Chapitre 24 : Citoyens, de l'audace !
Deux jours plus tard, une simple voiture attendait devant le Manège. Danton, dont les idées républicaines n'étaient un secret pour personne, avait tout de même compris que, pour Olympe, cette dernière entrevue était importante. Bien qu'il ne comprenne pas cette éternelle fidélité de son amie envers Marie-Antoinette, il avait fini par s'y faire. Ainsi, il l'avait prévenue que Louis XVI et sa famille seraient transférés au Temple le 13 août, après un long parcours parisien pour leur faire admirer les statues déboulonnées de leurs prédécesseurs. Olympe marchait vers l'Assemblée avec Charlotte, confiant son café à son père et à Nicolas. Son cœur se serrait, son estomac se nouait. Une vague de frissons l'envahit malgré la chaleur : elle allait apercevoir la souveraine déchue pour la dernière fois. Louis XVI sortit le premier du Manège, sous un silence de mort. Chacun le toisait, mais il restait digne et marcha droit vers la voiture. Suivirent Marie-Antoinette qui tenait son fils, en larmes, dans ses bras, puis Madame Royale et Madame Élisabeth, la sœur du Roi. Enfin, madame de Tourzel, sa fille Pauline et Jean-Baptiste Cléry, valet de Louis XVI, fermèrent la marche. Lorsque la jeune femme vit la Reine, toujours fière et digne, ignorer les Parisiens qui la dévisageaient, une vague de larmes envahit ses yeux, sa gorge était serrée. La voiture s'ébranla sur les pavés de Paris, encerclée par les soldats, avec une lenteur mortelle. Olympe suivit le convoi jusqu'à la rue du Temple, qu'elle ne connaissait que trop bien pour y avoir grandi. Jamais, petite fille jouant dans les rues, elle n'aurait imaginé que sa Reine finirait prisonnière de cet immense donjon qui la terrifiait enfant. Et pourtant... Lorsque la voiture entra dans l'enclos, il n'y avait plus rien à voir, les quelques Parisiens présents se dispersèrent. Olympe retourna à son café avec Charlotte. Aucune des deux ne parla pendant le chemin qui les séparait de la rue de la Ferronnerie. Elles étaient perdues dans leurs pensées, chacune songeant, d'une façon différente, à la fin d'une longue ère de mille ans, et au début d'une nouvelle qui semblait plus qu'incertaine. Ce qui attristait le plus Olympe, c'était de ne plus pouvoir voir, de loin, la Reine se promener à l'extérieur comme elle le faisait aux Tuileries. De Danton, la jeune femme sut que les rares sorties autorisées se feraient au niveau des créneaux du donjon, comblés par de larges planches afin que les prisonniers ne puissent être vus. Aucun courrier ne pouvait leur être envoyé, ils ne pouvaient en écrire, et une soixantaine de gardes se relayaient toute la journée pour les surveiller. La monarchie venait de plier définitivement le genou face à la République en gestation.
...
Le climat redevenait électrique dans Paris, et plus particulièrement à l'Assemblée où Danton devait jongler entre les modérés et les enragés. Certains réclamaient le retour du calme dans la capitale, les autres appelaient à de nouveaux soulèvements. En tant que ministre de la Justice, le Cordelier se devait de rappeler les Parisiens à l'ordre pour cesser les violences. Mais il jonglait également avec l'ennemi. Ayant appris la trahison de La Fayette, passé au camp autrichien avec dans sa poche les plans des troupes françaises, Danton appela une nouvelle fois le peuple à se dresser contre l'ennemi qui progressait dangereusement aux frontières. Après la défaite de Longwy, les austro-prussiens venaient de prendre Verdun, le 2 septembre, lors d'une bataille écrasante. Désormais, ils marchaient vers la Champagne, terre natale de l'ancien avocat. Les hommes se mobilisaient : 'aux armes citoyens' ! En parallèle, la surveillance dans la capitale augmentait suite à un décret de Danton visant les ennemis intérieurs de la Nation. On dénonçait, on accusait, on persécutait. Des rondes de soldats arpentaient les rues de Paris à la recherche de comploteurs royalistes, emprisonnant tous ceux qui n'avaient pas l'allure assez révolutionnaire. Dans son café, Olympe tremblait que l'on ne découvre Peyrolles, enfermé dans sa cave, ou le passé de Nicolas, qui avait certes quitté son uniforme de Suisse, mais qui n'était à l'abri de rien. Si tel était le cas, la jeune femme serait à son tour accusée et enfermée, rejoignant les près de trente mille personnes incarcérées dans les geôles révolutionnaires. Olympe s'efforçait de rester naturelle et d'oublier que, sous son parquet, vivait un ancien officier royaliste recherché par les milices du Comité de Surveillance. Elle continuait donc de servir les sans-culottes et leurs mentors pour s'assurer la meilleure des protections. C'est ainsi que, une heure après le discours de Georges, elle put écouter Camille vantant les mérites de son ami, visiblement fatigué mais pas peu fier. Desmoulins leva son verre en direction de son compère, face à une Olympe amusée et fascinée, et racontait le déroulement de la matinée. Devant le Parlement, sous les vivats des personnes présentes, Danton avait une nouvelle fois appelé au soulèvement des citoyens pour servir la Nation. Tout homme refusant d'aller se battre pour sa patrie s'exposait à la mort, il fallait donc stimuler les français par des discours efficaces. Du sang, de la violence, la crainte de la défaite, tels étaient les éléments nécessaires pour motiver les troupes.
« Imagine-toi, Olympe, Georges tout de rouge vêtu, faisant trembler les murs avec sa voix de stentor.
- Oh, j'imagine sans peine ! rit la jeune femme, qui resservit à boire au héros du jour.
- Droit comme un i, main sur le cœur, il nous a lancé la phrase de sa vie ! Écoute un peu ça ! 'Le tocsin qu'on va sonner n'est point un signal d'alarme, c'est la charge sur les ennemis de la patrie. Pour les vaincre, messieurs, il nous faut de l'audace, encore de l'audace, toujours de l'audace, et la France est sauvée.' Du Danton tout craché ! acheva Camille en imitant son ami qui souriait. »
Olympe imaginait à merveille la scène, connaissant la vigueur de Georges, son sens de l'exagération également. Camille avait raison, c'était là du meilleur Danton. Cette phrase, non préparée, venant du cœur, allait déchaîner les foules. Mais Olympe ne riait plus. Cet aspect de son ami lui faisait peur. Lui qui jurait de protéger les Parisiens des violences gratuites venait de les prôner haut et fort. Chaque ennemi de la Nation serait traqué, poursuivi, tué, pour avoir refusé de combattre, ou pour s'être opposé à la République. Elle fixait Danton, partagée entre cette soudaine peur qu'il lui inspirait, la brutalité à l'état pur, et la crainte qu'elle avait pour lui-même.
« Tu ne trouves pas que j'ai été brillant aujourd'hui, Olympe ?
- Oui... Brillant...
- Que se passe-t-il ? Tu es toute chose !
- Non, je songe seulement que ceux qui t'applaudissent aujourd'hui, qui encensent tes propos, seront peut-être tes bourreaux de demain, prêts à t'accuser des pires maux...
- Mais non, tu vois tout en noir ! »
Les conseils d'Olympe passèrent au-dessus de la tête de Danton comme une brise légère. Il voulait seulement profiter de ce moment unique où chaque personne l'a ovationné comme il ne l'avait jamais été, et savourer sa victoire. Levant une nouvelle fois son verre avec Desmoulins et Fabre, il but à la santé de tous les citoyens.
...
Olympe avait raison, le discours de Danton venait d'appeler une nouvelle fois à la violence dans les rues. La crainte du complot royaliste, augmentée par les articles virulents de Marat dans son Ami du peuple et par les actions anti monarchistes du Comité de Surveillance, qu'il dirigeait, avaient provoqué le début d'un véritable massacre. Un groupe de prêtres réfractaires, escorté par des révolutionnaires convaincus, se faisait rudoyer sur le chemin qui les menait à la prison de l'abbaye, sur le boulevard Saint-Germain. A peine une heure après le début des massacres, des Cordeliers se précipitèrent dans le café d'Olympe pour prévenir leur chef de ce qui se déroulait dans les principales prisons de Paris. Ainsi l'on sut que, outre celle de l'Abbaye, les prisons de la Conciergerie, de la Force et des Carmes avaient été envahies par des sans-culottes vengeurs et au regard furieux. La Garde Nationale laissait faire, les geôliers pliaient l'échine. Danton quitta précipitamment le café, suivi de ses fidèles amis, laissant la jeune femme, Charlotte, son père et Nicolas sur place, comme hébétés. Le café était soudain devenu calme, la plupart des clients réglaient leur note pour partir chez eux, ou pour les plus enragés, assister aux massacres sommaires, expédiés après des semblants de procès d'une demi-heure. Olympe n'hésita pas à fermer le Sans-Culotte pour la journée, et à y rester cloîtrée. Elle avait déjà deux 'comploteurs' royalistes à cacher chez elle, cela lui suffisait. Durant toute la nuit qui suivit, Lazare et Nicolas se toisaient, visiblement soulagés d'être protégés par les murs du café, mais redoutant en permanence une perquisition surprise du Comité de Surveillance. Dans la rue, les bruits d'armes, les cris et les mouvements de foules durèrent jusqu'à trois heures du matin. Olympe ne parvenait pas non plus à fermer l'œil. Elle tournait en rond dans sa chambre, en espérant que cette violence gratuite s'achèverait au plus vite. Qu'attendait Danton pour agir ? Il était ministre de la Justice, c'était là son rôle que de protéger chaque citoyen ! Lorsqu'enfin plus aucun bruit ne monta des rues, la jeune femme estima que la folie meurtrière qui avait envahi les Parisiens était terminée, le sommeil ne tarda pas à la gagner. Mais elle se trompa fort car, dès le lendemain matin, de nouveaux prêtres réfractaires, des membres de la noblesse et autres partisans royalistes passaient sous les piques et les baïonnettes des enragés. La jeune femme préféra tout de même ouvrir son Sans-Culotte, une fermeture pour la journée aurait été trop suspecte. Les clients étaient au rendez-vous, chacun y allait de son petit commentaire sur les massacres de la journée précédente. Olympe tendait l'oreille, à l'affut de nouvelles qu'elle estimerait intéressantes. Elle essuyait une table qui venait de se libérer lorsqu'un mouvement de foule attira son attention. Elle ne put s'empêcher de lever les yeux vers les fenêtres et vit avec horreur la tête de la 'ci-devant' Princesse de Lamballe, grande amie de Marie-Antoinette, plantée au bout d'une pique ensanglantée. Les clients du café se collèrent aux vitres pour voir passer le cortège et tenter de comprendre ce qui se passait. Olympe pâlit et ne put réprimer un vomissement. Ce spectacle l'écœurait et la terrifiait. Outre ses penchants naturels pour la monarchie, elle ne parvenait à supporter ces excès de violence pure, ce besoin de tuer pour tuer, qui prenaient les Parisiens un peu trop souvent à son goût. Mais ce qui la révolta davantage, ce fut d'entendre des émeutiers appeler à passer devant les fenêtres du Temple pour que la Reine déchue embrasse la tête de son amie. Olympe les fusillait du regard, éloignant son fils de l'entrée pour qu'il ne voie pas ce cortège macabre. Si une partie de sa vie n'était pas encore à Paris, si elle avait pu gagner assez d'argent et qu'elle savait où elle se trouvait, la jeune femme n'aurait pas hésité à quitter la capitale pour racheter la terre des Mazurier et s'y installer. Mais c'était encore trop tôt, elle ignorait jusqu'à l'emplacement de la maison. Et puis il y avait Lucile et Gabrielle... Que pensaient-elles des actions de leurs maris ?
...
À la fin de cette sanglante semaine de massacres gratuits, Olympe commençait à changer ses idées sur Danton et Desmoulins. Elle ne pourrait jamais oublier ce qu'ils lui avaient apporté, mais lorsqu'elle les voyait appeler un peu plus chaque jour les citoyens à la violence et se complaire dans ce climat de terreur, elle se demandait ce qu'ils pouvaient bien avoir encore en commun. Gabrielle et Lucile ne se mêlaient pas de politique, leur amitié n'avait que peu de raison de s'éteindre. Mais désormais, la jeune femme prenait ses distances avec Camille et Georges. Ne plus leur parler revenait à se dénoncer elle-même, au vu de ses antécédents. Et elle tenait toujours à leur amitié, malgré tout... Cependant, leurs relations ne seraient plus les mêmes qu'autrefois. Pour appuyer ce qu'elle soupçonnait déjà chez Danton et Desmoulins, Olympe lisait les journaux révolutionnaires, quels que soient leurs auteurs. Elle ne parvenait pas à supporter que l'on justifie ainsi les massacres perpétrés durant la semaine passée. C'était intolérable. La culpabilité de Danton, l'inactivité de Robespierre pour empêcher tout cela, la virulence de Camille, le fiel de Marat, tout transpirait la violence. Pour maintenir leur pouvoir en place, il leur fallait du sang, de la crainte, que les Parisiens aient peur pour qu'ils ne réagissent pas. Dénoncer un ennemi de la Nation revenait à s'assurer sa propre survie. Les limites du bien et du mal, celles du supportables et de la normalité avaient disparu. Le meurtre de la Princesse de Lamballe était une façon de montrer aux souverains déchus le sort qui attendait les tyrans. Olympe était terrifiée, choquée par tant de morts. Elle craignait pour son fils, pour son père, pour Charlotte, pour Nicolas qu'elle appréciait, et se surprenait même à avoir peur pour Peyrolles, un comble ! Ses inquiétudes se tournèrent également vers le Palais-Royal, vers Solène, qu'elle n'avait plus revue depuis l'assaut des Tuileries. Durant les massacres, plusieurs prostituées avaient été violées et assassinées, Olympe craignait que sa 'belle-sœur' n'ait subi le même sort. Si celle-ci avait été moins bornée, elle serait actuellement protégée par les murs de la cave du Sans-Culotte, loin des piques, des fourches et des baïonnettes ! A trop s'inquiéter pour ceux qu'elle aimait, Olympe en venait à s'oublier elle-même. Épuisée moralement et nerveusement, elle fonctionnait au ralenti. Au soir du 10 septembre, tandis que la capitale commençait à se calmer après la purge des prisons, elle fermait son café. Verrouillant volets et portes, la jeune femme poussa une chaise puis se mit à pâlir.
« Charlotte... »
En un instant, Olympe s'effondra au sol. Son Petit Chat se précipita à son côté en appelant de l'aide. Bousculant Peyrolles, qui s'apprêtait à sauter sur cette si belle occasion de se montrer enfin serviable et aimable, Nicolas souleva la jeune femme évanouie pour la déposer dans sa chambre. Charlotte les suivit, laissant Petit Ronan assis par terre avec ses jouets, et le Comte interloqué.
« Occupez-vous du petit, vous lui devez au moins ça ! lança sèchement la gamine. »
Lazare fusilla Charlotte du regard puis observa le petit garçon en soupirant. En être réduit à jouer les gardes d'enfants l'agaçait, mais il devait mériter son pain et sa cachette. Alors, de bonne grâce, il s'installa au sol en face de Petit Ronan qui le regardait de ses grands yeux verts, un large sourire lui traversant le visage.
« Joue avec moi ! »
Le petit lui tendait ses soldats miniatures en plomb, prêts à refaire une des grandes batailles de l'Histoire. Le jeune homme se sentait très mal à l'aise face à ce petit bonhomme de deux ans et demi qui ne cessait de lui rappeler Jacques Mazurier ainsi que Ronan, dont l'enfant avait récupéré le foulard rouge autour de son cou. Lazare hésita longuement, prit les figurines, fit un semblant de jeu puis finit par se laisser aller à un sourire. Ce petit bout était trop attachant pour ne pas être conquis. Après quelques instants, il prit Petit Ronan dans ses bras et l'emmena dormir, avec l'espoir d'obtenir des nouvelles d'Olympe.
