le Cordelier Legendre, dont Danton se méfiait, défilaient pour rejoindre l'Assemblée, et de là envahir les Tuileries. Mécontents du renvoi des ministres girondins, lassés des vétos perpétuels de Louis XVI, ces Parisiens voulaient tenter un coup de force, profitant ainsi de la quasi-guerre civile qui s'instaurait, et ce malgré les refus de Robespierre et de Danton. Olympe redoutait cet assaut pour la Reine et les Princes, mais l'agitation parisienne emplissait son café, il lui était impossible de le quitter.
« Charlotte ! Va voir ce qui se passe aux Tuileries, file et raconte-moi tout ! »
Reprenant ses habitudes de chaton agile, la jeune fille quitta prestement le Sans-Culotte en direction des Tuileries, suivant de peu le cortège vengeur. Olympe avait toute confiance en son amie. Bien qu'elle ait grandi et changé depuis qu'elle n'errait plus au Palais-Royal, Charlotte n'avait rien perdu de son caractère volontaire et de son énergie quasi enfantine. Elle serait ses yeux pour cette journée, ses oreilles, sa mémoire, et surtout un témoin fabuleux. L'attente promettait d'être longue... Et le fut. Quand enfin la gamine revint des Tuileries, elle avait beaucoup à dire à son amie qui s'impatientait.
« Charlotte ! Enfin te voilà ! La journée m'a semblé durer une éternité !
- Oh bah, ça va ! Il me fallait bien le temps de rentrer !
- Tu as vu l'heure ? Il est déjà onze heures du soir !
- Oui, et bien justement ! Quand je suis arrivée aux Tuileries, les émeutiers venaient de quitter le Manège et se ruaient vers le palais. J'ai réussi à me faufiler parmi eux, tu me connais !
- Oui, mais c'est aussi ça qui m'inquiète, grimaçait la jeune femme, toujours craintive pour l'avenir de ses proches.
- J'ai pu rentrer. Ils sont parvenus à coincer Louis XVI et sa famille dans un salon. Seule une table séparait l'Autrichienne et ses enfants des femmes prêtes à l'écharper. Louis XVI est resté impassible pendant deux heures, à voir défiler les sans-culottes devant lui. Il a gardé tout son calme lorsqu'on lui réclamait de faire revenir les ministres girondins. Quant à retirer ses vétos, il a refusé.
- Et ensuite ?
- Deux minutes ! Legendre est entré dans la pièce, son tablier de boucher plein de sang encore sur lui, c'est à peine s'il n'avait pas ses couteaux dans une poche ! Des hommes derrière lui ont même apporté un cœur de bœuf ensanglanté, et les femmes agitaient des guillotines miniatures. J'ai même vu Solène ! Legendre a accusé Louis XVI de perfidie, de traîtrise, et de n'avoir cessé de comploter contre son peuple. Le Roi n'a pas bougé d'une oreille. Seule concession faite aux manifestants, il a accepté de porter le bonnet phrygien et a bu à la santé de la Nation. Ils ont même coiffé son fils avec ! Vers vingt-deux heures, Pétion et des officiers ont fait évacuer les lieux. Quand Legendre et ses camarades Cordeliers sont partis, je les ai imités et je suis rentrée.
- Merci, Charlotte. Tu es très efficace ! Par contre, je me demande si Danton accepte vraiment que les membres de son club prennent la tête de ce genre de manifestation sans son accord... »
Fatiguée, Charlotte embrassa Olympe et quitta la chambre de son amie pour aller se coucher à son tour. La jeune femme, elle, restait soucieuse. Elle était révoltée par l'humiliation inutile que l'on avait fait subir à Louis XVI et à son fils, qui avait certainement été terrorisé en voyant une telle foule hurlante. Que l'on n'accepte pas les décisions du Roi et qu'on le lui fasse savoir, certes, elle le comprenait parfaitement. Mais envahir le palais pour obtenir ce résultat était à son sens une perte de temps. La violence appelait la violence, et ces hommes qui avaient connu le goût et l'odeur du sang à la Bastille, au Champ-de-Mars ou même au front, n'en étaient pas encore rassasiés, elle le sentait...
