Chapitre 22 : la fin d'un règne
La porte du Sans-Culotte s'ébranla dans un énorme craquement de bois, au point qu'Olympe sursauta et craignit qu'elle ne fut cassée. Dans l'embrasure apparut la haute et imposante stature de Danton, furibond, le visage écarlate. Il ne lui manquait plus que le souffle lui sortant des narines pour ressembler à un taureau.
« Dissoudre les clubs ! Défendre la monarchie ! Ce faquin de La Fayette a osé ! Il demande plus d'hommes, plus d'armes ! Où veut-il que nous lui trouvions tout cela pour le lui envoyer sur le Rhin ? L'imbécile ! »
Suivi des fidèles Camille et Fabre, il s'avança jusqu'au comptoir où Olympe essuyait des verres.
« Olympe, sers-nous quelque chose de fort, s'il te plaît, je suis furieux !
- Que se passe-t-il ? demanda la jeune femme qui leur servit de l'eau de vie.
- La Fayette a envoyé une lettre au Manège, lue en public, où il réclamait la protection de Louis XVI et sa famille, ainsi que la dissolution des Cordeliers et des Jacobins. En un message, il a rallumé la colère de tout un peuple ! »
Olympe ne répondit pas. Bien qu'elle soit une exception au regard de son amitié avec Danton, elle savait que ce géant surpuissant n'aimait pas qu'une femme se mêla de politique. Là, il venait de lui décrire les grandes lignes, cela devait lui suffire. Ce qui n'empêcha nullement Olympe d'écouter discrètement la conversation entre les trois amis : une femme pouvait elle aussi avoir ses opinions ! Elle sut ainsi qu'outre ces demandes, La Fayette menaçait également de laisser passer les armées prussiennes et autrichiennes vers Paris. Lorsque le vainqueur de la guerre d'Indépendance américaine apprit l'envahissement des Tuileries par la populace le 20 juin, il galopa vers la capitale pour faire un discours à l'Assemblée, réclamant l'arrestation des fautifs et redemandant la fermeture des clubs. Une tentative de coup d'État qui s'étouffa dans l'œuf via la colère ravivée des Parisiens et des têtes politiques de l'Assemblée, dont faisaient partie des Jacobins et des Cordeliers, clairement visés. Danton en profita, comme à son habitude, pour faire un long discours en public, laissant aller ses talents d'orateur. Ralliant des applaudissements et autres 'bravos', il venait en quelques minutes de couler son ennemi de toujours. Olympe continuait d'essuyer ses verres et ses assiettes. Elle songea en souriant que les femmes avaient la réputation d'être bavardes, mais que, manifestement, elles n'étaient pas les seules. Ce café était décidément la meilleure des choses qu'elle ait faite - outre son fils ! - car il était devenu un centre socio-politique parisien très en vue, et chacun y allait de son petit débat, pour la plus grande satisfaction de l'heureuse propriétaire qui n'en perdait pas une miette.
...
« Messieurs, mesdames, voici l'héritier ! »
Des 'hourras' s'élevèrent dans le salon de la rue du Théâtre-Français. Camille portait son fils, né le 6 juillet, dans ses bras, le surélevant de sorte que le bambin puisse observer ses adorateurs. L'enfant s'agitait et gémissait, un tel brouhaha n'étant guère adapté à son gros besoin de sommeil. Olympe, comme les autres, applaudissait la venue de l'enfant chéri et tant attendu, tel le messie. Petit Ronan imitait sa mère en riant, il ne comprenait rien, mais le spectacle semblait amuser tout le monde, alors lui aussi. Lucile, visiblement fatiguée mais folle de joie, admirait son époux adoré et son petit garçon, sa fierté. Enfin, Gabrielle regardait elle aussi la scène en souriant, l'ayant connue lors de la naissance de son petit Antoine, lorsque Danton, fier comme un paon, avait exposé le nourrisson à peine baptisé devant les Cordeliers enjoués.
« Mon petit Horace sera un grand homme, il marchera dans mes pas et sera un fier défenseur de la liberté ! Robespierre, tu en es le parrain, à toi l'honneur de le prendre dans tes bras ! »
Un honneur dont le jacobin, visiblement gêné, se serait bien passé. Son sourire crispé et ses petits yeux froncés lui donnaient un air coincé et sec qui fit rire Danton. Aussi mal à l'aise avec les enfants qu'avec les autres personnes, il prit le bébé dans ses mains comme s'il s'agissait de pierres brûlantes, et le cala avec peine dans ses bras menus. L'enfant, qui s'était calmé, babillait en le regardant, tendant ses petites mains vers le large front de Maximilien, pâle et malingre à souhait. Lucile s'approcha derrière Olympe qui le regardait, mi-figue mi-raisin, partagée entre l'envie de rire face au ridicule de la scène, et celle de grogner contre son ennemi.
« Robespierre ne semble pas très à son aise avec Horace... souffla Lucile dans son oreille.
- Ça ne m'étonne qu'à moitié... On dirait que le contact même avec les autres le répugne. Pauvre petit bout qui semble bien aimer son parrain, mais qui ignore que le sentiment n'est pas réciproque !
- Tu es cruelle, ma chérie, il n'a juste pas l'habitude de bercer un nouveau-né, voilà tout !
- Tu n'arriveras pas à me convaincre...
- Ce que tu es butée... Charlotte a raison ! En tout cas, me replonger ainsi dans la maternité me rappelle la naissance de Petit Ronan. Des nuits sans sommeil, des pleurs infinis, des langes à laver par douzaines... Souhaites-moi bonne chance !
- Bonne chance ! Mais surtout, si tu as besoin d'aide, n'hésite pas à me prévenir, je viendrai ! sourit la jeune femme en serrant la main de son amie. »
Voyant l'air mal assuré de Robespierre, la jeune maman acheva ses souffrances et reprit le petit dans ses bras pour aller le coucher. C'était l'heure où les hommes allaient parler politique, Gabrielle, Lucile et Olympe n'avaient plus rien à faire là. Antoine et Petit Ronan jouaient dans un coin de la cuisine, tandis que les femmes terminaient le chocolat qu'Olympe avait tout spécialement apporté de son café.
...
Juillet fut le mois des échecs, le mois annonciateur de nouvelles violences. La fête de la Fédération, rendez-vous habituel des révolutionnaires depuis la chute de la Bastille, avait été un fiasco total. Très peu de Parisiens étaient au rendez-vous. La majorité boudait Louis XVI, qu'elle ne voyait plus comme son souverain, et l'idée d'un quelconque rapprochement entre le peuple et le pouvoir n'était plus d'actualité, bien au contraire. La guerre était dans tous les esprits. Personne n'oubliait que l'ennemi progressait dans le territoire de la Révolution, Danton, Desmoulins et le sombre Marat ne perdaient pas une occasion de ranimer la flamme dans le cœur des révolutionnaires. Olympe, qui célébrait la mémoire de Ronan pour le troisième anniversaire de sa mort, passa cette journée du 14 juillet dans la rue, à observer en souriant la manifestation de son amie Olympe de Gouges et d'autres féministes dont Théroigne de Méricourt. Cette femme de tous les combats s'était déjà démarquée lors de la prise de la Bastille et de l'envahissement des Tuileries le 20 juin. Bien que la patronne du Sans-Culotte ne l'apprécie que de loin, elle admirait son courage et sa ténacité. Volontaires, ces manifestantes réclamaient que les femmes, comme les hommes, puissent se battre sous l'étendard révolutionnaire et monter au front. Un combat digne, mais hélas perdu d'avance. Depuis, l'ambiance s'était alourdie dans la capitale. L'air sentait la poudre, la chaleur était étouffante. Les Parisiens étaient prêts à éclater, il ne leur manquait que l'occasion de le faire. Et cette occasion leur fut présentée sur un plateau le 25 juillet, lorsque le chef de l'armée prussienne, le Duc de Brunswick, publia un manifeste où il menaçait le peuple de Paris. Les révolutionnaires s'exposaient à de terribles représailles s'ils s'attaquaient à la famille royale et ne la replaçaient pas sur son trône légitime. Olympe fut terrifiée par les répercussions de cette publication où l'on parlait au nom de Louis XVI, mais que celui-ci réprouva vivement. Non seulement elle n'eut pas l'effet escompté sur la population, mais au contraire elle réchauffa leur sang, chatouilla leur patriotisme, et ceux-ci se sentirent pousser les ailes de la liberté. Plus que jamais la jeune femme redoutait la rébellion de la populace contre ce qui restait de monarchie. Que le Roi n'ait été pour rien dans le manifeste ne changeait pas grand-chose à cette haine qui ne demandait qu'à s'exprimer dans le sang et la violence. L'Assemblée déclara que la patrie était en danger, qu'elle devait être protégée de l'ennemi de la Nation, de la Révolution et de ses idées nouvelles. Danton arpentait déjà les rues de Paris pour appeler le peuple à la révolte, des quatre coins de la France des soldats affluaient vers la capitale, prêts à s'y battre aux côtés des Cordeliers et des Jacobins les plus farouches. Le long des routes venant de Marseille, on pouvait entendre un chant nouveau écrit par Rouget de Lisle, et qui s'intitulait Chant de guerre pour l'Armée du Rhin. 'Allons enfants de la patrie, le jour de gloire est arrivé', ces paroles résonnaient comme le glas de la monarchie, appelant le peuple à se révolter contre les tyrans, à abreuver de leur sang les sillons de la Révolution. Encore une fois, Olympe se remémora ces paroles qu'elle avait dites à Ronan. Et cette fois-ci, c'était réel. Lorsque tous, Parisiens, Bretons, Marseillais, se seraient retrouvés, lorsque la haine serait assez forte, 'cette colère que personne ne pourra contenir' allait éclabousser la France et marquer un tournant décisif dans le pays. Ce fut ce moment que Danton choisit pour retourner chez lui, à Arcis-sur-Aube, voir sa mère et lui accorder l'usufruit de sa maison champenoise. Olympe partit soutenir Gabrielle, une nouvelle fois seule.
« Il est fou ! pleurait l'épouse esseulée, ce n'est pas le moment de partir !
- Gabrielle a raison, tonna Desmoulins, les Parisiens scandent son nom, le conflit se prépare ! Encore tout à l'heure, je lui ai envoyé un message, le suppliant de revenir. Mais lui, il voulait saluer sa mère ! Comme si c'était vraiment le bon moment pour ça ! »
Olympe serrait madame Danton dans ses bras, s'efforçant de la calmer. Camille et Fabre faisaient les cent pas en se rongeant les ongles et en s'agitant comme des puces. Leurs appels finirent malgré tout par payer. Le 9 août, Danton revenait à Paris pour faire entendre sa voix aux Parisiens. Quittant le club des Cordeliers pour rejoindre l'Hôtel de Ville, il croisait des sans-culottes armés de piques et de pistolets, bonnets phrygiens vissés sur la tête et prêts à en découdre avec plus de dix siècles de royauté. Filant rue du Théâtre-Français, il retrouva les Desmoulins en compagnie des soldats venus de Marseille avec leur chant révolutionnaire, afin de leur donner les instructions pour la journée à venir. Chez Lucile et Camille, l'atmosphère était pesante. Olympe avait confié son café à son père et à Charlotte, avec pour mission de le garder fermé et barricadé. A eux de rester à l'abri de ses murs avec Petit Ronan, mais elle, elle serait de la journée. Elle ne rêvait pas de renverser le Roi, mais elle voulait y être, être témoin de l'évènement, et aider Lucile et Gabrielle mortes de peur à l'idée de perdre leurs époux. Lucile riait nerveusement, mais sa crainte était grande, ses nerfs commençaient à lâcher. Gabrielle alternait regards admiratifs vers son époux et périodes de larmes tant elle craignait qu'il ne meure dans la bataille. Le sommeil était nécessaire pour tous, mais personne ne parvenait à dormir. Olympe resta chez Lucile pour la nuit, comme autrefois, mais elle ne prit pas la peine de se changer. La jeune femme avait insisté auprès de Camille pour qu'il la réveille, peu importait l'heure, pour qu'elle puisse suivre la troupe où qu'elle aille.
« Mais c'est une folie, tu ne te rends pas compte ! Il n'y aura que des enragés là-bas, tu veux te faire tuer, toi aussi ? Comme Ronan ? Tu restes ici avec Lucile et Gabrielle et tu ne sors pas, tu m'entends !
- Ronan s'est battu pour ses idées, il en a payé le prix de sa vie, moi je veux me battre pour voir ses rêves se réaliser, tu peux le comprendre ? Je viendrai, quoi que tu me dises ! »
Olympe mentait. Elle ne voulait pas voir les rêves de son amant se réaliser, pour la simple raison qu'elle ne les partageait pas. Mais c'était la seule explication qu'elle pouvait donner à Desmoulins pour qu'il finisse par accepter qu'elle vienne. La vraie raison qui motivait la jeune femme, c'était d'être présente et de tout faire pour sauver la Reine et les Princes si leurs vies étaient mises en danger. Naturellement, c'était inavouable devant Camille, qui, vaincu, céda face à tant de motivation. Il n'était donc plus utile de parlementer. La plume de la Révolution avait ses projets en tête. Quant à Olympe, elle avait promis à ses amies de veiller sur leurs hommes, de loin, et de tout leur raconter. Et puis, que risquait-elle ? Si elle marchait du côté des sans-culottes, qui pour la plupart la connaissaient et l'appréciaient, elle ne courait que bien peu de dangers. Danton, lui, ne s'en était pas mêlé. Cette journée du 10 août, il le sentait, serait la sienne, celle de son combat, celle de son apogée. Les querelles entre ses amis ne le concernaient plus, il s'était déconnecté pour mieux se concentrer. Parti se coucher sur les coups de minuit, après une longue journée à encourager les foules, il fut réveillé en toute hâte vers une heure du matin par Camille, armé d'un fusil. En quelques minutes, il était sur pied et prêt à partir. Il réclama que sonne le tocsin, et un bruit sourd résonna dans tout Paris. Celui de la mort. Olympe, réveillée à la hâte elle aussi, choisit les vêtements qu'elle portait lorsqu'elle était arrivée à la Bastille le 14 juillet 1789, parce que c'était tout un symbole. Et surtout cela lui assurait une simplicité et un confort qui ne seraient pas de trop pour cette rude journée qui s'annonçait. Elle suivit la marche de Danton et de ses partisans, humant l'air lourd et moite. Pas de vent, juste les prémices d'un gros orage qui adoucirait le climat mais qui ne parvenait pas à éclater. Une odeur de poudre et de mort envahissait les rues puantes de la capitale, chacun était prêt à se battre, cette journée rimait avec l'Enfer. Lorsque le groupe d'hommes et de femmes confondus arriva à l'Hôtel de Ville, tous armés, un attroupement se forma pour lutter contre Pétion, le nouveau maire qui remplaçait Bailly depuis la fusillade du Champs-de-Mars. Une Commune insurrectionnelle se mit en place, détrônant l'Assemblée dont le pouvoir était anéanti. Danton marchait vers la victoire, l'estomac d'Olympe se nouait, elle avait peur. Dans la foule, elle reconnut Solène, visiblement étonnée de la voir de ce côté-ci des belligérants. Mais la fille de joie resta avec ses compagnes sans s'approcher de sa 'belle-sœur' : ce n'était pas le moment d'entamer une discussion. La foule attendait en dehors de l'Hôtel de Ville pour prendre des nouvelles, Danton en sortait régulièrement. Dans le début de la matinée, le chef de la Garde Nationale qui remplaçait La Fayette, Mandat, arriva jusqu'à la place de Grève afin d'entamer des discussions. Les sarcasmes de la foule lui firent rapidement comprendre que la Commune avait pris le pouvoir dans tout Paris, et que les gardes qui avaient ouvert les barrages au peuple étaient nombreux. Le ton monta entre le militaire et le monument qu'était Danton, plus enragé que jamais, au point qu'Olympe eut même peur de la virulence de son ami. Lorsqu'une balle se ficha dans la tête de Mandat, le géant des Cordeliers le regarda s'écrouler et s'arrêta net. Le sang venait de couler pour la première fois en ce 10 août, ce n'en était que le commencement, et en un sens il était seul responsable de cette mort. Mais c'était trop tard pour reculer. Tout Paris était prêt à le suivre, il fallait continuer. Olympe, elle, tremblait, choquée. Les insurgés entamèrent alors leur marche vers les Tuileries.
« À mort Monsieur Véto !
- À mort l'Autrichienne !
- Vive la Nation ! Vive la République !
- Vive Danton ! »
Danton, qui d'ordinaire aurait été flatté d'entendre la populace scander son nom, restait concentré. Par des Parisiens venant des Tuileries, on apprit que Louis XVI et sa famille avaient demandé la protection de l'Assemblée, qui les avait tous parqués dans un coin, ne sachant trop quoi en faire. Les émeutiers, eux, continuaient leur marche vengeresse. Olympe, qui redoutait à juste titre un retour de la journée du 20 juin mais en beaucoup plus violent, se sentit soudain soulagée de savoir que la famille royale n'était plus aux Tuileries, et qu'elle n'aurait donc pas à les aider. Ce jour de juin n'avait été qu'un sursis, et si Marie-Antoinette était restée avec ses enfants en ce matin du 10 août, il aurait été très probable que la foule se jetât sur elle pour la massacrer. Aux Tuileries, c'était le tohu-bohu. En apprenant la mort de Mandat, une partie de la Garde Nationale et des neuf cents Suisses présents avaient lâché leurs armes, refusant d'ouvrir le feu sur la foule, sur des citoyens comme eux. Au loin, la jeune femme reconnut le Comte de Peyrolles avec ses hommes prêts à tirer sous son commandement. Le pouvoir l'avait placé bien haut, mais si ce qu'Olympe redoutait arrivait, il ne serait bientôt plus rien... Ainsi, les Tuileries étaient presque sans défense. Quelques soldats étaient toujours là, l'arme au poing. Des Suisses restés fidèles à la couronne étaient prêts à se battre jusqu'à la mort. D'un côté comme de l'autre, on se toisait, à savoir qui attaquerait le premier. Avec la levée du jour, la température augmentait. La jeune femme sentait des gouttes perler le long de ses tempes, son corset lui tenait trop chaud. Qu'en serait-il lorsque le soleil de midi atteindrait des sommets ? Vers huit heures du matin, les sans-culottes bretons et marseillais fracassèrent les portes des Tuileries pour se jeter dans une bataille sans pitié.
« Allez ! Mes amis, c'est par les armes que nous conquerrons notre liberté ! Vive la Nation !
- Vive la Nation ! »
Olympe se sentit emportée par la vague de Parisiens lancés à la suite des bataillons provinciaux. Forcée de suivre le mouvement, elle arriva au cœur du palais qu'elle découvrit pour la première fois par ce côté-là. Jusqu'à maintenant, elle n'en avait vu que l'extérieur, lorsqu'elle guettait les sorties de Marie-Antoinette, ainsi que la petite pièce où elle avait retrouvé la Reine. A présent, elle pouvait voir ce qu'était la prison dorée de sa souveraine, ou ce qu'il en restait. Massacres, pillages, destructions, tout y passait ! Les tentures ne résistèrent pas aux assauts des Parisiens enragés, les lustres furent démontés, les meubles saccagés ou volés, jamais Olympe n'avait vu une telle violence dans un combat. Un homme mourait par balle à sa droite, un autre était transpercé par une pique à sa gauche. Son corset et sa jupe étaient plein de sang, son chemisier devenait poisseux et collant. Elle manqua céder à la panique, cernée par les cadavres et les assaillants furieux, lorsqu'elle vit un renfoncement de fenêtre dans lequel elle se cacha pour éviter un coup mortel. Elle qui espérait être le témoin de cette grosse journée ne pouvait pas être mieux placée pour tout voir. Durant quatre heures, la bataille fit rage dans un affreux bain de sang. Lorsque ce qui semblait avoir été un salon fut évacué pour mieux continuer les batailles plus loin, Olympe sortit de sa cachette, marchant entre les cadavres. Au dehors, elle entendait les insurgés courir après les Suisses survivants pour les massacrer et promener leurs têtes au bout de piques. Des soldats restés fidèles au Roi connaissaient le même sort, certains étaient traqués jusque dans les rues. L'air poisseux, l'odeur du sang, la chaleur donnaient la nausée à la jeune femme. Elle avait vu trop de morts et fut secouée par un vomissement. Lorsqu'elle reprit ses esprits pour quitter la pièce, elle sentit une main attraper sa cheville. Son cri perçant aurait pu ameuter les insurgés, mais ceux-ci, pris par leur combat, n'y prêtèrent nullement attention. Les hurlements étaient le lot permanent de leurs oreilles depuis le matin.
« Ne criez pas ! Aidez-moi, je vous en prie ! »
Olympe se retourna et vit au sol un Suisse au visage ensanglanté qui passait pour mort. Elle se pencha vers lui et l'aida à se mettre sur le dos.
« Aidez-moi, je suis blessé, je souffre. Si je sors, ils me tueront comme ils ont tué tous les autres... »
Le souffle était léger, les paroles étouffées. Olympe prit quelques secondes pour réfléchir, puis se lança. Qu'elle le veuille ou non, il était de son côté. Il s'était battu jusqu'au bout pour le Roi et la Reine, il était courageux, mais il voulait vivre, c'était son droit le plus complet. Elle arracha la veste de son uniforme de Suisse et l'aida à enfiler le gilet du cadavre d'un des sans-culottes étalé à côté. Ainsi, il passerait inaperçu, pour tous les gens qu'ils croiseraient, ce serait un patriote blessé au combat. Se souvenant du chemin qu'elle avait pris depuis le pavillon de Flore pour retrouver Marie-Antoinette trois ans plus tôt, elle réfléchit au moyen de retourner de ce côté-là du palais. Olympe soutint le jeune homme, faible mais assez vaillant pour marcher - ou plutôt se traîner - et chercha le chemin qui menait à ce couloir discret et non exposé à la vue de tous. Par les fenêtres des pièces qu'ils traversaient, les deux fuyards voyaient le massacre se poursuivre. Un amoncèlement de cadavres se dressait dans la cour des Tuileries, certains soldats royalistes fuyaient comme ils le pouvaient, d'autres jetaient des corps ensanglantés dans la Seine qui commençait à rougir. Plus de traces de Danton, de Desmoulins, ni même de l'odieux Peyrolles. Sans doute avait-il été tué dans la bataille. Tous avaient disparu, Olympe avait peur pour ses amis, elle qui avait juré à Lucile et Gabrielle de les surveiller, elle n'avait pas pu tenir sa promesse. A présent, elle marchait à travers le palais, soutenant un inconnu jusqu'à la sortie du pavillon de Flore, qu'elle finit par trouver. Longeant la Seine, Olympe marcha à contre-courant des derniers émeutiers qui arpentaient les rues, priant pour que personne ne les arrête dans leur fuite. Au bout d'une heure de course, la jeune femme parvint à relier les Tuileries jusqu'au Sans-Culotte avec son compagnon d'infortune. Dans les rues, la désorganisation générale battait son plein. De nombreuses boutiques étaient fermées, leurs propriétaires étant au choix barricadés ou en train de se battre. De partout s'élevaient des voix, puis plus rien. Il était presque quatorze heures, les combats semblaient s'apaiser, la haine retombait. Les Tuileries venaient de passer dans les mains des révolutionnaires, tout comme la Bastille trois ans plus tôt. Mais le calme n'était qu'apparent, il valait mieux rentrer. Ouvrant la porte du café, qui était fermé à clé, Olympe aida le Suisse à s'installer dans la cuisine et entreprit de lui nettoyer le visage pour voir où étaient ses blessures et à quel point elles étaient importantes. Avec des torchons mouillés, elle put enfin distinguer nettement ses traits. Grand, musclé, blond aux doux yeux verts, il semblait bâti comme un chêne et avait un physique agréable. L'alcool appliqué sur ses quelques plaies au visage lui fit faire des grimaces de douleur. La plus grosse blessure était au ventre, une autre au bras. De quoi bien le sonner et l'affaiblir, mais pas de le tuer. Olympe s'improvisa infirmière pour l'occasion, lui proposant des verres de prune pour l'aider à se remettre.
« Vous m'avez sauvé la vie, je ne pourrai jamais assez vous remercier pour cela.
- C'est normal. Je n'allais pas vous laisser mourir ainsi, vous vous êtes battu pour vos idées, tout comme vos ennemis, vous ne méritiez pas une mort aussi atroce que celle vos camarades.
- Et quel nom dois-je mettre sur le charmant visage de ma sauveteuse ?
- Olympe. Olympe Mazurier. Et vous ?
- Nicolas Lebreuil. Encore merci... Olympe. »
Nicolas observait celle à qui il devait la vie. Son sourire trahissait un certain intérêt pour cette personne courageuse qui n'avait pas hésité à lui venir en aide alors qu'elle aurait simplement pu fuir sans même se retourner. Il ne pouvait s'empêcher de la dévisager, au point qu'Olympe en fut gênée. La jeune femme lui adressa un sourire, acheva de panser les plaies de l'ancien Suisse et appela son père et Charlotte. Les présentations étaient nécessaires, et le récit de cette longue journée également.
